L'HISTOIRE DE FEU M. ELVESHAJI
— A votre héritage prochain ! — dit-il, en portant la liqueur à ses lèvres.
— Non pas ! Non pas ! —protestai-je vivement.
Il s'arrêta, le verre à la hauteur de son men-ton, et ses yeux brillants fixés sur les miens.
— A votre longue vie! — souhaitai-je.
Il parut hésiter.
— A votre longue vie ! — répéta-t-il, avec un soudain éclat de rire, et, sans nous quitter du regard, nous trinquâmes derechef.
Ses yeux continuèrent à me surveiller pendant que j'avalais le kummel. Aussitôt je ressentis une chaleur intense ; il se fit dans mon cerveau un fu-rieux tumulte. Il me sembla que réellement tout s'agitait sous mon crâne et un bourdonnement assourdissant m'emplit les oreilles. Je ne discer-nai ni le goût, ni l'arôme de la liqueur, médusé que j'étais, pour ainsi dire, par la lueur flam-boyante des yeux gris du vieillard. Cette confu-sion, ce tumulte, parurent durer un temps inter-minable. De vagues impressions de choses à demi oubliées dansèrent et s'évanouirent sur les con-fins de ma mémoire. Il rompit à la fin le charme, et,avec un bruyant soupir, il posa son verre.
— Eh bien?
— C'est merveilleux! — répondis-je, quoique je n'eusse aucune idée de la saveur véritable qu'avait la mixture.
Ma tête tourbillonnait, mon cerveau était un chaos. Je m'assis. Puis mes perceptions devin-rent précises et menues, comme si je voyais les choses dans un miroir concave. Les manières du vieillard étaient à présent nerveuses et impa-tientes. Il tira sa montre et fit la grimace.
— Onze heures sept 1 Et je dois prendre un train à onze heures vingt-cinq... Il faut que je file tout de suite.
Il demanda l'addition, et je l'aidai à endosser son pardessus. Des garçons empressés accou-rurent à notre aide. L'instant d'après, il montait dans un cab et je lui disais au revoir, avec tou-jours cette impression de netteté menue, comme si non seulement je voyais, mais comme si je sentais aussi par le gros bout de la lorgnette.
— C'est la poudre,— expliqua-t-il, portant la main à son front. — Je n'aurais pas dû vous en donner. Vous aurez demain matin un mal de tête à tout casser. Attendez une seconde. Tenez! —et il me tendit un petit paquet blanc, semblable à ceux que font les pharmaciens. — Prenez cela dans un verre d'eau avant de vous mettre au lit.L'autre poudre était un excitant... N'ou-bliez pas de prendre celle-ci au moment de vous coucher.Ça vous dégagera le cerveau.C'est tout. Encore une poignée de main, Futurusl
J'étreignis sa patte racornie.
-Au revoir!— cria-t-il encore; et, à la façon dont il battait des paupières, je jugeai qu'il de-vait être aussi sous l'influence de cette drogue vivifiante.
Avec un sursaut, et comme pour réparer une omission, il fouilla dans son gousset et en tira un paquet cylindrique.
— Voici! —dit-il. — Je n'y songeais plus 1 Ne l'ouvrez pas avant que je vienne demain... mais emportez-le maintenant.
— Très bien! — bredouillai-je.
Au moment où le cocher réveillait son cheval d'un léger coup de fouet, mon compagnon m'en-voya un dernier sourire à travers la vitre du cab...
Le paquet qu'il m'avait remis était scellé de rouge au milieu et aux deux extrémités.
— Si ça n'est pas un rouleau d'or, ce doit être du plomb ou du platine, — pensai-je.
Je le serrai avec grand soin dans ma poche.
Puis,le cerveau tournoyant, je partis à pied pour rentrer chez moi, par Regent Street, où des flâ-neurs déambulaient encore, et par les ruelles sombres, au delà de Portland Road.
Je me rappelle nettement les diverses sensa-tions que j'éprouvai pendant le trajet. J'étais encore assez moi-même pour remarquer dans quel état insolite je me trouvais, et je me de-mandai si cette poudre que j'avais absorbée n'était pas de l'opium, drogue dont j'ignore les effets. Il m'est, à l'heure actuelle, difficile de décrire exactement cette anomalie mentale, cette sorte de dualité d'esprit que je constatais en moi. En suivant Regent Street, j'avais la conviction que j'étais dans la gare du Sud-Ouest, et je fus sur le point d'entrer à l'Institut po-lytechnique comme on entre dans un train. Je me frottai les yeux : j'étais bien dans Regent Street.
Comment exprimerais-je l'effet de cette hallu-cination ? Un acteur habile vous regarde tran-quillement, il fait une grimace, et, du coup, vous croyez être devant une personne toute différente. Serait-ce trop extravagant de vous dire qu'il me semblait qu'un instant Regent Street venait de me jouer ce tour ? Certain, néanmoins, que j'étais bien dans cette rue, je fus de nouveau troublé par de fantasques réminiscences qui affluèrent soudain.
'— Il y a trente ans, — pensai-je, — c'est ici que je me querellai avec mon frère.
Mais aussitôt, j'éclatai de rire, au grand amu-sement d'un groupe de noctambules. Il y a trente ans je n'étais pas né, et je n'ai jamais pu me vanter d'avoir un frère. Cette mixture que j'avais bue était certainement de la folie liquide car un regret poignant de ce frère perdu s'obs-tinait à m'étreindre. Au long de Portland Road, cette aberration prit une autre forme. Je me souvins de boutiques qui n'existaient pas, et je comparai la rue avec ce qu'elle était autre-fois. Il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'après un plantureux dîner, copieusement arrosé, mes pensées fussent quelque peu désordonnées, mais j'étais fort perplexe à cause de ces rémi-niscences fantastiques, si curieusement précises, qui envahissaient mon esprit, et j'étais interlo-qué non seulement des souvenirs qui se présen-taient, mais surtout de ceux qui m'échappaient. Je m'arrêtai devant la vitrine d'un natura-liste, me mettant le cerveau à la torture pour retrouver ce qui pouvait bien m'intéresser là. Un omnibus passa avec un tintamarre qui res-semblait de façon extraordinaire au roulement d'un train.
— Ah t j'y suis! — fis-je à la fin. — Je dois venir chercher ici, demain, trois grenouilles à disséquer. N'est-ce pas curieux que j'aie ou-blié?
Quand j'étais enfant, on me donna pour jouet un kaléidoscope. Les dessins se chassaient les uns les autres et se superposaient : c'est de la même manière que cette série de sensations nouvelles s'efforçait de se substituer à celles de mon ordinaire individu.
Toujours perplexe et un peu effrayé, je ga-gnai Tottenham Court Road par Euston Road, sans remarquer quel chemin je prenais, car, d'habitude, je coupais à travers le réseau de petites rues environnantes. En tournant dans University Street, je constatai que j'avais ou-blié le numéro de ma maison. Il me fallut un violent effort de mémoire pour être certain que c'était le 11, et, même alors, j'eus l'impression qu'un inconnu me l'avait soufflé. J'essayai de raffermir mes idées en évoquant les incidents du dîner, et, quoi que je fisse, il me fut impossible de me rappeler les traits de mon hôte. Je ne le voyais qu'en contours vagues, comme on s'aper-çoit dans une vitre. A sa place, je distinguais, devant une table, une image de moi-même, rouge, loquace et les yeux brillants.
— Ça devient insupportable. Il faut que je prenne cette autre poudre, — pensai-je.
Je cherchais mon chandelier et les allumettes du côté du vestibule où il n'y avait aucun meuble, et je ne savais plus à quel étage je demeurais.
— Je suis ivre, c'est certain, —marmottai-je, et je trébuchai maladroitement contre la pre-mière marche, ce qui corrobora mon assertion.
Au premier coup d'œil, l'aspect de ma cham-bre me parut bizarre.
— Est-ce bête ! — grommelai-je, en regar-dant tout autour de moi.
Je repris cette fois possession de moi-même, et les visions fantastiques s'effacèrent devant l'aspect familier de la mansarde. La vieille glace était toujours là, avec mes notes sur les albumi-noïdes fixées dans un coin du cadre, et mes vêtements de tous les jours gisaient épars sur le plancher. Et cependant, tout cela n'était pas indubitablement réel. La conviction tentait de s'imposer à mon esprit que je me trouvais dans un train qui s'arrêtait, et que je cherchais à dis-tinguer par la portière le nom de la station inconnue. J'empoignai fermement les barreaux du lit pour me rassurer.
— C'est sans doute un phénomène de dou-ble vue. Il faudra que je le communique à la Société des Recherches Psychiques, — me dis-je.
Je posai le rouleau pesant sur la table, m'assis sur le pied du lit et commençai à retirer mes bot-tines. On eût dit que mes sensations présentes se
L'HISTOIRE DE FEU M. ELVESII»I 25 traçaient sur un dessin ancien qui reparaissait.
— Sacrebleu! —grondai-je. —Est-ce que je perds la tête, ou serais-je en deux endroits à la fois?
A demi déshabillé, je versai la poudre dans un verre; l'eau bouillonna et prit une couleur ambrée. J'avalai le breuvage et, avant même d'être au lit, j'avais recouvré ma tranquillité. Je sentis l'oreiller frais sous ma joue et je ne dus pas tarder à m'endormir.
Je m'éveillai brusquement d'un cauchemar où figuraient des bêtes féroces : j'étais couché sur le dos. Tout le monde connaît ces rêves horribles et angoissants d'où l'on s'échappe, éveillé sans doute, mais étrangement penaud. J'avais dans la bouche un goût bizarre ; j'éprouvais dans les membres une fatigue inaccoutumée, un malaise général. Je demeurai immobile, la tête sur l'oreil-ler, espérant que cette sensation d'étrangeté et de terreur ne tarderait pas à se dissiper, et que je pourrais me rendormir. Mais, au lieu de cela, ces sensations anormales s'accrurent. D'abord, je ne remarquai rien d'insolite. Dans la cham-bre, un jour trouble, si faible qu'on l'eût pu confondre avec les ténèbres, permettait d'entre-voir les meubles comme des taches d'obscurité plus épaisse. J'écarquillai les yeux, au-dessus des couvertures, pour mieux me reconnaître.
J'eus l'idée que quelqu'un entrait pour me déro-ber mon rouleau d'or, mais, après être resté immobile quelques instants encore, en respirant avec régularité pour simuler le sommeil, je me rendis compte que ce n'était qu'une illusion. Néanmoins, la certitude qu'il se passait quelque chose d'inquiétant m'étreignait de plus en plus. Avec un effort je soulevai ma tête et regardai autour de moi. J'examinai les formes vagues, les taches d'obscurité plus ou moins épaisse qui indiquaient les tentures, la table, la cheminée, les rayons de la bibliothèque. Alors, je perçus quelque chose d'inhabituel dans ces ténébreuses silhouettes. Avait-on changé le lit de côté?... Ceci devait être la bibliothèque, là-bas, où se dressait une masse enveloppée et grisâtre, qui ne ressemblait pas du tout à des rayons chargés de livres. Et cela certainement paraissait beau-coup trop grand pour être ma chemise jetée sur un dossier de chaise.
Surmontant une terreur puérile, je rejetai les couvertures et passai une jambe hors du lit. A l'ordinaire, quand je sortais de mon grabat, mon pied posait immédiatement sur le plancher, et c'est à peine si maintenant il atteignait le bord du matelas. Je me glissai davantage en avant et m'assis les jambes pendantes. Là, tout auprès, sur un tabouret boiteux, se trouvaient certainement le bougeoir et les allumettes. J'é-tendis la main... rien! J'agitai mon bras dans les ténèbres, et je rencontrai une épaisse tenture, d'une étoffe lourde et soyeuse; je la palpai et tirai dessus : c'était bien un rideau suspendu à la tête du lit.
J'étais, à présent, tout à fait éveillé, et je com-mençais à comprendre que j'occupais une autre chambre que la mienne. Je ne savais que m'ima-giner. J'essayai de me rappeler les événements, et ils me revinrent à l'esprit avec une singulière netteté : le dîner, les petits paquets, mon éton-nement à me sentir ivre, mon retour, ma lenteur à me déshabiller, la fraîcheur de l'oreiller con-tre mes joues brûlantes..'.
J'éprouvai une soudaine inquiétude. Etait-ce la veille ou l'avant-veille? En toutcas, cette cham-bre n'était pas la mienne, et je ne concevais pas de quelle façon j'avais pu m'y introduire. La silhouette grisâtre qui avait déjà attiré mon attention devenait plus pâle et je reconnus une fenêtre contre laquelle se découpait le miroir ovale d'une table de toilette. Un petit jour bla-fard filtrait à travers le store baissé. Je voulus me mettre debout, et je fus étonné d'éprouver une faiblesse et une instabilité curieuses. J'éten-dis en avant mes mains qui tremblaient et je me dirigeai lentement vers la fenêtre, me co-gnant en route le genou contre un siège. En tâtonnant de chaque côté du miroir orné de candélabres, je cherchai, dans l'embrasure, le cordon du store. Je n'en trouvai pas. Par hasard, je tirai sur une frange, et, avec le déclic d'un ressort, le store s'envola.
Le décor que je contemplai m'était tout à fait étranger. Sous le ciel couvert, à travers les masses moutonnantes des nuages, perçait la demi-clartéde l'aube. A l'horizon, la coupole du ciel reposait sur une bordure de traînées rou-ges; au-dessous, tout était sombre et indistinct. Dans le lointain, un vague profil de collines; plus près, un amoncellement d'édifices avec tourelles et clochers, des bouquets d'arbres sem-blables à des taches d'encre et, sous la fenê-tre, un réseau de massifs sombres et d'allées grises. Tout cela m'était si peu familier qu'un instant je crus que je rêvais. Je touchai la table de toilette : elle me parut d'un bois poli, et garnie d'accessoires nombreux, de flacons de cristal taillé et de brosses. Il y avait aussi, dans une soucoupe, un bizarre petit objet en forme de fer à cheval avec des saillies irrégulières et lisses.
Impossible de découvrir ni bougeoir ni allu-mettes.
Je tournai mes regards vers la chambre.Main-tenant que le store était relevé, le mobilier sur-gissait moins confusément des ténèbres. Au mi-lieu se dressait un lit drapé de vastes tentures, et, au pied, une large cheminée blanche qui avait les reflets du marbre. Je m'appuyai contre la table, fermai les yeux, les rouvris et m'efforçai de penser. Tout cela était beaucoup trop réel pour que je pusse croire à un rêve. Je songeai qu'il devait y avoir, dans ma mémoire, quelque hiatus, effet de l'étrange liqueur que j'avais bue. Peut-être étais-je entré en possession de mon héritage, et avais-je perdu tout souvenir depuis l'annonce de ma bonne fortune.
Dans un instant tout redeviendrait clair.
Pourtant, le dîner avec le vieil Elvesham me paraissait à présent tout à fait récent ; le cham-pagne, les garçons attentifs, la poudre rosée et les liqueurs, — j'aurais parié ma vie que tout cela s'était passé il y avait quelques heures.
Alors, il se produisit quelque chose de si tri-vial et cependant de si terrible pour moi que je frissonne encore en y pensant. Je me de-mandai à haute voix :
— Comment diable suis-je venu ici ?
La voix que j' entendis n'était pas la mienne.
Ce n'était pas ma voix! C'était une voix grêle, cassée, d'une résonnance tout à fait différente. Pour me rassurer, je frottai mes mains l'une sur l'autre et je sentis des mains osseuses, à la peau flasque, les mains d'un vieillard.
— Assurément, — fis-je,de cette horrible voix, qui, sans que je pusse deviner comment, s'était installée dans mon gosier, — assurément tout ceci doit être un rêve !
Presque aussi vite que si je l'eusse fait invo-lontairement, je mis mes doigts dans ma bouche: je n'avais plus de dents t L'extrémité de mes doigts se promenait sur des gencives racornies. Je fus écœuré de dégoût et de consternation.
J'éprouvai alors un désir passionné de me voir, d'envisager tout de suite, dans sa pleine horreur, le hideux changement qui s'était fait en moi : d'un pas chancelant, j'allai jusqu'à la cheminée et je cherchai des allumettes. Un accès de toux me saisit à la gorge et je serrai autour de moi l'épaisse chemise de flanelle dont j'étais revêtu. Il n'y avait pas d'allumettes sur la cheminée et je m'aperçus, tout à coup, que mes pieds et mes mains étaient glacés. Eter-nuant et toussant, gémissant aussi malgré moi, je regagnai mon lit.
— C'est certainement un rêve! —pleurnichai-je en me hissant sur le matelas. — C'est certai-nement un rêve ! — répétai-je avec une sénile persistance.
Je tirai les couvertures sur mes épaules, par-dessus mes oreilles; je glissai sous le traversin ma main desséchée et résolus de me rendor-mir. Evidemment, c'était un rêve! Au matin, je me réveillerais jeune, fort et vigoureux, pour reprendre mes études... Je fermai les yeux, res-pirai régulièrement, et, pour aider le sommeil à venir, je me mis à calculer les multiples de trois.
Mais le sommeil s'obstinait à me fuir. La con-viction de l'inexorable réalité du changement qui s'était opéré en moi grandissait à chaque mi-nute. Bientôt, je me retrouvai les yeux ouverts, ne pensant plus aux multiples de trois, et pro-menant les doigts sur mes gencives décharnées. J'étais vraiment transformé en vieillard. De quelque manière inexplicable, j'avais franchi toute mon existence pour arriver à la vieillesse : sans que je susse comment, j'avais été frustré du meilleur de ma vie, de l'amour, de la force, de la lutte, de l'espoir ! J'enfonçai ma tête dans l'oreiller, essayant de me persuader que de pa-reilles hallucinations sont possibles. Lentement, imperceptiblement, l'aube devenait plus claire.
A la fin, désespérant de me rendormir, je me mis sur mon séant pour examiner la pièce. Elle était spacieuse et bien meublée, mieux meu-blée qu'aucune des chambres que j'avais jus-qu'alors occupées. Je distinguai un bougeoir et des allumettes sur une petite table dans une en-coignure. Je rejetai les couvertures, et, frisson-nant à la fraîcheur du matin, bien qu'on fût en été, je me levai et allumai la bougie. Puis, trem-blant affreusement, à tel point que l'éteignoir tambourinait sur son support, je trottinai jus-qu'à la glace et aperçus... le visage d'Elvesham ! Bien que j'eusse déjà redouté cette conclusion, ce n'en était pas moins terrifiant !
Le savant m'avait paru affaibli et pitoyable, mais, à le voir maintenant, vêtu seulement d'une chemise de flanelle déboutonnée qui découvrait le cou fibreux, à le voir maintenant comme étant mon corps à moi, je ne saurais décrire sa déso-lante décrépitude. Des joues creuses, des mèches éparses de cheveux gris, des yeux humides et chassieux, des lèvres tremblantes et flétries, dont l'inférieure pendante laissait entrevoir les muqueuses pâlies et les hideuses gencives noirâ-tres... Vous qui possédez ensemble votre esprit et votre corps, le nombre véritable de vos an-nées, vous ne pouvez vous imaginer ce que cet infernal emprisonnement signifiait pour moi. Etre jeune et plein des désirs et de l'énergie de la jeunesse, et se laisser prendre, se laisser anéan-tir dans ce corps qui n'était plus qu'une ruine branlante !...
Mais je m'éloigne de mon récit. Pendant un certain temps, je dus rester abasourdi de ce changement. Il faisait grand jour quand je repris suffisamment conscience de moi-même pour être capable dé penser. Donc, j'avais été changé, sans que je pusse m'expliquer de quelle ma-nière. Si ce n'était de la magie, je n'arrivais pas à imaginer comment ce miracle avait pu s'accomplir. En réfléchissant ainsi je compris la diabolique ingéniosité d'Elvesham. Il m'appa-rut absolument clair que, puisque je me trou-vais dans sa carcasse, il devait, lui, être en pos-session de mon corps, c'est-à-dire de ma vigueur et de mon avenir.
Mais comment le prouver?
Plus j'y songeais, plus la chose devenait in-croyable; la tête me tourna, et je dus me pincer, tâter mes gencives édentées, me regarder dans la glace, toucher les objets qui m'entouraient, avant de pouvoir à nouveau affronter les faits. L'existence n'était-elle plus qu'une hallucination ? Etais-je vraiment Elvesham, et lui était-il moi? Avais-je rêvé d'un certain étudiant nommé Eden? Existait-il même un Eden?...
Mais si j'étais Elvesham, je devrais savoir ce que je faisais le matin précédent, le nom de la ville dans laquelle j'habitais, tout ce qui était arrivé avant que ce rêve commençât. Je me dé-battais au milieu de ces pensées. Je me rappelai la bizarre dualité de mes souvenirs de la veille. Mais à présent mon esprit était clair ; il ne res-tait plus l'ombre d'autres souvenirs que ceux qui appartenaient en propre à Eden l'étudiant.
— Tout cela ressemble fort à de la folie! —■ m'écriai-je de ma petite voix grêle.
Je traînai mes membres lourds et pesants jusqu'à la table de toilette, et je plongeai ma tête grise dans une cuvette d'eau froide. Je m'es-suyai et recommençai. Cela ne servit à rien. Je sentais de la façon la plus catégorique que j'étais bien Eden et non Elvesham.
A une autre époque, j'aurais pu accepter mon destin avec enchantement. Mais, en notre siècle sceptique, les miracles n'ont pas cours. Il y avait ici quelque artifice de psychologie. Ce qu'une drogue et un regard fixe avaient fait, une drogue ou un regard fixe, ou tel autre traitement similaire, sauraient le défaire. Ce n'est pas la première fois que des hommes ont perdu la mé-moire. Mais échanger sa mémoire comme on échange son parapluie!.. J'éclatai de rire, non pas d'un rire sonore, hélas ! mais d'un glousse-ment sénile et asthmatique. J'aurais pu croire que c'était le vieil Elvesham qui riait de ma mésaven-ture, et un accès de colère pétulante, fort extra-ordinaire de ma part, fit place à tout autre sen-timent. Je me mis à revêtir précipitamment les vêtements que je ramassais çà et là sur les meu-bles et le plancher, et c'est seulement quand je fus habillé que je me rendis compte que j'avais endossé un frac. J'ouvris la garde-robe, où je trouvai des effets plus ordinaires, un pantalon de molleton et une robe de chambre démodée. Je posai sur ma tête une vénérable calotte, et, tous-sotant après tous ces efforts, je m'acheminai vers le palier.
Il était alors environ six heures moins le quart; les stores étaient baissés partout et la maison absolument silencieuse. Sur le palier, des plus spacieux, aboutissait un large escalier, richement tapissé, qui surgissait des ténèbres du vestibule d'en bas. Devant moi, une porte entr'ouverte me laissa voir un bureau, une bi-bliothèque tournante, le dossier d'un fauteuil, et des rangées de livres reliés et bien en ordre.
— Mon cabinet, — bredouillai-je, en traver-sant le palier.
Alors., au son de ma voix, une pensée m'ar-rêta et je rentrai dans la chambre pour chercher mon râtelier. Il se plaça avec toute l'aisance d'une habitude ancienne.
— C'est mieux comme cela, — me dis-je en faisant claquer et grincer l'une contre l'autre les fausses mâchoires.
Je revins dans le cabinet de travail. Les tiroirs du bureau étaient fermés : fermé aussi le couvercle articulé du dessus. Nulle part, je n'aperçus de clefs, et il n'y en avait pas non plus dans la poche du pantalon. Je me traînai jusqu'à la chambre encore une fois, explorai les poches de l'habit, puis celles de tous les autres vêtements que je pus découvrir. Je procédai à ces recherches avec un acharnement tel qu'on aurait pu s'imaginer que des cambrioleurs avaient -saccagé la pièce. Non seulement je ne trouvai aucune clef, mais pas une pièce de mon-naie non plus, ni le moindre bout de papier, à l'exception de la note acquittée du dîner de la veille.
Une singulière fatigue m'envahit. Je m'assis et contemplai ces nippes jetées dans tous les coins, avec leurs poches retournées. La pre-mière ardeur de ma frénésie s'était épuisée.
De minute en minute, je me rendais compte davantage de la prodigieuse perspicacité avec laquelle mon ennemi avait combiné ses plans, et de la situation inextricable où il m'avait acculé. Avec un nouvel effort, je me levai et, traînant la jambe, j'allai encore dans la bibliothèque. Sur le palier, une servante relevait les stores. Elle parut interdite par l'expression de mon visage. Je fermai derrière moi la porte, et, sai-sissant un tisonnier, j'attaquai le bureau. C'est au cours de cette opération que je fus surpris.
L'HISTOIRE I)E FEU M. ELVE8HAlII 39 Le couvercle du meuble était défoncé, la ser-rure forcée, les lettres et les papiers des casiers éparpillés par terre. Dans ma rage sénile, j'avais lancé au loin les plumes et les autres accessoires et renversé l'encrier. En outre, sur 1 a cheminée, j'avais cassé un grand vase, sans même m'en apercevoir. Je ne trouvai ni car-net de chèques, ni argent, ni la moindre indi-cation qui pût me permettre de recouvrer mon corps véritable. Je fracassais les tiroirs à grands coups de tisonnier, quand le valet de chambre, flanqué de deux servantes, pénétra dans la pièce...
Telle est l'histoire de mon changement.
Personne ne veut croire à mes frénétiques affirmations. On me traite comme un dément et, en ce moment même, on me tient emprisonné.
Mais je suis sain d'esprit, absolument sain, et c'est pour le prouver que je me suis mis à relater par le menu comment tout cela m'est arrivé.
J'en appelle au lecteur : y a-t-il dans le style et la disposition de l'histoire qu'il vient de lire la moindre trace de trouble cérébral?
Je suis un jeune homme séquestré dans le corps d'un vieillard. Mais ce simple fait est incroyable pour ceux à qui je l'expose. Natu-rellement, je parais fou à ceux qui ne veulent pas ajouter foi à mon histoire. Naturellement, j'ignore les noms de mes secrétaires, des doc-teurs qui viennent me voir, de mes serviteurs et de mes voisins, le nom même de cette ville où je me trouve. Naturellement, je me perds dans ma propre maison et subis des avanies de toutes sortes. Naturellement, je pose les ques-tions les plus saugrenues. Naturellement, je me lamente, je me désole et j'arrive à des paroxys-mes de désespoir. Je n'ai ni argent ni carnet de chèques. La banque refuse de reconnaître ma signature, car je suppose que mon écriture est encore celle d'Eden, déformée sans doute par le tremblement de mes vieux doigts. Ces gens qui me gardent ne veulent pas me laisser aller à la banque en personne. Il semble, d'ailleurs, qu'il n'y ait pas de banque dans cette ville et que mon argent soit déposé à Londres. Il paraît qu'Elvesham avait laissé ignorer à tout son per-sonnel le nom de son solicitor. Je ne puis rien savoir de certain sur ces sujets-là. Comme Elvesham s'adonnait à l'étude des sciences mentales, toutes mes déclarations concernant les faits de la cause ont pour résultat de confir-mer la théorie que ma folie provient d'un sur-menage cérébral dans ces études psychologi-ques : des chimères à propos d'identité person-nelle, voilà tout.
Il y a deux jours j'étais un jeune homme plein de santé, avec toute une vie devant moi. Main-tenant je suis un vieillard exaspéré, désespéré et misérable, errant dans une vaste maison luxueuse qu'il ne connaît pas, un être qu'on épie, qu'on craint et qu'on évite comme un dangereux maniaque. Et, à Londres, Elvesham recommence une existence, dans un corps vi-goureux, avec toute la sagesse et les connais-sances accumulées pendant soixante-dix ans. Il m'a volé ma vie!
Qu'est-il arrivé au juste? Je n'en sais rien. Dans le cabinet de travail, il y a des volumes de notes manuscrites ayant trait principalement à la psychologie de la mémoire, et des fragments de calculs, des formules symboliques qui sont absolument indéchiffrables pour moi. Certains passages indiquent qu'il s'occupa aussi de la phi-losophie des mathématiques. J'en conclus que l'ensemble de ses souvenirs, l'accumulation de la science qui compose sa personnalité, il a tout transféré de son vieux cerveau flétri dans le m ien, et pareillement qu'il a transporté ma personna-lité dans l'habitacle usé dont il ne voulait plus; c'est-à-dire qu'en réalité il nous a fait changer de corps. Mais par quel moyen un changement de ce genre est possible, c'est là un point qui dépasse mon entendement. Depuis que je suis capable dépenser, j'ai accepté des idées maté-rialistes, mais, ici, je me trouve en présence d'un cas indiscutable qui prouve que l'esprit peut se détacher de la matière.
Je vais tenter bientôt une expérience déses-pérée. Quand j'aurai fini d'écrire, je tâcherai d'amener le dénouement de ce mystère. Ce ma-tin, avec l'aide d'un couteau de table que j'avais subtilisé pendant le petit déjeuner, j'ai réussi à fracturer un tiroir secret, assez apparent d'ail-leurs, dans ce bureau défoncé. Je n'ai découvert autre chose qu'un petit flacon de cristal vert
L'HISTOIRE DB FEU M. ELVESHA.M 43 contenant une poudre blanche. Autour du col, une étiquette porte ce seul mot : « Délivrance. » C'est peut-être, c'est vraisemblablement du poi-son. Je ne serais pas étonné qu'Elvesham eût placé du poison à ma portée, et je soupçonne-rais même qu'il est entré dans ses intentions de se débarrasser ainsi du seul témoin vivant qui pût le gêner... Mais alors, il n'aurait pas dissi-mulé le flacon dans cette cachette...
Cet homme a pratiquement résolu le pro-blème de l'immortalité. A moins d'accidents im-prévus, il vivra dans mon corps jusqu'à ce qu'il l'ait usé, et alors, rejetant cette carcasse, épuisée à son tour, il se revêtira de la force et de la jeunesse d'une autre victime. Quand on pense à l'impitoyable cruauté avec laquelle il a agi, on s'imagine avec terreur ce qu'il acquerra d'expé-rience toujours perfectionnée...
Depuis combien de siècles même bondit-il ainsi de corps nouveau en corps nouveau?...
Mais je suis las d'écrire... La poudre blanche paraît soluble dans l'eau... Le goût n'en est pas désagréable...
Ici se termine le récit qu'on trouva sur le sous-main de M. Elvesham. Son cadavre gisait entre le bureau et le fauteuil que, dans ses der-nières convulsions, il avait repoussé de côté. L'histoire était relatée au crayon, d'une écri-ture incohérente, tout à fait différente de ses caractères ordinairement menus.
Il ne reste que deux faits curieux à enregis-trer. Sans aucun doute, il existait entre Eden et Elvesham un rapport quelconque, puisque la totalité des biens du vieux savant était léguée au jeune homme. Mais l'étudiant n'en hérita jamais. Quand Elvesham se suicida, Eden était déjà mort. Vingt-quatre heures auparavant, il avait été renversé par un cab et tué sur le coup au carrefour de Gower Street et d'Euston Road. De sorte que le seul individu capable de donner quelques éclaircissements sur ce fantastique récit n'était plus en état de répon-dre aux questions de l'enquête, et, sans autre commentaire, je laisse à la sagacité du lecteur le soin de décider sur la véracité de cette his-toire.
Quand les chirurgiens eurent achevé de lui emprisonner les jambes dans le plâtre, on trans-porta Bailey dans son bureau transformé en infirmerie, et on l'installa sur un lit devant la fenêtre. Il restait couché là, être vivant de la tête aux reins, fiévreux même, et, pour le reste, momie double dans ses bandages blancs. Il essayait de lire, d'écrire un peu parfois, mais il passait presque tout son temps à regarder dehors.
Dès le début, il avait considéré la fenêtre comme une aimable distraction; mais, à pré-sent, maintes fois par jour, il en remerciait la Providence. La pièce était sombre et grise, et, sous la lumière reflétée, l'usure des meubles devenait nettement visible. Sur une petite table, sa boisson et ses médicaments voisinaient avec un journal de la veille, les restes d'un cigare dans un cendrier vert, ou parfois les déchets d'une grappe de raisin qu'il aimait à grignoter.
Au dehors, l'atmosphère était lumineuse; par l'embrasure, on voyait immédiatement, dans un coin, le faîte d'un acacia et, plus bas, la balus-trade en fer forgé du balcon. Au delà, sur un premier plan, moutonnait le ruban d'argent du fleuve, jamais paisible et cependant jamais monotone. Plus loin, sur la rive opposée, abon-dante en roseaux, des prés herbeux s'étendaient jusqu'à une rangée d'arbres sombres, terminée par un groupe de peupliers derrière lesquels se dressait la tour carrée d'une église.
Tout le jour des embarcations sillonnaient le courant : tantôt, des péniches descendant vers Londres, chargées de chaux ou de barils de bière ; tantôt un canot à vapeur crachant de lourdes masses de fumée noire et traînant der-rière lui de longues vagues roulantes; ou bien encore, une chaloupe électrique impétueuse, un yacht de plaisance bondé de touristes, un bachot manœuvré par un godilleur solitaire, ou le canot à quatre avirons de quelque club nautique. Le matin, ou tard le soir, le fleuve était calme. Par une nuit de lune, un bateau passa monté par de s gens qui chantaient en s'accompagnant d'une guitare, et cette musique était délicieuse sur les eaux tranquilles.
En peu de temps, Bailey put reconnaître quel-ques-unes des embarcations; au bout d'une semaine, il n'ignora rien de l'histoire particulière d'une demi-douzaine d'entre elles. Le Luzon, le yacht à vapeur des Fitzgibbons, qui habi-taient à quelques kilomètres en amont, allait et venait plusieurs fois par jour, facile à distin-guer à ses couleurs ocre-rouge et jaune et à ses deux valets orientaux; une fois, pour sa plus grande distraction, un de ces chalands trans-formés en habitation d'été et dénommé, celui-là, Empereur-Pourpre, s'amarra devant la fenêtre, et les convives se mirent à déjeuner avec un abandon et un sans-façon des plus intimes. Un après-midi, le patron d'une lente péniche se prit de querelle avec sa femme au moment où ils apparurent vers la gauche et il en arriva aux voies de fait avant d'être hors de vue vers la droite.
Bailey considérait tout cela comme un spec-tacle organisé pour lui faire prendre en patience son immobilité, et il applaudissait aux incidents les plus émouvants. La femme de charge, Mme Green, quand elle lui apportait ses repas, le trouvait parfois en train de battre des mains ou de crier à mi-voix : « Bravo ! bravo !
bis ! »
Mais les ac-teurs du fleuve avaient d'autres engagements et ne paraissaient guère faire atten-tions à ses bis.
— Je n'aurais jamais cru que je m'intéresse-rais autant à des choses qui ne me concernent pas, — disait Bailey à Wilderspin qui, avec ses manières nerveusement affectueuses, s'efforçait d'apporter quelque soulagement aux souffrances de son ami en écoutant complaisamment ses bavardages.— Je croyais que cette faculté oisive était un caractère exclusivement distinctif des petits enfants et des vieilles filles.Mais c'est tout simplement le fait des circonstances. Impossible de travailler, donc laissons aller les choses; inutile de se trémousser et de se débattre. Alors, je reste couché,bien tranquille,et je m'amuse du fleuve et de ce qui s'y passe, comme un enfant avec une crécelle... Quelquefois, pourtant, ça devient un peu fastidieux, mais pas souvent... Je donnerais je ne sais quoi, Wilderspin, pour un naufrage, un échouage, un accident pal-pitant, un seul! Des gens à la nage et un canot à la rescousse, et deux ou trois mariniers qui s'accrochent à des bouées... Voici le yacht des Fitzgibbons...Tiens, ils ont une gaffe neuve... Un de leurs moricauds a toujours l'air de broyer du noir; je ne crois pas qu'il soit en très bonne santé. Voilà deux ou trois jours que je le vois comme cela, accroupi, boudant et con-templant fixement le bouillonnement que fait l'hélice. Cela lui jouera un mauvais tour de relu-quer sans cesse l'eau écumeuse...
Ils suivaient des yeux le petit vapeur,glissant sur le fleuve ensoleillé, et qu'intercepta un ins-tant le faîte de l'acacia.
— C'est surprenant comme j'arrive à discer-ner les moindres détails — poursuivit Bailey.— Ainsi, j'ai remarqué tout de suite cette gaffe neuve. Leur autre moricaud est un drôle de type. Jamais il n'avait pris des airs aussi bravaches avec la vieille gaffe...
— Ce sont des Malais, n'est-ce pas ?
— Je ne sais pas; je croyais qu'on appelait tous les mariniers de cette sorte des Lascars.
Puis, il se mit à raconter à Wilderspin ce qu'il avait surpris des mœurs privées des villé-giaturants qui occupaient l'Empereur-Pourpre :
— C'est curieux. Ces gens proviennent de tous les coins de l'Univers, d'Oxford et de Wind-sor, d'Asie et d'Afrique, et ils défilent sous mes yeux uniquement pour mon plaisir. Avant-hier, un batelier surgit de l'infini, perdit et rattrapa un aviron et disparut pour sans doute ne jamais reparaître dans ma vie. Pour ce qui me concerne à son propos, il a vécu, enduré ici-bas ses petites et ses grandes misères, pendant peut-être trente ou quarante ans, simplement pour venir se don-ner en spectacle l'espace de trois minutes devant ma fenêtre. N'eet-ce pas extraordinaire, vrai-ment, si l'on y songe ?
— Oui, en effet, — répondit Wilderspin.
Deux ou trois jours plus tard, Bailey eut une matinée superbe. A vrai dire, vers la fin, les événements furent aussi dramatiques qu'ils peu-vent le devenir par une fenêtre.
Bailey se trouvait seul à la maison, la femm e de charge étant allée à la ville, à plus d'une lieue de là,et la servante ayant pris son jour de congé. La journée, d'abord, s'annonça terne. Un canot passa vers neuf heures et demie, et un peu plus tard un bateau chargé de voyageurs descendit le courant. Mais ce n'était qu'un prélude.
Enfin, vers dix heures, quelque chose de blanc s'agita dans le lointain, où les peupliers indi-quaient le tournant du fleuve.
— Un mouchoir de poche,—se dit Bailey, au premier coup d'œil. — Non... trop grand ! Un pavillon peut-être ?
Pourtant ce n'était pas un pavillon, car cela bondissait de ci de là.
— C'est un homme qui court à toutes jambes, et dans cette direction. Une vraie chance! Mais ses vêtements sont diablement flottants.
Alors un fait singulier se produisit. Il y eut, entre les arbres sombres, une sorte de petit éclair rose suivi d'une bouffée de fumée gris pâle qui flotta en se dissipant vers l'Est.
L'homme en blanc fit un saut et continua à courir. Bailey perçut le bruit du coup de feu.
— Que diable se passe-t-il? — s'écria l'im-potent. — On dirait que quelqu'un lui tire dessus.
Il se maintint sur son séant et surveilla la scène. La forme blanche s'engagea dans le sen-tier qui traversait un champ de blé.
— C'est l'un des nègres des Fitzgibbons, ou je veux être pendu! Je me demande pourquoi il ne cesse de balancer son bras droit replié.
Trois autres formes devinrent perceptibles contre l'arrière-plan des arbres.
Soudain, sur la rive, un homme s'avança dans l'encadrement du tableau. Un grand feutre gris couvrait sa tête ; ses joues étaient ornées d'une épaisse barbe noire, et une ceinture rouge serrait, à sa taille, son pantalon et sa chemise de flanelle. Il marchait, les épaules embrico-lées, penché très en avant, les bras ballants. Derrière lui, la remorque du bateau qu'il halait couchait les herbes de la berge. Il regardait fixement la forme blanche qui accourait dans les blés. Tout à coup il se redressa; Bailey le vit, avec le geste particulier à cette occupation, enrouler précipitamment le câble de halage.
—• Qu'est-ce qui te prend, Hagshot? — de-manda quelqu'un qu'on ne voyait pas encore.
L'individu à la ceinture rouge lança une ré-ponse que Bailey ne saisit pas, et continua sa besogne, tout en jetant des coups d'œil inquiets par-dessus son épaule. Bientôt, il descendit sur la rive, tandis que la corde fouettait l'eau entre chaque effort du haleur.
A ce moment, l'avant du bateau apparut avec son mât de remorque : un personnage blond, de haute taille, dressé sur la pointe des pieds, essayait de voir ce qui se passait. Le bateau heurta inopinément les roseaux et l'homme blond disparut, ayant sans doute culbuté dans la par-tie encore invisible de l'embarcation. Il y eut un juron et des rires confus. Hagshot s'abstint de rire, mais sauta prestement à bord et poussa au large. La barque recula et sortit de l'enca-drement. Mais on entendit la voix des gens qui discutaient un plan de conduite.
La forme blanche approchait rapidement.
Bailey, à présent, reconnaissait un des Orien-taux des Fitzgibbons, et il soupçonna ce que pouvait être l'objet que le fuyard tenait à la main. Ceux qui le poursuivaient accouraient à deux cents mètres en arrière.
— C'est une chasse à l'homme, par tous les diables! — s'écria Bailey.
Le Malais s'arrêta une seconde et son regard explora la rive, sur la droite ; alors, quittant le sentier et se frayant un chemin à travers les blés, il s'enfuit dans la direction du fleuve. Les autres se lancèrent à ses trousses, et bientôt leurs têtes et leurs bras, gesticulant par-dessus les épis, disparurent aussi du champ d'observa-tion du malade.
Bailey s'oublia jusqu'à jurer.
— Juste au moment où ça se corsait !
Quelque chose comme le cri de frayeur d'une femme déchira l'air. D'autres cris, un hurle-ment, puis, sur le balcon, au dehors, un choc, avec un bruit sec, firent tressaillir Bailey, à l'instant où éclatait la détonation d'un coup de fusil.
— Est-ce malheureux d'être impotent!...
Mais ce n'était que le premier tableau, et le drame devait durer beaucoup plus longtemps.
Le Malais reparut, détalant sur la berge à l'encontre du courant. Son allure était plus allongée et moins rapide, et il menaçait quel-qu'un devant lui avec l'odieux kriss qu'il ser-rait dans sa main. La lame en était terne, re-marqua Bailey ; elle n'avait pas les reflets bril-lants de l'acier.
Alors, survint un homme blond, de haute taille, qui brandissait une gaffe, et derrière lui trois canotiers couraient gauchement, armés d'a-virons. Le marinier au feutre gris et à la cein-ture rouge n'était pas avec eux. Au bout de quelques minutes, l'homme au fusil et ses deux compagnons reparurent aussi, toujours dans les blés, mais plus près de la rive maintenant. Ils débouchèrent sur le chemin de halage et s'élan-cérent sur les traces des autres. La berge fut de nouveau déserte.
Des blasphèmes profanèrent une fois de plus la chambre du malade.
— Je donnerais ma vie pour voir le dénoue-ment de l'affaire, — grogna Bailey.
Des clameurs indistinctes s'élevèrent en amont : un instant, elles parurent même se rapprocher, mais il en fut pour son faux es-poir. Il se remit à bougonner, et il grommelait encore, quand son regard surprit soudain quel-que chose de noir et de rond parmi les vagues.
— Tiens, tiens, — fit-il.
Il observa plus attentivement et vit deux petits corps triangulaires qui, un peu en avant, écartaient l'eau par intervalles.
Il demeurait perplexe, lorsque la troupe des poursuivants rentra en scène, Les uns indi-quaient du geste l'objet flottant et tous péroraient avec animation. Alors, l'homme au fusil visa.
— Sapristi 1 voilà qu'il traverse le fleuve à la nage, ---, s'écria Bailey.
Le Malais tourna la tête, aperçut l'arme bra-quée sur lui et plongea. Il vint ressortir si près de la maison du malade que l'une des colon-nettes du balcon l'intercepta un moment. Le coup de feu partit. Le Malais continua à nager vigoureusement. Bailey distinguait maintenant ses cheveux trempés sur le front et le kriss entre ses dents; puis le balcon le cacha.
Cette disparition parut à Bailey une torture intolérable. La fin du spectacle était perdue pour lui, définitivement, pensait-il. Pourquoi cette brute ne s'était-elle pas convenablement fait prendre sur la rive opposée ou ne s'était-elle pas noyée dans le fleuve ?
Sur l'eau régnait un calme absolu. Les sept hommes étaient descendus en aval, jusqu'à la barque sans doute, afin de traverser à leur tour. Bailey restait aux écoutes. Aucun bruit.
— Impossible que ça finisse ainsi ! — ron-chonna-t-il.
Cinq minutes, dix minutes s'écoulèrent. Puis un remorqueur traînant deux péniches remonta le courant. L'attitude des mariniers était celle de gens qui ne voient rien d'insolite sur terre, dans l'eau ni dans les cieux. Certainement le drame s'était transporté hors de vue : la chasse se poursuivait sans doute dans les bois de hêtres, derrière la maison.
— Sapristi de malheur! — gronda Bailey. — Dire que ça continue et que je n'ai plus de chance d'assister au dernier acte. C'est mal agir envers un invalide 1
Il entendit un bruit de pas dans l'escalier et il tourna la tête au moment où la porte s'ou-vrait. Mme Green entra et s'assit pantelante. Elle avait encore son chapeau, et tenait sa bourse à la main et son petit panier brun sur le bras.
— Ah ! bien, vrai 1 — s'exclama-t-elle, lais-sant Bailey deviner le reste.
— Buvez un peu de whisky avec de l'eau, madame Green, et racontez-moi ce qui vous arrive.
Après avoir avalé quelques gorgées, la bonne dame recouvra ses facultés oratoires.
L'un des noirs au service des Fitzgibbons était, paraît-il, devenu fou furieux, et il avait pris la fuite, armé d'un grand couteau dont il frappait les gens. Il avait ainsi tué un palefrenier, blessé grièvement un valet de pied et presque détaché le bras d'un inoffensif canotier.
— Un accès de cette frénésie particulière aux Malais, -fit à mi-voix Bailey.— C'est bien ce que je pensais.
Mme Green expliqua qu'il était caché dans le bois qu'elle avait traversé en revenant de la ville.
— Hé quoi! Est-ce qu'il se serait permis de courir après vous? — s'enquit Bailey, avec une intonation amusée.
PAR LA FENÈTHB 59
— Non. Et c'est ce qu'il y a de terrible 1 — expliqua Mm* Green.
Elle avait paisiblement longé les bois sans savoir qu'il était là. C'est seulement quand elle eut rencontré, au bout du jardin, le jeune M. Fitzgibbons avec son fusil, qu'elle avait ap-pris le danger couru. Apparemment, la pauvre femme était contrariée de n'avoir pas joué un rôle dans cette aventure, mais elle semblait néanmoins décidée à ne rien perdre de ce qu'il y restait d'émotionnant.
— Quand je songe qu'il pouvait me tomber dessus à tout moment! — répétait-elle sans trêve.
Bailey endura ce verbiage avec assez de pa-tience pendant une dizaine de minutes. A la fin, il jugea bon de revendiquer sa tranquillité.
— Il est une heure vingt, madame Green. Ne croyez-vous pas que le moment soit venu de me donner quelque chose à manger 1
Ces mots firent tomber la pauvre femme sur ses genoux.
— Ah! Seigneur! Je vous en supplie, Mon-sieur, ne me faites pas sortir d'ici tant que je ne saurai pas qu'il est pris. S'il s était caché i dans la maison, Monsieur! Peut-être bien qu'il rampe avec son grand couteau, dans le corri-dor, en re...
Elle s'interrompit brusquement et resta bou-che bée, les yeux écarquillés dans la direction de la fenêtre. Bailey tourna vivement la tête.
L'espace d'une demi-seconde, il ne vit rien d'anormal. L'acacia, le balcon, le fleuve miroi- -tant, la tour lointaine de l'église, tout était bien là. Mais alors il remarqua que le faîte de l'aca- -cia penchait d'un pied environ vers la droite et que l'arbre était assez violemment secoué. On entendait une respiration rauque. Presque aus-sitôt une main noire et velue apparut, qui em-poigna la balustrade, et la tête du Malais surgit, épiant, entre les barreaux, le malade étendu sur son lit. La figure du fou grimaçait hideusement, à cause du kriss qu'il tenait entre ses dents ; et sa joue était déchirée par une blessure san-glante. Les mèches de ses cheveux trempés s'é-cartaient de son front comme des cornes; le haut de son corps était nu et son pantalon trempé collait à ses jambes. La première idée de Bailey fut de sauter à bas du lit, mais ses mem-bres emprisonnés lui rappelèrent que tout mou-vement lui était impossible.
L'homme s'était hissé sur le rebord exté-rieur du balcon, et,à sa vue, avec un cri étouffé, Mrae Green avait couru jusqu'à la porte, qu'elle essayait d'ouvrir.
Bailey, prenant une décision rapide, saisit dans chaque main un flacon de médicaments ; il en lança un qui alla se briser contre l'acacia. Silencieusement et délibérément, ses yeux bril-lants fixés sur l'impotent, le Malais passa une jambe par-dessus la balustrade. Bailey, serrant toujours sa seconde bouteille, la poitrine op-pressée et le cœur défaillant, eut l'impression que le Malais mettait une heure à passer l'autre jambe sur l'appui. La période qui s'écoula avant que l'Oriental eût posé les deux pieds à terre lui parut des jours, des semaines, une année... Pourtant, Bailey n'eut pas conscience que la moindre idée lui fût venue à l'esprit pendant cette. vaste période, sinon un vague étonnement de l'incapacité qu'il éprouvait à lancer son se-cond projectile.Tout à coup, le Malais jeta un tia EFFROIS ET FANTASMAGORIES coup d'œil par-dessus son épaule. Il y eut une brève détonation. Les bras levés, l'homme vint s'affaler sur le lit...
Mme Green poussa un cri lugubre qui sem-bla devoir durer jusqu'au Jugement dernier.
Bailey contempla ce corps noirâtre, aux épaules saillantes, qui, en se débattant, lui torturait les jambes, tachant de sang les bandages imma-culés. Ses yeux se portèrent sur le long kriss, tombé non loin des doigts crispés du fou,et dont la lame était sillonnée de traînées rougeâtres. Ensuite, se tournant vers Mme Green, il la vit adossée contre la porte,et hurlant comme si elle eût voulu réveiller les morts.
Alors, le Malais fut secoué d'un effort convul-sif : saisissant le kriss, il essaya de se sou-lever sur sa main gauche et s'affaissa. Il releva la tête, épia un moment Mme Green et ramena ses regards sur Bailey. Avec un rauque halète-ment, il réussit à empoigner les couvertures,et, par un effort violent, qui causa une douleur atroce au malade, il se poussa de côté vers celui qui devait être sa dernière victime. Mais alors le cerveau de Bailey parut délivré de sa para--
PAR LA FBNÈTRE 63 lysie, et, de toute sa force, il abattit la seconde bouteille sur la figure du Malais. Le kriss tomba lourdement sur le plancher...
— Débarrassez-moi les jambes, — dit Bailey, aux gens qui entraient.
Et le jeune Fitzgibbons, aidé d'un des cano-tiers, enleva le cadavre.
Le jeune Fitzgibbons était terriblement pâle.
— Je ne voulais pas le tuer, — balbutia-t-il.
— Ça vaut peut-être mieux comme cela, — riposta Bailey.
C'était une de ces chaudes soirées d'été, où le soleil attardé cercle de pourpre les lourds nua-ges épars dans le ciel.
Ils étaient assis près de la croisée ouverte, comme pour y chercher un peu plus de fraî-cheur.
Dehors, pas une feuille ne bougeait dans les masses sombres des arbres et des buissons du jardin. Un bec de gaz, au loin sur la route, dar-dait un œil jaunâtre dans le brouillard bleu de 1 a nuit qui tombait, et, au delà, le signal du che-min de fer menaçait de ses trois feux l'horizon voilé.
— Il ne se doute de rien ? — dit l'homme à voix basse, un peu nerveux.
— Lui? Non, - répondit-elle d'un ton maus-sade, comme dépitée de cette constatation. — Il ne pense qu'à ses usines et au cours du char-bon... Pas un brin d'imagination, pas de poésie..
-Comme tous ces hommes du métal... Ils n'on t pas de cœur.
— Lui surtout ! — appuya-t-elle, se tournant vers la fenêtre.
Le halètement lointain d'une locomotive se rapprocha, croissant, puis toute la maison vibra au fracas métallique du train dont la lueur, en passant,illumina le panache de fumée, au-dessus de la tranchée; l'une après l'autre, huit grandes ombres allongées se profilèrent sur le gris plus clair du remblai ; puis tout disparut, wagons, fumée, fracas, comme englouti dans le gouffre béant du tunnel.
— Tout ce pays si beau, si riant autrefois,— reprit l'homme,— maintenant, c'est la géhenne. Le long de cette route, plus rien que des chemi-nées crachant du feu et de la suie à la face du ciel... Mais qu'importe, la fin approche, une fin à toute cette existence barbare... Demain...
Il proféra ce dernier mot comme en un souffle.
— Demain... — répéta-t-elle dans un mur-mure, elle aussi, sans détacher ses yeux du spectacle extérieur.
— Chérie !
Le jeune homme lui avait pris les mains. Elle tressaillit, et leurs regards se cherchèrent.
— Mon aimé! Cela me semble si étrange... que tu sois venu ainsi dans ma vie, pour me faire découvrir...
— Pour te faire découvrir...?
— Tout ce monde mervei!!eux,— continua-t-elle hésitante ; et d'un ton encore plus caressant : —... ce monde d'amour !
Soudain la porte battit en se fermant.
Ils tournèrent la tête. Le jeune homme sur-sauta violemment.
Dans le demi-jour de la pièce, une grande ombre se dressait silencieuse,dont on distinguait la face pâle, avec deux trous sombres, sans expression,sous l'arc des sourcils.
Raut sentit se tendre tous les muscles de son corps... Quand Horrocks avait-il ouvert la porte? Qu'avait-il entendu? Qu'avait-il vu?... Un tour-billon de questions assaillait le jeune homme.
Enfin, au bout d'un interminable silence, la voix du nouveau venu vibra.
— Eh bien ?
— J'avais peur de ne pas te rencontrer, Hor-rocks, — expliqua Raut en serrant convulsive-ment la barre d'appui.
Sa voix manquait un peu d'assurance.
La gauche silhouette d'Horrocks se détacha de l'ombre en s'avançant vers eux ; elle les domina pendant un moment.
Il ne répondit rien.
La jeune femme.angoissée.crut que son cœur cessait de battre.
— Je disais à M. Raut que vous ne tarderiez pas à rentrer, — articula-t-elle sans un trem-blement.
Horrocks, toujours silencieux, se laissa tom-ber sur une chaise, près de la petite table à ou-vrage, en joignant ses grosses mains. Sous l'ombre de ses sourcils épais brillait à présent le feu de son regard qu'il fixa tour à tour sur sa femme et sur son ami : il avait en eux une égale connancc...puis de nouveau il scruta le