‹ Effigies d'inconnusChapitre 8 sur 12 · ROSE D'AZUR · texte numérisé non relu

ROSE D'AZUR

Rose d'azur

Yolande, Odile, Adélaïde, Ursule, Esther, Héloïse, Irma, toutes les petites filles du voisinage en seraient; Isidore, Hippolyte, Edouard, Urbain, Albert, Onésime, Yves, tous les petits garçons d'alentour y viendraient aussi. Comme on allait s'amuser làbas, aux Folies des Bébés, sur le boulevard aux Joujoux ! On y verrait d'abord ce grand fou d'Arlequin et sa batte, ensuite l'ami Pierrot et le clair de la lune, Mlle Colombine avec son joli Léandre et son vilain M. Cassandre ; enfin Polichinelle, le terrible Polichinelle rossant des commissaires de police ou se battant avec le diable qui, ce mé-

chant-là, l'emporte en enfer où l'on rôtit tout cru ; quel plaisir ! Ah ! quel bonheur !... Et Ninette, Dodolphe , attiffés, pomponnés, ayant dîné côle-à-côte, se dépêchaient de grignoter le gros gâteau qu'on leur avait servi pour dessert, et voilà qu'au moment même où tous les deux se figuraient entendre remonter la bonne disant : « Voici la voiture 1 » elle rentra, cette folle, criant tout essouflée :

— Il neige!... Un froid de chien et les chevaux glissent si fort qu'ils tombent tous sur le pavé; beaucoup sont par terre et pas un cocher ne veut se risquer à courir par un temps pareil.

— Oh 1 ça ne fait rien, nous irons à pied, n'est-ce pas?

Il leur fut répondu de telle façon qu'ils comprirent tout de suite que toutes leurs cajoleries seraient vaines et qu'il leur fallait bon gré mal gré renoncer à sortir de la maison. Ha! quel malheur! et que devenir à présent?... Après avoir pleurniché, boudé

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quelque peu, le frère et la sœur ensemble allèrent chercher leurs jouets. Elle lava des robes, ensuite elle repassa des collerettes pour ses petites amies inanimées : Mlle Bien- Sage et Mme la Grosse-Menteuse, et Lui dégaina le sabre recourbé comme un cimeterre dont son oncle le major lui avait fait cadeau Tannée dernière au premier de l'an ; ensuite, il passa en revue ses soldats de plomb : artilleurs, fantassins et la cavalerie. Après quoi, fort ennuyés Tun et l'autre, ils taquinèrent le chat qui se pelotonnait en ronronnant dans les cendres chaudes et tirèrent les oreilles au caniche qui ronflait sous la table; enfin mordus par celui-ci, griffés par celuilà, ne sachant plus à qui s'en prendre, ils tourmentèrent leur aïeul, en train de rêver éveillé comme de coutume, en son fauteuilvoltaire, au cliquetis du grésil sur les vitres des croisées soigneusement closes...

— Eh bien ! mes enfants, dit tout à coup le docteur en cheveux blancs sur les genoux de qui chevauchaient les deux ravissants

blondins, puisque la (soirée est si mauvaise et que nous sommes forcés de rester au coin du feu, je vais, avec la permission de qui de droit pourtant, vous raconter une histoire.

— Oui, grand-père, une belle histoire qui nous fasse peur !...

— Est-ce qu'ils veulent.., eux?

— Allez, ils ne demandent pas mieux; est-ce pas, petite maman, est-ce pas, petit papa ?

— Certes I

Ayant humé délicieusement une prise de tabac et souri non sans malice, le bonhomme s'exprima de la sorte :

« Il y avait une fois un blanc-bec qui se croyait un grand homme, puisque la Faculté de médecine venait de lui délivrer son diplôme de docteur. Il n'était pas très beau, car sa bouche était grande comme un four et ses yeux... regardez-moi donc un peu, filletSj et Vous verrez qu'ils laissaient beaucoup à désirer. En ce temps-là^ voici bientôt quarante^

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trois ans, j'habitais de l'autre côté de la Seine, aux abords du Panthéon, en une ruelle, aujourd'hui démolie, où vivaient fort mal une foule de pauvres ménages. Sous leurs toits l'on grillait en été, l'on transissait en hiver, et le pain y manquait en toutes saisons. Une nuit qu'il gelait à pierre fendre, exactement comme aujourd'hui, quelques jours après la Noël, entre trois ou quatre heures, toc, toc, on frappe à la porte de mon logis.

oc — Entrez I

« Un malheureux qui n'avait jamais eu de quoi manger tout son soûl et qui se serait bien gardé de gâcher son pain, comme vous avez l'habitude de le faire, vous autres, nés dans du coton, un misérable meurt de faim qui vit à présent de ses rentes; oh ! vous le connaissez à merveille, et je présume que vous l'aimez bien aussi parce qu'il vous gâte trop, un ouvrier à peine vêtu, paraît et me dit:

« — Accourez vite, monsieur le médecin ; habillez-vous, s'il vous plaît, et venez avec moi ! ma fille se meurt, elle s'est trouvée mal quatre ou cinq fois en moins d'une heure, et nous ne savons comment la ranimer ; oh 1 je vous en supplie, venez?

« — -Oui, mon brave!

« Et m'étant levé, je suivis cet affligé dont le chagrin me navrait. Il me conduisit derrière l'église Saint-Etienne-du-Montdans la rue Clovis, au numéro 4, et là nous montâmes à tâtons un étroit escalier qui n'en finissait plus. Au septième étage de cette vieille maison, datant au moins de ce fameux Henri IV que l'on vante tant et qui ne vaut pas plus que ses devanciers ni que ses successeurs, une porte s'ouvrit et vers nous s'avança, tenant une lampe à la main, une jeune femme, alors fort belle brune, aujourd'hui toute chenue, dont les joues blêmies sous de grands yeux cernés, étaient couverts de larmes.

« — Oh! monsieur, monsieur...

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« — Ayez du courage, madame, un peu de courage I

« — Hélas!... il est trop tard; elle ne bouge plus, elle ne respire plus, elle est morte et je veux mourir aussi...

« Sans répondre à cette mère désolée, je m'introduisis après elle dans une mansarde humide par où l'eau du ciel et les vents pénétraient à travers les carreaux cassés d'une fenêtre à tabatière, et, près d'une étroite cheminée sans feu, j'aperçus couchée sur une mauvaise paillasse, un amour de fillette âgée de cinq à six ans au plus et jaune comme la cire, qui ne donnait pas le moindre signe de vie...

« — Elle respire, elle existe, dis-je après l'avoir palpée ; elle n'est pas morte, allumez vite le feu !

« — Du feu? mais...

« Et Tépouse et le mari se regardèrent atterrés, et ce fut elle qui confuse et toute tremblante répliqua :

« — Ni charbon, ni bois !

« Alors l'homme prit l'unique chaise qui se trouvait entre ces quatre murs vermoulus, la cassa sur ses genoux, en réunit les débris dans le foyer et jeta par-dessus un tas de papiers embrasés. Sous l'influence de la chaleur, la petite fit un léger mouvement, et ses yeux, ses beaux yeux fermés se rouvrirent.

« — Où souffres-tu?

« — Là !

« — Montre, mon ange !

^« Elle posa ses maigres menottes sur son estomac.

« — Celte enfanta faim,m'écriai-je après un nouvel examen; est-ce qu'elle n'aurait pas mangé aujourd'hui ?

« — Pardonnez-moi, répondit la mère en rougissant, pardonnez-moi ; quoique notre misère soit très grande depuis cinq à six semaines et que le travail n'aille guère cet hiver, Louise...

— Ah ! tiens, interrompirent les petitsfils du narrateur; ha, ça, par exemple, c'est

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curieux, elle portait le même nom que maman, cette demoisellette ?

— Attendez un peu, mes chéris, reprit le docteur, et vous saurez ce qui se passa:

... « Louise, ma Louise a toujours eu jusqu'ici, matin et soir, un morceau de pain.

« Et la pauvre femme en disant cela sanglotait à tout rompre.

« — Hé .'c'est pourtant de l'inanition !... Il y a, dans ce quartier, plusieurs restaurants à l'usage des riches, qui restent ouverts toute la nuit ; allez y chercher un peu de bouillon.

« — Nous n'avons pas d'argent, monsieur, pas un sou 1

« Je leur tendis ma bourse.

« — Oh ! non !

« — Eh t si ; puisez-y sans compter ; allez, courez, volez!

« Aussitôt le père sortit et rentra bientô presque suffoqué.

« — Voici, dit— il, voici 1

« Nous fîmes chauffer ce consommé de viande et j'en donnai quelques cuillerées à la

gamine qui se ranima comme par enchantement.

« — Vous voyez bien, dis-je à ses parents qui pleuraient tous les deux de joie en me bénissant, j'avais raison, elle avait uniquement besoin de prendre...

« — Ah! monsieur, murmura-t-elle d'une voix bien faible mais si douce que je crus entendre une musique lointaine de violons; il faut en donner aussi deux ou trois gouttes à ma petite sœur.

« — Où donc est-elle?

« — Elle est là, là !

« — Voyons, où ?

« — Là, là.

« De son doigt la mignonne me montrait dans la muraille un trou bourré de chiffons. Après les en avoir enlevés tous un à un, je vis au fond, tout au fond de cette cachette, une belle poupée vêtue d'une superbe robe bleue en satin et tout à côté force grignons de pain durci...

« — Qu'est-ce cela?

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Les époux se regardèrent très étonnés, et la mère fronça les sourcils en reconnaissant une croûte qu'elle avait beurrée de confiture la veille.

« — Oh 1 maman, maman, ne me gronde pas, supplia la charmante enfant, j'ai trouvé l'autre semaine cette fine demoiselle dans la rue, auprès de la placette du Chevalier du Guet et je l'ai prise ; on m'a raconté que c'était Mlle Rose d'Azur, jeune et riche citoyenne exilée de son pays, et j'ai partagé mon pain avec elle.

« — Il y en avait à peine pour toi, méchante, vilaine !

« Mais en balbu tiant cela , l'excellente mère embrassait bien fort Louise, sa tendre Louise dont elle avait certainement bien le droit d'être fière.

« — Allons, dis-je à mon tour en baisant au front la jolie fillette qui me considérait toute tremblante, tu es un bon cœur/ mais dorénavant, il ne faudra plus se priver ainsi; je vous aime toutes les deux et vous ne man-

querez plus de rien, à parlir d'aujourd'hui, Rose d'Azur et toi !

« Je tins parole... et plus tard, enfants, beaucoup plus tard, votre petit papa, mon grand garçon, mon fils qui, là-bas, écoute dans un coin, épousa la généreuse Louisette... »

— Ah ! c'est drôle, tout çà, très drôle ! et mademoiselle la trouvée que devint-elle, bon papa?

Tout ému, le bon vieillard ne sut retenir quelques larmes, que burent dans un baiser les père et mère de ses petits-fils et, dévoré de caresses, il ajouta :

— Demain, si vous êtes bien, bien gentils, et vous le serez, je pense, maman, votre maman que voilà, vous montrera sa première poupée.

— Elle vit donc toujours,} Rose d'Azur, elle vit encore?

— Oui mes enfants ! . . .

Et l'auteur de ce conte qui n'en est pas un, se permet de l'offrir très cordialement aux

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bourgeois vertueux, si par aventure il y en a quelques-uns encore, à Paris et même ailleurs, en France, de l'Est à l'Ouest, et du Nord au Midi.

Lauzerte, avril 1858.

Brigand de la Loire

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