LAMENTATIONS D'ARTHUR
(Tète-d-têle)
« fantasque, bizarre, folle, archifolle.en un mot, singulière espèce, ami, que l'espèce humaine !
» Il est constant, en vérité, qu'il y a comme cela de par le monde une foule de nos pareils qui ressassent à qui veut les entendre que la fortune ne fait pas le bonheur. Entre nous, ils ont peut-être raison. Oui, car s'il en était autrement, toi, moi-même et tant d'autres, nous serions imcomparablement heureux sur ce globe terraqué. Chevaux et carrosses, palais et villas, bancknotes et diamants, clients, bouffons et maîtresses, nous avons eu, nous avons encore tout cela, mon vieux. En suis-je plus allègre, et loi ?..> Tes richesses t'ont elles donné, parle ! un soir, un jour, une nuit, une heure, une minute, une seconde
Qï Effigies d'Inconnus
de vraie joie ? Allons donc ! Comme moi, tu traînes et traîneras le boulet.
» Il y a des gueux qui me jalousent ; et, par aventure, je me surprends à jalouser les gueux. Oui, la chose est patente : souvent, très souvent, je me plais à me persuader que si j'étais pauvre, la vie me serait possible et peutêtre agréable. Écoute donc ! si j'étais né rustaud, par exemple, sans sou ni m;iille, quadrupède ambulant sur deux pattes, je crois fort que mon sort eût été plus facile et plus doux. Le paysan, as-tu jamais rencontré cet animal-là ? travaille, bouffe, se désaltère, s'assoupit en digérant, ronfle en dormant, éructe, engendre !... et le roi n'est pas son cousin ; ah ! mais, non.
» Il grêle, que fait- il ?
» Il embrasse sa femme.
» Il y a du soleil là-haut, que fait-il encore ?
» Il embrasse sa femme.
» Il ensemence son champ, — il embrasse sa femme.
Lamentations d'Arthur 63
» Il met ses bœufs au joug, — il embrasse sa femme.
» Il enfourche son âne, en descend ou bien y remonte, — il embrasse sa femme. Il vend son blé, coule son vin, engraisse ses porcs , empâte ses oies, que fait-il ?
» Il embrasse sa femme, il l'embrasse encore, il l'embrasse toujours, quoi qu'il dise ou fasse, et cela d'un si bon appétit que, le diable m'emporte ! quand il en est là, il ne troquerait pas sa place pour celle d'un roi ou d'un empereur, et il a, pardieu ! mille fois raison. Aimer sa femme et y prendre plaisir, c'est ce qu'il peut y avoir de plus réjouissant sur la terre et même au ciel ; avoir goût à l'amour, ô cher ami, toute la félicité est là, toute.
» En vérité, tune saurais imaginer, mon cher vicomte, combien j'envie et combien j'admire, moi, marquis, le premier rustre venu que je frôle sur mon chemin, lorsque je le vois se gaudir avec sa femelle en pleins champs ou sous les ramures de quel-
que bocage. Ils sont là, tranquilles, heureux, satisfaits, ne désirant rien que ce qu'ils ont, et n'ayant au monde rien qu'eux-mêmes. Et moi, de les voir ainsi, ces truands, je m'irrite et m'indigne. Hé quoi ! me dis-je, cet animal, cette brute, ce monstre tire de son indescriptible et vraiment épouvantable laideron, la joie, l'ivresse, la volupté, la félicité, la béatitude que moi, superbe Antinous, quadragénaire, hélas ! je réclame vainement à l'irréprochable beauté d'une Aphrodite ou d'une Phryné ? Quoi ! ce singe est heureux, lui ! du baiser brutal de sa guenon, l'arôme épais et bien connu de la tanière conjugale flatte sans cesse agréablement ses narines ; il trouve à chaque récidive un délice nouveau, la même Goton l'enchante et l'émerveille, lui, ce butor ; et moi, délicat, je ne puis sans colère admettre une caresse prévue, égarer ma main dans une chevelure dont les parfums ou bien l'éclat ou la langueur ne m'offrent rien d'inattendu. Pour un noble raffiné de mon acabit, n'est-ce point douloureux que
Lamentations d'Arthur 67
d'être moins bien partagé sur cette planète sublunaire que le plus cancre des manants et le plus indécrottable des paours?
» Ce robuste appétit à l'amour dont sont doués tous les plats campagnards de l'un et de l'autre sexe, oh! je donnerais, pour l'éprouver, tout, oui, tout ce qui me reste à vivre de jours ternes et maussades... Silence! vicomte, ne crie point à l'exagération. Ce que je raconte ici n'est que trop exact, et loin d'aller au delà, je me tiens, au contraire, en deçà de la vérité. Parole d'honneur! Si magnifiquement ciselé qu'il soit, un corps de femme m'est haïssable dont je connais tous les contours et toutes les lignes, et puis, en outre, il m'est superlativement odieux de faire résonner un instrument dont je sais par cœur et sur le bout du doigt toutes les notes : rondes, blanches, noires, croches, doubles et triples croches. « Oh ! la femme aimée ! ô les harmonies et les mélodies de sa voix ! » geignent à l'envi tous les Lindors endurcis. Par les cieux ! qu'on me laisse en
paix avec la voix musicale de ma maîtresse ; que l'on ne me parle plus, jamais plus, de son timbre rhythmique, toujours ég;il et dont les ondes affluent et se roulent sur ellesmêmes plus monotones que ces atomes qui se meuvent et dansent au milieu des rayons des soleils de mai.
» S'il est une chose que j'exècre de toute mon âme, tu le sais, ami, très cher ami, c'est l'épinette.Eh bien! la femme eue me fait absolument l'effet de cet imbécile de piano qui jacasse, rit, soupire, pleure, jargonne, intolérable aujourd'hui comme demain et demain comme aujourd'hui. Soyez triste ou gai, folichon on grave, jouez au Clair de la lune ou le Ranz des Vaches, ni plus attendries ou plus joviales, ni moins molles ou fougueuses qu'elles ne l'étaient huit jours, huit semaines, huit mois auparavant, les notes du maudit clavecin vous sautent impitoyablement aux oreilles et vous les déchirent et vous donnent une envie démesurée de gifler ces touches d'ébène et d'ivoire qui piaillent comme des
Lamentations d'Arthur 69
idiotes qu'elles sont toutes, depuis la première jusqu'à la dernière et qui, cependant, n'en peuvent mais. Oui, je le répète encore sans remords aucuns, rien n'est assommant comme le piano, si ce n'est la voix, l'oreille, l'œil, le nez et toute la personne, du crâne aux orteils, de votre amie, et je le prouve...
» Il y a disent les almanachs, trois cent soixante-cinq jours et quatre saisons dans les années ordinaires, et trois cent soixantesix jours dans les années bissextiles. Oh ! qu'il en soit ainsi quelque p irt, je n'en disconviens pas, mais à Paris rien ne va comme partout ailleurs, et, malgré le nombre de jours et de nuits, nul n'y a jamais connu plus de deux époques : l'hiver et l'été.
» Bon !... Nous sommesen hiver, il pleut, vous ordonnez qu'on attelle, on obéit. Un moment après vous roulez carrosse et bientôt vous entrez chez Elle... Q l'y faitesvous? Eli! mon Dieu, toujours la même chose. Ou vous vous ennuyez, ou bien elle
s'ennuie, et quelquefois, souvent même, vous vous ennuyez simultanément à qui mieux mieux. Alors vous allumez un cigare et vous le brûlez comme vous en avez brûlé tant d'autres, plutôt par habitude qu'avec plaisir. Oui, vraiment, assis devant la cheminée, les jambes au feu, la tête on nesaitoù,vousoutoi, fumez, elle tousse ou bâille, vous la regardez et vous vous apercevez qu'elle vous adore! Allons, il faut être poli. Vouslat.iquinez d'une main, tandis que de l'autre vous en avez à la bûche demi-consumée et le lemps passe comme cela ! Cigare, bûche, Elle ; personne ne vous a contrarié, vous avez fait à votre guise. Ah ! que vous voilà bien plus avancé quand le suc et la vapeur de votre londrès vous ont desséché le palais et brûlé les lèvres, quand les miroitements du foyer vous ont aveuglé, quand vous vous êtes assuré une fois de plus que les prunelles de votre amante sont aussi capiteuses et non moins irritantes qu'elles l'étaient la veille ou la quinzaine d'avant, que ses cheveux sont toujours de la même
Lamentations d'Arthur 71
nuance, ondulent de la même façon, enfin qu'elle est telle que vous la laissâtes hier ou avant-hier. Sans doute elle vous aura dit, je l'accorde, une fois de plus : « Je t'aime ou je ne t'aime pas ! » ce qui est tout un ; mais, ô malheureux que tu es, ignores— tu qu'elle a déjà fait entendre ce refrain éternel à tes prédécesseurs, à toi-même, et qu'elle le roucoulera tel quel, comptes-y, l'un de ces quatre matins, au Yankee, au Patagon, au Chinois, enfin à l'homme noir, blanc, jaune ou rouge et même bleu, s'il en existe de cette couleur, qui t'a déjà succédé, mon cher, dans ses bonnes grâces.
, » Oh île gai tête-à-tête! Hein? le ravissant tableau !
» Je n'en connais aucun qui le vaille et puisse lui faire pendant, aucun, hormis celui-ci :
» L'été rayonne, il y a dans l'atmosphère des odeurs de campagne, on étouffe au centre de Taris et les boulevards sont autant de fournaises où cuit la sottise humaine. Un
beau soir, fatigué de respirer les puanteurs du bitume, on se surprend à désirer un chalet, les montagnes, les bois, la mer. On avalerait de l'air avec gloutonnerie et celui du Bois, trop imprégné d'émanations urbaines ne vous sulfit plus. Adieu, Paris ! On fait ses malles, on court à quelque gare, on monte en wagon, on part, on est parti. Le ronflement de la locomotive vous berce, vous endort, on sommeille, on rêve d'È^e et du pommier où notre père Adam nous damna tous, y compris son unique compagne et luimême, et le lendemain matin à l'aurore, on ouvre de grands yeux et l'on est tout ébloui des merveilles de la Nature... Océan, salut! tes vagues grondent et la falaise impassible les regarde se dérouler et les écoute mugir à ses pieds de granit; océan, salut, trois fois salut!... Hélas! les douces ivresses delà conlemplalion vous sont interdites; une voix bien connue murmure ou bourdonne à votre oreille et vous gâte le paysage. Elle est là, Elle ; elle a voulu vous suivre, elle a fait
Lamentations d'Arthur 73
route avec vous. Adieu les songes ! Il faut s'occuper de la très chère, ici, là, toujours et partout. Elle vous accable, elle vous surmène, elle vous harasse et vous tombez haletant sur la litière, elle vous a tué... Si vous ressuscitez, gare ! Oh ! vous aurez beau la fuir, elle vous suivra comme votre ombre, et bientôt tout vous sera ennui. Rien ne pourra plus vous charmer ; le ciel est azuré comme vous le saviez, parbleu ! les montagnes n'ont pas changé de place, la mer se comporte ainsi que d'habitude, et votre invariable idole,, votre inséparable moitié vous débite, pour vous distraire, les sempiternelles fadaises qu'elle vous susurra l'hiver au coin de l'âtre. Et le temps passe, passe, passe lentement. Un matin ou bien un soir, vous avez froid, la bise pique, il faut repartir en toute hâte, quitter les champs et revenir à la ville. On y retourne, on s'y réinstalle, et votre existence reprend son petit traintrain ordinaire... ouf!
« Franchement, très cher philosophe, à
7'i Effîgîfo (V Inconnus
force de s'ennuyer et de souffrir, ou de souffrir et de s'ennuyer, les deux font la paire, ton intime, le triste chevalier que je suis, est devenu féroce, et même il a commis des crimes vraiment inouïs. Exemple : A Londres, lord Aswhey, dont les manchettes et le jabot antédiluviens te récréaient tant, autrefois, me fit cadeau, t'en souviens-tu? d'une montre pas plus grosse qu'un louis de cinq francs, et qui sonnait les heures. D'abord cette miniature m'amusa, mais ensuite elle me porta sur les nerfs. Huit jours après qu'elle m'eut été donnée, afin de ne plus entendre ses avertissements incivils et d'un timbre si cristallin, mais toujours le même, je la jetai dans les mains d'un pick-pocket qui me harcelait pour me la soustraire. Un peu plus tard, à Madrid, où m'avait entraîné ce fou de Bartiny, qui raffole de mantilles et de toreros, j'avais un cheval barbe qui n'avait pas son pareil; il faisait trente lieues d'une seule traite, mais il se permettait de hennir à chaque fois qu'il m'entendait venir ou parler ; un jour je ne
Lamentations d'Arthur 75
sus me défendre de lui loger une balle dans l'encolure. Il en mourut et je fus délivré de lui comme je me délivrerai tôt ou tard de moi-même, et c'est la grâce que tu dois me souhaiter, toi, mon plus vieil et mon plus fidèle socius, si, par aventure, tu m'aimes encore un peu...
Puycelsis en Rouergue, 1864.
(Cœur a cœur)
Dame! il est avéré pour moi, très chère belle, que, seule peut-être entre toutes celles que j'ai connues et chéries, vous faites mentir ce vieux proverbe qui pose en principe qu'aucune femme, eût-elle tous les dons de l'àme et de ljesprit, ne saurait devenir et rester l'amie d'un homme dont elle a été la maîtresse ; aussi, puisque vous le désirez, je vais vous parler comme à mon meilleur camarade et vous dévoiler enfin le secret de ma rupture avec votre ancienne intime, madame de Mioze, pour qui, trois fois sot que je suis, fus et serai, j'eus le malheur de vous abandonner.
Ecoutez bien, ô ma tendre Odette, et jugez mieux. Après m'avoir ouï, vous m'ab-
Lamentations d'Arthur 11
soudrez une fois pour toutes, j'en suis convaincu.
J'entrais chez Séraphine : « Je t'aime », soupirait-elle ou grondait-elle, et souvent l'un et l'autre à la fois; je m'asseyais : « Je t'aime ! » ; je bâillais : « Je t'aime ! » ; je riais ou pleurais : « Je t'aime! » ; je sortais : « Je t'aime !» ; et sans cesse et partout la même ritournelle. Ah ! je voudrais bien savoir où réside un hercule capable de résister à un pareil traitement.
Oui, parbleu ! je le confesse, elle en tenait, la dame ! Hé bien ! il fallait alors qu'elle inventât pour se faire payer de retour une méthode agréable et variée, au lieu de m'enlacer toujours et n'importe où, comme si nous avions été, moi quelque chêne, elle un lierre, Et puis, entre nous soit dit ici, quoiqu'elle fût très attrayante et fort brûlante, il lui manquait ce je ne sais quoi que doit avoir toute femme digne d'être possédée et conservée, oui ce je ne sais trop qu'est-ce que l'on appelle : l'imprévu. Pauvre biche ! Elle était
totalement dépourvue d'imagination, et moi, quand j'étais emprisonné dans son boudoir ou dans ses bras, que voulez-vous, c'était sa faute, je voyageais à tire d'ailes vers l'Andalouse ou l'Irlandaise d'antan, ou je me surprenais souventes fois à pourchasser tel ou tel ange rêvé, mais non encore expérimenté. Bref, et cela devait infailliblement avoir lieu, madame de Mioze me perdit à tout jamais, et moi, très peu de temps après ma fuite, je trouvai dans cette vallée de larmes que nous habitons, mademoiselle de Puy-la-Mouche.
Armande, cette Armande, la connaîtriezvous par hasard, dites-moi? je la vis pour la première fois à la fin de l'autre automne à Quer-Roy, dans une partie de chasse à laquellej'uvais été convié par Madame la douairière de Vuy-Lueya, sorte de centauresse à qui Lesbos eût élevé des temples, oui, mais il s'agit d'une plus noble beauté. Figurez-vous ma chère, une statue du Parthénon, en amazone de velours noir, le feutre à plumes de
Lamentations d'Arthur 79
gerfaut sur l'oreille, des cheveux lumineux comme les rais du soleil, ondulant et frissonnant autour de ses tempes d'albâtre ainsi qu'une gerbe de couleuvres toutes mignonnes; avec cela de grands yeux sombres comme la nuit, polis comme l'ambre, des lèvres arquées et toujours entr'ouvertes, enfin, une créature aimable, exquise, suave et trois fois plus curieuse que grand'maman Eve, avant la pomme et le pommier...
Rien de plus long, de plus difficile, de plus embrouillé que les prolégomènes de nos amours ! Si vous aviez été témoin de cela, vous m'auriez pris en pitié. Je lui parlais de la pluie et du beau temps en pubère de fraîche date. En somme, mes quarante ans sonnés se comportèrent comme des chérubins à peine éclos ; il est certain que je lui parus aussi candide qu'un berger de Watteau, et, de fait, pour rendre la ressemblance presque parfaite, une houlette et quelques aunes de rubans avec deux moulons bien frisés et bien pomponnés eussent suffi. Nous allions à tra-
vers champs, elle et moi, mains unies, souriant aux bleuets, aux marguerites, aux coquelicots, les cueillant, les interrogeant, soupirant tantôt au soleil couchant, tantôt à la lune qui se levait, et tantôt aux timides étoiles. 0 la douce idylle, et que je me repens aujourd'hui, triple fou, de l'avoir trop brusquement interrompue...
Hélas ! Ohimé ! Ce fut par un beau soir de juin que ce malheur arriva. Nous avions folâtré dans les blés et les seigles. Un fâcheux papillon enluminé comme la marge d'un missel et traqué à outrance, nous avait conduits en un massif d'arbres chenus où nous le perdîmes de vue. Essouflés, nous nous laissâmes choir au pied d'un vieux rouvre, sur l'écorce duquel elle entreprit de graver nos initiales jumellées, avec un tout petit couteau. Je voulus soulager ses frôles doigts que la lame avait égratignés sans parvenir à excorier le tronc de l'arbre, et nos mains s'étant rencontrées se joignirent et nos bouches aussi. Moins de vingt minutes après, j'étais le plus
Lamentations d'Arthur 81
fortuné, c'est-à-dire infortuné des hommes, et je vaguais comme un insensé, me disant que je ne l'aimais point, que je ne l'avais jamais aimée et qu'il me serait impossible de l'aimer un jour, une heure, et moins encore...
Incontestablement, elle était fort jolie, admirablement bien découpée et digne d'être adorée à genoux comme une vierge qu'elle était presque encore, oui, mais elle était un peu nigaude aussi. C'est cela! Si j'avais mis quelques semaines à m'en apercevoir, au bout de celle qui suivit ma victoire, il ne me fut plus permis d'en douter; enfin, ajoutez à son grain de bêtise une forte dose d'ignorance et le plus incroyable sommeil du sang et vous verrez le sujet. En m'exprimant ainsi, je suis sans rancune et sans aigreur, et pour être décent et tout à fait impartial envers elle, je vais dire tout le bien que je pense de cette nouvelle Ariane et toutes les admirations qu'elle m'inspira. Taillée dans le marbre comme une Aphrodite de l'Attique, elle en a l'éclat et la rigidité. Vous conviendrez, n'est-
ce pas? que je ne lui ménage pas les coups d'encensoir, oui, je la considérais comme une sculpture. A parler net et franc, un moment elle m'a fait éprouver ce bizarre amour que Pygmalion nourrissait pour sa statue, et souhaitant qu'elle tressaillit, je m'efforçais à l'aimer sans y réussir jamais. Impassible, elle demeurait impassible. Aussi ma patience se lassa, mon orgueil s'offusqua, mon amourpropre, si vous préférez, et je résolus d'abandonner à ses destinées cette forme pétrifiée et glacée. Y a-t-il au monde un amant susceptible de passer sa vie en extase devant un bloc de Penlélique ou de Paros, Cléomène ou Phidias, Praxitèle et tous les autres artistes de la Grèce l'eussent-ils travaillé de concert?
Telles quelles, Armande et Séraphine, les voilà ! Quelle antithèse ! Le chaud et le froid. Or, si vous comprenez bien que j'avais planté là celle-ci parce qu'elle avait la pâmoison insolente et qu'elle enflammait son atmosphère, vous pénétrerez sans effort que je me
Lamentations d'Arthur 83
délivrai de celle-là pour tout autre motif. Franchement, oui, je me sentais durcir; elle eut fini par me geler de pied en cap, cette blonde boréale, et ma foi, dam! merci!...
Libre, heureux de l'être,, je me répandis sans entrave en tous sens, allant ici, là, partout, et ne «l'établissant nulle part, en vrai vagabond. Imitateur des abeilles, je butinai. Dieu sait le nombre de fleurs où se posa ma fantaisie. Ah ! j'ai, pendant cette période, effeuillé bien des marguerites, dompté bien des orties, surpris des pâqueretles, incendié des lys, je me suis attiré la sollicitude et les regards de quelques héliotropes, je me suis livré tout entier aux étreintes des liserons, aux morsures des cactus, aux mélancolies des anémones, aux rires des coquelicots, aux caresses des bluets et même aux larmes des wergiss mein nicht, ta.
Que les temps sont changés, ô ma très chère !
A quarante-cinq ans, tout coq, fût-il royal, impérial ou papal, est quelque peu asthma-
tique. Ereinté par mes exploits, force me fut, je l'avoue, de quitter le harnais des guerres erotiques. Un soir donc, clopin-clopant, je gagnai les champs réparateurs de mon pays, et j'y vis depuis tantôt six mois sur mes domaines bien rétrécis, bien diminués, au beau milieu de la Gascogne où vous m'avez connu. Là, je plante des choux et m'ennuie un peu plus que je m'ennuierais ailleurs. Autour de moi, je ne découvre qu'animaux et végétaux; aussi, me senlant par moments devenir brûle ou plante, il me semble tantôt que mes membres se transforment en pattes, et que je vais, ayant des envies de meugler ou de grogner, me traîner comme un quadrupède, la tête et le ventre tournés'vers le sol, et tantôt je crois sentir des appendices feuillus germer au sommet comme à la base de mon trop triste individu.
Seule, une chose me préoccupe quand je suis rentré dans mes fonctions d'être intelligent ou pensant, une seule : les femmes ! Oui, les femmes, que je veux oublier, que je
Lamentations d'Arthur 8r>
dédaigne, que je hais, ne pouvant plus les aimer, et sans lesquelles je reconnais aussi que je ne saurais vivre. Ah î Dépouiller le vieil homme et faire peau neuve, je jugeais cela facile ety ai pitoyablement échoué. Bon gré mal gré, tôt ou tard, il faudra, je le présume, que je recommence à marmotter Tantique oraison, à égrener mon vieux chapelet, et l'on me reverra, quoique j'en aie, harcelé par l'œstre charnel, longer les mêmes routes, hanter les mêmes hôtelleries, manger aux mêmes crèches, dormir aux litières d'autrefois et finir un beau jour comme j'ai toujours vécu sur cette sacrée boule : aimeurl et le ravissant spectacle, Madame, que celui d'un soldat de Cypris qui bronche aux moindres assauts et bat en retraite avec armes et bagages au lieu d'avancer la baïonnette croisée et tambour battant. Tenez, hier, oui, hier, pas plus tard qu'hier, il fallut me replier en désordre après une vaine escarmouche et l'oreille aussi basse qu'un chien fouaillé sa queue. Une fraîche gaillarde pourtant et qui
86 Effigies tf Inconnus
eut été, certes, bien aise de marier pendant une heure ou deux ses charmes adipeux de gouge aux maigres débris d'un gentilhomme tel que moi. Pas moyen, non, non, pas moyen de combattre et je dus, à regret, renoncer à la partie en dépit de tous mes efforts pour l'entreprendre et de ceux aussi, parbleu! de ma rustaude qui ne demandait pas mieux, elle, que de la gagner ou, pour mieux dire, de la perdre ; un fiasco complet, inouï, pour elle et moi-même !...
Odette, Odette, vous souvenez-vous de quel verbe fanfaron je me vantais tapageusement jadis d'être un immuable desservant de l'Amour. A cette heure, je le répète piteusement et rien n'est plus vrai : n'étant et ne pouvant être que cela, me voici condamné, forçat, àramer, quoi qu'infirme et trébuchant, lés royales galères de Vénus. Un joli sort que le mien et bien digne d'être envié... Je m'arrête ici. Si je poursuivais mon soliloque, je deviendrais élégiaque, lyrique ou naturaliste, peut-être même ferais-je de la politique, et
Lamentations d'Arthur 87
celle-ci ne convient, à mes yeux, qu'aux pauvres d'esprit. Espérez avec moi, très belle chère, que si respectueux qu'il soit devenu, votre vieil adorateur n'en sera jamais réduit là. »
La Lande en Quercy, mars 1863.