DE LA VRAIE ÉLOQUENCE
Les temps anciens nous offrent les deux meilleurs modèles d'éloquence populaire. L'un parmi les hommes , l'autre descendu du ciel: dans^ocrate et dans Jésus-Christ.
11 fut un temps où les philosophes
croyaient se faire bien venir du peuple en affichant mille bizarreries. Celui-ci avait imaginé de loger dans un tonneau qu'il roulait de place en place, celui-là de jeter tout son argent à la mer, ou de n'avoir pour boire d autre écuelle que le creux de sa main ; les uns foulaient au pied les bonnes mœurs par mille affectations ridicules et avec une impudence cynique, lis acquéraient de la sorte une célébrité qui , parfois , devint du renom, si ce n'est de la gloire. D'autres faisaient parade d'une vaine science de mots , pour soutenir les paradoxes les plus étranges et des opinions qui répugnaient à leur propre bon sens, et pour envelopper la raison dans un inextricable réseau de formes grammaticales et sophistiques. Cependant Socrate parut au milieu du peuple. Sa manière de vivre fut simple aussi bien que son langage, et il combattit également ces deux espèces de faux philo-
3ophes. Il n'eut besoin ni d'un portique, ni de jardins où vint se réunir autour de lui une assemblée choisie de disciples. C'était sur les places publiques , au théâtre, en vue de tous, dans les lieux où affluait le plus de monde, qu'il aimait à se montrer. 11 ne se distinguait ni par des manières bizarres, ni par une affectation de gravité. Il vivait au milieu du peuple , comme un homme du peuple , prenant part à ses jeux , à ses travaux, allant avec lui à la guerre, comprenant son instinct de curiosité, «es faiblesses, sa frivolité. L'atelier d'un sculpteur, l'échoppe d'un savetier, lui servirent souvent de chaire pour ses enseignements. Il n'y pérorait pas ; mais le premier objet venu , la chose de l'usage le plus familier, fournissait un texte à ses questions. Il y trouvait un moyen de développer en lui et dans les autres la faculté la plus précieuse , l'habitude d'observer et le bon sens.
Il ne traitait pas des matières abstraites , il ne parlait ni du ciel , ni des étoiles, ni de l'origine des choses, ni de la nature des corps et des esprits, ni du moi et du non moi; mais il parlait de tout ce qui a rapport à la vie de rhomme en famille , et du citoyen. Il enseignait à être bon , honnête, laborieux, à vivre content de sa condition, à aimer ses semblables et la patrie , à bien remplir les devoirs de son état , à ne point quitter son poste à la guerre, à ne point porter de faux témoignages , à honorer la divinité, à envisager la mort avec calme. Il plaisantait volontiers, car la plaisanterie plaît au peuple, et recourait souvent à la fine satire qui a tant de charme pour presque tout le monde. 11 confondait la sagesse orgueilleujse et dénonçait l'hypocrisie et l'imposture. Pour attaquer un préjugé établi , il ne venait pas le heurter de front , mais il plantait à côté une vérité utile;
et la vérité , développant ses racines , étouffait bientôt le préjugé. Enfin il avait soin que sa conduite fût en rapport avec ses discours. Les vertus que sa parole enseignait, il savait les mettre en pratique, il leur resta fidèle jusques dens les fers , et fit pour elle le sacrifice de sa vie.
Quant à Jésus , ayons-le sans cesse sous les yeux, lui notre maître et notre modèle. Peut-être il aura couru par Israël , en criant : a Honte à Israël , qui a perdu le sceptre de Juda ! honte à Israël , qui est tombé sous le joug de l'étranger? » Peut-être il aura tonné contre les Césars, contre la conquête, contre l'esclavage^ contre les autres choses qu^il venait abolir? Voyons.
Pauvre parmi les pauvres, il avait vécu trente ans obscur au milieu d'eux , lorsque ses lèvres s'ouvrirent à la parole qui devait renouveler le monde.
Tout en lui est douceur et sagesse; tout
en loi est humilité populaire. Ses images , ses paraboles sont e mpruntées aux usages de la vie la plus vulgaire. Il se qualifie de pasteur^ un des mille pasteurs qui errent sur les collines de la Galilée. L'agneau qui , dans ce pays , se présente à chaque instant sons les yeux, lui sert de texte le plus habituel pour ses comparaisons. Ici il parle d*uQ père de famille , plus loin d'un métayer, du maître de la vigne. Il parle souvent de poids ^ de mesure ^ de marchandise. Le sel , les filets d'un pécheur, la lampe , le chameau , l'animal domestique de ces contrées, lui fournissent autant de sujets de paraboles. Peutêtre ce fut en regardant un maçon travailler aux fondations d'une maison, qu'il se servit de la comparaison de la pierre , et posa la base de la hiérarchie catholique destinée à se perpétuer sans fin.
Quels furent ses persécuteurs? des
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rois, des fonctionnaires étrangers, les faux sages, les faux dévols. Quels furent ses premiers disciples ? des pêcheurs, des malheureux mourants de faim , des enfants. Gomme des agneaul au milieu des loups, il les envoya au milieu de ce monde qui était la proie des Césars , pour annoncer le sacrifice accompli sur le Calvaire, sacrifice qui sanctifiait la souffrance et mettait tin ptix aux larmes.
Il les envoya prêcher aux riches que l'entrée du ciel est difficile pour eux , annoncer aux pauvres qu'ils sont les bien-aimés du fils de Dieu qui se fit homme. Il les envoya fonder une société nouvelle qui , du fond des caciîots et sous le fer des bourreaux , sans autres armes que la résignation et la prière^ renverse la philosophie antique, ainsi que la force qui siégeait au Capiloie, et à un monde de conquête et d'esclavage, substitua un monde d'égalité, de tra-
vaîl affranchi , et de véritable liberlé.
Oh ! Jésus est vraiment Dieu ! mais il est notre modèle , et quiconque veut s'adresser au peuple pour en faire Tinstrumentdela civilisation véritable et de la seule qui puisse durer , ne trouvera nulle part mieux que dans TËvangile les principes de la morale et lexemple unis au précepte.
Les siècles modernes , il faut en convenir, sont bien moins riches que l'antiquité en livres qui traitent de la morale.
Les œuvres de Plutarque, la Cyropédie et VEcorumique de Xénopbon , les Offices de Gicéron , les Traités et les Lettres de Senèque, le Manuel d'Ëpictète^ les Pensées de Marc-Aurèle, le livre des Proverbes, ï Ecclésiastique y les Fables d'Esope , les Vers dorés de Pythagore et ceux de Téognide, différents écrits d'Âristote^ et les ouvrages d'un grand nombre de philosophes , attestent que dans ces temps où les livres étaient chose rare.
le plus grand nombre du moins était consacré à la morale. Chez nous autres modernes, parmi cette masse d'écrits , combien peu en traitent, bien que ce soit la première des sciences !
Comment parler de livres populaires sans qu'aussitôt vienne à la pensée et sur les lèvres le souvenir et le nom de Benjamin Franklin ? Que de naturel dans ses écrits ! quelle facilité à présenter sous la forme la plus saisissable les idées les plus abstraites ! Citons-en quelque chose :