‹ Effrois et fantasmagoriesChapitre 4 sur 10 · CONE · texte numérisé non relu

CONE

visage de sa femme.On eût dit qu'il faisait effort

pour se maîtriser.

A ce moment, tous trois se comprirent à demi, mais aucun n'osa prononcer le mot qui les déli-vrerait de leur oppression. Ce fut le mari qui rompit enfin le silence.

— Tu avais besoin de me voir ? — demanda-t-il à Raut,qui tressaillit.

— J'étais venu pour cela.

Il était résolu à mentir jusqu'au bout.

— Hé bien?

— Tu m'avais promis de me montrer de jolis effets de fumée sur la lune.

— Ah ! je t'avais promis de te montrer de jolis effets de fumée sur la lune, — répéta Horrocks machinalement.

— Et je suis venu te prendre ce soir avant que tu ne descendes aux usines, et t'accompa-gner, — poursuivit Raut.

Le silence retomba.

Comment allait-il accepter cela? Savait-il quel-que chose, après tout? Depuis quand était-il dans la pièce? Cependant, au moment même où ils avaient entendu la porte se refermer... leui attitude... ?

Horrocks regardait sa femme,dont le pâle pro-fil se dessinait dans la pénombre. Puis il porta les yeux sur Raut et sembla tout à coup revenir à lui-mème.

— C'est juste ! — dit-il. — Je t'ai promis de te montrer les usines sous leur véritable aspect dramatique. Je l'avais oublié. C'est curieux!

— Je ne voudrais pas te déranger.

Horrocks eut un frémissement.Un éclair passa dans son regard flamboyant.

— Pas le moins du monde ! — assura-t-il.

— Auriez-vous parlé à M. Raut de ces con-trastes de l'ombre et de la flamme, que vous trouvez si splendides? — demanda la jeune femme d'une voix qui sonnait un peu faux.

La confiance lui revenait et elle se tourna pour la première fois vers son mari.

— Toujours votre théorie de la beauté des machines : il n'y a que cela de beau dans le monde ! Il ne vous en fera pas grâce, monsieur Raut 1 C'est sa grande théorie! Sa seule décou-verte en art !

— Je suis assez lent à faire des découvertes, — reprit Hotioeks brtisquemen t, d'un ton qui la glaça ok nouveau. — Mais quand je découvre...

— Eh bien? — interror.rea-t-elle.J

— Rien 1

Et il ae leva d'un bloc.

— Je t'ai promis de te montrer les usines, — dit-il à Raut, lui posant sur l'épaule sa grosse et lourde main. — Es-tu prêt à me suivre?

— Toot prêt ! — répondit Raut, qui se leva aussi.

Encore une fois,plana un silence gcne.Chacun cherchait à distinguer dans les ténèbres le visage des deux autres.

La sain d'Horrocks n'avait pas quitté l'épaule de Raut, et ce dernier voulait se persuader que, somme toute, l'incident était assez banal.

Mais Mme Horrocks connaissait mieux son mari; elle savait ce que cachait ce calme farou-che, et l'incertitude où flottait son esprit la troublait comme un malaise physique.

— Très bien! — conclut Horrocks.

Et, retirant sa main, il marcha vers la porte. | — Mon chapeau? — demanda Raut. 72 li.FFROIS ET FANTASMAGORIES

Il tâtonnait dans l'ombre.

— Vous allez vous coiffer de mon panier à ouvrage 1 — s'écria Mme Horrocks, avec un éclat de rire nerveux.

Leurs doigts se frôlèrent sur le dos d'une chaise.

— Le voici!—annonça enfin le jeune homme.

Elle eut tout à coup envie de l'avertir à voix basse, mais elle ne sut que lui dire. Elle hésita entre : « N'y allez pas 1 » ou : « Méfiez-vous ! » et le moment propice avait fui.

Horrocks attendait.

— Tu l'as?

Puis, comme Raut s'approchait :

— Tu ferais mieux de prendre tout de suite congé, — ajouta-t-il avec une sérénité froide.

Raut frissonna, et, se tournant :

— Bonsoir, madame Horrocks! — prononça-t-il en lui tendant la main.

Horrocks s'effaça sur le seuil avec une poli-tesse cérémonieuse, dont il n'était pas coutumier envers les hommes. Raut passa ; le mari suivit, lançant un regard à sa femme, mais sans lui adresser une parole.

Elle resta là, à demi inconsciente, écoutant se perdre le pas léger de Raut et celui, plus lourd, de son mari, qui s'éloignaient dans le couloir. La porte de la maison résonna bruyamment.

Alors la jeune femme marcha lentement vers la fenêtre, où,"penchée, elle vit les deux hom-mes sur le perron ; ils tournèrent sous le bec de gaz, puis disparurent à ses yeux derrière un massif sombre. Elle avait aperçu leurs figu-res éclairées un moment, mais sur leurs traits, que la distance réduisait à deux taches pâles, elle ne put rien lire de ce qu'elle appréhendait encore, de ce qu'elle soupçonnait et s'efforçait en vain de deviner.

Elle se blottit dans le grand fauteuil, les yeux large ouverts, contemplant fixement les lueurs rougeoyantes des hauts-fourneaux, qui vacil-laient sur le fond du ciel, et pendant une heure elle ne quitta pas cette attitude angoissée.

La lourdeur de la soirée accablait Raut. Il descendit le chemin côte à côte avec son ami, sans mot dire; toujours silencieux, tous deux s'engagèrent dans un sentier de traverse chargé n A EFFROIS ET FANTASMAGORIES d'escarbilles, d'où l'on découvrait maintenant la perspective de la vallée, qu'une brume bleuâtre, mi-suie, mi-vapeur, enveloppait de son mystère.

Au delà on devinait Hanley et Etruria par les points jaunes des rares réverbères qui mouche-taient leurs masses grises et sombres; çà et là. c'était une fenêtre éclairée ou la lueur de quelque atelier où l'on travaillait encore, ou celle d'une taverne encombrée de buveurs.

Au-dessus, nettes et grêles dans la nuit, tout un peuple de cheminées s'érigeait, longues, fumantes pour la plupart, car bien peu chô-maient pendant la pleine saison. Par endroits, des places plus claires, surmontées de sortes de ruches rabougries, révélaient un four ; ou bien une roue, se découpant sur le ciel, indiquait le puits d'où l'on tirait le charbon brillant.

Plus près courait le long ruban du chemin de fer, et l'on entendait le roulement incessant et la respiration saccadée des trains manœuvrant sur les voies, le martèlement sonore d'une rame de wagons dont les tampons s'entrechoquaient, tandis que fusait, à chaque halètement, un blanc panache de vapeur.

LB CONE 75

Et vers la gauche, entre la ligne ferrée et la sombre silhouette du coteau,s'élevait une masse colossale d'un noir d'encre, couronnée de fumée et de flammes aux reflets changeants, qui domi-nait tout le paysage : c'étaient les énormes cylin-dres de la Jeddah Company Blast Furnaces, le noyau central des usines métallurgiques dont Horrocks était le directeur.

Massifs et menaçants, ils fondaient le métal dans de continuels tourbillons d'incendie; à leurs pieds ronflaient les laminoirs, et, sous le choc puissant de son enclume., le marteau-pilon éparpillait en myriades d'étincelles l'acier rougi à blanc.

f Précisément un plein wagon de charbon se déversait dans le gueulard de l'un des géants, qui vomit aussitôt de grandes langues rouges dans un torrent de poussières fumeuses dont le bouillonnement emplit l'atmosphère.

> — Vous obtenez avec vos fournaises de très beaux effets de couleurs, — constata Raut, rompant un silence qui devenait inquiétant.

. Horrocks acquiesça d'un vague grognement.

Les deux mains dans ses poches, il contemplait le chemin de fer et les usines, les traits crispés, comme s'il cherchait la solution d'un problème épineux.

Raut, par deux fois, le sonda du regard.

—Pour le moment ton effet de lune n'est pas encore mûr : la nuit n'est pas assez tombée.

Horrocks le dévisagea de l'air d'un homme que l'on réveille en sursaut.

— La nuit n'est pas assez tombée? Bien sûr !

Bien sûr !

Et lui aussi se mit à considérer la lune,encore pâle dans le ciel d'été.

— Viens ! — dit-il tout à coup. Et, empoignant Raut par le bras, il l'entraîna dans le sentier qui descendait à la voie ferrée.

Raut opposa quelque résistance.

Leurs yeux se rencontrèrent, échangeant en une minute des milliers de choses que leurs lèvres furent bien près de s'avouer.

Horrocks resserra son étreinte, puis soudain lâcha son ami. Mais, avant que Raut eût eu le temps de s'en rendre compte, ils descendaient bras-dessus bras-dessous, l'un un peu malgré lui, le sentier longeant le remblai.

— Aperçois-tu les feux des signaux, du côté de Burslem ? — interrogea Horrocks, subite-ment loquace.

Il marchait à grands pas, appuyant à chaque instant ses paroles d'une pression de coude.

— C'est joli, hein, ces petites lumières vertes rouges, blanches, sur ce fond de brume? Toi qui aimes les effets, Raut, c'en est un superbe ! Et puis, vois mes hauts-fourneaux, comme ils s'élèvent au-dessus de nous à mesure que nous descendons. Celui-là, à droite, c'est mon pré-féré ; soixante-dix pieds de haut! Je l'ai chargé moi-même et on lui donne du minerai selon ses goûts : il le fera bouillir pendant cinq longues années ! J'ai une prédilection toute particulière pour lui ! Et cette ligne rouge, là, tu appellerais cela de l'orangé vif, toi : ce sont les fours à pud-dler. Voilà le feu d'artifice du marteau-pilon, maintenant... Et là, en pleine lumière,ces trois formes sombres, ce sont les laminoirs. Viens ! Viens voir courir les tôles, au ras du sol, dans un tapage assourdissant! Le fer blanc, Raut, c'est merveilleux. Les miroirs ne sont rien à côté du fer blanc qui sort du laminoir... Et, tiens ! Le marteau qui marche encore 1... Viens donc !

Il dut s'arrêter de parler pour reprendre haleine.

Serrant le bras de Raut à l'engourdir, il avait dégringolé le sentier comme un fou, et l'autre, sans mot dire, mettait tous ses efforts à ralentir le train furieux d'Horrocks.

— Dis doncl — protesta enfin Raut en riant nerveusement et d'un ton quelque peu revêche. — Pourquoi diable m'arraches-tu le bras en me remorquant ainsi?

Horrocks lâcha prise, son attitude changea de nouveau.

— Je t'arrache le bras?... Je suis désolé Mais c'est toi qui m'as appris cette façon amicale de se promener.

— Eh bien, alors, tu ne connais pas encore les raffinements de cet art, — reprit Raut avec son rire contraint. — Je dois être couvert de bleus !

Horrocks ne fit aucune excuse.

Ils se trouvaient presque au bas de la pente, contre la haie qui longeait la voie, tout près lies usines. Pour voir les hauts-fourneaux, ils levaient maintenant la tête, au lieu de baisser les yeux comme tout à l'heure. Etruria et Han-ley avaient disparu. Devant eux, sur la bar-rière, se dressait un écriteau, avec ces mots à demi effacés sous des taches de charbon :

« Attention aux trains. »

— Quelles belles choses ! — s'écria Horrocks avec force gestes.— Vois ce train, avec ses pana-ches de fumée, la lueur rouge, l'œil rond des lanternes qui le précèdent ! Et ce mélodieux vacarme 1 Que de jolis effets ! Mais mes hauts-fourneaux étaient bien plus beaux encore avant que nous eussions placé des côncs dans leurs gueulards pour recueillir les gaz.

— Quoi ?... Des cônes ?

— Oui, des cônes, mon garçon! Des cônes 1 Je t'en montrerai un de plus près. Auparavant les tammes s'élançaient librement hors des gueu-lards ouverts, comme... comment dirais-je ?... comme de grandes colonnes de nuages de fumée rouge et noire pendant le jour, et des colonnes de feu, la nuit. Maintenant, nous les lançons dans des tuyaux qui servent à chauffer les 8o EFFROis ET FANTASMAGORIES hauts-fourneaux, et leur sommet est fermé par un cône. Cela t'intéressera,'ce cône !

— Mais de toutes façons, — observa Raut, — vous avez toujours là-haut un tourbillon de feu et de fumée ?

— Le cône n'est pas fixé: il est suspendu par une chaîne à un levier, et équilibré par un contrepoids. Tu verras ça de près. Autrement, bien sûr, il n'y aurait pas moyen de déverser le combustible. De temps en temps le cône plonge et les lueurs apparaissent.

— Je comprends 1 — dit Raut, qui regarda par-dessus son épaule.— Tiens! — reprit-il, — la lune brille davantage.

— Viens donc ! — insista Horrocks brusque-ment.

Et en même temps il le saisit par le bras, l'emmenant sur le passage à niveau.

Alors se plaça un de ces brefs incidents, si prompts qu'ils vous laissent un doute et un vertige.

A mi-chemin du passage, lamain d'Horrocks s était subitement resserrée comme un étau, courbant Raut en arrière jusqu'à le contraindre

LR CONF. 8l à faire un demi-tour et à regarder la voie.

Un train accourait vers eux à toute vitesse ; les deux yeux, rouge et jaune, de la locomotive grandissaient démesurément à leur rencontre.

Inquiété par ce geste, Raut se tourna vers Horrocks, en repoussant de toutes ses forces le bras qui le retenait entre les rails. La lutte ne dura pas une seconde.Il était certain qu'Hor-rocks l'avait immobilisé sur la voie fatale ; mais il n'était pas douteux non plus qu'il l'en avait violemment écarté, l'arrachant ainsi au danger.

— Il s'en est fallu de peu ! — fit Horrocks haletant, et le train frôla les deux hommes ados-sés contre la barrière.

— Je ne l'avais pas vu venir 1 —balbutia Raut, essayant encore, malgré ses appréhensions, de voir là un enchaînement de circonstances nor-males.

— Le cône 1 — murmura Horrocks dans un grognement, puis, semblant revenir à lui, il ajouta : — Tu ne l'avais donc pas entendu ?

— Non.

— Je n'aurais pas voulu, pour tout au monde, que tu fusses écrasé là !

— J'avais perdu la tête.

Horrocks s'arrêta un instant, puis, brusque-ment, se retourna vers'les usines.

— Regarde comme ils sont beaux, mes rem-parts 1 Tous ces tas de mâchefer, dans la nuit ! Cette benne suspendue, là-bas, vient jusqu'ici décharger les scories. Et vois 1 Le métal en fusion dévale la pente. A mesure que nous approchons, le tas s'élève et masque les hauts-fourneaux. Et cette colonne d'air chaud qui tremblote au-dessus du plus grand... Pas par là ! Ici, entre les tas ! Ce chemin mène aux fours à puddler... Mais je veux te montrer d'a-bord le canal.

Il prit Raut par le coude et ils marchèrent l'un près de l'autre. Raut répondait distraite-ment; il songeait à l'incident du train. Que s'é-tait-il passé au juste? Se faisait-il des idées, ou bien avait-il été réellement maintenu de force par Horrocks entre les rails? Et avait-il failli être assassiné tout bonnement ?

S'il savait tout,ce monstre lourd et farouche?.. Un moment Raut craignit véritablement pour ses jours ; mais sa frayeur disparut à la réflexion. Après tout, il se pouvait qu'Horrocks n'eût rien entendu. Et puis ne l'avait-il pas arraché à temps au danger ? Il fallait attribuer ses façons bizarres uniquement à cette énigmatique jalousie dont il avait fait preuve une fois déjà.

Il parlait à présent des amas de cendres et du canal.

— N'est-ce pas ?

— Quoi ? Ah oui ! Cette brume sous le clair de lune... Très beau !

— Notre canal,— reprit Horrocks en faisant halte, — notre canal, au clair de lune et sous la lueur des hauts-fourneaux, est d'un très bel effet. Tu n'as jamais vu ça? Contemple, à présent !

Tu as passé trop de soirées à galantiser auprès des dames de Newcastlé 1 A coup sûr, si tu veux de superbes effets... Mais tu verras !

Quand ils sortirent du labyrinthe formé par les amoncellements de mâchefer, de charbon et de minerai, le fracas des laminoirs tout proches frappa nettement leurs oreilles. Trois ouvriers, silhouettes vagues dans l'obscurité, soulevèrent leur casquette en croisant Horrocks.

Raut éprouva un désir futile de leur adresser une phrase quelconque, mais ils avaient disparu dans l'ombre avant qu'il eût pu articuler une parole.

Horrocks montrait le canal devant eux. C'était d'un aspect sinistre sous le reflet rouge-sang des hauts-fourneaux. A cinquante pas plus haut, l'eau de refroidissement des tuyères s'y déversait brûlante, en flots tumultueux presque bouillants ; de la vapeur s'en dégageait, blanche et silen-cieuse; ses flocons humides rôdaient autour d'eux comme un cortège de fantômes qui sans cesse renaissaient, vomis par la fumée et le feu, et ces blanches apparitions donnaient le vertige.

La tour brillante et noire du plus grand haut-fourneau dépassait de la tête les nuées tourbil-lonnantes, et son grondement impétueux em-plissait les oreilles.

Raut s'éloigna de la berge et examina Hor-rocks à la dérobée.

— Ici, elle semble rouge, cette buée, — ex-pliquait l'ingénieur, - elle est couleur de sang ;

LE CONE b5 rouge et cuisante comme le péché. Mais là-bas, le reflet de la lune l'argente, et elle est blafarde comme la mort!

Raut se détourna un instant,puis seremit bien vite à surveiller de l'œil son ami.

— Allons voir les laminoirs 1 — proposa ce dernier.

L'étreinte de sa main semblait moins mena-çante que la proposition, et Raut se sentit un peu rassuré. Mais tout de même, que pouvaient bien vouloir dire ces paroles « rouge comme le péché, blafard comme la mort »? Coïncidence, peut-être ?...

Ils firent halte un moment derrière les fours à puddler, puis s'arrêtèrent au milieu des laminoirs où, dans un tapage infernal, le marteau-pilon semblait presser d'un geste délibéré tout le jus du succulent métal, tandis que de noirs titans à demi-nus engouffraient les barres, malléables comme de la cire chaude, entre les mâchoires des monstres.

— Viens ! — cria Horrocks à l'oreille de son compagnon.

Ils partirent et jetèrent un regard, en passant, dans le petit hublot, derrière les tuyères, où ils virent la flamme se tordre en remous dans le creuset du haut-fourneau. L'œil restait aveuglé pendant quelque temps et voyait danser dans l'obscurité des formes vertes et bleues.

Ils arrivèrent au monte-charge, par où les wagonnets de minerai et de combustible étaient hissés au sommet du gigantesque cylindre.

Là-haut, sur le rail étroit qui surplombait le haut-fourneau, Raut sentit renaître ses doutes. Etait-ce bien prudent d'être venu là ? Si Horrocks savait quelque chose?... Le jeune homme ne put réprimer un frémissement à cette pensée.Il scrutait le vide au-dessous de lui; une hauteur de soixante-dix pieds!... L'endroit était dangereux.

Ils poussèrent un wagonnet de charbon pour s'approcher de la rampe qui couronnait le cylin-dre.

La fumée qui s'en dégagait, mêlée de vapeurs sulfureuses, avait une âcreté mordante ; on voyait au travers trembler les coteaux de Han-ley. Justement la lune sortait d'un écran de nuages et rayonnait dans le ciel, au-dessus des contours boisés de Newcastle. Le canal fumant courait à leurs pieds,débouchant d'une sorte de tunnel,et allait se perdre dans le brouillard épais qui recouvrait la plaine dans la direction de Burslem.

— Voilà le cône dont je t'ai parlé, — cria II orrocks. - En dessous, soixante pieds de l'eu et de métal en ignition, où mugit le vent de la soufflerie, comme l'acide carbonique dans une bouteille de soda !

Raut se cramponna à la barre d'appui et abaissa les yeux vers le cône.

La chaleur était intense. Le bouillonnement du métal et le mugissement de la soufflerie fai-saient un accompagnement de tonnerre à la voix d'Horrocks.

Mais il fallait aller jusqu'au bout à présent. Peut-être, après tout...

— Au milieu,— clamait Horrocks,— la tem-pérature approche de mille degrés. Si tu tombais dedans...tu flamberais comme un grain de pou-dre à la flamme d'une bougie. Etends la main et juge de la chaleur 'de ce souffle. Même ici, j'ai vu de l'eau de pluie bouillir dans les wagon-nets. Et ce cône, là... C'est une coquine de cha-leur, trop forte pour cuire des gâteaux 1 Trois cents degrés tout en haut !

— Trois cents !

— Trois cents centigrades ! Pense un peu !

Cela te cuira le sang en un rien de temps !

— Hein ? — fit Raut en se retournant.

— Te cuira le sang en... Non ! Ne bouge pas !

— Lâche-moi ! — hurla Raut. — Lâche-moi le bras !

D'une main, puis des deux, il étreignit le garde-fou.Un instant, les deux hommes se pen-chèrent sur le gouffre ardent. Puis, tout à coup, d'une formidable secousse, Raut fut arraché à la rampe ; il se cramponna à Horrocks, mais son effort échoua : il perdit pied, tournoya dans le vide et vint donner de la joue, de l'épaule et du genou contre le cône brûlant.

Le malheureux atteignit la chaîne de suspen-sion ; mais le choc avait fait baisser insensible-ment l'appareil : un cercle flamboyant apparut au-dessous de lui, et une langue de feu monta le lécher.

LE CONK 89

Il sentait une douleur atroce aux genoux ; ses mains grésillaient. Il parvint à se remettre sur ses pieds et essaya de grimper le long de la chaîne; mais quelque chose lui frappa la tête. Noire et luisante sous la lune, la gueule du four-neau l'emprisonnait.

Il put voir Horrocks au-dessus de lui, près d'un wagonnet. Les reflets lunaires éclairaient sa figure grimaçante. Il vociférait :

— Grille, imbécile ! Grille, séducteur de fem-mes ! Chien de suborneur 1 Grille, grille, grille !

Soudain, il prit une poignée de charbon dans la berline et la lui lança morceau par morceau.

— Horrocks 1 — appela Raut. — Horrocks !

Cramponné à la chatne,il essayait de grimper pour se soustraire aux ardeurs de la fournaise. Tous les projectiles d'Horrocks l'atteignaient. Ses vêtements, carbonisés, s'enflammaient, et, comme il se débattait, le cône s'enfonça : une bouffée de gaz suffocants s'échappa en sifflant et prit feu, l'entourant d'un linceul de flammes tumultueuses.

Bientôt il n'eut plus forme humaine.

Quand la lueur fut tombée, Horrocks ne vit go EFFROIS BT FANTASMAGORIES plus qu'une loque carbonisée, la tête maculée de sang, les mains encore agrippées à la chaîne, dans la torture de l'agonie, sorte d animal de cendre, créature monstrueuse qui poussait par instants un cri lamentable comme un sanglot.

A cette vue, la colère de l'ingénieur s'apaisa; un malaise mortel s'empara de lui. Le vent lui apportait l'odeur atroce de chair grillée. La raison lui revint.

— Miséricorde ! — s'écria-t-il. — Seigneur, qu'ai-je fait ?

Il savait que la pauvre chose qui bougeait encore au-dessous de lui avait beau se débattre, c'était un homme mort : le sang devait bouillir dans ses veines.

Dans l'esprit d'Horrocks se dressa un tableau effroyablement net de cette agonie dont l'hor-reur annihilait toute autre sensation.

Il resta irrésolu un moment; puis, s'appro-chant du wagonnet, il en bascula hâtivement le contenu sur le cadavre frémissant encore.

La masse vint s'éparpiller sur le cône, avec un bruit sourd. La plainte cessa, et un tourbil--

LE CONE Q j Ion bouillonnant de fumée, de cendres et de feu s'élança vers lui.

Quand ce nuage fut dissipé, Horrocks vit de nouveau le cône luisant et libre.

Alors, il recula chancelant, et demeura là, accroché des deux mains à la barre, tremblant de tous ses membres.Ses lèvres remuaient, mais aucun mot n'en sortait.

En bas, on entendait les voix et les pas des hommes qui couraient; puis, brusquement, tout bruit se tut dans le hangar des laminoirs.

Le canot approchait de la terre. La baie s'é-largissait, et une brèche dans le ressac écumeux indiquait l'endroit où la rivière se jetait dans la mer. La forêt vierge s'avançait jus-qu'au rivage, et son épaisse bordure verte se continuait jusqu'aux pentes des coteaux. Plus loin, en silhouettes presque vaporeuses, les montagnes s'élevaient comme des vagues que le froid aurait soudain congelées.

Sous le ciel torride, une ondulation presque imperceptible soulevait la surface calme du détroit.

L'homme à la pagaie sculptée s'arrêta.

— Ce doit être quelque part dans ces envi-rons, — dit-il, replaçant l'aviron contre le bor-dage et tendant le bras, droit devant lui.

Assis à l'avant, un autre personnage scrutait attentivement la côte, et il maintenait ouverte, sur ses genoux, une large feuille de papier jauni.

— Viens examiner le plan, Evans, - fit-il.

L'un et l'autre avaient parlé presque à voix basse, sans oser passer la langue sur leurs lèvres desséchées et âcres.

Evans gagna l'avant de l'embarcation oscil-lante et regarda par-dessus l'épaule de son com-pagnon. Le papier, couvert d'une esquisse som-maire, était coupé dans les plis, et avec soin l'homme en rapprochait les fragments les uns contre les autres. On y distinguait vaguement, tracés au crayon, les contours à demi effacés de la baie.

— Ici se trouve la rangée d'écueils et ici la brèche,— expliqua Evans, le doigt sur la carte.

— Cette ligne sinueuse représente la rivière... Oh! que je boirais bien un coup, maintenant... Et cette croix indique la cachette.

— Tu vois ce pointillé, — reprit l'autre, — ce trait perpendiculaire qui va de la brèche dans les écueils jusqu'à un bouquet de palmiers. La

croix est marquée juste à l'endroit où le trait

LE TRÉSOR Olt Ufc FOt\&T 95 coupe la rivière. Notons l'emplacement avant de pénétrer dans l'estuaire.

— C'est bizarre ! — remarqua Evans après ¥ silence. — Que peuvent bien signifier ces petites barres, ici ? Cela ressemble à un plan de maison. Mais je n'arrive pas à deviner ce que veulent dire ces hachures dirigées en tous sens... Qu'y a-t-il d'écrit, là ?

\ — Ce sont des caractères chinois.

L#~Ah ! oui, puisqu'il était Chinois.

— Lui, et les autres'aussi.

Ils restèrent quelques minutes à surveiller le paysage, pendant que le canot dérivait douce-ment. Puis, Evans jeta un coup d'œil sur la pagaie.

► — Mon vieux Hooker, c'est à ton tour, à présent.

Et son compagnon replia tranquillement la carte, la mit dans sa poche, se dirigea avec précaution vers l'arrière et commença à pagayer. Ses mouvements étaient languissants, comme ceux d'un homme qui sent ses forces presque épuisées.

t Le soleil atteignait le zénith et le ciel sem-- Q6 EFFROIS ET FANTASMAGORIES blait une fournaise. Les yeux mi-clos, Evans observait les lames écumeuses qui se brisaient sur les récifs de corail de plus en plus visibles. Bien que le Trésor fût proche maintenant, il n'éprouvait pas l'exaltation qu'il avait prévue. L'intense surexcitation causée par la lutte pour se procurer le plan, et la longue navigation noc-turne dans le canot sans provisions l'avaient « vidé », pour employer sa propre expression. Il essaya de se secouer en fixant son attention sur les lingots dont le Chinois avait parlé, mais ce fut en vain. Son esprit revenait précipitam-ment à l'idée de l'eau douce clapotant dans la rivière et à l'intolérable sécheresse de sa gor^e et de ses lèvres. Le bruit rythmique des flots déferlant sur les récifs devenait perceptible à présent, et c'était une chanson agréable aux oreilles. L'eau glissait doucement au long des flancs de l'embarcation, et la pagaie ruisselait entre chaque plongée. Bientôt il céda à l'assou-pissement.

Il conservait une vague conscience de ce qui se passait, mais une rêverie bizarre s'entremê-lait à ses sensations. De nouveau, c'était la

LE TRÉSOR DE LA FORÊT g7 nuit où, en compagnie de Hooker, il avait sur-pris le secret des Chinois; il revoyait le bouquet d'arbres baigné de clair de lune, les flammes dansantes, les visages foncés des Asiatiques, argentés d'un côté par la lune et éclairés de l'autre par les lueurs du feu.Il les entendait par-ler leur jargon anglais,car ils étaient originaires de provinces différentes. Hooker avait le pre-mier surpris leur conversation et il lui avait fait signe d'écouter. Certaines phrases leur échappaient et d'autres étaient indéchiffrables. Il s'agissait d'une galiote espagnole, venant des Philippines et naufragée sur les côtes de l'île; d'un trésor enterré qu'on devait aller cher-cher; puis, d'un équipage décimé par la mala-die, indiscipliné aussi, s'entretuant en diverses querelles, se réembarquant enfin dans les ca-nots du bord, et dont on n'avait plus jamais en-tendu parler. Un an auparavant, Chang-hi, des-cendu à terre, avait retrouvé les lingots cachés là depuis deux siècles; désertant sa jonque, il les avait, seul et au prix de peines infinies, ré-enterrés, de manjj^*^ï5^ersonne ne pût s en emparer. Il in^^iYsurce^&çVier point : c'était 98 EFFROIS KT FANTASMAGORIES son secret. A présent, il avait besoin d'aide pour aller exhumer le trésor. La carte qu'il tenait fut déployée, et les voix se firent plus sourdes...

Quelle magnifique histoire pour deux aventu-riers échoués dans ces parages !

Ensuite, le rêve en vint d'emblée au moment où Evans tenait la natte de Chang-hi à pleine main : la vie d'un Chinois n'est pas sacrée comme celle d'un Européen! La petite face rusée (je Chang-hi, d'abord furieuse — tel un serpent effrayé, — puis apeurée, perfide et larmoyante, grandissait bientôt jusqu'à chasser toute aulre perception. A la fin, l'Asiatique avait eu un ricanement incompréhensible et déconcertant.

Brusquement, comme il arrive parfois dans les rêves, les choses prenaient une tournure désa-gréable : Chang-hi l'invectivait et le menaçait ; dès tas d'or s'empilaient, et le Chinois se battait avec lui pour l'empêcher d'en approcher.

Il saisissait Chang-hi par la natte... La brute jaune devenait soudain énorme, et, comme il se débattait en grimaçant, ses proportions grandis-saient d'une façon effrayante!.... Puis, les tas d'or scintillant se transformaient en une four--

LE TRBSOli. DE LA. FOUET 09 maise rugissante, et un gigantesque démon, qui ressemblait étrangement à Chang-hi, lui enfon-vit dans la gorge des charbons ardents qui le brûlaient horriblement. Un autre démon se met-- -4etit à vociférer son nom :

— Evans ! Evans ! tu dors, imbécile ?

Mais n'était-ce pas Ilookcr ?

II s'éveilla. Le canot entrait dans la brèche des récifs.

— Voilà les trois palmiers. Ils doivent se trouver en ligne avec ce bouquet d'arbustes, — expliquait son compagnon. — Hcmarque-Ies bien. Si nous partons d'ici à travers la brousse, droit devant nous, nous trouverons la cachette en arrivant à la rivière.

L'estuaire s'ouvrait devant eux et cette vue réconforta Evans.

— Hardi ! mon vieux ! — s'écria-t-il — ou sans cela je vais être forcé de baire de l'eau de mer.

Fixant ses regards sur le miroitement argenté de l'onde, parmi les rochers et les broussailles, il se rongeait les doigts.

Bientôt, exaspéré d'impatience, il se tourna vers Hooker :

— Passe-moi la pagaie ! — fit-il.

Ils parvinrent ainsi à la rivière. Hooker prit de l'eau dans le creux de sa main, y goûta et la recracha : un peu plus loin, il y goûta de nou-veau.

— Elle est bonne, ici, — dit-il, et ils commen-cèrent à s'abreuver avidement.

— Mille diables ! — jura Evans, — ça n'en finit pas, comme cela !

Et, se penchant dangereusement à l'avant du canot, il aspira le liquide à pleines lèvres.

Quand ils se furent désaltérés, ils poussèrent l'embarcation dans une petite crique et se pré-parèrent à aborder, parmi les fourrés inextrica-bles qui surplombaient la rive.

— Nous aurons à nous frayer un chemin à travers ce fouillis pour retrouver le bouquet d'arbustes d'où nous devons partir, — remar-qua Evans.

— Il vaudrait mieux y retourner par eau, — observa Hooker.

Ils regagnèrent le milieu du courant, franchi--

LE TRÉSOR DB LA FORÉT ICI rent la passe et se dirigèrent vers le rivage. De-vaut le bouquet d'arbustes, ils débarquèrent, et tirèrent le léger canot sur le sable. Ils gravirent le talusjusqu'à l'orée delajungle, à un endroit où ils purent voir sur une même ligne la brèche des récifs et les buissons.Evans s'était muni d'un outil indigène, en forme de pic, dont la pointe était armée d'une pierre polie. Hooker portait la pagaie.

— C'est tout droit dans cette direction,— dit-il. — Nous n'avons qu'à avancer à travers la forêt jusqu'à ce que nous arrivions au bord de la rivière, et là nous explorerons le terrain.

Ils avancèrent au milieu d'un enchevêtrement de roseaux, de jeunes arbres et de larges feuil-lages. Au début, ce fut extrêmement pénible , mais rapidement ils parvinrent à une futaie où le sol était moins encombré. A l'ardeur du soleil succédait, par degrés insensibles, une ombre fraîche. Les troncs maintenant montaient comme d'immenses colonnes pour soutenir un dais de verdure très élevé. Des lianes robustes couraient d'arbre en arbre, d'où pendaient des floraisons blanches. L'ombre s'épaississait. Ils j02 EFFROIS ET FANTASMAGORIES marchaient sur des champignons pustuleux et des croûtes de boues séchées. Evans frissonna.

— Il fait presque froid là-dessous !

— J'espère que nous n'avons pas quitté la bonne route, — répondit Hooker.

Dans l'obscurité, loin devant eux,s'ouvrait une trouée par où pénétraient des raisbiancs de chaud soleil. Des buissons verts, mêlés de fleurs bril-lantes, couvraient le sol.Bientôt ils entendirent un bruit de cascade au milieu des rochers.

— La rivière est par là. Nous ne sommes plus loin du trésor à présent,— dit Hooker.

Sur les bords du courant, la végétation rede-venait inextricable,de grandes plantes sans nom croissaient parmi les racines d'arbres géants et tendaient vers le ciel de vastes éventails. Des lianes au feuillage luisant, et copieusement fleu-ries, grimpaient aux troncs en bordure. A la surface du vaste bassin tranquille que formait le lit élargi de la rivière, les chercheurs de tré-sor contemplaient d'immenses feuilles ovales d'où surgissaienl des calices de cire rose, comme des nénuphars. Plus loin, à un coude brusque, les eaux écumaient en grondant.

— Eh bien ? — interrogea Evans.

— Nous nous sommes écartés de la ligne droite, — expliqua Hooker, — il fallait s'y attendre.

Il se retourna et ses regards plongèrent dans les ombres fraîches de la forêt silencieuse.

— Nous allons suivre la rive en amont et en aval, sur une petite distance, — reprit-il, — et si nous ne trouvons rien, c'est que le mauvais sort s'en mêlera 1

— Tu dirais que... — commença Evans.

— C'est le Chinois qui a dit qu'il y avait un tas de pierres, — interrompit Hooker.

Les deux hommes se dévisagèrent un mo-ment.

— En aval d'abord, — opina Evans.

Ils avançaient lentement, scrutant les alen-tours immédiats. Soudain, Evans s'arrêta.

— Diable 1 qu'est-ce que cela ?

Hooker suivit du regard la direction indiquée par son compagnon.

— Quelque chose de bleu, — répliqua-t-il.

C'est du haut d'un monticule qu'ils venaient d'apercevoir l'objet, et, à présent, Hooker devi-- 1 04 EFFROIS ET FANTASMAGOIIIES nait ce que ce pouvait être. Il descéndit à pas pressés la pente et bientôt le corps auquel appartenait la main flasque et le bras bleu fut entièrement visible. Hooker serra plus fort le manche de son outil. Il y avait là le cadavre d'un Chinois étendu la face contre terre : l'aban-don de la pose ne laissait aucun doute.

Rapprochés maintenant, les deux aventuriers contemplaient,les yeux écarquillés,ce malencon-treux présage.

Non loin de là, une bêche de forme chinoise gisait auprès d'un tas de pierres éparpillées de-vant un trou récemment creusé.

— Quelqu'un nous a devancés, — articula Hooker, la gorge serrée.

Là-dessus, Evans se mit à pester, à jurer et à trépigner.

Hooker, blême, restait muet. De plus près, il examina le cadavre, constata que le cou était rouge et boursouflé, les mains et les chevilles enflées.

— Bah ! — fit-il, et, tournant les talons, il se dirigea vers l'excavation.

LÙ, il .poussa un cri de surprise, et appela son compagnon qui le suivait lentement.

Evans accourut. A demi dégagées par le mal-chanceux qui les avait précédés, il y avait, au fond du trou, des barres de métal jaune mat.

Evans s'agenouilla, repoussa la terre avec ses mains nues, et attira à lui une des lourdes masses. A ce moment, une petite épine l'égrati-gna. Du bout des doigts, il arracha la pointe délicate, puis souleva le lingot.

— Il n'y a que l'or ou le plomb pour peser aussi lourd 1 — s'écria-t-il, exultant.

Hooker, perplexe, contemplait toujours le Chinois.

— Il a voulu prendre les devants sur ses co-pains, — conclut-il finalement. —Il s'est risqué à venir seul, et quelque serpent venimeux l'a mordu... Je me demande par quel moyen il a découvert la cachette ?

Evans soupesait le lingot. Qu'importait ce Chinois trépassé !

— Il faudra plusieurs voyages, — déclara-t-il. — Comment allons-nous procéder pour le transport jusqu'au canot ?

Il retira sa vareuse, l'étendit sur le sol et déposa dessus plusieurs barres. Une autre petite épine l'avait à nouveau écorché.

— Voilà un chargement suffisant.

Puis, avec une bizarre et soudaine irritation, il interpella Hooker:

— Qu'est-ce que tu reluques comme cela ?

Hooker se retourna, et d'un geste de la tête il indiqua le cadavre :

— Il m'obsède... Il ressembla tellement à

— Tu dérailles! — riposta durement Evans.

— Tous les Chinois se ressemblent!

Hooker jeta sur son complice un coup d'œil hésitant et continua :

— Je vais l'enterrer, en tous cas, avant de t'aider.

— Est-ce que tu deviens fou? Laisse-le donc pourrir là tranquillement !

Hooker parut tergiverser encore,et:n surveillait soigneusement du regard la clairière environ-nante.

— Il y a quelque chose de pas clair, ici, qui me chiffonne... — marmonna-t-il.

— L'important, pour la minute, — insista

LK Tli:;f01l DE LA FORÈt IO7 Evans, — c'est de décider ce que nous allons faire de ces lingots. Faut-il les enterrer ailleurs, dans cette île, ou les transporter dans le canot, de l'autre côté ?

Ilookcr réfléchissait. Son œil inquiet errait parmi les hauts troncs d'arbres, et montait jusque dans le plafond de verdure ensoleillée, au-dessus d'eux. Un frisson le secoua de nou-veau quand il revit la forme bleue du Chinois. Anxieux, il cherchait à scruter les profondeurs obscures, sous les futaies.

— Mais qu'est-ce qui te prend? As-tu perdu la boussole ? — s'impatienta Evans.

— Bah ! emportons toujours le plus d'or possible, — répondit Hooker.

Il prit à pleines mains les épaules de la vareuse, pendant qu'Evans empoignait les pans, et ils soulevèrent la masse.

— C'est bizarre, — remarqua Evans, quand ils eurent fait quelques pas. — Mes bras sont encore endoloris d'avoir pagayé... Ma foi, tant I)is, — ajouta-t-il bientôt avec un blasphème, —ils me font de plus en plus maL.. Je m 'arré !

Ils posèrent la vareuse à terre. Une pâleur avait envahi le visage d'Evans et des gouttes de sueur perlaient à son front.

— C'est curieux, comme on étouffe dans cette foret I — dit-il, et il passa sans transition à une colère absurde : — A quoi bon s'attarder ici toute la journée? Tâche donc de me donner un coup de main! Tu n'as rien fait que de bayer au corneilles depuis que nous avons vu le Chinois.

Hooker observait attentivement les traits de son compagnon. Puis, il l'aida à soulever la charge, et ils franchirent ainsi une centaine de mètres sans prononcer un mot. Evans commença à respirer avec difficulté.

— Tu ne trouves donc rien à dire? — fit-il, agressif.

— Voyons, qu'est-ce qui te prend ? — ques-tionna Hooker.

Evans trébucha. Avec un juron, il lâcha prise. Les yeux agrandis, il dévisagea un moment Hooker, puis, avec une plainte rauque, il porta la main à sa gorge.

— Ne m'approche pas ! — balbutia-t-il, et il alla s'appuyer contre un arbre. Bientôt, il ajouta

LB TRÉSOR DE LA FORÊT 109 d'une voix plus assurée: —Je me sentirai mieux dans un instant.

Sans doute se cramponna-t-il avec moins de vigueur au jeune tronc, car il glissa peu à peu, et demeura affalé en un tas sur le sol. Ses mains se crispaient convulsivement; des grimaces de douleur le défiguraient. Hooker se pencha sur lui.

— Ne me touche pas ! Ne me touche pas ! — cria Evans d'une voix étouffée. — Replace les barres d'or sur la vareuse.

— Ne puis-je rien faire pour te soulager?

— Replace les barres d'or sur la vareuse.

En manipulant les lingots, Hooker se sentit piquer au pouce. Il enleva de la blessure une épine très fine et très longue.

A ce moment, avec une plainte inarticulée, Evans se roula par terre.

Hooker demeura bouche bée, considérant tour à tour, avec des yeux effarés, l'épine qu'il tenait encore et le malheureux que secouaient des spasmes atroces. Alors, à travers les grands piliers des arbres pris dans les réseaux des lianes, il porta ses regards sur le cadavre du Chinois, encore vaguement distinct dans les ténèbres grises. Il pensa soudain aux hachures dessinées sur le plan et il devina.

— Dieu me damne 1 — bégaya-t-il.

Car les épines étaient semblables à celles que les Dyaks trempent dans le poison et dont ils garnissent les projectiles de leurs sarbacanes. Il comprenait maintenant pourquoi Chang-hi insis-tait sur la sécurité de son trésor. Il comprenait la raison de ce ricanement qui l'avait déconcerté !

— Evans 1 — appela-t-il.

Mais Evans était muet, à présent, et il ne bougeait plus, sauf d'horribles petites secousses qui de temps à autre lui tordaient les membres. Un profond silence enveloppait la forêt.

Hooker se mit à sucer furieusement le petit point rose sur la paume de son pouce... il y allait de sa vie 1 Bientôt il éprouva, dans les bras et les épaules, un étrange endolorissement et il lui devint difficile de remuer les doigts. Il était inutile de sucer davantage.

Il s'assit donc auprès des lingots. Les coudes sur les genoux et le menton dans ses mains, il examinait fixement son compagnon,dont le corps

LE TRÉSOR DE LA FORÊT I I 1 aux membres raidis avait encore de petits sou-bresauts.

Le ricanement de Chang-hi lui revint à la mémoire.

L'engourdissement douloureux gagnait la gorge et croissait lentement en intensité. Au-dessus de lui, très haut, une faible brise agitait les frondaisons, et, dans le clair-obscur de la futaie, les pétales blancs de quelque fleur incon-nue descendaient en voltigeant.

Sans aucun doute, vous avez entendu parler d'Aubrey Vair.

Aubrey Vair a publié trois recueils de poésies délicates, — dont quelques-unes, toutefois, cho-queraient notre délicatesse, — et les articles qu'il intitule « Thèmes idéalistes », dans le Paroxysme Littéraire, sont fameux. Ses traits byroniens, accompagnés d'une interview, ont paru dans la Perfection Féminine.

C'est, je crois, Aubrey Vair qui a démon-tré que l'humour de Dickens est encore infé-rieur à sa sentimentalité. C'est lui aussi qui a découvert chez Shakespeare « une subtile saveur bourgeoise ».

Quoi qu'il en soit, si l'on connait ses élucu-brations amoureuses, on ignore généralement d'Aubrey Vair ses aventures dans le même esprit. i 14 EFFROIS ET FANTASMAGORIES Quelque temps il choisit Gœthe comme proto-type littéraire; ce choix peut avoir été pour qu el-que chose dans ses égarements passagers.

Cette instabilité qu'on appelle le génie, ou plus exactement la conscience du génie, telle que la possédait Aubrey Vair, est l'un des défauts les plus communs qui gâtent l'homme de lettres et qui nous donnent,moins que l'avarice mais cer-tainement plus que l'ivrognerie, ces avalanches et ces agitations pittoresques qui bouleversent le versant, plutôt trop uni, de sa respectabilité.

Depuis que Shelley en a lancé la mode, l'homme de talent croit aisément que ses devoirs envers lui-même et ses obligations envers son épouse sont incompatibles, et son mépris pour l'exis-tence bourgeoise se souligne d'infidélités en rapport avec ses moyens et aussi avec sa har-diesse.

La vertu ne serait-elle alors qu'un manque d'imagination ?

Quoi qu'il en soit, je ne sais pas de génie en herbe dont les affections ne se tortillent dans une confusion inextricable, et qui, à l'occasion, ne convertisse ses désespoirs en poèmes. 1 '5.

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