‹ Éducation sanitaire des enfansChapitre 33 sur 43 · ARTICLE VIL · texte numérisé non relu

ARTICLE VIL

Des Châtimens et des Punitions considérés dans leurs rapports avec i hycjicne des eu puis.

C’est une maxime incontestable, comme l’a avancé Rousseau, que les premiers mouvemens de la nature sont toujours droits. Il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain. La seule passion naturelle à l’homme est l’amour de soi-même -, et jusqu’à ce que l’enfant puisse être guidé par la raison , il ne fait rien par rapport aux autres, mais tout par rapport à lui-même; conséquemment , il ne fera lien que de bien , ou il peut faire beaucoup de mai sans mal faire; parce que la mauvaise action dépend de l’intention de nuire, et qu’il n’aura jamais cette intention.

Dépourvu de toute moralité dans ses actions, l’enfant 11e peut rien faire qui soit moralement mal , et qui mérite ni châtiment ni punition sévère Partant de ce principe, toute correction influe par voie de fait est un crime de lèse-humanité. Cependant c’est le moyen le plus ordinaire : on donne des tapes a i enfant , on le fouetta , on nn applique des férules ou on le bat tout -a- fait.

Quelque légitimes que soient les raisons qu’on a de battre un enfant, ce n’est jamais le fait de la tendresse paternelle ni celui de la sollicitude des

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maîtres. Malheur à celui dont la naissance est importune !sous prétexte de correction , il aura à supporter les plus durs traitemens s’il a une mère irascible. L'action la plus innocente deviendra souvent aux yeux de celle-ci un crime impardonnable que la jeune créature expiera par tous les genres de punition. Ou bien ce sera un père , irrité par la plus légère faute, qui frappera avec la violence d'un forcené. Ce ne sont point là des suppositions gratuites , ce sont des faits qui malheureusement se représentent trop souvent dans certaines classes de la société. Il est à ma connaissance intime que quelques enfans ont été ainsi victimes de la haine de leurs parais. Une petite fille, née avec la plus heureuse conformation , est devenue toutà-fait bossue, tant cette malheureuse enfant a été battue par sa propre mere. Un petit garçon a reçu tant de coups sur la tête qu'il est devenu complètement idiot. Les parais qui exercent de pareilles actions sur leurs enfans sont peut-être plus à plaindre que répréhensibles , dès-lors qu'ils méconnaissent les devoirs importans de la paternité.

Pourquoi les devoirs vers l'objet principal du mariage ne sont-ils pas retracés à ceux qui s’unissent pour la vie? Lors de la bénédiction nuptiale , on ne manque point de vanter la sainteté des liens conjugaux, et de dire que la première vertu des époux est la foi de leur serment. La poésie, dans un brillant épithalame , emprunte bien les allégories les plus ingénieuses pour faire allusion au bonheur

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des époux j ruais je ne vois point que nulle paii, on leur dise, vous aurez des enfans , puissiez-vous avoir pour eux une sollicitude aussi vive que le sentiment qui aura décidé leur existence; ou que vos soins soient les mêmes que ceux que prodigue la tendresse et l’amour maternel. 11 n’y a que i idée d’autorité absolue, que les parens croient avoir

sur leurs enfans, et le prétexté de leui inteiet, qui puissent porter quelquefois à les maltrailei. Quoi . un pouvoir mal interprété et de vains prétextes justifieraient des abominations et souvent des atrocités, et l’on n’aurait point le droit de veiller au salut des enfans aussi-bien dans le sein des familles que dans les institutions 1 Un innocent sera meurtri et toute protection lui sera interdite, tandis qu’un lâche pourra sévir contre l’honnête homme qui ne l’aurait touche que du bout du doigt .

Il y a bien peu de mères qui ne donnent à l’enfant une chiquenaude, une tape sur les mains ou sur la figure. Quand ces corrections sont legèits et qu’elles n’ont d'autre but que de mettre un terme

à sa mutinerie ou de lui faire sentir qu’il a mal fait, elles sont tout-à-fait sans conséquence. Mais il n en est plus ainsi quand on frappe fortement 1 enfant, alors on le voit devenir pourpre, sa poitrine se gonfle, il est comme suffoqué, il crie et sanglotte. Une mère impatiente, non contente de l’avoir corrigé, veut le faire taire tout de suite; comme si l’expression de la douleur était toujours sous l’influence de la volonté. U avertis donc ceux qui sont

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charges d’élever les en fans ^ que leurs cris sont souvent involontaires, surtout quand on les a fortement irrités : les sanglots qui surviennent n’étant qu'une succession de mouvemens convulsifs de la poitrine, alors , les veux-tu te taire , exprimés avec colère , loin de les arrêter, ne font que les augmenter, par la crainte qu’inspire à l’enfant un ton menaçant.

Dans l’impatience et l’emportement on ne mesure point la force des coups que l’on porte à l’enfant •, et cependant quelquefois avec les intentions les plus innocentes on peut être cause d’accidens graves. On donne un soufflet comme on donne un baiser , sans penser qu’on peut avoir lieu de s’en repentir plus tard. Un enfant donne un démenti à sa mère, il en reçoit un soufflet avec rude force; aussitôt il se manifeste une hémorrhagie nasale très-abondante. Un autre est devenu sourd d’un côté après une pareille correction. Ces exemples, objectera-t-on, sont si rares, que c’est exagérer le danger de corriger de cette manière les enfans. Ils sont rares, parce que jamais on lia pensé à en faire un sujet d'observation ; car on se garderait bien d'avouer la véritable cause d’une maladie qui serait le résultat de quelque mauvais traitement.

Le châtiment dont on menace le plus souvent l’enfant , est le fouet. On a peine à concevoir que des mères ne manquent point chaque jour de fouetter une ou plusieurs fois l’enfant qu’elles

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ont pris en aversion. Si ce moyen de corriger n’était qu’un simulacre , il produirait autant d’effet que lorsqu’il est poussé jusqu’à la violence. Mais trop souvent des parens ou des maîtres ont plutôt une vengeance à exercer qu’un châtiment à administrer. Car peut-on concevoir qu’un enfant puisse commettre quelque faute assez grave pour mériter qu’on le cingle jusqu’au sang avec un genêt vert ou une poignée de verges? Est-ce pour le bien des enfans qu’on les fouette jusqu’à leur enlever la peau des fesses , avec ces mêmes instrumens trempés dans du vinaigre. C’est là un raffinement de cruauté que rien ne peut justifier. De pareils châtimens sont ignorés des Murons , tandis qu'on en a fréquemment des exemples chez le peuple qui passe pour être le plus doux et le plus aimable.

Laissons , dira-t-on , aux parens le droit de fustiger un enfantindocile, ils ont sur lui une autorité absolue! Oui , quand cette autorité doit se tourner à bien; mais nul ne me persuadera que de telles rigueurs puissent jamais devenir salutaires. Et si l’enfant pour des peccadilles et les raisons de son âge subit de pareils châtimens, la mort est cent fois trop douce pour le scélérat. De semblables traitemens tourneront toujours au détriment du physique et jamais à l’avantage du moral : l’enfant craindra plus qu’il n’aimera ceux qui l’auront maltraité. La raison plus tard lui dictera bien ses devoirs à l’égard de ceux dont il tient l’existence,

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mais son cœur ne sera point susceptible de ces tendres émotions qui les rendent si précieux. Et vous , parens infortunés, privés des plus douces consolations de la vie, vous finirez sans avoir jamais goûté les fruits de la piété et de l’amour filial 1

« Ménagez, conservez, ces êtres animés :

» Nés pour aimer un jour, qu’ils soient d’abord aimés.

» Le plus vif des plaisirs leur donna l’existence,

» Qu’un souvenir si doux attache à leur enfance. »

Saint-Lambert.

La plupart des pédagogues de village conservent encore religieusement l’habitude de punir les enfans en leur donnant dans les mains des coups d’une petite palette de bois, ou d’un martinet de cordes avec des nœuds très-serrés. On dira que cette correction n’a rien de dangereux , et qu’on peut sans inconvéniens donner des férules. J’observerai cependant que les coups de martinet donnés avec force ne vont pas seulement jusqu’à faire pleurer l’enfant , mais la douleur atroce qu’ils occasionnent le jettent dans une sorte de fureur digne de compassion. Sans m’étendre davantage sur les effets immédiats ou consécutifs des férules, je me bornerai à dire que , si je confiais un enfant à un maître, je ne voudrais point qu’il fût puni de la sorte. Laissons aux PiR. PP. la férule, sceptre des pédans, pour plier ou redresser leurs néophytes.

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Ajoutons encore â ces châtimens corporels 1 action de tirer les oreilles , comme le font d imbéciles précepteurs qui, en traitant d ânes leurs élèves , commencent déjà par leur allonger cette partie. Qu’il me suffise de dire qu'un châtiment de ce genre n’est pas toujours sans danger, et qu’on ne peutpointexercer des tiraillemenssur une pârtie aussi sensible et aussi délicate que 1 oreille , sans s’exposer â produire quelques derangemens organiques. Je n’afïirmerai point qu une suiditc subite survenue a un enfant de dix ans, immédiatement après une pareille correction de la part d’un maître violent, ait ete occasionnée par cette action brutale, mais je suis fortement autoiiseà le croire (i).

Tout châtiment corporel par voie de fait estaussi nuisible à la perfectibilité physique que contraire â la perfection morale. La raison ouïe prétexte de l’intérêt de l’individu peuvent bien jusliliei 1 autorité paternelle et la rigueur d un pédagogue; mais l’une et l’autre n’en sont pas moins tyranniques dès-lors qu elles sont exercées envers un être dont les actions sont dépourvues de moralité. L’en-

(i) Il n’est pas impossible qu’une forte traction de la conque, dont le cartilage n’est point susceptible d’extension, ne puisse point déranger la connexion naturelle des osselets de l’ouïe. Beaucoup de chiens deviennent sourds en subissant la coutume barbare de leur arracher les oreilles au lieu de les leur couper.

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faut est naturellement dyscole , vouloir le soumettre aux obligations de l’être moral avant qu’il soit le premier juge deses actes est une ineptie. L’enfant ne doit pas plus être responsable de ses actions, ni passible de ses fautes, que l’etranger qui ne connaît point les lois d’un pays. Malheureusement il n’est point permis aux esprits vulgaires de mettre à profit cette belle maxime de l’auteur de V Emile : qu il ne faut jamais infliger aux enfans le châtiment comme châtiment , mais qu’il doit toujours leur arriver comme une conséquence de leur mauvaise action. On est loin de connaître ou de suivre cette maxime* et il est toujours plus facile de frapper que de raisonner.

A l’égard des punitions par privation; les unes sont tout-à-fait innocentes, et peuvent être d’un puissant secours dans l’éducation physique et morale; mais il n’en est point ainsi de celles qui dérivent de besoins essentiels. On doit blâmer surtout cette manière barbare de corriger les enfans en les privant tout-à-fait de nourriture. C’est moins là une punition qu on inflige qu’une cruauté qu’on exerce; car il n^est point de besoin plus impérieux que la faim. Croirait-on cependant que des parens oublient les devoirs les plus sacrés de l'humanité, jusqu’au point de renfermer les enfans , et de les laisser quelquefois vingt-quatre heures sans aucun aliment.

Enfin que doit-on penser de ces punitions, en usage dans quelques écoles, condamner les enfans à

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rester plusieurs heures à genoux, et les obliger quelquefois à étendre les bras? Ces postures sont plus que fatigantes , elles sont même cruelles pour peu qu’elles se prolongent. Bien d’autres pratiques plus ridicules encore sont religieusement observées par quelques instituteurs dévots, gens ordinairement fort ingénieux en fait de punitions et de châtimens. Après tout, je demande si les enfans qui ont été assommés de coups , meurtris par les férules , maigris par les jeûnes, et humilies par les pénitences., deviennent des hommes meilleurs et plus robustes.

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