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Hier, condamné pour crime de haute trahison envers Sa Majesté le roy, régnant aujourd'hui peut-être bien par la grâce de Dieu, mais non pas certes par la volonté nationale, frappé comme parjure, moi qui toujours ai tenu mes serments, par des juges qui ne respectèrent jamais les leurs, je serai fusillé demain matin, soit dans la plaine de Grenelle, ainsi que Labédoyère, soit aux abords du jardin du Luxembourg, de même que Ney, le brave des braves. Or, n'ayant que très peu d'heures à moi, je te consacre mes dernières pensées en te révélant ici certaines choses que tu n'aurais apprises qu'à ta majorité, mon fils, si j'avais vécu jusque-là. CherHadji, tu n'as pas poussé,, comme tu le
présumes, sous les lambris dorés d'un palais et je t'engage à ne pas trop l'enorgueillir du titre de baron que je te lègue et dont j'eus le tort de laisser pomponner ma roture, en 1814, quand on convertit mon grade de général de brigade en celui de maréchal de camp ! . . . Ecoute moi ! Né de misérables serfs auvergnats aux environs de Riom, en 1768, le 15 août, juste un an avant l'arrivée au monde de cet incomparable capitaine qui expie actuellement à Sainte-Hélène la peur que pendant près d'un quart de siècle l'Anglais, le Russe et l'Allemand eurent de la France et de lui, je suis le frère de lait de Louis-Charles- Antoine des Aix de Veygroux et non pas Desaix en un seul mot, qui se signala par tant de victoires et de vertus. En 91, il était commissaire des guerres de l'armée du Rhin où je le rejoignis, volontaire de la République, à la fin de 92. Ensemble nous guerroyâmes de notre mieux plusieurs années durant et lorsque, après les combats de Lauterbourgetde Wissembourg, il fut nommé divi-
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sionnaire sur le champ de bataille à l'âge de 26 ans, j'étais à peine major de carabiniers, et le peu que je savais à cette époque-là, c'est lui qui me l'avait enseigné dans lesbivacs et même dans les mêlées. Issu de nobles, il aimait la Révolution autant que je la vénérais, moi simple enfant de vilains affranchis, et je t'assure que c'était beau, va, de nous voir courir bras-à-bras au milieu des camps et côte à côte, le sabre ou le pistolet au poing, à travers nos bataillons, sous les feux des Autrichiens, lui, le descendant d'une famille de seigneurs et moi, l'héritier d'une race de manants inféodés à la glèbe. Ah ! c'est que si nous n'avions pas germé dans les mêmes entrailles et que le même sang ne coulât pas en nos veines, bien que nous eussions bu la vie aux mêmes mamelles, nous étions devenus l'un et l'autre des hommes libres, sensés, de francs citoyens ayant le sentiment de l'égalité comme tous nos compagnons d'armes, et l'on ne trouvait pas plus de trace chez lui de la morgue de ses aïeux que chez moi de la servitude de mes
devanciers. Oui, le soleil de 89 avait lui pour les petits comme pour les grands, et la terre où nous avions germé tous était notre commun berceau. Patrie, ô patrie, en ce temps-là, chacun avait compris que tes préférences, tu les réservais seulement au meilleur des tiens et que le plus valeureux et le plus fraternel d'entre eux était pour toi le plus sacré ! Mon éducateur et moi, le traité de Campo- Formio signé, nous rentrâmes en la capitale de notre pays, et c'est à Paris même qu'il achevait de m'instruire, lorsque nous reçûmes l'ordre de plier bagage et de nous rendre à Toulon. Embarqués là sur la Vigilante, une frégate de 46 canons qui, deux mois plus tard, au désastre naval d'Aboukir, sombrait sous les yeux de Nelson, le drapeau national cloué à sa proue, nous cinglons vers Malte qu'on enlève en passant, et nous voguons ensuite à toutes voiles pour l'Egypte, où nous atterrîmes en chantant la Marseillaise, qui n'était pas encore proscrite. Une quinzaine après l'occupation d'Alexandrie, l'expédition
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s'enfonçait dans le Delta. Chaque pas de nos phalanges y fut marqué par un triomphe. A Ramanieh, à Chèbreiss, ensuite aux Pyramides, où les tributaires de la Porte : Nubiens Coptes, Soudaniens, éprouvèrent la puissance de nos bras et je me suis toujours souvenu des embrassements du généralissime et de ses deux lieutenants sur la rive gauche du Nil, au village d'Embabeh. Oui, oui, je les vois sans cesse, ces trois conquérants dont les deux plus purs, si jeunes encore, étaient déjà mûrs pour la tombe. A cheval tous les trois au pied du monument des Pharaons, du haut duquel « quarante siècles nous contemplaient, » ils s'étreignirent, debout sur leurs étriers. S'ils ne nous avaient pas été si tôt ravis, l'athlétique Kléber, et l'autre, si doux celui-là que les paysans d'Allemagne avaient surnommé le bon guerrier et qui ne tarda pas à mériter des Arabes le titre de Sultan- Juste, il est probable que Bonaparte n'eût jamais été Napoléon, et qu'il se fût contenté
d'être l'émule du fondateur des États- Unis d'Amérique, un autre Washington.
Oh ! que de catastrophes évitées en ce cas là ! L'Europe eût accepté nos lois, nos mœurs, et la France, en possession de ses frontières naturelles, n'eût pas revu les Capets et ne songerait plus aux sanglantes revanches de Mars et de Bellone. Au lendemain de cette journée où nos armes l'avaient emporté haut la main sur celles du Mahométan, on résolut la formation d'une singulière légion, le régiment de dromadaires, et l'on me choisit pour le commander. Huit cents de ces chameaux à bosse unique portaient, outre quatre fantassins et leurs munitions, un cornac qui les dirigeait à l'aide d'anneaux de fer passés dans leurs narines, et notre infanterie, ainsi charriée, s'élançait à la poursuite des Bédouins. Si ceux-ci, dignes rejetons de ces Numides qui domptèrent tant de fois les cohortes romaines, faisaient mine de nous affronter, nos grenadiers descendaient de leurs montures, se grou-
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paient en carrés et bientôt les escadrons indisciplinés des Africains et des Asiatiques, foudroyés par les feux roulants de la mousqueterie, venaient s'abattre sous nos baïonnettes, à nous, enfants de l'Europe. Il en fut ainsi en maint endroit et surtout un soir de juillet, au fond des déserts de la Syrie où nous traquions Mourad-Bey et ses centaures. Sur son déclin, le soleil répandait sespourpres embrasées parmi les sables dont le miroitement avait aveuglé nos soldats. Un nuage énorme de poussière s'était élevé devant nous et volait à notre rencontre. Au milieu de ce voile opaque, on voit reluire soudain des damasquinures de fusils, deslames de sabres, et mille hennissements de chevaux invisibles éclatent en un infernal tourbillon, où surgissent enfin de fiers cavaliers courbés sur les pommeaux de leurs selles à dossier et labourant de leurs éperons les flancs à des étalons furieux. A peine eûmes-nous le temps de nous ranger en bataille et la force de résister au premier c,)nn
de ces mamelucks, maigres et noirs comme des démons, les premiers écuyers du monde. Opiniâtres, ils nous chargèrent vingt fois de suite en quelques minutes et, devant eux, bondissaient les cavales blanches de leurs chefs : un colosse basané, musculeux, superbe, bardé de fer, coiffé d'une calotte métallique à pointe aiguë, ayant pour toute visière un nasal, laquelle rappelait à la fois le casque des défenseurs de l'Islam, aux croisades et celui des janissaires du Prophète sous les califes baharites; etl'adjudant, le compagnon de ce magnifique géant à la chevelure de lion était imberbe, grêle, nerveux et d'une beauté presque angélique sous son turban vert et rouge avec ses yeux éclipsant les éclairs de son cimeterre non moins ensanglanté que son bouclier d'airain, ferme» poli, bombé comme un sein de vierge et en forme de croissant tel que celui des amazones impollues de la Cappadoce, accourues au secours d'Ilion. Ils accomplirent l'impossible pour vaincre, ces Osmanlis, et peu
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s'en fallut que le carré dans lequel j'étais enfermé, dominant le carnage du haut de mon ruminant, ne fût rompu. Remarquant que la plupart des leurs avaient péri, que le reste de la bande fuyait, dispersée, les deux inséparables ne songèrent plus qu'à mourir. Ayant enlevé leurs barbes tout fumants et criblés de blessures, ils franchirent nos lignes en fauchant autour d'eux des têtes et des bras. « Youcoufa ! » criait en frappant d'estoc et de taille le plus robuste de ces deux meurtriers qui me paraissaient invulnérables, et l'autre si gracieux, mais si terrible aussi, répondait enveloppé de nos fusiliers, ébahis et quasi disloqués : « Sélim ! Sélim ! » Au moment où celui-ci bouclé dans son armure, escaladait mon dromadaire, afin de me poignarder, moi, le colonel, commandant des vainqueurs, un projeclible l'atteignit au front et le renversa. Son fidèle camarade alors se jeta sur les espadons des troupiers qui le cernaient, et comme ceux-ci, touchés de sa jeunesse et de sa bravoure, se refusaient
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à le massacrer, il vida les arçons, cassa d'un coup de pistolet le crâne à sa jument de Barbarie et se perça de son glaive. En tombant sur le cadavre de son ami qui râlait, il me sembla tout heureux de ne pas lui survivre. Ah ! qu'il était beau, ce vaincu dont je déplorais déjà la perte... En dépit cependant de la profonde entaille dont était déchirée sa poitrine, il ne mourut point. Inanimé, sanglant, on le transporta sous une tente où le chirurgien de notre demi-brigade le pansa. Je me trouvaislà. Quand on l'eut débarrassé de lafine cotte démailles qui recouvrait sa robe musulmane et que sa gorge d'ivoire apparut à mes regards, un cri m'échappa. Ce héros que nos preux avaient admiré tous était une femme. Oui, te dis-je, une femme, et celle-là même qui te donna le jour au Caire où, quelques semaines après sa délivrance, elle expira. Voilà le secret que mes bourreaux m'obligent à te révéler prématurément. Tu n'es donc pas, Hadji, le fruit de mon sang et de ma chair, mais celui de mon esprit et de
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mon cœur, et je t'aime, toi mon adoptif autant que si je t'avais créé. Ma veuve, ma vaillante et sage compagne qui t'a servi de mère, achèvera mon œuvre, et, plus tard, si on te demande qui tu es, lu sauras répondre hardiment à qui te questionnera : « Je suis le fils d'un gueux, d'un paysan d'Auvergne dont la Révolution de 89 fit un homme digne de ce nom et qui lutta pendant vingt ans pour l'indépendance de sa nation, pour l'affranchissement des autres et que les Bourbons sacrifièrent à leurs rancunes, parce qu'au lieu de déserter à Waterloo, comme M. de Bourmont, Grouchy, tant et tant d'autres encore, il accomplit son devoir jusqu'au bout à côté de ses frères d'armes qui ne plaçaient rien au-dessus de la patrie et de sa liberté. » Courage, enfant, à jamais adieu I... Va, la mort n'est rien ou peu de chose quand on la reçoit après avoir bien rempli sa tâche ici-bas, aussi les douze balles, hélas ! françaises que, sans baisser les yeux, je recevrai dans le ventre demain, ù midi9 n'intimideront guère le vieux
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brigand de la Loire qui brava sur mille champs de bataille toute la mitraille de l'étranger. Adieu 1....
Bcllevue, 8 septembre 1880.