‹ Éducation morale populaireChapitre 36 sur 38 · LB SIFFLET · texte numérisé non relu

LB SIFFLET

Pétais enfant, j'avais sept ans au plus lorsqu'un beau jour de fête je sentis, gr&ce à mes parents, ma poche pleine de gros sous. Je me dirige droit vers une boutique où Ton vendait des joujoux; un autre petit garçon me croise en chemin; il tenait un sifflet dont ie

son me charma; aussitôt je lui offre en échange tout mon petit pécule.

Je reviens à la maison, et je cours sifflant de chambre en chambre enchanté de mon sifflet, qui produisait un effet beaucoup moins agréable sur le reste de la famille. Ce fat à qui de mes frères, de mes sœurs, de mes cousins, en apprenant mon marché, me repéterait que j'avais payé quatre fois plus qu'il ne fallait; ce fut à qui me détaillerait avec le plus de complaisance toutes les belles choses que j'aurais pu avoir avec l'argent que j'avais perdu là. Us se moquèrent si bien de ma sottise, que je pleurai de dépit, et la réflexion me donna plus de chagrin que le sifflet ne m'avait donné de plaisir.

Cet accident, qui flt impression sur mon esprit, me fut pourtant dans la suiledequelque utilité. Chaque fois que je me sentais la tentation d'acheter quelque babiole superflue, je me disais à

part moi : €e $erait payer trop cher leeifiet^ et je sauvsiis ainsi mon urgent.

Devenu grand gnrçon, el lancé dans le monde , j oli^ervai les actions des hommes, et je m'aperçus que de temps en temps j'en ic icontiais qui avoienl payé trop cher le sifflet.

Lorsque J9 voyais un courtisan pour* chasser une misérable distinction, et dans ce but consumer son temps à as« sisler assidûmi^nt à des levers, perdre repos» liberté, vertu el peut-éire ses Hmis, je répétais à part moi : cet homm^ « paie trop cher $on sifflet.

En rencontrai-je uq autre avide de popularité^ se jetant à corps perdu dans les luttes politiques, négligeant pour elles ses propres affaires, et conduit à U misère par cette négligence, je me disais encore : il paie trop cher son sifflet.

Se présentait-il un avare, se refusant jusqu'aux nécessités de la vie, renonçant au bonheur de fiiire du bieO) à

Testime de sescoacitoyens et aux douceurs de Tamitié, pour le plaisir d'entasser un trésor: pauvre homme! disaisje ; en vérité ^ vous payez trop cher votre sifflet.

Avais-je au contraire affaire à un homme de plaisir, sacrifiant tout noble perfectionnement de Tàme , et même jusqu'au soin de sa fortune à des jouissances grossières : vous vous trompez, mon cher, lui disais-je ; vous vous procurez des peines au lieu de plaisirs ; vous payez trop cher votre sifflet.

Si j'en voyais un autre courir après de beaux habits, de beaux meubles, de beaux équipages, tout cela au-dessus de sa condition, et pour se les procurer contractant des dettes et allant mourir en prison: Mos/disais-je, il a payé cher, bien cher son sifflet.

Si j'apprenais qu'une belle fille, d'un naturel doux «t bon se mariait à un butor d'un mauvais caractère : c'est pitié,

disais-je, de la voir payer êi cher son sifflet.

Enfin j'ai conçu que les plus grands malheurs qui assiègent les hommes ne proviennent que de la fausse estimation qu'ils font de la valeur des choses, et de ce qu'ils paient trop cher leurs sifflets.

Néanmoins je reconnais que je dois me montrer charitable pour ces malheureux^ quand je considère qu'avec toute la sagesse dont je suis si fier, je ne suis pas encore à Tabri de toutes les tentations, et que plus dune occasion m'est réservée encore peut-être, ou moi aussi je paierai trop cher le sifflet.

LÀ BELLB JAUBB ET LA JAMBE TORSB.

Le monde se divise en deux sortes de gens, qui à degrés égaux de santé, de fortune et des autres biens de la vie, s'estiment les uns heureux, les autres

misi^rables. Cela provient d'une diffé^ rence dans leur manière d'envisager les choses, les hommes et les événements, par conséquent une difTércnce dans la manière dont leur esprit est frappé.

Toute situation, n'importe laquelle, a ses avantages et ses inconvénients.

Toute société se compose de personnes dont la conversation platt plusou moins, toute table présente des mets et des ifins plus ou moins exquis, des plats plus ou moins bien dressés ; tout climat, une bonne et une mauvaise saison ; tout gouvernement, de bonnes et de mauvaises lois, et môme une bonne et une mauvaise exécution de ces lois; tout poëmc et toute œuvre de génie, des beautés et des fautes; pas un visage, pas un caractère où I on ne découvre un trait agréiihle à côté d'un défaut, une venu à côté d un vice.

Que ces deux natures de personnes dont nous venons de parler s'arrêtent

à reg;arder : roptimiste voit le bon côté des choses, la partie agréable de la con- Yersation, les plats bien dressés» les vins fins, la belle saison, elc», et il jouit gaîment de tout. Le pessimiste ne s'apperçoit et ne parle que du contraire; toujours mécontent de lui-même , il a toujours à son service un mot pour glacer tout un salon, une personnalité pour blesser son interlocuteur; il a le talent de se rendre on ne peut plus insupportable. Lorsqu'on tient ce tour d'esprit de la nature, je ne sais pas de malheur plus à plaindre; mais cette disposition à tout critiquer, à être dégoûté de tout, n'est parfois dans le principe qu'un désir d'imiter auquel on n'a point fait attention, et qui peut dégénérer en habitude. Quelques racines qu'elle ail jetées dans notre esprit, nous avons alors moyen de l'en arracher, pour peu que nous soyons en état de reconnaître ses mauvais effets sur notre bonheur. Je me

flatte qu'un petit avertissement aux pessimistes pourra leur rendre service, et les amener à se corriger d'une manie qui, bien qu'elle ne mette en jeu que l'imagination, exerce sur la vie une influence sérieuse et cause des chagrins et des malheurs réels. En effet, comme ils blessent tout le monde et ne sont aimés de personne, on ne leur rend, et à grand'peine, de civilités et d*égards que juste ce dont on ne peut se dispenser :

cela les aigrit et les jette dans des discussions et des débats de tous les instants. Ont ils en vue quelque avantage de rang ou de fortune, personne ne s'intéresse à leur succès, ne fait un pas ou ne dit un mot pour les appuyer. Sontils attaqués dans le public, personne ne les justifie ou ne les excuse; il ne manque même pas de bonnes langues pour exagérer leurs torts et les rendre encore plus odieux. Il y a mieux, c'est que quand ils persistent dans leur funeste

manie, quapd ils refusent obstinément ,de trouver bien ce qui est bien en eflfel, ou du moins de cesser de contrarier les autres à ce sujet, les autres se décident à éviter un commerce qui n'apporte aucun agrément^ et qui souvent même peut devenir à charge, exposé que Ton est à se trouver soi-même mêlé dans leurs querelles.

Un mien ami , vieux philosophe , était devenu par expérience très-circonspect sur ce chapitre et évitait cette race avec un soin extrême. Il avait , comme d'autres philosophes, un thermomètre pour indiquer la température, et un baromètre pour annoncer le beau et le mauvais temps ; mais aucun de ces deux instruments n'était propre à dénoncer dans une personne la disposition au pessimisme. Il imajgine à cet effet de se servir de ses jambes^ dont l'une était remarquablement belle , Taulre contournée et difforme. Un

ëtranger, & la première tfsfte, d<mnnit-il un coup d'œil de plu» à la math vaisc jHmbe qu'à la bonne ; mon ami en! mit en défiance. AUail'-ll jusqu'à donner un mot à la mauvaise , sans faire aucune mention de la bonne; il dtait Jugé , et rien au ifnonde n'eût décidé mon ami à cultiver davantage sa connaissance.

Tout le monde n'est pas doué , et cela est sans doute heureux, d'un pareil instrument à dcut jambes; mais chacun , avec un peu d attention , peut reconnaître les symptômes de cette manie de poinliller, devoir les défauts partout , et chîictin peut prendre la môme rc'solulion d'éviter tout commerce avec les malheureux atteints d'un tel travers. Messieurs les censeurs moroses , messieurs les contradicteurs , messieurs les blases, je vous en avertis, si vous voulez obtenir d'autrui quelques égards et quelque amitié , perdez

la manie de m jmnaii regarder ftié la jambe torsê.

PROCÉDÉ A CAIDE DVQVEL CBAC€K PEUT TOUJOURS ATOIB SA POCHE 6ABN1E D*ARGBIfT.

Dans ce siècle où l'on n'entend sortir de toute» les bouches qu'une plainte , l'argent est rare , ce sera un acte de charité que d indiquer aux pauvres dia* blés qui sont h court d argent, le moyen d'en garnir leurs poches. Je veut leur enseigner le vérilable secret pour battre monnaie , la méthode infaillible de remplir une bourse qui est à sec, et même de l'empêcher de se vider de nouveau. Deux simples règles bien ob* servées feront l'affaire :

1^ Soyez honnête homme et laborieux dans tous les instants de votre vie ;

2® Dépensez un sou de moins que votre gain de la journée.

Et bientôt votre poche reprendra de la santé et de Fembonpoint ; vous ne l'entendrez plus crier comme un ventre qui jeûne. Plus de créancier qui vous insulte , de misère qui vous écrase , de faim qui vous mine, de froid qui torture votre corps mal vêtu ; pour vous tou t rhémisphère brillera d'un éclat plus vif, le plaisir fera battre votre cœur.

Vite en pratique mes deux préceptes, et goûtez le bonheur. Loin de votre esprit la bise glacée du chagrin , vous allez vivre indépendant ; vous allez être un homme; vous ne cacherez point votre visage à la rencontre du riche 5 vous n'aurez pas le déplaisir de vous sentir petit lorsque les fils de la fortune marcheront à votre droite ; car l'indépendance que vous posséderez , plus ou moins ^ est un sort heureux , et vous place de niveau avec les plus fiers dé ceux que décore la toison d'or.

Ecoutez donc la raison; que le travail

marche avec vous dès le matin , et qu'il vous accompagne jusqu'à ce que \ous atteigniez Theure du soir , la seule qui appartienne au repos. Que la probité soit comme le souffle de votre âme.

N'oubliez jamais que toute votre dépense additionnée et payée, il faut qu'il vous reste un sou de surplus. Vous aurez alors atteint le comble de la félicité 5 Tindépendance deviendra votre cuirasse et votre bouclier, votre casque et votre couronne. Votre âme se redressera fière, sans s'arrêter, par la raison qu'il est riche , devant un misérable vêtu de soie, et sans descendre à empocher un affront , par la raison que la main qui le présente porte une bague où étincellent des diamants.

•Vm U DOBL.

n est étonnant que Tusege atroce du duel ait tant de peine à disparaître de nos mœurs» A l'époque oô Ton croyait aui jugements de Dieu, o'est-à-dire à une intervention infaillible de sa part pour assurer la victoire du côté de la bonne foi et du bon droit , le duel était fondé en logique. De nos jours, que décide-l'il? Un homme avance un fail^ un autre le prétend faux; ils se battent. N'importe qui sera tué, le point de la dispute n'en est pas mieux éclairci»

On raconte à ce sujet une anecdote plaisante. Dans un café, un particulier prie quelqu'un* assis près de lui, de se reculer. « El pourquoi?— -Parce que, monsieur, vous sentez mauvais.—** Vous m'insultez, vous vous battrez avec moi.

— Je me battrai avec vous si vous insistez, mais je ne vois pas en cfuoi cela remédiera à la chose; si vous me tuez,

Mtis sentirons mauvais tons lei déut ; et si je Youd tue, vous sentirez, s*il est pM^^ible encore plus mauvais quh présent. 4

Comment de misérables créatures telles que nous osent-elles pousser l'orgueil jusqu'à simaçîner qu'une offense à ce que nous apfïclons notre honaeur mérite la mort! Ces personnages qui tranchent du souverain ne manqueraient pas de traiter de tyran un monarque qui les condamnerait à mort pour quelques propos injurieux contre sa personne sacrée, et cependant pas un d'eux n'hésite à se constituer jugedanssa propre cause, à condamner Toffenseur sans jury et à se faire luimême le bourreau.

Voilà les leçons que Franklin donnait à SCS concitoyens sous cette foime simple et aimable , et cela tout en s*occupant d#travaux encore plus sérieux , tout en dirigeant les destinées de sa pa-

trie et en préparant l'ère de liberté qui ne tarda pas à s'ouvrir pour elle. Il est seulement dommage que ses écrits soient presque exclusivement consacrés aux intérêts matériels, à l'utile. Peut-être ne parlent -ils pas assez au cœur; on y demanderait plus de chaleur; on regrette que le sentiment religieux n'y soit pas plus développé.

Toutefois j il serait à souhaiter que les écrits de ce genre ne fussent pas aussi rares , et que la gloire de faire du bien à Thumanité , en répandant dans lesclasses pauvres l'amour de la vertu et le goût de l'instruction, fût plus ambitionnée qu'elle ne 1 est par les écrivains de talent. Je connais pourtant, dans la littérature moderne, un livre qui date d'une quarantaine d'années et qui me semble renfermer de bons renseignements, présentés sous une bonne forme.

C'est un roman dont l'action est fort simple. La scène se passe en Suisse. Le

syndic d*un village est chargé de faire construire une église ^ et il vient chercher des ouvriers dans toutes les maisons. De là une suite de différents tableaux de ménages, peints avec un« naïveté touchante. Tout le mérite de l'ouvrage est dans les détails. Je veux mettre sous vous yeux quelques-unes de ces scènes d'intérieur.

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