DU PEUPLE
On se propose ici de lire et de commenter quelques pages choisies parmi celles où les plus grands philosophes ont exprimé le résultat de leurs réflexions sur la vie, sur le bonheur, sur le devoir, sur cet ensemble de problèmes auxquels nul de nous n'échappe et que chacun de nous, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, résout par sa conduite même.
Notre ambition serait de nous adresser aux ouvriers et d'être compris par eux : une des pensées fondamentales de Y Union est que les vrais biens ne sont refusés à personne.
Une telle entreprise ne peut manquer d'être critiquée de divers côtés : les uns la trouveront chimérique, les autres la trouveront dangereuse; les sceptiques n'y verront qu'un optimisme de philosophe, l'illusion que l'homme est un animal raisonnable ; les
i . Ck)nférence faite à V Union pour faction morale, le 1*' mai 1896.
prudents et les politiques regretteront ce nouvel appel à la réflexion, à Finitiative de Tindividu, qui ne peut que faire broncher la marche sûre de la bête humaine dans les chemins tracés par l'habitude et la tradition vers des buts prévus.
Avant tout, il importe de bien s'entendre sur ce que peut être Tobjet de ces conférences, que j'aimerais mieux appeler, d'un terme moins solennel, des causeries.
La vie morale est quelque chose de très complexe, elle veut la collaboration de l'école et de la famille, de la société et de l'individu; elle intéresse autant que l'intelligence le cœur, l'imagination, la volonté, toutes les facultés que l'analyse distingue, qui en fait ne se séparent pas l'une de l'autre, et à chaque instant conspirent dans l'unité de la vie intérieure. Nous ne prétendons pas apporter la vertu dans une formule, nous ne croyons pas aux paroles magiques, nous savons qu'une vérité n'est une vérité morale que quand elle n'est plus l'idée des autres, que quand elle s'est mêlée intimement à notre être, que quand élément actif et vivant de notre propre pensée elle est descendue, si j'ose dire, dans le corps même et s'est comme exprimée dans l'organisme.
Il ne s'agit pas davantage de demander à des esprits que rien n'y a préparés l'intelligence des systèmes de Descartes, de Spinoza, de Leibniz, d'exposer dogmatiquement la morale de tel ou tel philosophe, avec un bel étalage de logique et de subtilité. Toute scolastique serait ici déplacée. Ne substituons pas les
mystères de la métaphysique aux mystères des religions positives : si nous parlons pour n'être pas entendus, tenons-nous-en au latin de TÉglise qui a au moins le privilège du premier occupant.
Nous sommes des hommes réunis pour faire notre besogne d'hommes, pour nous interroger sur ce qui surtout nous intéresse, sur ce que nous devons vouloir, sur ce que nous devons être, et nous consultons ensemble loyalement, naïvement, des hommes comme nous, auxquels nous nous confions sans fausse humilité, sans abdication de notre libre jugement, parce qu'ils ont été le plus vraiment hommes, parce que c'est notre raison même qui nous paraît en eux, vivante, présente, agissante, parce qu'ils nous aideront à nous mieux connaître, en nous renvoyant notre image agrandie. Nous n'avons que faire de formules mortes ; c'est notre propre conscience que nous voulons éveiller, c'est nous-mêmes que nous voulons interroger dans les autres ; dans le passé c'est Thomme même qui nous intéresse, et nous appelons parmi nous ceux qui ont le mieux pensé, ceux qui ont le mieux vécu, Platon, Epictète, Marc-Aurèle, Descartes, Spinoza, pour converser avec eux, pour les convier à l'un de ces entretiens où, selon la parole de l'un deux, « ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ». Ce qui nous importe, c'est moins ce qu'ils ont dit que le secret de leur vie intérieure, que la haute inspiration morale qui soutint leur effort.
A dire vrai, il n'y a rien de nouveau dans cet appel à la conscience individuelle; la question est plus
large qu'il n'a pu sembler au premier abord; elle n'est qu'un cas particulier, qu'un aspect du grand problème que s'efforce de résoudre notre temps : celui de Féducation morale du peuple. La démocratie ne peut se résigner à l'ignorance, à l'inertie de la foule; elle a besoin d'éveiller en tous la raison, de communiquer à tous la pensée des plus instruits, des meilleurs; elle ne peut vivre que par l'ambition généreuse d'être l'aristocratie véritable.
— Mais, nous dira-t-on, la chimère, la voilà. Vous voulez l'impossible, vous ne tenez aucun compte des différences, vous posez un être abstrait, vous lui conférez les qualités qu'il vous plaît, et vous transposez la société réelle, complexe, multiple, pleine de contrastes et d'oppositions dans ce monde de fantômes .qui ne vous résistent pas parce que vous les avez créés pour votre rêve. Sortez des idées générales, imaginez l'ouvrier que vous coudoyez chaque jour dans la rue, ses gestes, ses paroles, son accent; suivez-le dans l'atelier, à l'usine; quel rapport entre vos philosophes, espèce de purs esprits, qui ne voient dans le monde qu'un objet de pensée, à qui c'est assez pour apaiser leurs passions d'y appliquer leur entendement, et des hommes, corps aux prises avec la matière, condamnés par leur condition aux travaux les plus rudes, qui n'ont ni le loisir ni le goût de la pensée, qui se soucient peu de la science qu'ils ignorent, et ne secouent leur torpeur que pour chercher les excitations violentes de la réunion publique ou du cabaret ?
66 ÉDUCiLTION OU BÉVOLUTION
— Messieurs, rien n'est plus facile que de trouver des arguments pour décourager les tentatives généreuses : quiconque se propose un idéal, en un sens a contre lui les faits, tout au moins le mal auquel il voudrait remédier. A ne consulter queTexpérience, il a toujours tort, puisqu'il veut ce qui n'est pas encore. Mais est-on bien sûr que par une sorte de fatalité la vie de l'ouvrier le courbe à je ne sais quelle attitude animale? D'abord, l'ouvrier n'accepte pas cet arrêt, il prétend à cette humanité dont on nie l'existence pour l'en exclure, et c'est assez de cette révolte pour le mettre debout en face des chemins qui montent. Mais, je vais plus loin, j'ai la conviction profonde que cette vie de labeur, si trop souvent elle humilie l'homnie, peut aussi l'élever, l'ennoblir, qu'elle peut être une initiation qui en vaut bien une autre à rintelligence des hautes vérités morales dans lesquelles viennent se concentrer les réflexions des plus grands philosophes sur la nature et sur l'esprit. On ne s'instruit pas seulement du dehors, par les livres, dans les écoles, en répétant des mots, en apprenant ce que d'autres ont trouvé; on s'instruit par cela seul que l'on pense, que l'on veut, que l'on agit. La vie est une école, dont nul n'est exclu, dont il dépend de chacun de nous de recevoir le fécond enseignement. Or, la vie est d'autant plus instructive qu'elle est plus réelle, qu'elle nous met plus directement aux prises avec les autres, avec nous-mêmes, qu'elle nous impose plus d'épreuves, qu'elle nous demande plus d'efforts. J'ai souvent été frappé de voir quelle pauvre conception de la vie se
font les oisifs, ce qu'il y a de misère morale chez ceux qui passent pour les privilégiés de ce monde : pour n'avoir pas eu à agir, ils ignorent le prix, la valeur de l'action ; pour avoir pu satisfaire leurs désirs, ils savent quelle en est la vanité et quel vide cette satisfaction laisse dans Tâme ; pour les avoir possédés, ils savent que le bonheur ne résulte pas des biens que Ton envie, et comme ils n'ont pas du bonheur une idée supérieure à celle du vulgaire, ils ne gardent même pas l'illusion consolante de sa possibilité. La vie de l'ouvrier n'est pas une vie factice, artificielle ; rien ne lui est épargné; dès l'enfance, il connaît la loi du travail, il apprend que l'existence se mérite et se conquiert, il assiste au spectacle des passions humiliantes et brutales, et il en voit les conséquences, car là nul ne commet une faute qu'il ne paye; à peine sorti de l'enfance, il dépend de lui-môme, il a l'initiative de sa conduite; il est exposé aux tentations, il y. succombe, il se relève ou il s'abat; sa lâcheté ou son courage décident de sa destinée; j'ose dire que c'est là une expérience sérieuse de la vie et que ce serait assez de la réfléchir pour être à môme de comprendre la gravité du problème moral; que, si ces responsabilités précoces ont quelque chose de redoutable, elles peuvent devenir aussi une façon d'apprentissage qui forme la volonté et élève à la conscience de la dignité de la personne humaine. Aussi bien que ceux qui nous traitent de chimériques, nous savons les déchéances possibles, les humiliations, les misères : parce que nous les connaissons, parce que
nous en souffrons, nous refusons de nous y résigner. Mais je maintiens que par Ténergie qu'elle exige pour être bien vécue, que par le travail, par la souffrance, par l'épreuve, par la lutte de la passion, de l'intelligence et de la volonté, la vie de l'ouvrier est une vie vraiment humaine qui pourrait le mettre à môme d'entendre le langage de ceux qui ont le mieux parlé d'elle. J'ajoute que des grandes âmes aux esprits simples il y a quelque chose de commun qui prépare leur entente : la vaillance intellectuelle, la foi dans la raison, le mouvement intérieur qui les porte d'un même élan au delà des démentis des faits, vers la justice et vers la vérité.
Mais en admettant qu'il soit-possible d'élever à la dignité de la réflexion les hommes qui vivent du travail de leurs mains, n'est-ce pas une œuvre dangereuse? N'est-ce pas, par une contradiction singulière, les faire sortir de leur condition en les y maintenant? On ne rend pas la misère intelligible, on exaspère les maux que la résignation rendait seule tolérables. Nous avons assez de raisonneurs, de sophistes, de mécontents, qui prennent leurs appétits, leurs rencunes, leurs haines pour les décrets de la raison souveraine. Il y a je ne sais quelle imprudence à apporter comme remède aux souffrances du grand nombre l'orgueil d'en raisonner. Des traditions indiscutées, des croyances irréfléchies, contagieuses, de belles cérémonies, des images touchantes, une autorité qui relève les défaillances individuelles, une explication des choses où tout finit par s'arranger selon les
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exigences de la conscience morale, — Texpérience est faite, — c'est là ce qui peut soutenir et consoler la foule des déshérités. Le trésor des illusions est inépuisable, il est la seule richesse qui, naissant des besoins mêmes, fournisse à leur incessante satisfaction, sans s'appauvrir jamais. Le paradis et l'enfer ajoutent au motif moral le mobile puissant de l'intérêt direct et, réparant dans une autre vie les injustices d'ici-bas, ils dispensent de réformer le monde présent, ce qui simplifie singulièrement la question sociale.
La théorie se résume en une petile phrase : « il faut une religion pour le peuple » ; elle n'est pas nouvelle ; à Rome, les politiques païens la formulaient, au moment même où le christianisme naissait. Sans parler des hautes inspirations que lui ont dû tous les arts, c'est assez que la religion ait consolé tant de braves gens, qu'aujourd'hui encore bien des âmes y trouvent un principe de force et de noblesse, pour que nous ne consentions pas à y porter une main brutale. Mais les croyants seuls ont le droit de parler de la nécessité de la religion, parce qu'ils y voient autre chose qu'une illusion à l'usage des pauvres gens, parce qu'ils veulent donner à tous le meilleur d'euxmêmes, ce dont ils vivent, ce qui pour eux est la vérité puisée à sa source la plus haute. Quant aux politiques, quant aux habiles qui veulent pour le peuple une religion dont ils se passent eux-mêmes, ce sont eux qui insultent la religion, en la rabaissant à un rôle qui la dégrade. Leur Dieu, défenseur de la propriété, sorte de roi constitutionnel, gendarme de
la bourgeoisie, ce Dieu, en faveur de qui on organise des ligues de gens bien pensants, ce Dieu, mêlé aux querelles de partis, économiste et modéré, n'est qu'un épouvantail ridicule qui compromet le grand nom qu'il usurpe. Laissons Dieu se défendre lui-même. On ne fonde rien sur le mensonge, sur l'hypocrisie. La religion n'a été un principe de vie morale que quand elle a été la croyance sincère, loyale des plus hauts esprits. Si grand que soit le bonheur d'être trompé, le peuple refuse ce bienfait, il demande la vérité, la nôtre, celle à laquelle nous croyons, celle dont nous vivons; il a raison de nous la demander et nous n'avons pas le droit de la lui refuser.
Or, ce que nous croyons, au moins pour la grande majorité, n'est plus ce que nos pères ont cru. Par les progrès de la science, la conception du monde physique s'est transformée; les grandes inventions de l'industrie ont changé les conditions de la vie matérielle; de nouveaux besoins sont nés, de nouvelles espérances se sont éveillées ; dans les revendications qu'on déplore il y a quelque chose de légitime, l'idéal d'une société dont tous les membres auraient part à la raison; mieux vaut faire effort vers lavenir que de se perdre dans les vains regrets d'un passé qui ne peut plus renaître.
Une société ne saurait se passer de toute vie spirituelle, elle ne peut se désintéresser de l'éducation des enfants qui demain seront ses membres actifs, décideront de ses destinées. Puisqu'en fait la société civile est aujourd'hui plus vaste que la société reli-
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gieuse, puisqu'elle comprend plusieurs sectes qui s'opposent et qui s'excommunient, sans parler de la foule des indifl'érents, il reste de dégager de la raison de ses progrès, de ce qu'en tout homme il y a d'universellement humain, la vérité morale qui, au-dessus de toutes les divergences rituelles et dogmatiques, pourra unir les esprits dans une foi pratique commune.
Dans cette œuvre, défions-nous d'un dogmatisme outrecuidant, évitons le fanatisme à rebours, cherchons ce qui unit plutôt que ce qui sépare, éveillons l'âme à la conscience d'elle-même, donnons-nous pour tâche de mettre chacun en possession de sa part du patrimoine commun de l'humanité. Il est bon que nous consultions les grands philosophes, s'il est vrai « qu'ils n'ont pas procédé dans l'établissement de leurs systèmes de morale autrement que le vulgaire », que ces systèmes « ne sont que la réflexion des plus hauts esprits sur les notions morales dont vit l'humanité ». Le plus humble des hommes qui s'interroge sur ce qu'il doit faire, qui en une heure de détresse se pose le problème de la vie, dans la mesure de ses forces fait ce qu'ont fait les Descartes, les Kant, les Spinoza. « Nous trouvons des principes directeurs, dit M. Boutroux, en entrant en communion avec les plus grands penseurs et hommes de bien de tous les temps. Peut-être toute la sagesse pratique se résume-t-elle dans la parole célèbre : Je suis homme et je ne considère rien d'humain comme m'étant étranger. » C'est l'idéal de l'éducation dans
une démocratie que d'éveiller en chaque homme la conscience de cette humanité qui constitue sa valeur, sa dignité, qui lui confère à la fois des devoirs et des droits, qui le dépasse, le relie à quelque chose de plus grand que lui, le fait participer aux biens supérieurs dont il ne jouit qu'à la condition de les accroître par son effort personnel.
Il convient de se demander maintenant quel bienfait on peut espérer d'une éducation philosophique du peuple.
Je n'ai pas à interroger avec vous les philosophes, à leur demander ce qu'ils ont pensé de la vie, des fins que nous devons nous y proposer. Mais, à prendre les grands systèmes dans ce qu'ils ont de commun, ils sont un effort pour embrasser les choses dans leur ensemble, pour les ramener à une vue synthétique qui permette à la pensée de les dominer en y retrouvant ses lois d'ordre et d'unité. Le détail des phénomènes nous disperse, la pensée se sauve en dégageant des accidents l'essentiel, de ce qui passe ce qui demeure, des faits les idées. Cette habitude de considérer les choses dans leurs rapports les met à leur plan, ramène à leurs vraies proportions les objets qui par leur proximité nous aveuglent. C'est assez d'approcher la main de ses yeux pour se cacher du même coup le vaste horizon que l'œil est fait pour embrasser; qui de nous ne se laisse ainsi cacher la
réalité par les préjugés, par les illusions, par les vains désirs qui, selon la forte expression populaire, nous crèvent les yeux? Étendons notre vue dans l'espace et dans le temps, cherchons à concevoir, comme dit Spinoza, la relation de Tâme à la nature tout entière, que de choses aussitôt qui nous paraissent considérables, dont nous faisions dépendre notre repos et notre bonheur, se diminuent, se rapetissent, ramenées à leur juste mesure! « Que le philosophe, dit Platon, soit forcé de discourir devant un tribunal ou ailleurs, des choses qui sont à ses pieds et de celles qu'il a sous les yeux, il apprête à rire non seulement aiix servantes de Thrace, mais encore à toute la foule I... En vient-on aux injures, il ne peut trouver une parole blessante pour les personnes.,.. Dit-on devant lui qu'un homme est merveilleusement riche, parce qu'il possède dix mille arpents ou davantage, il juge que c'est bien peu de chose, accoutumé qu'il est à considérer la terre entière. Si l'on vante la noblesse, si l'on fait honneur à quelqu'un de pouvoir compter jusqu'à sept générations d'ancêtres riches, il estime qu'une telle admiration est le fait de gens à la vue courte et étroite, impuissants à porter leurs regards sur l'humanité tout entière, et à calculer que chacun de nous a des milliers d'ancêtres, foule innombrable où se trouve pêle-mêle, riches et mendiants, rois et esclaves, grecs et barbares. »
Est-ce à dire que la philosophie diminue l'homme, en le désintéressant de l'action, en enlevant tout leur prix aux biens qui sollicitent son activité? N'en
croyez rien : ce n'est pas Thomme qu'elle humilie, c'est bien plutôt tout ce qui n'est pas lui. En ramenant le monde sensible au monde des idées, en retrouvant en tout ce qui est les lois de l'esprit, elle nous révèle la dignité de la pensée, elle nous ramène du dehors au dedans, des choses à nous-mêmes. Et ce retour sur nous-mêmes n'est pas égoïsme, car la vérité ne nous sépare pas des autres hommes, elle dépasse notre individualité, elle nous unit à tous les esprits, elle nous fait pressentir entre les autres et nous une communauté d'origine, une unité d'être, elle prépare la concorde des cœurs et l'accord des volontés par l'entente des intelligences. En tant qu'universelle, ma pensée est la vôtre ; si par elle je descends assez profondément en moi, je vous y retrouve, dans la conscience de cette filiation divine qui ne me permet plu s dem'isoler sans perdre le meilleur de moi-même. Ainsi se forme en nous l'idéal d'une vie supérieure à la vie sensible, d'un bien communicable qui ne se refuse à personne, mais que nous ne pouvons devoir qu'à nousmêmes, que nul n'obtient par un privilège ou par une action du dehors. Il n'est personne qui ne puisse dire avec Spinoza : « La fin à laquelle je dois tendre est d'acquérir cette nature supérieure, et de faire tous mes efforts pour que d'autres l'acquièrent avec moi; pour cela il suffit de deux choses, d'abord de comprendre la nature autant qu'il est nécessaire pour acquérir cette nature humaine supérieure; ensuite d'établir une société telle que le plus grand nombre puisse parvenir facilement et sûrement à ce degré de perfection. »
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Tout ce qui convaincra de la nécessité de faire effort sur soi-même et pour tous ne peut être que salutaire. Je nie qu'il soit dangereux d'en appeler à la conscience, à la liberté, de solliciter l'initiative individuelle, en éclairant les intelligences sur les vraies conditions du bien. Il faut se fier à ce qui subsiste de généreux, de . religieux dans l'esprit moderne, et seulement le dégager avec une foi résolue en l'avenir. Notre époque n'est pas aussi irréligieuse que quelques-uns se plaisent à le dire, elle a un idéal très noble, très élevé : elle ne veut plus qu'on rejette le règne de la justice dans un autre monde, elle rêve, elle appelle une société qui le réalise dès ici-bas. Qu'on le veuille ou non, cet idéal marque un progrès de la conscience morale. Les ouvriers ont le droit, ils ont le devoir môme de vouloir une société vraiment humaine, je veux dire une société dont aucun membre ne soit, par une sorte de fatalité, exclu de l'humanité. La chimère, c'est de prendre le moyen pour la fin, de croire que la vie de l'homme consiste tout entière dans la satisfaction des besoins de l'animal, que suffirait à assurer un nouveau mécanisme de production et de répartition des richesses ; la chimère, c'est de vouloir se passer de l'effort, de la bonne volonté, c'est de compter sur tout excepté sur soi-même, c'est de vouloir transformer l'homme en transformant brusquement son milieu, par une contrainte tout extérieure des choses, c'est, par une application nouvelle d'une casuistique déjà déshonorée, de prétendre fonder la justice sur tout ce qui en est la négation,
sur la violence, sur la haine, sur la brutalité des appétits. N'espérez pas trouver une combinaison savante qui, d'égoïsmes rapprochés, opposés, équilibrés, fasse naître la sympathie et Tamour; n'espérez pas de l'âpre d^sir, de la lutte sans merci pour la vie faire réussir la justice et la paix. Rien ne se fera sans nous; nous n'aurons une société meilleure que si nous nous améliorons nous-mêmes. Prenons garde de ne changer que des mots, de sacrifier une fois encore l'esprit à la lettre. Je me suis demandé parfois quelle serait l'attitude du suisse de la Madeleine si tout à coup Jésus et les douze apôtres apparaissaient à la messe de onze heures. Mais le pharisaïsme n'est pas seulement ecclésiastique, il peut prendre bien des formes : je n'en sais pas de plus odieux que celui d'une société où l'oppression de la majorité par le ramas des turbulents et des beaux parleurs s'exercerait au nom de la justice et des droits du peuple.
Il y a cent ans que sur nos monuments publics sont gravés les trois mots : liberté, égalité, fraternité; c'est là un idéal auquel nous ne renoncerons plus; mais si c'est quelque chose de Tavoir inscrit en tète de constitutions bien souvent revisées, de le rappeler aux yeux en l'étalant sur les murs, il serait temps peutêtre de le faire entendre aux intelligences, de le faire descendre dans les cœurs, de lui donner la force efficace des volontés agissantes. L'erreur de nos pères a été de croire qu'en proclamant la liberté, l'égalité, la fraternité, ils se bornaient à rétablir des faits jusque-là méconnus par la malice des aristocrates et des tyrans;
qu'il suffisait d'abattre des barrières, de faire tomber des obstacles, de promulguer des lois nouvelles, de changer le milieu social, pour que, les desseins bienveillants de la nature n'étant plus contrariés, tout fût donné à Thomme par surcroît, le bonheur et la vertu. Ils apportaient, à dire vrai, un idéal nouveau, dont il appartient à chacun de nous de préparer la réalisation d'abord en lui-même. Croyez-vous que la vraie liberté puisse nous être donnée du dehors? Quel pire esclavage que celui dont le principe est en nous, contre lequel nous ne songeons même plus à nous révolter? Qui donc était le plus libre, de l'empereur Néron, livré aux vents contraires de sa propre folie, ou du philosophe qui menacé par lui de mort lui répondait avec sérénité : « T'ai-je dit que ma tête ne pouvait pas être coupée? ». Cette liberté primordiale, fille de la raison et de la volonté, par cela qu'elle nous affranchit des désirs qui nous opposent à nousmêmes et qui nous mettent aux prises avec les autres hommes, est libéralité; elle incline au juste, au fraternel; sans son concours, nous sommes condamnés à ne changer que les apparences, le vain décor de notre misère morale. Ainsi ceux qui se plaignent que la Révolution n'est pas faite ont raison, elle est à peine commencée. Mais évitons de retomber dans' les illusions du passé, évitons d'attendre des choses ce qui ne peut venir que de nous-mêmes, d'un effort toujours renouvelé vers un idéal que nous ne réaliserons jamais tout entier; n'oublions pas que, quelle que doive être la fornie que prendra la société
dans un avenir plus ou moins lointain, cette société ne vaudra que ce que nous vaudrons nous-mêmes.
Vous le voyez, en interrogeant discrètement avec vous les hommes qui ont consacré leur vie à bien penser pour mieux agir, nous ne prétendons pas apporter un système tout fait, un mensonge, une illusion d*un nouveau genre, une religion à Vusage du peuple^ nous ne voulons que vous dire aussi clairement que possible ce que nous nous disons à nousmêmes, que retrouver, que réfléchir avec vous ces notions morales, patrimoine commun de Thumanité, qui y exprime ce qu'il y a de meilleur et j'ose dire de divin en elle. Nous savons que la vie morale ne s'apprend pas dans les livres, que l'éducation morale est une œuvre à laquelle tout et tous concourent, ' nous ne voulons que collaborer dans la faible mesure de nos forces à l'effort collectif pour faire que chacun puisse être ce qu'il doit être, un homme, rien de plus, rien de moins.
La France — pour les uns, c'est sa grande erreur, son crime historique; pour les autres, c'est sa noblesse, sa mission dans le monde, et nous sommes de ces derniers — la France a proclamé l'existence de l'humanité, elle a agi, elle s'est constituée, comme si l'homme existait. Il lui reste, sous peine de mourir de la contradiction des faits, d'élever tous ses enfants à la dignité d'homme, de faire un être réel de l'être, je ne dirai pas abstrait mais idéal, dont elle a supposé généreusement l'existence.
Que la tâche soit difficile, il n'importe; nous
n^avons plus le choix, « nous sommes embarqués » ; aussi bien, c'est une raison de vivre qu'une grande tâche à accomplir, et c'est quelque chose peut-être pour trouver les forces nécessaires à son achèvement que de l'avoir acceptée.