ARTICLE IV
Station y Progression , Exercice .
Quoique la position la plus naturelle à l’homme soit la station , elle est physiquement impossible pendant la première et quelquefois la seconde année de sa vie. Les leviers et les puissances au moyen desquels elle a lieu , n’ont alors ni assez de force ni assez de consistance pour l’effectuer, quand bien meme l’enfant en aurait la volonté. L’homme sous ce rapport est bien moins heureux que beaucoup d’animaux, qui dès la naissance se lèvent , marchent , courent ou nagent. Non seulement l’enfant naît infirme mais il reste encore long-temps sans pouvoir se dresser à l’aide de ses propres forces ; abandonné à lui-même , il se traîne d’abord sur les mains et les genoux, et ce n’est qu’après de nombreux essais qu’il se lève sur ses jambes débiles et incertaines, qu’il marche, chancelle et tombe. Cette première éducation naturelle, dont les progrès sont lents, est toujours plus avantageuse que celle qui est transmise prématurément à l’aide de moyens accessoires et qui ont pour but d’en abréger la durée. Divers accidens, tels que la courbure des jambes, le gonflement des genoux, sont attribués à des causes purement imaginaires,
tandis qu’ils résultent souvent d’une éducation vicieuse et trop précoce.
L’on conçoit facilement que pendant les premières années de la vie , quand les os ont encore peu de consistance , le poids du corps est suffisant pour changer leur direction naturelle et aplatir les surfaces articulaires. La progression prématurée peut d autant mieux donner une fausse direction aux membres inférieurs, que, d’après sa conformation , l’enfant présente déjà une disposition favorable à cet accident. Celui qui commence à se tenir debout et à marcher, écarte naturellement les jambes pour augmenter la base de sustation qui ne serait point assez large , eu égard au peu d’étendue du bassin , pour que la progression eût lieu, si Taxe des membres restait parallèle à la médiane. Lt cet axe devenant oblique à l’horizon , il est facile de concevoir que lorsqu’un des pieds se détache du sol , le centre de gravite tombe en dehors de celui qui reste appuyé, et conséquemment tout le poids du corps faisant l’effet d’une corde d’arc , tend à rap-
piochei les extrémités du membre et a le recourber en dehors.
Par le fait de la station et de la progression prématurée, les membres inférieurs ne sont point les seules parties du corps qui puissent se déformer. D après une disposition physique, la colonne vertébrale n’est pas moins susceptible de déviation. Ce levier a trop de longueur et de flexibilité, et il est chargé d’un poids trop disproportionné à la force.
pour qu’il puisse conserver dans les premières années une rectitude parfaite lorsqu’il tend vers la perpendiculaire. Observons bien l’enfant lorsqu’il commence à marcher : nous voyons que depuis la tête jusqu’au sacrum le rachis décrit, dans le sens de la ligne latérale, des inflexions etdes extensions alternatives, et une suite de mouvemens ondulatoires ou serpentiformes. Cette grande flexibilité de la colonne vertébrale , et la faiblesse des muscles qui s’y insèrent , sont des circonstances qui retardent encore beaucoup plus la station que 1 impuissance des membres inférieurs.
Tous les moyens mécaniques, les lisières, les chaises et les bancs roulans, auxquels on a recours pour aider les enfans à marcher, ne sauraient non seulement suppléer aux forces naturelles , mais même leur usage n’est pas toujours sans inconvéniens ni sans danger. Car il est à remarquer que l’enfant qui se sent soutenu ne s’aide plus par lui-même ou ne s’aide que faiblement; ou bien il fait eflort vers le point qui lui résiste davantage : dès-lors son corps étant sans rectitude , et éloigné de la perpendiculaire, prend une direction vicieuse. Par cette inclinaison forcée et souvent renouvelée , la pression des surfaces articulaires n’étant plus uniforme, il y a nécessairement affaissement du corps, des vertèbres, sur un point quelconque; et, eu égard au peu de densité qu’ont encore les os , il y a bientôt déformation. Les muscles étant les premiers organes mis en jeu , acquièrent en même temps une prédo-
minance d’action sur leurs antagonistes *, et dans Fàge tendre il ne faut point qu’une position de'fectueuse soit de longue durée pour devenir permanente.
Pendant les premières années il faut à l’enfant une pleine et entière liberté. Tous les moyens mécaniques qui ont pour but de bâter l’éducation physique ne sont point dans la nature , dès-lors laissons donc à l’enfant la peine d’apprendre par lui -même, et il apprendra beaucoup mieux qu’à l’aide d’auxiliaires. Quand il est abandonné à lui seul tous ses membres agissent également , et de cette parité d’action naîtra une parité de force et d’énergie*, ayant besoin d’agir et de se mouvoir, il prend dans un seul instant toutes les positions, ce qu’il ne peut faire s il est contraint et entravé. L’enfant livré à lui-mème, quand il est bien conformé, n aura jamais le corps ni les membres mal tournés. Qu on ne s y trompe pas, les déformations dépendent bien plus souvent de cette manie pédantesque d’enseigner aux enfans plus que ne le veut la nature , que de dispositions innées. On voit fort peu de bossus et de noués parmi ceux qui n’ont point été assujettis à tous les soins mal entenudus des parens, tandis qu’on rencontre beaucoup de. difformités oii les institutions humaines et les préjugés contrarient sans cesse les penchans naturels. Si l’on voulait une preuve de cette assertion, on la trouverait au sein même de la capitale*, les ouvriers a la journée confient leurs enfans à des sevreuses
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ou des gardes , desquelles ils ne reçoivent que les soins les plus indispensables \ pendant tout le jour ces petits êtres sont abandonnes à eux-mêmes, couches sur un tapisf ou un paillasson , souvent par terre, où ils se roulent et se traînent. Par cet exercice leurs membres acquièrent plus de force et de souplesse^et ils finissent bientôt par se lever sur leurs jambes en se cramponnant à tout ce qui les entoure. Par ce travail , si Ton peut s’exprimer ainsi , provoque sans cesse par la mobilité naturelle du premier âge , j'ai vu des enfans malingres et cachectiques acquérir de la force en peu de temps , et se développer d’une manière surprenante dans l’espace de quelques mois seulement.
Rien ne ralentit davantage le développement des systèmes locomoteurs, et ne paralyse plus leur action, que l’état passif dans lequel se trouvent les enfansqui naissent au sein de toutes les commodités de la vie.
Une loi qui paraît universelle pour tous les animaux , est que sans l’exercice il n’y a point de santé parfaite*, l’homme est de tous les êtres celui qui s’écarte le plus de cette loi primitive. On a la preuve qqe les organes qu’on exerce beaucoup prennent bientôt sur les autres un surcroît d’énergie, tandis que ceux qui sont condamnés â l’inaction tombent dans le relâchement. En général toutes les obstructions des glandes et les maladies nerveuses sont les suites constantes du defaut d’exercice. Rarement 1 on voit les personnes don!
l’enfance a été active , être sujettes à cette foule d’accidens nerveux et aux maladies organiques, tandis qu’eiies sont ordinairement le partage de celles qui n’ont vécu que dans l’oisiveté.
Quand l’enfant se porte bien il ne saurait rester long-temps dans l’inaction. Voilà la plus forte preuve qu'on puisse apporter de l’utilité de l’exercice, et la nature n'inspire point en vain une telle disposition. Cependant cVst au moment où cette propension est dans toute sa force, qu’on veut lui opposer un frein et la comprimer, et que l’enfant est maintenu par une mère ou une gouvernante qui le retiennent dans une chambre pour n’avoir point à le suivre dans ses excursions , en lui imposant silence en même temps pour n’avoir point à supporter son tapage. Ailleurs ce sera un pédagogue ridicule qui infligera à son élève une punition, parce qu’il n’aura fait que céder à une impulsion irrésistible en prenant son essor et en franchissant le seuil de sa prison. Est-ce bien là se conformer aux vœux de la nature? De pareilles mesures méritent tout le blâme de l’homme sage. Le jeune âge ne peut point être assujetti à une semblable discipline, tout-à-fait tyrannique dès-lors qu’elle comprime un état naturel. Il est absurde de retenir les enfans par les menaces d’une punition ou parla promesse de quelque récompense. Que feraiton de plus si leurs actions étaient précédées de la réflexion et accompagnées de l’idée de bien ou mal faire. Ce pédantisme magistral devient ridicule
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dès-lors qu’ils veut déployer nue domina tionm o * raie qui n’est point encore à la portée de l’enfant.
Les mères ou les maîtres sont loin de savoir la conduite qu’il faut tenir à l’égard de l’enfant. En rapportant tout à eux-mêmes les petits esprits commandent à l’enfant comme à l’esclave; il ne faut point qu’il agisse selon la raison , mais selon leur caprice , et qu’il obéisse sans hésiter et sans murmurer j ne connaissant d’eux à lui qu’autori té, et de lui à eux que soumission. Je ne connais rien de plus pernicieux pour les enfans que la contrainte, l’esclavage et l’obéissance passive dans lesquels on veut les retenir forcément. Comme les menaces et les corrections peuvent seules réfréner son activité et sa pétulance, il s’ensuit que l’enfant se trouve sous la double influence d’un besoin qui n’est point satisfait, et des moyens qui tendent à le réprimer, il est vrai qu’il n’y a qu’une mère qui puisse se plier aux fantaisies d’un enfant et satisfaire à tous ses besoins, mais toutes celles qui le deviennent n’ont point le cœur pénétré du sentiment de leur devoir ni de cet amour tendre , ce précieux correctif, qui tempère si puissamment l’irrascibilité naturelle des femmes.
Pour bien apprécier toute l’importance de cette première éducation que beaucoup d’enfans reçoivent de leur mère, qu on daigne pénétrer dans le sein de quelques familles. Voilà une jeune femme qui dès les premiers mois de sa grossesse a retenu une nourrice j et aussitôt que l’enfant a vu la lu-
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mieie il est banni de la maison paternelle. Au bout de dix-huit mois ou deux ans on ramène le jeune etranger. La mère a oublié ses souffrances et , peu s en faut, celui qui les lui a causées, et elle peut difficilement s’assujettir à de nouveaux devoirs. En effet comment, après un calme parfait qui a régné jusqu alois dans sa maison, peut-elle sans impatience et sans emportement entendre des cris qui n ont jamais frappé son oreille , et voir sans contrariété tout le désordre du petit turbulent. La piemieie idee qui lui vient est de réprimer les mauvaises habitudes que l’enfant a contractées avec sa nourrice. Mais ne pouvant le rendre docile ni par les remontrances ni par les menaces, elle croit y parvenir parla contrainte et les corrections auxquelles elle a recours. Si Feulant fait du bruit, on lui ordonne de se taire; s’il continue, on le ^iaPPe5 Ü crie , on le frappe plus fort: craignant de nouvelles corrections, il veut fuir; la mère lui 01 donne de lester, de s asseoir et de ne pas bouger, comme s’il était en son pouvoir de ne point remuer.
Malheur à lui s’il se déplace, car il est bientôt attaché à son siège.
Comme 1 enfant ne change point , tous les jours la mère est la même, et cette rigueur qu’elle déploie deviendra d’autant plus oppressive qu’elle aura un plus grand nombre d’enfans à contenir. Ce n’est point là une supposition, c’est le tableau hdele de la première éducation que reçoivent la plupart des entans dans les familles nombreuses
et quand ils naissent de parens brutes et igno-
rans.
L’enfant soumis à un pareil système dV'ducation a bientôt perdu la vivacité naturelle qu’il avait apportée: il devient apathique et lourd ; sa gaîté se change en morosilé et en tristesse, et déjà il est timide , craintif et défiant ; et trop heureux encore si ces peines, qu’il doit supporter pendant quelques années, et pour son bien, disent les imbéciles, n’ourdissent pas quelque trame morbifique. Ensuite, aussitôt que l’enfant est jugé capable de retenir ce qu’on veut qu’il apprenne, on charge un maître ou une maîtresse de cette besogne, et l’on commence par lui inculquer dans la mémoire, à force de répétition^ le nom des lettres de l’alphabet, mais pour s’en éviter la peine on exige qu’il étudie par lui-mème : expédient fort heureux pour lui imposer silence et l'obliger à rester plusieurs heures immobile. Telle est enfin l’éducation première de beaucoup d’enfans ; mauvaise dans ses principes, et souvent pernicieuse dans ses résultats.
Tel autre au contraire aura une mère indulgente et faible qui fera tout ce qu’il faut pour gâterl’objet de sa tendresse. L’enfant, au lieu d’obéir, veut que tout lui soit soumis; encore bambin , il gouverne la maison et en règle les habitudes par ses caprices. Tout exprès pour lui on sort: s’il n’a point une voiture à ses ordres, il a du moins le droit de se faire porter par sa bonne.
Jusqu’à l’âge de quatre ans , tous ses exercices se bornent à quelques amusemens dans une chambre ou dans un jardin. Quoique surcharge de vêtemens, on évitera avec soin de l’exposer au grand air pendant les froids rigoureux ; de même aussi qu’on se gardera bien de le sortir pendant les momens les plus chauds des jours d’été. Ses mains n auront touché encore rien de grossier, et ses jambes, par le défaut d’exercice, ne lui permet- I raient point de faire, sans beaucoup de fatigue, la plus légère course. Telle est enfin la première éducation des enfans qui par leur naissance et leur fortune sont appelés à gouverner le monde et y commander.
Ce n’est point là encore l’enfant que je cherche, mais je vais le trouver dans les familles des champs. Mon élève est issu d’un sang pur , nourri du lait maternel, et des le sevrage il n’aura eu qu’une nourriture grossière. N’ayant jamais cédé qu’aux seules impulsions de la nature, il n’aura aucune habitude contraire à ses intentions. Avec les enfans de son âge, il saute , joue et court ; allant souvent pieds et tête nus, et toujours trop peu vêtu pour être à l’abri du froid. Bientôt on le verra au milieu des troupeaux dans les champs , à la pluie , au
vent et au soleil, marchant à travers les épines et les ronces.
De ces trois exemples , il faut conclure que le premier individu , avec les meilleures dispositions corporelles, peutdevenir un rachitique; le second
un homme efféminé , sans force et sans énergie ; tandis que le troisième, dont le corps aura été endurci dès l’âge le plus tendre par un abandon presque absolu, par l’exercice et le travail , conservera sur les autres, toute circonstance égale d’ailleurs, un surcroît de force corporelle et une supériorité d’adresse. Il ne faut point croire que rien puisse remplacer cette éducation champêtre , qui non seulement est la plus naturelle , mais aussi la plus salutaire : aucune autre n’influe aussi puissamment suif la formation du tempérament et sur la constitution physique des individus.