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Ainsi parla mon nouvel ami Catherin de Bois-Marie, ex— beau de province, qui, depuis quelque temps, se dislingue dans le journalisme parisien, sous le pseudonyme de Karayheuz :
— Il y a quelque huit jours qu'à deux cents lieues de ce boulevard où nous savourons en ce moment des bocks et des pintes, il m'arriva ceci : Je revenais à cheval des Basses-Michèlcs et je traversais à toute bride le village où plana jadis ma gentilhommière, aujourd'hui presque en ruines. Chargée de souches et de troncs d'arbre, une charrette effarouche El- Obi, mon arabe; il s'écarte, il s'arrête court ; je faillis être désarçonné ; j'engage contre lui une lutte à outrance, il
essaye de reculer, je le pousse en avant; il hennit, il écume, il s'ébroue, mes éperons fouillent ses flancs, il s'enlève, il bondit, je le frappe, je le déchire, il rue, il se cabre, il s'élance, il s'abat; je roule à terre, je suis debout et j'entends un cri.
Dame ! mon cher, je suis obligé de te parler ici du Pérugin ; si tu connais ses vierges, tu vois celle qui cria d'effroi : même visage pâle, assez émacié, voire un peu dur ; même corps frêle et roide sous la robe ample et froncée, mêmes cheveux d'or aplatis sur les tempes, même expression continente, même attitude gauche et chaste, mêmes yeux bîeus pleins de mélancolie, même sourire doux et en quelque sorte maladif.
Cette Pérugine appartient au plus vilain gnome qui soit; il a nom Isidore Yssanchou. Sacristains, piétistes, fabriciens, tout ce qu'il y a de tartufes en la bourgade se donnent rendez-vous en cette maison ; on prétend même que le petit collet de l'endroit, un certain Agnel Bainech est pour quelque
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chose dans la ciselure du bijou de chair humaine dont il me plut, à première vue, de tomber éperdument amoureux.
Il ne me fut pas très facile, mon vieux, de pénétrer dans la citadelle mystique où s'épanouissait le lis, et si j'y réussis, je le dus quelque peu à la complicité de Thérèse qui seule, ne fut pas dupe de mon amour si subit pour la calotte que j'avais combattue avec tant de nerf. J'usai de diplomatie, on crut à ma conversion, et l'on m'accueillit dans le sanctuaire, où faisant patte de velours, onctueux et sainte-n'y-touche autant que je pus le paraître , j'entrai conduit par le respectable frocard en personne , qui y règne et qui m'appelait bruyamment son cher fils, sa chère ouaille ramenée au bercail. Il est beau, le bercail ! Figure-toi une vaste cuisine déguisée en salon. Aux murs tapissés d'un papier jaune, jadis vert, et sur lequel est représentée l'histoire de Joseph et de madame Putiphar, sont appendus des chapelets, des ciliées, des scapulaires, des
médailles, des bénitiers, des goupillons, du bois bénit, des encensoirs, des buires, des burettes, que sais-je encore. En un coin baille une bibliothèque contenant uniquement les principales œuvres des Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, quelques numéros de l'Union traînent sur une table oblongue, revêtue d'une vieille chasuble; autour de la table grimacent une douzaine de chaises au dossier desquelles sont inscrits les commandements de l'Eglise ; affectant des manières de trône un vieux fauteuil de cuir ponceau porte, en guise de panache, une bannière où on lit : Esprit saint, descendez en nous ! Le seul Agnel Bainech peut occuper ce siège, il faut voir comme il s'y carre et s'y rengorge. Une boîte de verre, posée sur le manteau de la cheminée, renferme une statuette ; Mademoiselle assure que c'est Dieu le Père en petit. Accrochés à de longs clous plantés dans le chambranle, enguirlandés de roses et de laurier et fortement enluminés, brillent deux portraits à l'huile : un enfant blond aux habits bleus
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passequillés d'argent, en culottes de daim et bonnet à poil ; un quadragénaire, vêtu de noir, rougeaud et replet, la main droite sur le cœur; au-dessous des tableaux, flotte une bande de calicot où les mots suivants en lettres d'or tirent l'œil : Les deux âges de feu Sa Majesté, Hennj cinquième, le Dieudonné ; Navarîle et Francle rex ; plus bas, cette invocation :
Ayez pitié de nous, saint mort, dirigez-nous ; Faites que tout Français s'abîme à vos genoux l
Telle est la tanière, en voici les hôtes : d'abord, M. Isidore Yssanchou, taille : quatre pieds cinq pouces, ventre à la Louis XVIII, bras et mains de sapajou, pieds palmés, tête de grenouille ; costume : pantalon, gilet, lévite marron, calotte de tonsuré, sandales de carme ; attitude de frère ignorantin, voix de soprano de la chapelle Sixtine. Ensuite, l'excellent Agnel Bainech, ainsi qu'on dit ici. Comment te le dépeindrai-je celui-là? Mets une trogne sur une soutane, un tricorne sur
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une Irogne et tu auras le personnage. Le capitaine Crevarelle, lui, ne laisse pas d'être fort curieux ; sa gueule de boule-dogue porle un chapeau gibus et son poitrail habite une veste de chasse à boutons d'or; des reliques en breloque chantonnent et piaillent sur son abdomen ; il tousse, il sacre, il geint, il siffle, il crache ; qu'on ne l'approche pas de trop près ou gare les terribles moulinets de son cep de vigne ! Long, calleux, tanné, aussi sec que les béquilles dont il se sert, jambes en point d'interrogation, je te présente Emmanuel Quéferrat ; il a du Torquemada dans l'œil, du Richelieu dans le nez, du Gobseck dans les doigts et du père Grandet partout. Il parle toujours à voix basse et le plus souvent à certain nain blafard, à lèvres minces, à lunettes, à face plate qui sourit sans cesse, et c'est pourquoi M. Isidore* l'appelle le « doux » M. Nota. Cet être a quelque chose d'une vipère qui porterait des besicles et qui aurait l'air bon garçon. Les deux domestiques de l'Yssanchou méritent mention :
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Benjamin Lanilier est une sorte de héron morose, toujours planté sur une seule patte et Bernadine une guenon hors d'âge. Au milieu de ces monstres embaumés, luit et chante ma colombe, ma vierge, mon ange, la miniature que je t'ai crayonnée au galop. Pour te donner une idée de ce qui se passe dans cette caverne du bon Dieu, je ne saurais mieux faire que de te lire ici quelques passages assez drolichons d'une lettre ou plutôt d'une épître tombée par hasard entre mes mains et que le maître de céans écrivait tout dernièrement :
A Madame la Marquise de Beau-Pertuis, en Gévaudan.
Isidore Yssanchou, votre humble serviteur, se félicite et s'honore, catholique amie, de répondre à votre dernière lettre reçue voici bientôt trois mois. Si j'ai tant tardé, très chère Madame, à conférer avec vous, prenez-vous en à mon mal; lorsqu'on souffre, il faut rester silencieux, à ce que prétend, je ne sais plus
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quel père de l'Église, et cet auteur a bien raison ! car l'Esprit des Ténèbres, qui guette à la porte de nos âmes, a cure, dès que nous l'entrebâillons, de s'y glisser et s'efforcet-il, à peine entré chez nous, d'y faire fermenter le levain de révolte dont il est tout pétri. «Défiez-vous de la plume; elle est arme du diable », a dit le même docteur, et nous sommes en droit, nous autres, d'ajouter que si, par le temps qui court et les gens qu'il fait, les journaux nous donnent le spectacle de tant de scandales, c'est que leurs rédacteurs ont découvert l'endroit où Satan tomba précipité des cieux et qu'ils se servent, pour écrire, des pennes qui, dans sa chute, se détachèrent de ses ailes fracassées..*
Ah ! ma sœur chrétienne, que j'ai souffert de cette méchante goutte et que le savoir des mortels est borné ! La science, il n'est que trop vrai, ne peut rien sans le secours d'En Haut. Oui, malgré les soins quasi fraternels de MM. Caviret et Tourniol, les médecins honorables et bien pensants de Rougour-
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nac, ma maladie en restait toujours au même point et y serait encore si le bon desservant de notre paroisse, inspiré par la divine Révélation, ne m'eût conseillé de me faire transporter à Notre-Dame de Lourdes...
Or, le dix-sept d'août, à la pointe de l'aube, je montai dans la chaise que mon serviable voisin, le doux M. Nota, m'offrit pour me rendre au saint lieu désigné. Ma fille, Thérèse, et notre domestique, Benjamin Lanitier, qui est aussi notre frère en J.-C, s'assirent à mes côtés et nous voilà partis, non pas, bien entendu, sans avoir assisté préalablement au saint Sacrifice de la messe, dite à l'occasion de notre pieux pèlerinage par l'excellent Agnel Beinech en personne, notre angélique curé.
De Rougournacà Lourdes, il y a cinquantehuit kilomètres de distance, et même cinquante-neuf; nous fîmes le trajet en deux jours ; outre que le pays est très montagneux, la jument de M. Nota ne pouvait être surmenée. C'est une bête du Perche, un peu vieille
et qui, selon mes calculs, justifiés depuis lors, devait être mère avant peu. Rien ne nous pressant, nous nous gardâmes bien de la pousser trop fort, et notre voyage s'accom plit à merveille, grâces à Dieu!
Les révolutionnaires de notre canton qui reçoivent les feuilles subversives delà Babylone moderne ont beaucoup ri, je l'ai su, de ce que j'aie préféré voyager tout uniment à l'ancienne mode, plutôt que de prendre le chemin de fer, et cela ne m'a pas étonné de leur part. Ils prêchent pour leurs inventions, ces maudits. A mon avis, partagé par S. Em. l'archevêque cardinal de Toulouse et par LL. GG. Messeigneurs nos évêques de Montauban et de Cahors, les chemins de fer sont un attentat à l'irréprochable perfection divine, car, si le Roi du Ciel et de la Terre avait permis que les hommes, ses créatures, en usassent, n'auraient-ils pas trouvé dans cettevalléedelarmes,encelieud'exil, deslocomotives et des wagons comme ils y trouvèrent des chevaux, des bœufs, des dromadaires et
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des ânes? Si fait! j'en suis sur. Mais les librepenseurs ferment les yeux à la vérité; non contents de la magnifique distribution des dons célestes, ils ont évoqué les puissances infernales sans cesse à l'affût de notre perdition : oui, oui, la vapeur est un cadeau de Belzébuth. En attendant que se déchaînent contre l'iniquité de ces rebelles les colères du souverain maître, nous, ses sujets, chantons, célébrons ses louanges!...
Une fois rendus à destination, notre premier soin fut d'aller au presbytère du bourg où nous fûmes accueillis comme des ouailles par son vertueux pasteur, Baptiste Roûl, jeune élu de trente ans, qui, sur des épaules d'hercule, a une tète de saint. Aussitôt débarqués, je lui remis une lettre de l'honnête Agnel Bainech, ensuite quelques chapons, six livres de truffes et de quarante à cinquante bouteilles de notre vieux vin qu'il accepta avec componction, constatant que le Seigneur envoie le pain aux hommes et la pâture aux petits oiseaux. Immaculé lévite!
il daigna me témoigner sa reconnaissance en dépeignant à ma fille les saintes voluptés du célibat et les joies non moins pures des vierges que la volonté de l'Éternel rend épouses et mères. Si vous l'aviez vu, ce prêtre sans tache, les yeux tout illuminés de l'amour pascal, les mains frissonnantes, si vous aviez ouï sa voix émue et si pénétrante, vous auriez admiré, de même que moi, la manifestation du Créateur qui faisait ainsi rayonner son ouvrage d'unesurnaturellebeauté.Thérèseellemême, Thérèse, cette enfant, baissait ses paupières sous les regards lumineux de ce juste, comme si elle n'avait pu en supporter l'éclat. Entre sept et huit heures, le lendemain malin, il nous escorta jusqu'à la miraculeuse chapelle où la foule abondait déjà. Des paralytiques, des poitrinaires, des fiévreux, des aliénés, des goîlreux, des infirmes, muets, aveugles, manchots, etc., etc., gens detoutlieu, de tout âge, de toute condition, petits et grands. Aussitôt que mon tour fut venu, je m'avançai vers la sacro-sainte piscine, soutenu d'un
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côté par ma fille et de l'autre par notre hôte. Interrogé par le ministre curateur, je lui répondis selon ma croyance et fus aussitôt immergé. Miracle ! 0 prodige ! Une énergie soudaine anima mon corps ankylosé.,. Moi, pauvre podagre et chiragre, j'aurais bondi si l'on ne me l'eût défendu, car il fallait laisser s epandre tranquillement en mes veines l'onde régénératrice. Après un pansement qui ne dura pas moins d'un quart d'heure, je versai dans un tronc cinq francs pour les nécessiteux, et mon domestique m'ayant pris à bras le corps, me transporta, récitant avec moi les litanies de la Très sainte Vierge, à l'hôtel de l'Assomption où l'on nous servit à déjeuner. Roûl, qui ne cessait pas de prodiguer à ma fille de sacrés avis et d'une voix qui lui partait des entrailles, s'assit à ma table et je dois avouer que son appétit égale au moins celui de l'excellent Agnel Bainech, notre vieil ami.
Quinze bains en ces eaux surnaturelles, seulement quinze, suffirent à me guérir de
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mes douleurs alors que n'avait pu m'en délivrer un traitement rationnel prescrit par deux savants émérites, et suivi à la lettre pendant plus de deux ans. Ali ! c'est que le ciel est l'unique et l'infaillible médecin. Ne vous figurez pas cependant que tous les malades que l'on rencontre ici s'y rétablissent aussi rapidement que moi. Non! loin de là. Parmi eux il en est qui, depuis dix mois, déposent quotidiennement cent sous dans le tronc dont je vous ai parlé plus hautetqui n'en sont guère plus avancés, on s'explique pourquoi. La plupart sont fils, pères, frères, parents ou amis des révolutionnaires, ces athées, et Celui qui châtie les impies jusqu'à la troisième génération et plus, se bouche les oreilles et n'exauce psa leurs héritiers dont les prières n'arrivent pas jusqu'à lui...
Presque ingambe, je quittai Lourdes avec mon cher Benjamin et ma bien-aimée fille devenue la pénitente de Baptiste Roûl. Elle le chérissait autant déjà qu'elle chérit son
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vieux confesseur habituel et le mien,, et le jeune ecclésiastique est bien digne de notre confiance. Il m'a promis qu'il viendrait bientôt passer quelques jours en notre région et dans notre domicile : on ne saurait trop frayer avec les oints du Seigneur, ils sont purs ; en calquant notre conduite sur la leur, nous le deviendrions comme eux ; c'est mon vœu, mon espérance et ce serait ma félicité!
Notre retour en Bigorre s'effectua très prudemment, très tranquillement et je ne puis vous dépeindre l'émotion dont je fus saisi à l'aspect de notre demeure. 0 mon village, sois béni, m'écriai-je, ô maison où depuis plus de deux siècles naissent et meurent tous les Yssanchou, je veux mourircomme j'y suis né, sous ton toit, et dans le lit où fut engendré mon père, où il expira, les yeux fixés sur la croix qui veille sur notre repos en ce monde et assure notre béatitude dans l'autre, auprès de Notre auguste Père , entre la douce Colombe et le bénin Agneau.
Comme vous le supposez bien, il y eut, le
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lendemain de notre rentrée au bourg, réunion chez nous, à sept heures du soir, et concert instrumental. Le dîner fut avancé de trente à quarante minutes, ainsi que cela se pratique en notre modeste asile à partir du 1er octobre jusqu'à la fin de mars tous les lundis et tous les vendredis, jours fixés pour nos pieux quintetti, dont le protonotaire apostolique fut naguère tant édifié !...
Ce soir-là^ nous avions entr'autres commensaux l'excellent Agnel Bainech et vous vous rappelez sans doute, catholique amie, qu'il aime les choses copieuses et bien préparées ; oh ! ce n'est point sa faute, Dieu Ta fait ainsi, le saint homme ! A cinq heures sonnantes, il arriva, son tricorne sur la nuque, comme il le porte d'ordinaire, ses mains généreuses appliquées sur son estomac qni s'accentue beaucoup, je trouve ; quel malheur, si le sang lui jouait un mauvais tour ! Je ne lui ai pas caché mes craintes, il en a ri, comme il sait rire, bruyamment, les paupières clignotantes, les pouces tour-
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nant autour l'un de l'autre au-dessus de ses mains jointes, signe d'une grande quiétude d'âme ; ensuite il a récité le benedicite et nous nous sommes mis à table. Inutile de vous dire que la cuisinière, notre vieille Bernardine, s'était distinguée et que si nous fîmes gras le jour maigre dont je vous parle, c'est que le directeur de nos consciences nous avait accordé une dispense qu'il s'était donnée à lui-même. Entre nous, il se comporta si bien, que lorsqu'on nous versa le café, vraiment il suait à grosses gouttes en distribuant de tels compliments à ma fille qu'elle en rougissait jusqu'aux oreilles. Ah ! c'est qu'elle va bientôt avoir dix-huit ans, cette chérie, et que, si discrète qu'on puisse être, on éprouve le désir d'être belle et de se l'entendre dire. Rien de plus naturel après tout et je suis fort tranquille à cet égard, car notre digne curé l'étant, comment ne le serais-je pas moi-même, je vous le demande?
Oui, mais revenons à notre petite fête!
Après avoir bu le moka, nous passâmes à l'anisette, à l'eau de coing, et puis au Cordial des Familles, celte liqueur hygiénique recommandée à tous par le haut clergé.
Notre invité l'ayant appréciée à sa juste valeur et fortement émoustillé par elle, entreprit de nous chanter de très pimpantes romances composées du temps de sa jeunesse sous le bon roi Charles X, frère de son impeccable prédécesseur, Louis le Martyr, qui est aux cieux, entouré des premiers confesseurs du christianisme et des missionnaires de Chine...
Au moment où notre joyeux convive exécutait des trilles et des roulades de nature à prouver qu'un homme du ciel a, tout comme un simple terrien, de l'oreille et de l'organe, nous ouïmes sous nos fenêtres un bruit sourd et des hum ! hum ! vigoureux. « C'est notrevioloncellel » s'écriaBenjaminLanitier. En effet, c'était le capitaine Eustache Crevarelle et son volumineux instrument. A son entrée, il me sauta au cou, criant de sa voix
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d'artillerie : « Obus et mitrailles, elle vous a donc soulagé, la divine Providence... Enchanté de votre guérison, ô mon Yssanchou, vraiment ravi ! « Puisse tournant vers Thérèse qu'il n'avait pas encore aperçue : « Oh ! cordieu ! gracieuse, venez ça que paternellement je frotte ma barbe grise et rude au velours comme à la soie de vos joues. Sapristi ! belle et charmante, telle que vous voilà, vous mériteriez un tabouret à côté du trône céleste de Madame la Vierge- Mère ; tout beau, curé, tout beau, fichtre; il n'y a pas que vous ici qui goûtiez la migonne, et palsambleu ! vous ne m'empêcherez pas de lui présenter mes devoirs et mes hommages ! »
Emerveillés de ce langage, nous nous en délections à l'envi,, quand trois légers coups furent frappés aux vitres de la fenêtre du salon ; c'était le doux M. Nota qui, dans l'après-midi, m'avait gagné six sous au piquet, ce chançard ! Il avait l'air tout triste; on venait de lui apprendre que la grêle avait
endommagé ses vignes de Qjilleron ; il en était désolé, surtout pour Madame Nota qui, depuis longtemps habituée à ce cru, ne peut en supporter d'autre, fut-ce du bordeaux ou du bourgogne, ce qui, entre parenthèses, passe totalement ce pauvre Agnel Bainech, amateur, lui, de tout ce qu'il y a de plus fin, en tant que boisson.
Nous n'attendions plus que notre second violon pour nous mettre en train et je commençais même à m'impatienter contre le retardataire lorsque le fer de ses béquilles sonna sur le pavé de la rue. Il devient de plus en plus fluet, ce digne Emmanuel Quéferrat, et sa voix aigre qui vous portait tant aux nerfs l'an passé s'aiguise tellement que chaque fois qu'il ouvre la bouche, il me semble qu'on m'éeorche les oreilles. « Isidore, me dit-il aussitôt qu'il eut paru, les paysans, nos frères, ont eu cette année une mauvaise récolte et les plus aisés d'entr'eux empruntent; hélas! tous mes capitaux sont placés ; si vous avez quelques billets de mille
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à caser, je sais où, sur une bonne première hypothèque, et vous n'ignorez pas que je ne m'aventure jamais. » En vérité, rien de plus exact, il est la prudence incarnée et la bonté même ; si parfois, il fait exproprier un pauvre diable, c'est qu'il y est forcé. Malheureusement la chose a lieu plus souvent que nous ne le désirerions tous; enfin, que voulezvous, la religion est la religion et les affaires sont les affaires.
A peine notre capitaliste se fut-il assis que nous nous précipitâmes sur nos pupitres prêts à attaquer notre quintette de prédilection. Ha ! quel artiste, ce Philidor, quel musicien ! Il serait ici le malvenu, celui qui se permettrait de vanter en notre présence les compositeurs d'aujourd'hui qui ne sont que des révolutionnaires rébarbatifs. Un ignare, ce Rossini ! Meyerbeer ? Incompréhensible ! et quant à Wagner... OIH par exemple, ce Luthérien mérite d'être condamné aux galères à perpétuité et aux flammes de l'Enfer après son décès, oui !... je m'arrête ; outre que la
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colère altère la santé, c'est de plus un péché... mortel.
Une minute encore, et nous allions avoir nos archets sur lesquels, semblable à sainte Cécile, ma fille passait de la colophane, avec quelle grâce, ô mon Dieu ! Vous ne vous imaginez pas, marquise, comme elle s'est faite, cette enfant exquise entre toutes. Il fallait la voir moucher les chandelles... car nous brûlons du suif, par économie, et la cire d'ailleurs est trop mondaine ; il fallait la voir, ma virginale héritière ; elle avait l'air d'une demoiselle, vous entendez bien, ce papillon qui a de si jolies ailes, et nous la regardions tous avec plaisir, aussi charmés de son élégance que profondément touchés de sa simplicité.
Bref, enfin, nous voilà partis pianissimo. Je faisais gémir ma chanterelle ; elle planait sur la contrebasse du capitaine et sur l'alto du curé que c'était une bénédiction ; on nageait dans le ravissement, c'était une pluie d'harmonie pareille à un concert de chéru-
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bins ; nos instruments avaient quelque chose des harpes séraphiqnes et nous étions aux anges. Après chaque morceau, l'on se reposait un instant et Thérèse se levait pour nous offrir des gâteaux» et nous en savourâmes plusieurs, ma foi, très abondamment arrose's de lait et de rhum. Admirablement lestés, on luttait de fougue et d'agilité ; mes doigts ne m'avaient jamais obéi si bien et je crois que j'aurais rendu des points à Paganini. Nous exécutâmes douze fois de suite : 0 Richard, ô mon Roy, de Grétry, dix fois Bayard, musique tonnante et martiale de notre Eustache Crevarelle et tout autant le magistral Kyrie eleison de notre joyeux pasteur... Allumé comme un cierge de première communion, il ne jubilait pas à demi ; ses joues étaient le rendez-vous d'une foule de vermillons et ses petits yeux gris luisaient comme des vers luisants, ces étoiles de l'herbe ! Il était si heureux qu'il jouait faux et ne s'en apercevait pas, non plus que de son rabat qui, ayant fait demi-tour, s'étalait tout d'un
côté comme une épaulette. Oh ! ne blâmez pas ce ministre du Seigneur, il n'est pas souvent en fêle, et il n'est que trop juste et que fort licite qu'il en prenne sa part, lorsqu'il s'y trouve.
Entre onze et douze heures, M. Quéferrat se sentant très fatigué et le doux M. Nota n'y voyant plus à travers ses lunettes, nous rengainâmes nos lyres et causâmes de tout un peu. S'il fut question des révolutionnaires, cela ne se demande pas et je pense que leurs oreilles d'aliborons en ont tinté ; puis enfin Thérèse quêta pour le successeur de saint Pierre, à qui nous enverrons bientôt notre modeste obole.
11 était environ minuit et demi lorsque nous nous séparâmes ; seul, Agnel Bainech ne se retira pas encore ; il avait la migraine et, d'ailleurs, il était bien aise de s'entretenir intimement avec nous, désir bien légitime, nous aimant comme il nous aime. Assez longuement interrogés par lui sur le jeune tonsuré de Lourdes, nous lui répondîmes franche-
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ment ; il parût peiné que ma fille se fût confessée plusieurs fois à ce novice ; mais sa tristesse s'étant enfuie comme une nuée que le vent chasse d'un ciel serein, il but une dernière rasade et fit danser la vieille Bernardine, à la grande joie de son compère Lanitier, qui s'éveilla fort à point pour applaudir à ce jeu. Thérèse, qui riait comme une folle, voulut baller à son tour ; quoique essoufflé, notre commensal n'osa pas la contrarier et la prit par la taille ; ils valsèrent et je vous jure qu'ils s'en tiraient fort bien tous les deux. Intelligente au suprême degré, vous comprendrez, catholique amie, que ce qu'il fait ici, le saint homme, il se garderait de le faire ailleurs ; or, la raison en est fort simple et tombe sous le sens. Il est en famille chez moi ; songez donc, depuis trente-cinq ans qu'il habite Rougournac, il n'a pas manqué, je parie, une fois de venir passer la soirée à la maison ; il en a la clé quand je voyage, y va tenir compagnie à Bernardine, et ce n'est point à tort qu'il nous considère comme ses
proches : il a béni mon mariage, dirigé ma défunte compagne, Madame Isidore Yssnnchou qu'il a pleurée autant et peut— être plus que moi-même ; il a baptisé ma fille, l'a bercée, élevée, et ce que c'est que de vivre ensemble, elle a pris ses habitudes, ses gestes, ses intonations de voix et certaine ressemblance d'allures et de visage avec lui. Tenez, ô ma très chère sœur en J.-C. je ne vous le cache pas, si Dieu me prenait cet ami, je crois que je ne m'en consolerais jamais. Oh ! je ne le laissai pas ce soir-là rentrer au presbytère, à deux heures du matin ! Nenni, nenni ! Chancelant, ému du plaisir de nous revoir après un mois d'absence, aveuglé par Ja joie, il n'aurait eu, au milieu de l'obscurité, qu'à se cogner à quelque mur, à rouler, dans un fossé... Dieu nous préserve à tout jamais d'une telle catastrophe et d'un tel deuil !...
La prière dite en commun, chacun de nous alla se reposer. Lui, notre hôte, dans la chambre bleue séparée par une simple
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cloison de la chambre blanche où couche Thérèse, et moi, dans la chambre jaune, jadis ponceau, voisine des pièces occupées par nos gens. En général, la nuit fut bonne ; ma fille dormit bien, l'intègre Lanitier également, la vieille Bernardine aussi, moi-même idem.
Mais, hélas ! ailleurs, il n'en fut pas ainsi. Jusqu'à l'aube, le noble Agnel Bainech fut en l'air ; il n'est plus jeune ni robuste, et les émotions le tuent ; afin de le ménager, je voyagerai le moins qu'il me sera possible. Au lever du soleil, il sortit de la maison absolument défait, endolori, ne formulant cependant aucune plainte, car il sait que la résignation est agréable à Noire-Seigneur qui but le calice d'amertume jusqu'à la lie. Heureusement pour nous et pour lui, cetle indisposition ne dura point. Il revint à midi guilleret et rose, remis dans son aplomb par la sainte Eucharistie et peut-être aussi par le bon repas qu'il fit après avoir dit sa messe, chez le martial Eustache Crevarelle... Et voici qu'en nous abordant, il nous répéta son
mot favori : « Chair spirituelle et pain corporel font bon ménage ! » 0 vénérable marquise, quel philosophe chrétien et quel radieux élu !
« Depuis mon retour de Lourdes, catholique amie, notre existence ayant repris son cours régulier, coule, égale et limpide comme l'eau des sources ; le dimanche : messe, vêpres, compiles, méditationset conférences; tous les mardis et vendredis : musique ; les autres jours, promenades dans l'après-midi, s'il fait soleil, et dans la soirée : parties de loto ; le piquet devenait trop dispendieux, attendu que M. Nota, que Dieu conserve ! a une chance têtue comme une ânesse et nous voilà de sept heures à minuit tirant au quine, un liard le carton, ce qui met la perte ou le gain à cinq centimes, un sou. Thérèse nomme les numéros, cela l'amuse et nous donc!... Elle s'assoit entre moi, son père charnel et l'excellent Agnel Bainech, son père spirituel, qui la boit des yeux tant il l'aime. Oh ! que départies nous gagnons qu'il a gagnées
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depuis un quart d'heure déjà ! Nous eu tendezvous rire à ses dépens? Il rit aussi, lui I Vraiment, il vaut son pesant d'or ; où trouver qui l'éclipsé en ce monde et dans l'autre où nous irons le plus tard possible, s'il plaît à Dieu!...
« Voilà notre manière de nous récréer quotidiennement. Avouez qu'on ne saurait rien imaginer de plus innocent sur cette terre à laquelle on tient tant, malgré soi. Cependant voici venir des occupations plus sérieuses et qui ne laissent pas que de nous tourmenter, il y a de quoi, je veux parler des élections générales. Elles auront lieu dans une quinzaine et nous nous y préparons à l'envi. Notre recteur, au prochain prêche, désignera les candidats admis par le clergé que ciiaque citoyen pourra porter sans nuire à notre cause et à sa propre tranquillité. Bien entendu, les hommes recommandés par le curé le seront par nous aussi, car gens dévots, suffisamment éclairés et ne songeant pas du tout à des réformes chimériques, ils sont
essentiellement préoccupés du triomphe de la catholicité sur ce que impies elschismatiques appellent immortelle Révolution. Il va sans dire que ceux à qui nos votes sont acquis désirent de toute leur âme la restauration de l'antique monarchie qui, seule, a mérité qu'on dît de la France, notre mère : « C'est la fille aînée de l'Église ! » Or, il faut espérer que les d'Orléans répudiant les doctrines qui les rendirent autrefois si criminels, adopteront celles des Bourbons et que la branche cadette de nos princes continuera dignement la branche aînée. Ah 1 nos cœurs vraiment patriotes gardent le respect de l'Autel et du Trône; aussi de nos poitrines sortira bientôt, au jour de la victoire, ce cri glorieux et le seul national : « Montjoye et Saint-Denis ! » En attendant, nous rusons un peu , l'intérêt delà bonne cause l'exige impérieusement; nous avons l'air de prendre parti pour l'ordre de choses établi, mais nous n'en pensons pas un mot. Une fois la Piépublique renversée on nous ouïra. Que ferons-nons donc!
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Cela se devine aisément et vous l'avez pénétré : le Roy, rappelé par nous, s'impose ; il punit les renégats et récompense ceux qui dans l'adversité lui sont restés fidèles ; il rend au Saint-Père la tutelle des nations, les autels fleurissent derechef; les méchants tremblent flagellés et se courbent honnis sous l'excommunication, les temples de Baal ou plutôt les municipes sont fermés, l'hydre appelée liberté de conscience égorgée, et le souverain Pontife voit comme de juste, ainsi que par le passé, les potentats de la terre agenouillés à ses pieds, et tous implorant la faveur de baiser sa sainte mule. Et le peuple? Il ira, comme jadis, en ses paroisses, sera tenu dans une ignorance nécessaire, de vaines pensées ne le troubleront plus ; l'ouvrier ne rêvera pas désormais de voir son fils ministre ou député, le paysan ne désobéira plus à ceux qui sont chargés de le conduire au ciel. Oui, les lys revenus, les castes seront tranchées comme au bon vieux temps ; le prêtre dirigera palais et chaumières, le ma-
gistrat appliquera la loi chrétienne ; les soldats, commandés par un prince du sang, seront bien plus soumis qu'ils ne le sont, puisqu'ils marcheront de force et non par ambition, attendu que l'épaulettesera, comme le bon sens le veut, réservée comme autrefois aux seigneurs ; elle, la noblesse, gravitera tout autour du monarque, ainsi que les astres autour du soleil ; la bourgeoisie trafiquera de son mieux, amassera des écus mignons, et le prolétaire gagnera son pain à la sueur de son front, selon la parole d'Adonaï, consignée dans les Saintes-Écritures. Or, l'équilibre ainsi rétabli, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et nous, ayant accompli notre devoir, nous goûterons en ce lieu d'exil les voluptés permises, et lorsque nous aurons rejoint sous terre les cendres de nos aïeux et leurs âmes en paradis, nous recevrons du juge suprême la rémunération légitime de nos vertus et de notre détachement des plaisirs d'ici-bas; soyons de bonne foi : peut-on montrer plus
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de bénignité ? Voilà notre programme, et il y a cent à parier contre un que, s'il est bien répandu, quantité de brebis galeuses seront guéries et nombre d'égarées reviendront au bercail. La France entière, heureusement, a de bons sentiments, et nous nous flattons en chœur que la prochaine délégation départementale sera bientôt exclusivement composée de pieux congréganistes qui nous prônent sans cesse avec tant de zèle et de fermeté. Comment, d'ailleurs, en serait-il autrement ? Ici, comme dans tous les autres arrondissements, tout ira comme sur des roulettes, et pas moyen de tricher au jeu : Le vigilant M. Quéferrat tient les électeurs par leurs dettes contractées envers lui, le doux M. Nota par le travail qu'il leur donne à faire sur ses immenses vignobles, l'excellent Agnel Bainech leur refuserait le baptême, le mariage, l'extrême-onction et tout ce qui s'ensuit, s'ils se mêlaient de ne pas tracer droit, et tous savent que l'impétueux capitaine Crevarelle les accompagnerait au scrutin à coups de
cravache, s'il leur passait par la cervelle de s'abstenir ou de voter contre nos intérêts et les leurs ce qui, ma foi, certes, est tout un ; et moi, par la tiare ! il est clair comme la lune que je n'assiste que les gens qui m'apportent un billet constatant qu'ils vont à confesse une fois la semaine et qu'ils s'approchent de la sainte table chaque quinzaine au moins. Allez, allez, ceux qui m'offrent de telles garanties votent fort bien, je vous en réponds !
« Et vous, catholique amie, ne viendrezvous point nous aider à préparer et à surveiller les élections ? Nous vous attendons tous avec impatience, y compris ma fille bienaimée. Cependant si les travaux que vous faites exécuter, affirme-t-on, sur votre riche domaine du Périgord, exigent que vous y restiez, nous vous embrasserons plus tard ; il ne sied pas de négliger ses biens temporels, et vous n'ignorez point que la prospérité des vôtres m'est aussi chère que s'ils m'appartenaient, et peut-être seront-ils à moi
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quelque jour, comme les miens seront à vous, à ce que dit à tout bout de champ l'excellent Agnel Bainech devant notre Thérèse, qui pense sans cesse à votre unique et bien-aimé fils Gabriel aussi beau que l'ange de ce nom et qui devient toute rouge à ce pronostic. Ainsi soit-il ! et veuillez agréer, ma chère sœur, les embrassements mystiques de votre très cher frère chrétien, catholique, apostolique et romain.
BORROMÉE-ISIDORE YSSANCHOU
Fait à Rougournac le dix-huitième jour du mois de juin de Van mil huit cent quatre-vingtdeux de N.-S.-J.-C.
— Quelque entortillée qu'elle soit, cette
homélie de l'Isidore Yssanchou te révèle
d'ores et déjà, mon pauvre vieux, le monde
où j'ai mis les pieds et combien, pour y être
allé, il faut que je sois féru de ma suave
Pérugine. Elle est loin, cette exquise pu-
celle, d'être aussi bébête que je me l'étais
figuré tout d'abord, et quoique non moins intacte que la Madone avant que celle-ci fut devenue la fiancée ou l'épouse de Joseph, ce bon prolétaire juif, qui, bien que charpentier de Nazareth, n'en était pas moins issu de la race royale de David, et la mère du Messie par l'opération du Saint-Esprit représenté par une colombe plus blanche qu'une fleur de neige et non par le noir centurion Panier ainsi que l'insinua le satané plumitif Arouet de Voltaire, elle ne manque pas de « vice » , si vertueuse qu'elle soit, et m'est avis que, malgré ses goûls assez sédentaires, elle se déplacera sans trop de peine, et qu'elle et moi, nous nous reverrons sous peu, là-bas, en Bigorre ; enfin il ne me paraît pas du tout impossible, entre nous, qu'elle se résigne à me suivre tôt ou tard dans le château délabré de mes pères où je la garderais, sinon comme un bimbelot de piété, du moins comme un objet d'art...
Et Catherin de Bois-Marie ou plutôt Karagheuz, eut un geste très véhément qui me
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persuada que si jamais la délicieuse vierge de ses pensées agréait ses hommages, elle serait tout aussi bien servie que peut l'être femme d'Europe en son alcôve ou d'Asie sur un sopha.
Moissac, octobre 1859.