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Il existe également de Grieg un quatuor à cordes (op. 27) très intéressant; malgré l'allure carrée et rythmique des diverses parties qui lui donneune couleur assez classique, l’agencement des thèmes, leurs rappels dans plusieurs parties du quatuor font plutôt penser à une fantaisie en quatre parties. Le finale (saltarelle) est très travaillé, très difficile; les traits s’enchevêtrent terriblement, compliqués de canons inattendus et d’une grande ingéniosité; il se termine par le rappel du thème de la première partie, trés élargi (1). Pour orchestre à cordes, deux improvisations (op. 53), sur des Lieder originaux, À la Norwégienne et Première Rencontre, ainsi que les deux ravissantes Mélodies élègiaques (op. 34\, qui figurent très fréquemment dans les programmes des concerts d’instruments à cordes et qui ont été composées également d’après
deux Lieder originaux, faisant partie de l’op. 33; ce sont,
pour nous, ces deux petits poèmes, d’un charme indéfinissable, qui portent le plus fortement empreinte la griffe de l’auteur.
Pour orchestre, nous avons la belle ouverture En automne (op. ri), œuvre très caractéristique, forte et vigoureuse, sans préjudice de la grâce et de la délicatesse inséparables de toute composition du maître, et qui dominent dans certaines parties (2). Pour orchestre et déclamation
(1) La seconde partie (romans) commence par un trait identique au premier passage du piano, au commencement du concetto op. 16.
(2) Il y a ici, dans la classification chronologique, une inextricable confusion. Trois morceaux, identiques à quelques mesures près, portent des numéros d'œuvres et des dates de composition ou de publication qui se contredisent manifestement. 11 existe : 1 Herbststurm (Orage d'automns), air faisant partie de l'op 18, et composé en 1865; 2° Fantaisie pour piano à quatre mains, op. 11, publiée en 1875 par Rieter-Biedermann ; 3° En automne, ouverture pour orchestre, op 11, publiée ily a deux ou troisans dans l'édition Peters. (Ces deux dernières œuvres n'en font en réalité qu'une seule, publiée sous deux titres différents, une fois pour piano, une fois pour qrchestre, — puis une troisième pour piano, dans Peters, comme réduction de l’orchestre). Maintenant, laquelle de ces œuvres a été composée la première? S'il faut s'en référer aux numéros d'œuvres, ce serait la Fantaisie, op. 11, d'après laquelle aurait été écrit le magistral morceau pour chant Orage d'automne,
(mélodrame), Bergliot (op. 42). Quoiqu'’elle ne soit pas de celles qui révelent le mieux leur auteur, l'œuvre est émouvante et attirante par l’habileté et le sentiment que l’on y trouve à chaque pas. |
Le mélodrame est un genre très difficile, exigeant de la part de l’auteur une délicatesse et une subtilité’ peu communes. En effet, sila musique etla déclamation sont menées simultanément, l’une s'exerce sur l’auditeur aux dépens de la puissance expressive de l’autre; si, au contraire, on procède par la succession de fragments alternatifs, le poëme d'une part, la musique, de l’autre, se trouvent séparés, hachés, morcelés, sans suite. Grieg tourne très hahilement ces difficultés. Pendant presque toute la durée de l'œuvre, la musique est coupée par la déclamation, mais de si ingénieuse manière que le discours musical a beaucoup de suite. Plus loin, pendant la marche funèbre qui termine le mélodrame, la déclamation est soutenue par la musique, mais ne souffre point de cette simultanéité, la musique perdant intentionnellement de sa prééminence et paraphrasant des motifs déjà exposés antérieurement. Dans cette dernière partie, l’auteur a poussé la précaution jusqu'à rythmer le texte syllabe par syllabe. En résumé, l’œuvre est superbe de sentiment et d'émotion, et digne du maître en tous points (1).
Nous abordons enfin la série des compositions vocales de Grieg, — chant avec piano, chant avec accompagnement symphonique.
op. 18. Ceci, cependant, nous paraît assez invraisemblable, le discours musical de ce dernier air suivant de très près le texte du poète Richardt, — relation difficile à obtenir dans l'adaptation après coup d'une composition instrumentale à un texte donné, tandis que la réduction, au piano ou à l'orchestre, d'un morceau vocal, se fait tout naturellement.
(1) A citer deux singulières ressemblances avec des thèmes wagné-iens de l'Anneau du Nibelung. D'abord, page 8, ligne 3, une altération en mineur du théme triomphal du prélude, et qui rappelle la sombre fanfare de la Malédiction de l'anneau ; puis, page 17, lignes 1-2, une sorte de thème de l'Interrogation au Destin.
Grieg n’a pas écrit beaucoup moins d’une centaine de Lieder, airs, etc. (1), et presque tous sont à citer. Quel sentiment! quelle fraîcheur ! quelle inspiration! La Yeune Princesse, la Chanson de Solveig, Celle que je vis (Souvenir), conçues dans le plus pur style populaire scandinave, avec une fidélité d'imitation, une grâce naïve admirables.
La Berceuse, le Réve d'enfaut, Ÿe l'aime, le Cœur du poëte, Dans la saison des Roses, la Neige de Noël, Pluie de printemps, d’une poésie si tendre et si pénétrante, d'une si parfaite union de la musique avec le sens des paroles; Garde, l'ami, ton conseil; Orage d'automne, le Train des amours, Vogue et vague, L'as-iu vu? Bonjour, jouvencelle, avec leur allure libre et emportée, débordante de jeunesse, de vie et d’entrain; le prélude de Aus Fjeld und Fjord, d’une grandeur et d’une force toute wagnérienne; le Vieux Conte, le Rossignol discret, d'une grâce archaïque inimitable, telle une de ces cassettes fragiles et mièvres, d'où s’exhale comme un parfum fané.…
Et tout! tout! Plus loin, nous verrons les divers caractéres de la romance de Grieg. Pour l'instant, constatons simplement, en la regrettant, l'ignorance dans laquelle le public en général se trouve encore quant à la plupart de ces petits chefs-d’œuvre (2); les deux derniers recueils, notamment, op. 48 et 49 ‘édition Peters, n% 2435 c et 2436 c), ne sont connus que des artistes et de quelques délicats.
Les Licder de Grieg ont été écrits sur des textes de poètes scandinaves et allemands, mais non point alternativement ou au hasard. On remarque, au contraire, que, les
(1) Les éditeurs Pitt et Hatzfeld, à Londres, ont publié, en une très jolie édition en deux recueils ‘texte anglais et norwégien', quarante-trois mélodies de Grieg, parmi lesquelles un certain nombre élaguées dans les recueils de l'édition Peters.
(2) Ici, la confusion chronologique est bien plus grande encore que pour l'œuvre citée plus haut Qu'on en juge : l'op. 15 comprend : Tendresse (1863), Réve d'enfant (1868) et Deuil de mère (1870); or, Orage d'automne, catalogué op. 18 et daté 1865, serait donc postérieur à l'op. 15, bien que composé à une date antérieure ?
premières œuvres vocales composées d’après des poètes allemands, la même évolution qui se fit ensuite dans la pensée du maitre, quant à la « nationalisation » de son génie, l’incita également à écrire ses Lieder d'après les vers de poëtes scandinaves. En effet, les Lieder des op. 2 et 4 portent comme noms d’auteurs Chamisso, Heine, Uhland, — trois Allemands. A partir de l’op. 5 jusqu’à l'op. 48, toutes les poésies sont signées des noms les plus célèbres de la poésie scandinave : Andersen, Bjænrtjerne Bjæœrnson, Henrik Ibsen, Munch, Winther, Richardt, Moe, Paulsen, Janson, Monrad, Drachmann, Bruun. Enfin, le musicien semble se rappeler ses premiers poëtes et leur fait momentanément retour dans l’op. 48, où nous ne trouvons que des noms allemands : Heine, Geibel, Uhland, Walther von der Vogelweide, Goethe, Bodenstedt. Puis, avec l'op. 49 (six Lieder du Danois Drachmann), nous retournons aux poëêtes du Nord.
Après Drachmann, — dont les poésies ont une si étrange saveur, rehaussée encore par la nébubosité d'idées vagues, incomplètes, à peine indiquées, — c'est l’Alle-
mand Henri Heine avec Andersen, —le Heine scandinave, .
qui ont fourni à Grieg le plus de thèmes à ses délicates inspirations ; ils ont, d’ailleurs, avec le maître norwégien, de secrètes affinités d'âme, et ce sentiment intime et tendre, cette espèce d’aitendrissement sur tout, cette délicatesse, cette originalité et cette exquise distinction sont communs au musicien et aux deux poëtes. Puis viennent le grand poète Bjærntjerne Bjœærnson, aux concepts plus larges, et le fameux dramaturge Henrik Ibsen, dont les poésies portent, nettement marqué, le cachet de mysticisme, de pessimisme et de profondeur philosophique qui distinguent le créateur des Revenants et d'Hedda Gabler.
Avant d'entamer l'examen des œuvres vocales-symphoniques, nous voudrions encore dire quelques mots des traductions des romances de Grieg.
Après la publication, en allemand, des premiers « albums », parut, en français, un choix de six des meilleures mélodies (le Grieg, traduites par M. Frank Vander-
stücken {édition Peters, 466 z) ; ensuite, un album de douze mélodies (édition Peters, 466 v}, traduction de M. Tranchant ; dans ce dernier album, se trouvaient déjà des mélodies du premier recueil, traduction Vanderstücken. C’est seulement alors qu'on 2 entrepris une traduction systématique des albums, d’après les textes originaux, traduction qui fut confiée à M. Victor Wilder. Parurent ainsi successivement les volumes I et 11: l’album traduction Tranchant devint le volume IIT de la série, quoique ne contenant pas toutes les mélodies du volume III allemand. Lors de l'exécution de Bergliot à Bruxelles, au Concert populaire du 8 décembre 1889, avec Mme Marie Laurent, M. L. de Casembroot, secrétaire au Conservatoire de Bruxelles, traduisit, toujours pour l'éditeur Peters, le poème de Bjærntjerne Bjærnson. Enfin, les deux derniers albums de romances, op. 48 et 49, ont reçu une traduction de M. V. Wilder (édition Peters, 2435 c, 2436 c).
Les traductions de M. Vanderstücken sont d’une valeur assez inégale. Celle de la Ÿeune Princesse est incontestablement Ja meilleure :
La jeune princesse, du haut du donjon, . Entend du berger l'amoureuse chanson.
Bien préférable est cette version à celle de M. Wilder :
La dame est assise au perron du château, Le pâtre improvise au penchant du coteau.
D'autre part, la version de M. Wilder est bien supérieure à celle de M. Vanderstücken dans la mélodie intitulée par l’un : Chantons la saison des roses, et par l’autre : Printemps, amour. Voici les premiers vers de la version Wilder :
Chantons la saison des roses| Bientôt les voilà décloses; Chantons la saison des roses Qui vont parfumer la brise D'un souffle qui trouble et qui grise.
Combien plus plate et plus vieillie de forme est la traduction de M. Vanderstücken!
Printemps, je te dédie Mes chants pleins d'harmonie.
Quant aux versions françaises de M. Tranchant, on ne saurait assez les déplorer; qu’on en juge par les extraits suivants : ©