SUR
L’enfance, fpoqlîe* itTjhqessante de la
Vie, cette aur
source féconde d pas seulement un s maternel , mais tout
^nK^ir et Sg jfélicité , cette
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^rances , n est pour l’amour me’'sep£ll3le éprouve les plus douces émotions à la vue d’un jeune être qui sans notre appui n’arriverait jamais au terme fixé par la nature. Le tableau que représente notre entrée dans le monde, où nous avons tous figuré, cette image de misère, fait naître en nous-mêmes une foule de senti mens qui nous portent aux élans les plus généreux, et peuvent changer la plus froide indifférence en la plus ardente philanthropie. Mais à toi seule, ô femme! appartient de dire ce que le cœur éprouve à la vue de l’innocence au berceau , à l’aspect de cet enfant que tu as porté dans ton sein :
Quando vagi tu oris acuto Impie vit cœlum puer auxilium petivit.
De tous les animaux, à la naissance, l’homme est le plus faible et le moins avancé dans la carrière
j 6 de l’enfance.
qu’il doit parcourir. Les quadrupèdes, sous le rapport de la force et de l’instinct qui les dirige , sont bien supérieurs à l’homme ; leur enfance est moins longue et leur existence moins fragile. Mais comme l’auteur de la nature a tout fait dans l’intérêt de chaque espèce , il était donc nécessaire que l’enfant fût un être passif. Si dès la naissance il avait eu la conscience de son existence et la volonté , combien n’eùt-il pas eu à souffrir de l’impuissance où le réduit sa conformation ! 11 n’aurait jamais eu le pouvoir d’obéir a cette volonté comme beaucoup d’animaux ont celui de céder à leur instinct, qui les porte à se lever sur leurs jambes , à marcher chercher leur mère et la suivre. Chez l’enfant ’ au contraire, le défaut de proportions dans le développement des appareils d’organes, empêche qu’il n’y ait harmonie dans leurs fonctions respectives : aussi n’exécute-t-il que des mouvemens partiels. Son corps est une masse énorme , comparativement à ses membres grêles qui semblent n’en être que les appendices, trop faibles pour le déplacer. En admettant même que l’homme puisse au besoin marcher à la manière des quadrupèdes , jamais cependant , à la naissance , et d’après une loi toute physique , il ne saurait se déplacer par ce mécanisme. La différence du poids à la force étant disproportionnée, dès lors les bras ne sont point assez solides pour supporter une grande partie du tronc et une énorme tète.
Chez l’homme , tout est fait pour prolonger son
infirmité native : prévoyance admirable de la nature , qui , en nous assujettissant à des peines et des soins pour le nouvel être, a voulu nous attacher à notre propre sang, et nous le rendre plus cher. Cette assistance et cette protection que réclame la faiblesse de l’enfance, ne sont-elles pas les principes de l’union des familles et de toute association, non seulement pour les nations policées, mais paur tout le genre humain? Il est incontestable que plus les rapports auront été intimes et prolongés, plus les nœuds de l’affection seront resserrés * plus un enfant aura coûté de larmes à sa mère, plus il lui sera cher. Telle qui ne s’en sera jamais séparée trouvera tout son bonheur dans l’amour maternel , sa tendresse sera constante et inépuisable. Telle autre au contraire, qui aura confié les devoirs de la maternité à une nourrice étrangère, se montrera moins sensible et quelquefois marâtre. Toujours aussi on oublie plus facilement l’enfant qui meurt au berceau; mais le cœur se brise à la perte de celui qui touche au printemps de sa carrière : le souvenir de l’un est douloureux , le souvenir de l’autre est déchirant. Cette différence d’intensité du même sentiment a nécessairement sa cause dans celle de l’intimité, qui est toujours subordonnée au temps de relation.
Tout est fait pour exciter notre intérêt et piquer notre curiosité à la naissance. D’abord, l’enfant privé d’air, de lumière, et presque sans mouvement, s’échappe tout à coup de sa prison : le voilà
J g de l’enfance.
au grand jour , s’agitant et vivant par lui-même ; un fluide qu’il ne connaissait point a déjà pénétré ses poumons , dilaté sa poitrine, et lui pvocure un nouveau principe de vie qui circule dans ses veines. Les deux grands ressorts de la vie, la
respiration et la circulation, entrent aussitôt en action. Tout est préparé de même pour une autre fonction, la digestion, qui va entrer en exercice, et qui doit sans cesse retremper l’énergie de toutes les autres , en leur fournissant dé nouveaux principes réparateurs. Aussi, dès la naissance, ce besoin de réparation se manifeste-t-il; le sentiment de la faim porte aussitôt les animaux à chercher la mamelle de leur mère , et à saisir la pâture qui se trouve autour d’eux; et l’enfant lui-même semble avec ses mains débiles demander le nectar précieux qui doit porter dans ses veines les élémens de vie et d’accroissement, et graciles sese diffundat in artus. Dès-lors c’est la digestion qui règle le rhythme des autres fonctions, et leur fournit des
matériaux de l’édifice animal.
Chez tous les animaux, le premier acte de l’instinct exprime le besoin de leur conservation. Si l’enfant à la naissance exprime moins ce besoin , c’est que tous les systèmes de la locomotion ne sont point encore proportionnellement aussi développés chez lui que chez les autres espèces mammifères , et qu’il ne saurait alors exécuter par iui-même des mouvemens de totalité pour se mettre en rapport avec sa mère. Mais à mesure qu’d avance en
DE ^ENFANCE. i q
âge , il exprime de plus en plus le besoin de se nourrir *, il cherche et demande la mamelle féconde pour y puiser les élémens de sa conservation *, ses premiers gestes marquent le désir de toucher tout ce qui frappe ses yeux*, ce qu’il parvient à saisir et à déplacer, il le porte à sa bouche ; quand il commence à discerner les objets, il convoite ardemment ceux qui peuvent servir à sa nourriture. Naturellement gourmand et glouton , l’enfant ne dérobe que pour manger *, sa friandise et sa voracité vont quelquefois jusqu’à lui faire connaître les dangers les plus imminens ; tous ses actes ont pour objet de satisfaire son appétit. Qu’on ne s'y trompe pas, toutes nos actions dans la vie se rapportent directement ou indirectement à ce besoin déguisé sons mille formes différentes*, c’est le dernier terme de tous nos calculs. L’homme est naturellement gourmand , naturel ventris obedientem Jrnxit.
Si tous les appareils chargés des fonctions de la vie organique entrent en exercice aussitôt la naissance , il n’en est point ainsi des organes auxquels sont dévolus les actes de la vie animale ou de relation. Malgré le développement du cerveau, cet organe se montre presque passif dans les premiers temps. Tous les signes de douleur que donne le nouveau-né ne sauraient être attribués à des sensations pénibles. Nous ne savons point, sous le rapport sensitif, de quelle manière l’air agit sur lui. Selon Buffonet même tous les physiologistes,
DE LENFANCE.
les premiers cris de l’enfant sont déterminés par l’impression de ce fluide. La nature, il est vrai , nous a donné l’accent de la douleur pour émouvoir nos semblables-, mais les cris du nouvel être ne seraient-ils pas plutôt une véritable invocation des secours que nous lui devons, que l’expression de la souffrance ? Ce n’est point cette transition d’un milieu dans un autre, ni l’impression douloureuse de l’atmosphère, qui Lu suscite uesvagissemens ; car, quoique bien vêtu et bien chauffe, ils ne cessent guère que lorsqu’il cède au sommeil. Nous reconnaissons encore ici 1 admirable prévoyance de la nature : en faisant maître 1 enfant faible , elle a placé en lui-même une vigilante sentinelle, pour nous avertir aussitôt que quelque chose manque à son bien-être. Pour le secourir et même aller au-devant de ses besoins, il fallait un cœur sensible , qui trouvât son bonheur dans la pratique de ce saint devoir : aussi , qui pourrai t s’en acquitter avec plus d’empressement et de zèle que ce sexe qu’un rien sait émouvoir quand il s’agit de bien faire ?
La plupart des physiologistes prétendent que l’enfant, à la naissance, ne donne aucun signe qu il soit, sensible à la lumière. A sept mois, chez le fœtus , les yeux sont capables de modifier la lumière, a dit M. Magendie. Cependant , ce physiologiste pense avec beaucoup d’autres savons, que ce n’est qu’à deux mois que l’enfant donne des preuves de sensibilité visuelle. Ce n’est guère , en effet , qu’a
cette époque., que les objets commencent à faire impression sur 1 organe de la ■vue, et que 1 oicille aussi commence à distinguer les sons aigus du tumulte. Disons quen raison du développement et de la délicatesse de cet organe , il est facile de concevoir que l’intensite et la multiplicité des sensations , en ébranlant trop fortement les organes , portent sur le sensorium commune une sorte de confusion qui doit nécessairement neutialisci chaque impression en particulier. Pourquoi cette confusion n’existerait -elle pas pour le nouveau-né, quand tout d’un coup il est frappé par une foule d’agens qui lui étaient inconnus ? Une forte commotion anéantit à l’instant même toutes nos facultés, et nous ôte la conscience de tout ce qui nous entoure. Nous avons vu des malheureux, hor-
riblement mutilés , n’avoir d’abord aucune idée de leur propre situation , l'ester plus ou moins de temps dans une sorte d’extase et d étonnement. Ce n’est que lorsque cette confusion est dissipée, que le sensorium commune analyse, si Ion peut s exprimer ainsi , chaque sensation séparément , et qu’il réagit ensuite sur les differens appareils d’organes soumis à ses voûtions . 11 est donc vraisemblable que, dans les premiers temps de la vie, les organes sensitifs ne transmettent point a l’encéphale des impressions déterminées. S il en était autrement, il y aurait entre ces organes et le cerveau une harmonie d’action , qui n existe
OTP
y and développement. Les sens
ne sont doués alors que très-imparfaitement des facultés spéciales qu’ils auront dans la suite ; tous sont d’abord sans action bien déterminée ; soumis à une sorte d'éducation , ils se perfectionnent par l’exercice , par les impressions réitérées , et n’arrivent que par degrés insensibles , à la perfectibilité dont ils sont susceptibles.
Il est cependant facile de reconnaître que dès la naissance l’enfant donne des signes de sensibilité. La preuve que la lumière agit tres-fortement sur les nouveaux-nés , c’est que les paupières ne peuvent rester long-temps écartées : au grand jour, les yeux sont dans un clignotement continuel. L'oreille paraît être également très-sensible au bruit, ce qui fait que les enfans ne peuvent rester long-temps dans l’état de veille, quand iis sont dans un milieu bruyant et éclairé : aussi, pendant les premiers mois, dorment-ils beaucoup plus le jour que la nuit.
Comparativement aux autres appareils , l’œil et l’oreille méritent une attention particulière, sous le rapport de leur prédominance. Organes purement intellectuels, ils se trouvent dans les mêmes proportions que le cerveau. Les sens qui, au contraire , ne sont que secondaires à l’intelligence , ne s'exercent que tardivement et n’acquièrent leur perfectibilité qu’avec leur développement complet. L’odorat ne devient sensible qu’à une époque avancée. Il fallait d’abord que le goût fût nul, pour n’être point fatigué par un aliment aussi insipide
que le lait. Le tact, destiné à rectifier les erreurs des autres sens, n’était rigoureusement nécessaire qua cette époque de la vie ou 1 liomme doit se conduire uniquement par lui-même. L’odorat, le goût et le toucher sont donc peu actifs pendant les pie— mières années et peu essentiels même, puisque nous ne flairons,, goûtons et touchons, que pour confirmer ou rectifier le jugement que nous avons déjà porté sur tel ou tel objet. Or , 1 enfant n est point alors capable d une operation complexe d intelligence, puisque les trois derniers sens sont très-
imparfaits.
Vers la fin de la première année , les sens commencent à exercer leurs fonctions d une ma n ici e plus exacte , et le cerveau entre en action en vp tu des impressions déterminées qu il reçoit. Alois les objets semblent avoir quelque intérêt poui 1 enfant j il les fixe avec une sorte d’attention, cherche à les approcher , il s’agite et tend vers un but déterminé. Il commence déjà à connaître celle dont il tient le jour et sa subsistance , il sourit à ses caresses , déjà son amour se peint dans ses tendies prunelles, dans les sons cle sa voix native on cioit comprendre l’expression de sa reconnaissance.
Avant la première année , l’enfant n a guère qu’une existence végétative, il n exerce que des actes automatiques*, il est tout ptiysique. Les organes de la locomotion, peu développés, étaient incapables de se prêter au mécanisme auquel ils sont appelés plus tard ; mais tout change avec la
2/j. DE L’ENFANCE.
perfectibilité des sens et le développement des organes locomoteurs. L’enfant exprime d’autres besoins que ceux de la nature ; il commence à devenir imitateur de nos actions , il essaie ses forces et sa voix. La vue de tout ce qui l’entoure fait naître en lui mille caprices ; il devient exigeant, absolu*, veut tout soumettre et tout s’approprier, il a déjà l’idée de la propriété; il s’annonce avide, dominateur et despote, avant d’avoir connu l’obéissance et la soumission.
A mesure que les organes se mettent en rapport par leur développement réciproque, les traits se dessinent, les caractères et les formes héréditaires s’annoncent et laissent apercevoir la ressemblance que les enfans ont avec les auteurs de leurs jours. La conformation générale des parties est la meme pour tous les enfans ; aussi , presque tous se ressemblent-ils au premier âge , à quelque chose près. A cette période delà vie, le beau véritable est plus attaché à une heureuse conformation qu’à une disposition convenue des parties entr’elks. Si l’on fait abstraction de la couleur et de quelques différences de conformation qui se trouvent dans la comparaison des races , le beau absolu , selon l’idée qu’on y attache, sera plus facile à trouver dans l’enfance que dans aucun autre temps de la vie.
Le beau positif est. donc moins variable dans l’enfance ; et c’est d’après cela meme que les beaux-arts la représentent plus facilement, puisqu’il n’y a que des proportions à observer»
de l’enfance. ^5
Aussi l’antiquité , quoique moins avancée que nous dans l imitation de la nature, nous a transmis des modèles d’enfans et des amours d’un fini parfait (i). Il faut remarquer cependant que Fart et le talent étaient peut-être rehaussés par la belle nature. Car on doit présumer ce que pouvaient être au berceau ces cinq beautés remarquables dont Zeuxis emprunta ce qu’elles avaient de plus parfait, pour créer cette superbe Hélène que les Crotoniates consacrèrent dans le temple de Junon Lavinienne ;ce qu’était dans ses premières années, cette superbe Phryné dont Praxitèle, pour nous rendre jaloux de son bonheur, nous a transmis les traits dans sa Vénus de Guide. Si ces chefs-d’œuvre de Fart sont la véritable expression de la nature , que devaient être les enfans de cette ancienne Grèce , comparativement à ceux qui naissent aujourd’hui sur les ruines de ses antiques cités , sur ce sol infortuné qui, après avoir été la plus belle patrie du monde, est devenu , sous le cimetère musulman, une terre de deuil et de désolation !
Sauf quelques dispositions organiques particulières propres à chaque race , et qui se transmettent aux générations successives, on ne pourra jamais reconnaître une ressemblance parfaite entre l’enfant en bas âge et ceux qui Font engendré. Comme la face est le type de la ressemblance et que les traits ne peuvent se dessiner qu’avec le jeu de cette
(0 Winckelmanii, Ilist. de V Art, t. IV, c, 6,
partie , il faut que les mouvemens de Famé soient devenus assez puissans pour mettre en exercice les muscles qui expriment les passions. La ressemblance des enfans aux parens est donc moins dans l’exactitude des rapports géométriques des masses que dans le jeu des organes. L’enfant, fidèle imitateur de nos actions , contractera jusqu à un certain point les habitudes de ceux qu’il aura eus pour exemple. Il aura une figure riante et joviale, s il est élevé au sein d’une famille heureuse et tranquille -, il sera doux , bon et prévenant , si une mère sensible et tendre a formé son jeune cœur. Un air soucieux et chagrin se verra chez celui qui tous les jours aura sous les yeux 1 image de 1 inquiétude et de la peine. L’enfant deviendra sombre, craintif et défiant, s’il a à supporter les mauvais traitemens d’une mere insensible et ciuelle. Le bon Bernardin de Saint-Pierre a déjà remarqué que les personnes les plus disgraciées de la figm e , ne le sont souvent que par les contrariétés et les déplaisirs qu’elles ont éprouvés dans leur jeunesse. O toi que la nature a chargé du plus saint des devoirs , quelle que tu sois , songe que tu imprimes à ton ouvrage un caractère indélébile , et que le philosophe éclairé jugera toujours de ton cœur en voyant celui dont tuformas la première éducation .
Avec la croissance des forces physiques se développent aussi les forces de l’intelligence*, mais entre les facultés intellectuelles, il existe des différences remarquables *, les unes prédominent constamment
et peuvent être regardées comme l’apanage de l’enfance : l'attention , la mémoire surtout , tiennent le premier rang. Ces deux facultés ne sont véritablement que la conséquence d’une disposition organique et ont leur source dans la sensibilité qui est en rapport ici avec le système nerveux. Rien n’échappe à l’enfant, il voit et saisit tout, quand il n’y a point d’objet de comparaison , parce qu’il sent vivement. Sa mémoire est facile ; il se rappelle non seulement tout ce qui a été pour lui peine ou plaisir , mais aussi ce qu’on a exigé qu’il sût et qu’il apprît. L’attention et la mémoire sont donc purement physiques dans l’enfance , puisqu’elles sont tout entières dans l impression que produisent les objetsoules sons sur les organes sensitifs, et non dans les idées que ces impressions font naître chez l’individu qui raisonne. Il est vrai que 1 enfant ne retient que le nom des choses, il ne répète que ce qu’il a entendu, et ne raconte que ce qu’il a vu. Maissi toutes ces diverses impressions ne font naître aucune idée d’abord , elles n’en deviennent pas moins dans la suite la base de tout l’édifice intellectuel. Il était donc nécessaire que l’enfant sentit vivement pour acquérir promptement les connaissances dont il avait besoin, pour se mettre en relation avec tout ce qui l’entoure.
Toutes les impressions ne sont pas également durables chez l’enfant, les plus récentes effacent celles qui les ont précédées , et les plus vives anéantissent les plus faibles. Celles qui ont fortement
ébranlé le cerveau sont indélébiles, ou si elles disparaissent ce n’est pas pour toujours. L âge est souvent un réactif qui les fait revivre. L’esprit de la vieillesse 's’entretient des impressions de l’enfance ; il rappelle l’homme au lieu d’où il est parti, et lui fait désirer de revoir le sol natal et de finir où il a commencé : on peut bien s’éloigner de ses pénates , mais on ne peut point les oublier entièrement.
Ce sont également les impressions primordiales qui décident nos penchans et nos inclinations. Les enfans se familiarisent avec la manière d’être de
leurs parens ou de ceux qui les entourent, et veulent marcher sur leurs traces. Dans leurs jeux innocens et leurs amusemens, ils simulent les professions de ceux qu’ils ont pour exemple, et arrivent insensiblement jusqu’à vouloir les embrasser, toutefois quand l’éducation forcée ne change point cette inclination naturelle. La destinée et le sort des hommes dépendent donc moins des dispositions innées, que des circonstances où ils se trouvent pen-
dant l’enfance.
L’instinct de notre propre conservation, que nous partageons avec les animaux , exalte tous les sentimens dont l'enfant est susceptible : la colère,
emportement et la vengeance sont des situations le lame qui se représentent plus souvent que lans les autres périodes de la vie. La plus légère xmtrariété fait pleurer l’enfant -, le moindre obstacle le met en colère, il s emporte quand on lui
DE i/ENFANCE. 29
résiste; ii est naturellement irascible et jaloux, vindicatif et défiant, comme si la nature l'avertissait de se mettre en garde contre ceux qui l’entourent. Dès -lors que sa force est suffisante pour résister, il devient fougueux pour en imposer, et cède moins parce qu’il se sent faible, que par la crainte de la correction.
Sous le rapport des sexes, la manière d’être chez les enfans n’est point la même à l’égard de tous les individus. Bien que les organes qui établissent dans la suite de si grandes différences soient sans action , ils influent néanmoins sur les habitudes physiques et morales dès les premières années. C’est surtout vers la troisième année que ces habitudes, propres à chaque sexe, commencent à se manifester. Toutes les circonstances restant les mêmes, en général , les petits garçons sont plus fortement constitués, plus robustes, et présentent des formes plus sail- I an tes .Dans leurs manières, il y a moins de grâces que n’en mettent les petites filles. Celles-ci, dans leurs actions, sont plus vives, plus sémillantes; elles ont un babil plus soutenu , une voix plus douce et une mémoire plus sûre , et donnent déjà des preuves d un goût plus épuré. Dès-lors, d’une part, il y a une sorte d’égard et de protection, et de l’autre condescendance . Le petit garçon se prévaut déjà de sa force corporelle, tandis que la petite fille montre davantage de ruse et de finesse. Tous ces caractères se dessinent de plus en plus, jusqu’à cet âge ou Famour vient établir les plus justes compensations.
3o DE l’enfance.
La durée cle Fenfance n’est point la merne pour tous les individus. Le temps moyen est de douze à quatorze ans} les extrêmes du moins au plus sont de neuf et seize ans. Chez les nations du nord et dans les climats tempérés, Fenfance est plus longue que chez les peuples des régions équatoriales , mais en vénérai elle est moins longue pour le sexe fé-
minm. Dans FEurope tempcree, les femmes sont pubères de douze à quinze-, les garçons ne le sont jamais que de quatorze à seize. Beaucoup d individus cependant font exception à cette loi commune. Il est des femmes chez lesquelles la pubeite est très-précoce. Je connais une jeune dame qui a été menstruée à neuf ans, et parfaitement conformée à dix. Ces sortes de précocités ne se remarquent point dans le sexe masculin, à moins qu’on ne veuille considérer comme telles quelques faits isolés, qui ne sont que des aberrations cle la nature et non le complément de ses operations.. Tout Paris a vu, il y a quelques années, un individu de 34 mois , qui avait les organes génitaux aussi bien développés qu’ils le sont ordinairement chez l’homme accompli. Ce sont là de ces anticipations que font quelquefois certains systèmes d’organes sur le reste de Féconomie-, mais alors il ne saurait amais y avoir une harmonie parfaite et de longue durée dans toutes les fonctions-, ces anomalies dénotent toujours une fin prématurée.
En outre ^ le temps de Fenfance est subordonné à des influences locales et au mode d’éducation. Il
varie même pour tous les membres de la même famille. Chez les peuples littoraux icthyophages, la puberté est plus précoce que parmi ceux qui habitent l’intérieur des continens. Les circonstances qui naissent de la position sociale déterminent encore de nombreuses variations touchant la durée de l’enfance. Dans les grandes villes, on voit fort peu de grands enfans ; dans les campagnes , loin des cités , il n’est pas rare d’en rencontrer de seize ans, et de trouver une inocence parfaite à vingt et au-delà. Quelle différence d’avec ces citadins que le luxe et l’oisiveté ont déjà énervés au printemps de leur vie? Une longue carrière est promise à ceuxlà, tandis que ceux-ci ne peuvent prétendre au même avantage.
Avant la naissance, on peut pressentir jusqu’à un certain point ce cjue sera l’enfant. Il a déjà acquis de ceux cjui Font procréé le type de ses habitudes corporelles. Les philosophes de l'antiquité n’ignoraient point combien l’état habituel ou passager des parens influait sur la conformation du nouvel être(i). Plus sages que nous, les anciens législateurs veillaient avec la plus grande attention aux unions conjugales. Si les lois des Spartiates étaient parfois inhumaines et même atroces, elles avaient au moins pour but la perfection de l’espèce, et pour dernier résultat l’intérêt géné-
(i) Aristote, Republ I. 7, c. 16.
rai. Lycurgue ne permettait qu à la ueronee les approches entre les sexes, afin de rendre le sentiment plus vif et plus recherché (i); aussi n’eut-il que de beaux enfans. Ce n’est point avancer une remarque dénuée de fondement , de dire combien cette ardente passion des paï ens engendre de beaux enfans , remplis d’une mâle vigueur musculaire et d’une foi’ce d’esprit peu commune. Ceuxqui voient le jour au sein des grandes villes et que procréent ces hy menées que les calculs de la fortune ont décidés , sont les moins favorisés de la nature , et ils apportent souvent à la naissance le type d’une mauvaise constitution. Aussi bien au physique qu’au moral ce ne sont point les citadins d origine qui brillent au premier rang du monde politique ou industriel.
On ne peut donc nier que les forces du corps et de l’àme ne soient dues très-souvent a l’ardeur des feux de l’amour. C’est sans doute d’après cette considération sentie par la plupart des nations , que les lois ont été partielles à l’égard des premiers fruits de l’union conjugale. Les anciens, paimi lesquels on peut citer Aristote et Galhen , avaient déjà remarqué combien d’enfans de l’amour ont montré de grandeur, de génie, de force et de courage. La fable ne nous présente point le dieu du
Parnasse ni celui de l’éloquence, nés sous les chaînes
(i) TP lut cl rch us } in Numa parai., p. 77*
de l’enfance. 33
du froid hyménée. L'histoire ancienne nous dit qu’Homère , Alexandre sont nés d’un commerce adultère. Si nous consultons l’histoire moderne nous verrons que Dunois, don Juan d’Autriche, le maréchal de Saxe et Dalembert n’ont point été conçus dans la couche nuptiale. Si les lois étaient moins partiales à l’égard des bâtards, si un préjugé coupable ne les frappait pas d’une sorte d’anathème moral-, si au contraire la sollicitude maternelle osait les avouer, si enfin ils recevaient une bonne éducation, on verrait peut-être le plus grand nombre devenir des hommes de génie, et capables de conceptions sublimes.
Toutes les circonstances, les diverses conditions de la vie, éventuelles ou permanentes, ont une influence plus ou moins marquée sur l’accomplissement du plus bel œuvre de la nature. Mais rien ne contribue davantage à la génération d’un enfant sain et robuste que la vie réglée et la tempérance des païens , et surtout le bonheur domestique. Un exercice modéré, un travail journalier, conduiront plutôt à ce but qu’une constante oisiveté. C'est en raison de ces habitudes uniformes et de cette simplicité de mœurs , en vertu de ces occupations agrestes et de cette vie laborieuse , que les femmes des campagnes sont plus fécondes , et donnent le jour à des enfans sains et robustes.
La société civile peut apporter aussi quelques ehangemens dans la conformation des enfans.
Plus un peuple est avancé dans ses institutions sociales, a dit M. Virey (i), plus ü J a beauté, de
noblesse, d’élégance et de grâce dans les formes des individus. Cette assertion est vraie, si nous comparons les peuples des brûlans déserts de l’Afrique, ou ceux des tristes solitudes de la Sibérie, aux nations civilisées de l’Europe : mais la différence n est pas moins grande entre ces citadins qu on prend pour modèles de politesse et de civilité, et nos campagnards qui n’ont jamais quitté leurs rustiques pénates. Parmi les premiers on rencontre sans doute des hommes qui joignent à la beauté des foi mes une heureuse expression, à un port noble des manières gracieuses , mais ces modèles sont rares -, tandis que nos montagnards, en général, sont forts et bien consti tués, rudes et grossiers, ayant la franchise pour apanage. Si la figure large et carrée de ceux-ci offre l’emblème de la simplicité et quelquefois de la niaiserie, elle porte du moins le cachet d’une heureuse constitution , et décèle une âme franche et
candide.
Quoique la force et la beauté ne soient que des accidensde la nature, elles n'en sont pas moins des dons précieux pour ceux qui les ont en partage. Si laforce fut tant estimée chez les anciens, c estqu elle était devenue indispensable pour la défense des états. Aussi les législateurs de l’Attiqueavaient-ils
(i) Histoire du Genre humain , t. I , p. ^94*
de l’enfance. 35
plus en vue la perfection de l’espèce que le nombre des citoyens.
Dans l’intérêt de la société, et meme dans Fintérêt de l’individu, la beauté est une qualité beaucoup plus importante qu’on ne le croit communément. Chez tous les peuples et dans tous les temps elle fut estimée et meme honorée. La beauté nous prévient si favorablement envers ceux qui Font en partage, qu’on a toujours pour eux une prédilection déterminée. A Faspect d’une belle femme , n’est-on pas saisi d’admiration, d’une sorte de respect qui nous pénètre à l’instant même des plus nobles sentimens; la nature ne flatte- t-elle pas son propre ouvrage quand elle nous commande de la rechercher? Si les jolies femmes sont préférées, c’est que l’amour doit y gagner ainsi que l’espèce. C’est encore dans le même but que les beaux hommes exercent plus d’empire sur le cœur d’une femme. Cette qualité physique n’est donc point un appât trompeur, ni une chimère, puisque la laideur et les difformités nous repoussent, à moins qu’elles ne retracent à l’imagination quelque mérite éclatant.
Enfin, disons que la manière d’être des individus tient à leurs monades primitives, qui en vertu du principe qui les anime tendent à toute la perfection dont elles sont susceptibles. Dans la plus importante de ses opérations, la nature n’a d’autre calcul que ses intérêts*, elle n’admet pour le grand œuvre de la reproduction que ce qui est le plus
35 db l'enfance.
convenable à son accomplissement , et semble repousser tout ce qui est contraire à ses intentions : vérité consolante pour le philosophe , et qui doit l’encourager à dicter des préceptes favorables à cette impulsion innée, qui porte tous les êtres animés vers leur bien ‘être , leur bonheur individuel
et leur perfection.