ARTICLE VI. . I
Du Sevrage.
Le temps auquel il devient nécessaire de sevrer l’enfant est subordonné à une foule de circonstances qui, sans exiger des règles de conduite particulières , peuvent cependant s’adapter a des préceptes généraux. Nous n’aurons égard ici qu a celles qui se rattachent à l’enfant, les autres ayant déjà
été indiquées.
Il n’est pont d’àge qu’on puisse fixer d’une manière invariable pour le sevrage des enfans ; neanmoins les plus grandes variations sont de six a dixhuit mois. Non point cependant que le lait ne puisse être indispensable auparavant ou salutaire après , puisque nous voyons des enfans sevres peu de temps après la naissance conserver leur santé, et offrir une aussi bonne constitution que d autres qui ne quittent la mamelle qu’a un âge déjà
avance.
C’est une erreur de croire que plus l’allaitement est prolongé , plus les enfans sont sujets à devenir scrophuleux (.). Nulle part les affections scrophuleuses ne sont plus répandues que dans les contrées
(1) Dict, des Sciences medicales , t. LI, p. 212.
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où les femmes sont d’une santé chancelante , et où d’autres circonstances s’opposent à un allaitement sain et naturel. Ces affections sont au contrante beaucoup plus rares dans les pays où les femmes sont bien portantes, et dont l’état de santé leur permet de donner la mamelle à leurs enfans jusqu’à l’âge de vingt mois à deux ans. Parmi le grand nombre d’enfans que j’ai vaccinés, j’ai été à même d'observer que ceux du même âge qui tétaient encore étaient en général d’une plus belle carnation que ceux déjà sevrés. Ce n’est pas sans étonnement, mais ces exemples sont rares à Paris, que j’ai vu des enfans de deux ans encore à la mamelle ; ils étaient remarquables par la beauté , la fraîcheur de leur teint et leur développement. En les comparant avec d autres qu on avait sevres de bonne heure , ces derniers, par comparaison , n étaient que des avortons, devenus de petits vieillards par les mauvais effets d’un régime anticipé. Les probabilités de la vie ne sont certainement pas les mêmes pour les uns que pour les autres • et il est facile de juger en faveur desquels on peut les établir.
Ceux qui sont a meme de voir beaucoup d’enfans qui, par leur position, ne sont point exposés à ces circonstances éventuelles qui entravent la marche de la nature, ont du remarquer que l’allaitement prolongé n’a point seulement l’avantage de favoriser la nutrition, mais qu il prévient encore une foule de maladies qui appartiennent particulièrement au premier âge. Pendant le travail
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de la dentition , les irritations gastriques et bronchiques sont très-fréquentes, et bien plus souvent mortelles chez les enfans qui sont sevres que chez ceux qui sont encore à la mamelle. On ne peut point méconnaître que dans ces circonstances pathologiques le lait ne soit d’un puissant secours , alors que l’estomac ne peut supporter aucune autre boisson. Les nourrices intelligentes ne contrarient point alors les vues de la nature, quelles interprèten t par les volontés de l’enfant, qui refuse tout, hormis le lait de la mamelle. D’ailleurs , cette liqueur n’est-elle pas douée de deux qualités précieuses, l’une médicamenteuse, sédative, etl autie nutritive ? Sous le rapport de cette double vertu , nous croyons qu’en général on en supprime l’u-
sage beaucoup trop tôt.
Comme il n’est rien qu’on n’ait cru pouvoir dire, quelques médecins ont prétendu que l’allaitement prolongé rendait les enfans stupides. Il est vrai que le lait, comme nourriture principale , donne peu de consistance aux organes et ne les développé qu’en volume : conséquemment un tel régime doit reculer les bornes de l’enfance-, mais toujours estil que l’allaitement est préférable à un régime plus substantiel , qui mûrit trop tôt les organes ; ce qui fait que l’enfance anticipe sur les autres périodes de la vie, et en dernier résultat l’espèce humaine ne fait qu'y perdre, En comparant nos jeunes v illageois, qui n’ont quitté le sein de leur nourrice qu’à la deuxième cl quelquefois la troisième
an-
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née, aux enfans des grandes villes qui à peine ne Font eu que quelques mois , on trouvera au même âge, il est vrai, une différence sensible dans le développement de leurs facultés intellectuelles ; mais cette différence ne subsistera pas long-temps quand les uns et les autres seront placés dans les mêmes cii constances; 1 avantage finira par rester aux premiers.
Moins une opinion est d’accord avec la vraie philosophie , plus elle a besoin d’être étayée de preuves. Pour soutenir que l’allaitement prolongé nuisait au développement des facultés intellectuelles, on a dit que dans le Canada beaucoup d enfans étaient stupides, parce qu’on les allaitait jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. On a cité encore les Moscovites, qui, pour éviter les passions humaines , ne donnaient jamais le lait de femmes aux enfans. Pourquoi attribuer à l’allaitement ce ' qui tient à une disposition innée des individus ? Dejiaieilles assertions ne sauraient trouver aucune créance parmi les hommes judicieux. Nous croyons donc que l’allaitement prolongé, s’il recule les bornes de l’enfance , ne transmet aucune disposition à des infirmités physiques ou morales; et que tout ce qu’on a avancé sur cette question ne mérite aucun examen sérieux ni approfondi.
Il est inutile de chercher à démontrer la fausseté de cet aphorisme qui se trouve reproduit dans quelques ouvrages, que le lait est moins nécessaire aux enfans qui sont nourris dans les grandes villes
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qu’à ceux qui le sont dans les campagnes (1). Cette opinion n’est aucunement d’accord avec 1 expérience Bi avec l’observation. Nous lui opposerons la icquence des maladies auxquelles les enlansdes villes sont sujets, dont le plus grand nombre dépendent d’un régime peu conforme aux lois naturelles L’âae le plus convenable pour le sevrage est c un an à quinze mois. C’est alors que l’enfant commence à faire la différence des alimens, et qu i neut, par le nombre de dents qui existent déjà, les triturer, les broyer et leur faire subir cette première préparation qui doit les renarc p us c i- Sestibles. Cette coutume de ne point sevrer les enfans avant cet âge est fidèlement observee dans nos contrées agrestes. Sans le savoir les habitons de nos campagnes suivent mieux les ois e a na tare qu’on ne le fait au sein des grandes villes , et sans d’autres avis que ceux que leur suggéré lem intelligence. Les paysannes qui nourrissent, uonnent la mamelle à leur enfant tant qu il en a véritablement besoin , c’est-à-dire , tant que a pi emière dentition n’est point achevée , lorsqu elles ne peuvent point lui fournir d’autre aliment de bonne qualité , ou qu’il est habituellement soûl-
frant * •
Les femmes des campagnes n’ont point appris
des médecins qu’il n’était pas prudent de priver
(i) Dict. des Sciences méd., t. Il, p. ^
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l’enfant de la mamelle ou de le sevrer dans les saisons rigoureuses, pendant l’hiver ou la canicule. Aussi, lorsque la nécessité' ne leur en fait point une loi, elles n’entreprennent cette tâche que dans les saisons tempérées , au printemps ou à 1 automne, mais bien plus souvent encore au retour de la belle saison; et cette précaution paraît fort sage.
Il ne faut donc pas toujours mépriser ni les coutumes ni les usages d'un peuple rustre et ignorant; souvent on doit les regarder comme les fruits de l’expérience ou d’une longue pratique. Ces coutumes, qu’on taxe trop fréquemment de routine, sont quelquefois bien plus sages que ces brillans systèmes dont l’épreuve n’est pas toujours suivie des résultats qu’on s^en propose.
Il n’est point permis d’attendre toujours l’accomplissement de la première dentition ni lage d’un an pour le sevrage. Le lait , quel qu’il soit, ne convient point à tous les enfans. Il en est chez lesquels il détermine ou entretient des diarrhées colliquatives , un météorisme habituel, la maigreur et le marasme. Dans ces circonstances fâcheuses , c^est agir sensément que de sevrer les enfans, et de susbtituer au lait une nourriture plus substantielle. Dans ce moment, je vois deux enfans qui, pour les mêmes causes, ont été sevrés, l’un à deux et 1 autre à trois mois ; ils eussent infailliblement succombé si on ne les eût point otes de la mamelle. Il est donc fort important de dis-
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tinguer les cas où le lait est une mauvaise nourriture , soit sous le rapport de ses qualités , soit d après une disposition particulière de l enfant. Dans cette dernière circonstance, ce n’cst que dans le sevrage qu’on trouve le salut du nourrisson.
' Tels sont les conseils que nous pouvons proposer comme étant les plus conformes à la raison , puisqu’ils sont basés sur l’expérience. Abstraction faite des circonstances éventuelles, l’enfant qui « apparence conserve sa santé, et chez lequel, dans les périodes de son développement, la nature suit une marche régulière , peut sans danger etre sevre de dix à quinze mois. A cette dermere époque , ordinairement ses huit dents incisives et les quatre canines. Mais encore, comme la première dentition ne s’achève guère qu’après trente mois, 1 enfant peut donc avoir .besoin de lait jusqu’à cet âge-, et quelquefois il ne serait point prudent de le seviei entièrement avant ce temps, surtout lorsque 1 éruption des dents est laborieuse et accompagnée d acci tien s morbides.
Le sevrage, à proprement parler, ou la suppression absolue du lait de la nourrice, ne doit point s’effectuer subitement; il faut y préparer de loin l’enfant, et l’accoutumer graduellement aux alliés qui conviennent le mieux à son âge. La pru- JenCe veut qu’on mette quelquefois plusieurs semaines pour le conduire à ce sacrifice Sur le nombre de fois par jour que la nourrice donne a tetei , elle eu retranche une pendant une semaine 3 <- cu*
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ensuite dans le même espace de temps, ainsi jusqu à ce que 1 enfant ne tète plus qu’une ou deux fois par jour. La quantité de nourriture d’ailleurs sera augmentée proportionnellement à la quantité de lait qu on retranche : avec ces précautions I on
pourra sans crainte effectuer complètement le sevrage.
Pour parvenir plus facilement a faire oublier le sein a 1 enfant ou 1 en degouter, certaines nourrices emploient quelques substances amères ou piquantes, dont elles enduisent le mamelon. Quand le nourrisson est préparé au sevrage, de tels moyens sont tout-à-fait innocens, mais ils seraient blâmables dans toute autre circonstance : car il est des en fa ns qui sont difficiles à sevrer, et ce ne serait point impunément qu’on les dégoûterait de téter, s ils n’étaient point déjà accoutumés à une autre nourriture.
Nous avouerons qu’il n’y a guère que pour le sevrage même qu’on peut indiquer les règles à suivre. Quant au temps où il est jugé nécessaire, les circonstances, 1 usage, la coutume et le caprice des parens en décident le plus souvent.
Sur ce point d’hygiène, comme sur beaucoup d autres, il y a des variations sans nombre, selon les familles, les localités et les peuples ; et l’on ne peut point dire positivement si , à cet égard , les diverses méthodes adoptées se tournent au détriment de 1 humanité , ou si les mêmes préceptes ,
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Généralement suivis et regardés comme les meilleurs, seraient plus avantageux. Il est consolant
enfin de croire que la nature répare toujours les dommages que produisent nos erreurs, ou que 1 espèce humaine peut mieux qu’aucune autre devier de la voie qui lui est assignée dans! ordre des cho-
ses périssables.