‹ Effrois et fantasmagoriesChapitre 5 sur 10 · UNE FACHEUSE HISTOIRE D'AMOUR I · texte numérisé non relu

UNE FACHEUSE HISTOIRE D'AMOUR I

Tel était le cas d'Aubrey Vair. Très tard dans la nuit,penché sur son buvard,ses strophes cou-laient comme des larmes, et si sa femme des-cendait en pantoufles voir ce qui le retenait ainsi,il prétextait la rédaction d'une causerie lit-téraire urgente. Naturellement elle ne soupçon-nait rien !

Avant l'apparition de l'intruse, il faisait déjà des sonnets en cachette, tant est instinctive chez l'homme de talent la trahison conjugale 1 Et c'est même avant de rencontrer « l'autre » qu'il en écrivit le plus ; car, après, il passa la plupart de ses loisirs à couper ou à remanier ses œu-vres, à accorder, si l'on peut dire, le « passe-partoutwde sa passion au diapason du moment.

Aubrey Vair habitait une petite villa aux murs de brique rouge, au pied de laquelle s'é-tendait une pelouse et dont la vue donnait sur les collines des Downs, au delà de Reigate. Il vivait du revenu de placements prudents, que venaient augmenter ses travaux littéraires.

Il avait une femme belle, douce et honnête, qui trouvait son bonheur, — tendre modestie d'une excellente épouse,—à voir la table de -son petit Aubrey bien pourvue de plats aussi variés que succulents, et qui tenait à ce que leur de-meure fût la plus nette et la plus étincelante de toutes celles qu'ils visitaient.

Aubrey Vair appréciait la bonne chère, était fier de sa maison, mais malgré tout se lamentait du dépérissement de son imagination.Chose plus horrible encore : il engraissait! L'obésité le menaçait !

C'est la douleur qui dicte au poète ses chants les plus émus. Or, Aubrey Vair savait qu'il ne tirerait de lui-même aucun accent déchirant tant que son cœur ne connaîtrait pas les déchirements de la passion. Mais comment déchirer son cœur dans un milieu d'une aussi haute moralité que Reigate?

Aussi les aspirations romanesques d'Aubrey Vair furent-elles longtemps ballottées au vent, comme une tige de plante grimpante au milieu d'un parterre de fleurs. Mais au bon moment l'autre survint, qui fut le tuteur où s'agrippè-rent les cirres avides de sa passion. C'est cet épisode du roman d'Aubrey Vair qui est ici fidèlement narré.

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