UNE FACHEUSE HISTOIRE D'AMOUA
L'autre femme était en réalité une jeune fille. Le poète l'avait aperçue la première fois à Redhill, à une partie de tennis. Il ne jouait plus au tennis, depuis qu'une de ses balles s'était égarée jusque sur l'œil de Miss Morton, — d'ailleurs, depuis quelque temps, ce jeu l'essouf-flait et l'échauffait plus qu'il ne sied à un poète.
La jeune personne, récemment arrivée en Angleterre, ne savait pas jouer; de sorte que tous deux se balancèrent dans les seuls fauteuils restés libres aux côtés de la tante sourde de Mmo Bayne, en face d'une corbeille de roses trémières, et ils purent deviser à leur aise.
Le nom de la jeune fille, — Miss Smith, — n'offrait rien de particulièrement propice aux enthousiasmes lyriques ; mais vous n'auriez certes jamais deviné ce travers à contempler sa figure et sa toilette. Sa naissance permettait l'espoir : fille d'une mère Hindoue et d'un père fonctionnaire civil dans l'Inde, elle était restée orpheline.
Aubrey Vair, lui-même un heureux produit de Celte et de Teuton, — comme l'est, aujour-d'hui, tout homme de lettres qui se respecte, — augurait naturellement pour le mieux des conséquences littéraires d'un croisement de races.
Miss Smith portait un joli costume blanc; elle avait le teint pâle, les traits délicatement mode-lés et beaucoup d'expression. Sous un nuage de cheveux noirs finement frisés, ses grands yeux sombres fixaient Aubrey Vair. Son attitude, à la fois curieuse et timide, contrastait étonnam-ment avec la liberté d'allures qu'affectaient géné-ralement les jeunes filles de Reigate.
— C'est une merveilleuse pelouse, — remar-qua le poète au cours de la conversation, — la plus belle de Redhill 1 Je l'aime beaucoup à cause des pâquerettes qui l'émaillent.
Et sa main élégante, désignant les fleurettes, arrondit un geste gracieux.
— Ce sont de délicieuses petites fleurs, — approuva lajeune flUe.-Je les associe toujours à l'Angleterre dans mon idée; cela tient peut-être à un tableau que je vis, étant toute petite, et qui représentait des enfants confectionnant des guirlandes de pâquerettes. Je m'étais promis ce plaisir en rentrant en Angleterre. Mais,hélas ! je suis trop grande maintenant pour de tels amusements !
— Je ne vois pas pourquoi nous ne serions plus capables, en vieillissant, d'apprécier ces plai-sirs simples, ni pourquoi le privilège d'avancer en âge nous obligerait à tant de renoncement. Pour ma part...
— Est-ce que votre femme a demandé à Jane la recette des truites farcies? — interrompit brusquement la vieille tante sourde.
— Je n'en sais vraiment rien, — répliqua Aubrey Vair.
—C'est un régal parfait, — reprit la tante de MmeBayne. — Vous en serez vous-même en-chanté.
— Mais tout m'enchante! Je me soucie fort peu de ces...
— Oh! c'est un plat délicieux! — insista la vieille dame sourde, en matière de conclusion.
Et elle retomba dans sa contemplation.
— Je disais que, pour ma part, je trouve le plus grand plaisir aux distractions enfantines. J'ai un petit neveu que je vois souvent, et quand nous jouons au cerf-volant tous les deux, je suis sûr qu'il serait difficile de deviner lequel de nous est le plus heureux. Tressez donc vos guirlandes de pâquerettes; prenez pour complice une fil-lette.
— C'est ce que j'ai fait ! J'ai emmené la pe-tite Morton se promener avec moi dans les prés, et là, je lui ai timidement soumis ma proposition. On m'a reproché de l'inciter à des passe-temps frivoles. Ce fut un cruel désappointement!
— Oh ! La pauvrette est littéralement frustrée de toute jeunesse par sa gouvernante! Que sera une existence privée de joies enfantines dès les premières années ? Certains êtres humains ne sont jamais jeunes, — poursuivit Aubrey Vair, — et ils demeurent toute leur vie tels qu'ils sont nés. Ils vivent d'une manière absolument inco-lore. Ils s'étiolent. Ils ne connaissent jamais l'a-mour et jamais non plus ils n'en éprouvent le désir. Ce sont, je ne trouve pas de meilleure image pour le moment, ce sont des pots de fleurs dans lesquels aucune âme n'a été semée. Mais toute âme humaine croissant normalement doit débuter par une enfance vivace.
— Oui,— murmura la jeune fille songeuse,une enfance insouciante, presque laissée à elle-même... Tel devrait être le début.
— Et alors, nous passons de l'étonnement et de la défiance de la jeunesse...
— A la force et à l'action, — continua la jeune fille, ses yeux rêveurs tournés vers les Downs et ses mains croisées sur ses genoux. — Ah !
quelle grànde chose que de vivre... librement et n'ayant à compter que sur soi, comme vous vivez, vous autres hommes 1
— Pour arriver enfin au point culminant et au couronnement de l'existence.
Il s'arrêta, lançant un bref regard sur sa compagne. Puis il ajouta, très bas :
— Et le couronnement de l'existence, c'est l'amour !
Leurs yeux se rencontrèrent, mais aussitôt elle détourna les siens.
Aubrey Vair ressentait un frisson particulier, et des émotions trop complexes pour qu'il pût les analyser. Il éprouvait aussi une certaine surprise du tour qu'avait pris la conversation.
La tante sourde deMme Bayne, à ce moment, le poussa de son cornet acoustique.
— Vous ai-je dit que les filles de Jane ont eu la fièvre scarlatine ?
— Non!
— Oui ! Et elles sont en train de peler, main-tenant,—accentua la vieille dame en faisant une lippe et en branlant lentement la tête d'une façon significative.
Il y eut un silence. Tous trois semblaient perdus dans des pensées que les mots ne pou-vaient rendre.
Aubrey Vair méditait, renversé dans son fau-teuil, et les mains jointes devant lui, dans une attitude de saint en prière, les yeux fixés sur le bout de son pied; et c'est d'un ton sévère et phi-losophique qu'il pérora :
— L'amour est, j'imagine, la seule vérité et la seule réalité de la vie. Il domine la raison, l'intérêt ou l'analyse. Et pourtant je ne connais pas d'époque où on l'ait autant négligé qu'à présent. Jamais on n'a autant cherché à le cana-liser dans des limites resserrées; jamais il ne fut si méprisé, si traqué, si gouverné, ni si enrayé. Des policemen sont à ses trousses : « Par ici, Eros ! » Comme conséquence, nos appétits d'é-motions se ruent à la poursuite de la fortune et des honneurs. Et, en fin de compte, les plus heureux dans cette chasse peuvent offrir l'appa-rence dorée de leur réussite, ils ne sont au fond qu'esclaves las, au cœur déconfit, dans le leurre de vivre!
Aubrey Vair soupira et se tut.
La jeune fille le regarda; un éclair jaillit des mystérieuses ténèbres de ses prunelles.Elle avait lu beaucoup de livres,mais elle n'avait jamais vu d'homme de lettres, et,comme toutes les jeunes filles, elle prenait ces discours pour du génie 1
Aubrey Vair s'aperçut de l'impression favo-rable qu'il produisait, et il poursuivit :
-Nous sommes comme des pièces d'artifice, matière inerte jusqu'à ce qu 'on nous commu-nique l'étincelle; et alors, si l âme qui dormait en nous n'est pas humide, elle s élève et res-plendit de son éclat le plus vif et le plus beau. C'est cela qui est vivre 1 J'ai souvent pensé que nous serions plus heureux si nous cessions d ê-tre, aussitôt après cette heure dorée, comme les éphémères, avant que le principe destructeur
n'agisse.
— Hein ? — fit tout à coup la tante de Mme Bayne. — Je n'ai pas entendu !
— Je viens de faire la remarque, — cria Au-hrey Vair, détournant le cours de ses idées, — je viens de faire la remarque que peu de gens à Redhill possèdent un aussi beau tapis de gazon que Mme Morton !
— On l'a déjà observé. C'est depuis qu'elle a mis son nouveau dentier, — riposta la vieille dame sourde.
Cette interruption déconcerta un peu la con-versation.
— Je vous dois des remerciements, monsieur Vair, — dit la jeune fille à la fin de la journée. — Vos paroles me donnent beaucoup à réfléchir.
Et Aubrey Vair put constater sans peine qu'il n'avait pas perdu son temps.
Il faudrait une plume plus experte que la mienne pour décrire comment, depuis ce jour, le poète sentit grandir dans son cœur, comme la gourde de Jonas, une passion amoureuse pour Miss Smith.
Il se renfermait en lui-même, et, s'il était quelque temps sans voir la jeune hindoue, il de-venait irritable.
Mmc Aubrey Vair s'aperçut du changement, qu'elle mit sur le compte d'une critique viru-lente parue dans la Saturday Review. De fait, la Saturday va parfois un peu loin.
Aubrey Vair relut les Affinités électives et les prêta à Miss Smith.
Quelque incroyable que cela puisse paraître aux membres de l'Aréopagus Club, dont faisait partie Aubrey Vair, il est cependant hors de doute qu'il inspira, lui aussi, une passion à cette jeune fille à l'œil sombre, assez intelli-gente et réellement très belle.
Il lui raconta toutes sortes de choses sur l'a-mour, la destiné, et lui sortit tout le bric à brac du poète. Ensemble ils commentèrent son propre talent. Lui, d'une façon très étudiée, bien que discrète, rechercha sa compagnie et, au cours de leurs entretiens, lui présenta et lui récita les plus calmes de ses sonnets inédits.
Nous autres hommes, nous trouvons pâteux ses traits byroniens; mais l'âme féminine obéit à d'autres lois. Je suppose également que, quand une jeune fille n'est pas complètement sotte, l'homme de lettres possède sur tous ses sembla-bles, sauf les prédicateurs, l'énorme avantage de savoir offrir de façon engageante les échan-tillons assortis de son stock sentimental.
Enfin, un beau jour de ce même été, il la rencontra seule, peut-être par hasard, dans un petit chemin menant à Horley. Le sentier cou-rait entre deux haies bien fournies de chèvre-feuilles, de gesses et de bouillons-blancs.
Ils causèrent sur un ton très intime de ses ambitions poétiques ; puis il lui lut des vers, publiés par la suite dans le Hobson's Maga-zine :
Ma tendresse, toujours, depuis notre rencontre...
Ils étaient écrits de la veille ; et quoique j'en trouve le sentiment terriblement banal, il est un peu racheté par un ton de sincérité que l'on constate rarement dans les œuvres d'Aubrey Vair.
Il lisait assez bien ; une vague d'émotion fai--
UNE FACHEUSE BUTOIRS D'AMOUR 127 sait trembler sa voix et, de sa main blanche, il scandait le rythme.
Et depuis lors je suis à toi, ma douce aimée! conclut-il en levant les yeux vers elle.
Tout en lisant, il pensait surtout à son poème et à l'effet qu'il produirait. Mais ces préoccupa-tions disparurent aussitôt; la jeune fille joignait les mains, et son regard décelait une tendresse ravie.
— Vos accents vont au cœur, — dit-elle dou-cement.
Sa physionomie mobile était capable d 'éton-nantes expressions.
Aubrey Vair oublia et sa femme et sa situa-tion de poète. Peut-être même son masque clas-sique subit-il alors une certaine transfiguration. Un moment, qu'il devait toujours garder en sa mémoire, sa destinée l'enleva hors de sa mince personnalité, à des hauteurs de simplicité noble.
La feuille qu'il tenait s'échappa de ses mains. Toutes considérations s'évanouirent ; une seule paraissait s'imposer.
— Je vous aime 1 — murmura-t-il tout à coup.
Un sentiment de crainte se traduisit sur les traits de la jeune fille. Elle étreignit ses mains convulsivement et soudain elle devint très pâle.
Elle remua les lèvres comme pour parler et elle rapprochait peu à peu son visage de celui du poète. Il n'existait alors plus rien au monde pour eux qu'eux-mêmes ; ils frissonnaient.
— Vous m'aimez?— chuchota-t-elle dans un souffle.
Aubrey Vair restait muet, tremblant, le regard perdu dans les yeux de la jeune fille. Jamais encore il ne leur avait découvert tant d'éclat. Son cœur sombrait dans un excès d'émotion ; il était effrayé de son œuvre. Il fut incapable d'ajouter un mot: pour toute réponse il baissa la tête.
— Et c'est à moi que ce bonheur arrive ? — fit-elle du même ton égaré.— Oh, mon amour!
Mon amour !
Elle tomba dans les bras du poète, la tête sur son épaule et les lèvres offertes.
C'est ainsi qu'Aubrey Vair parvint au tour-nant mémorable de sa vie. Depuis ce jour, ce isouvenir hanta continuellement ses œuvres.
Un gamin qui, un peu plus bas, batifolait dans les haies du chemin, contemplait leurs gestes avec une surprise qui se transforma bientôt en dédain, puis en mépris. Ignorant ce que le sort lui réservait, il s'éloigna, tout en se faisant la réflexion que lui, du moins, ne s'ou-blierait jamais jusqu'à embrasserles filles d'aussi honteuse façon.
Malheureusement pour la chronique scanda-leuse de Reigate, la honte qu'il en éprouva pour ceux de son sexe le retint de révéler l'aventure.
Une heure après, Aubrey Vair, plus calme, était de retour chez lui.
Son thé l'attendait, avec des muffins selon son goût. Et il y avait des chrysanthèmes, ses fleurs préférées, des blancs surtout, dans le vase de porcelaine qu'il aimait.
Pendant qu'il s'asseyait à la table,Mme Aubrey Vair vint lui poser un baiser derrière l 'oreille.
Alors le poète, la bouche pleine, tandis que sa femme l'embrassait, eut cette notion très nette que, décidément, la vie était une chose fort complexe.
L'été s'écoula jour à jour. on arrivait au temps de la moisson et les feuilles commençaient à tomber.
Il faisait presque nuit ; le soleil'dorait encore la cime des Downs-, mais du fond de la vallée s'élevait une brume bleuâtre. Dans Reigate quel-ques lampes s'allumaient déjà.
A mi-chemin du sentier qui escalade les Downs, un banc de bois offrait un siège d'où l'on avait une jolie vue sur les rouges villas, clairsemées au-dessous, et jusque sur les crêtes sinueuses des collines bleues.
C'est là que la jeune fille prolongeait sa rêverie.
Elle tenait un livre sur ses genoux, mais elle ne lisait pas. Le corps penché en avant, le men-ton appuyé sur sa main, elle contemplait la vallée dans le crépuscule, et ses yeux se voilaient
d'inquiétude.
Aubrey Vair parut à travers les buissons de
noisetiers et vint s'asseoir à côté d'elle. Il avait
dans la main quelques feuilles mortes. Elle ne changea pas d'attitude.
— Eh bien ? — dit-elle.
— Nous décidons-nous pour la fuite ? - de-manda le poète.
11 était pâle; il avait mal dormi ces dernières nuits. Il voyait dans ses cauchemars tout Rei-gate et tout Redhill en émoi, l'express con-tinental filant à toute vapeur, et Mme Aubrey Vair à sa poursuite : il l'avait toujours jugée capable de rendre les plus nobles tragédies ridicules en survenant, toute larmoyante, avec des paires de chaussettes de rechange et d'au-tres bagatelles dont il aurait négligé de se munir.
Jamais encore il n'avait tenté un enlèvement : il voyait surgir mille difficultés avec les hôte-liers. Mme Aubrey Vair télégraphierait dans tou-tes les directions; il avait même eu la vision toute prophétique de l'entrefilet qui paraîtrait dans un journal du soir : « Une jeune fille enlève un poète 1 »
Aussi fut-ce d'une voix mal assurée qu'il articula sa question :
— Nous décidons-nous pour la fuite ?
— Comme vous voudrez ! — répondit-elle, toujours sans détourner la tête.
— Je désire que vous examiniez sérieusement les conséquences, pour ce qui vous concerne.
Puis, lentement, l'œil fixé sur les feuilles qu'il gardait encore à la main, Aubrey Vair déclara :
— Un homme s'en tire toujours ; il récolte même un certain éclat de ces sortes d'aventures. Mais pour la femme, c'est la ruine, sociale et morale !
— Et vous dites que vous m'aimez 1
— Ah! ma chérie... Pensez à vous !
— C'est stupide ! — ne put s'empêcher de murmurer la jeune fille.
— Vous dites?
— Rien 1
— Mais ne pouvons-nous pas continuer ainsi à nous voir, à nous aimer, sans qu'il en résulte de scandale ni de dommage pour personne? Ne pourrions-nous...
— Ce serait une situation atroce,— interrom-pit Miss Smith.
— Cette conversation m'est bien pénible ! La vie est si compliquée ! Un tel réseau de liens subtils nous attache de tous côtés... Je ne sais que décider! Il faut que vous pesiez...
— Un homme peut briser tous ces liens 1
— Un homme manque à tous ses devoirs en se décidant à tort, — déclara Aubrey Vair, s'exal-tant soudain. — Mon amour...
— Nous aurions au moins la ressource de mourir ensemble, mon aimé !
— Dieu ! Que dites-vous ? Pensez à ma femme...
— Vous n'y avez guère pensé jusqu'ici.
— Il y a quelque chose... de lâche, un relent de trahison, dans le suicide. Franchement, j'ai cette idée bien anglaise : il me répugne de me dérober en quoi que ce soit.
Miss Smith eut un pâle sourire.
— Je vois clairement ce qui m'échappait jus-qu'ici. Nos sentiments sont tout à fait opposés.
— Chaque sexe apprécie les faits différem-ment ! — opina Aubrey Vair.
Puis, jugeant sa réflexion saugrenue, il garda le silence.
Ils restèrent assis quelque temps sans parler. Au-dessous d'eux, dans Reigate, les quelques lumières s'étaient multipliées en une foule de petits points brillants ; au ciel, une étoile scin-tillait.
Miss Smith, alors, se mit à rire, un rire silencieux, nerveux, qui agaça étrangement Aubrey Vair. Puis elle se leva.
— On va s'inquiéter si je m'attarde, — dit-elle. — Je crois que je ferai bien de partir.
Il l'accompagna jusqu'à la route.
— Alors, c'est tout? —demanda-t-il.
Sa voix exprimait un curieux mélange de soulagement et de poignant regret.
— Oui, c'est tout, — répliqua-t-elle en se détournant.
Dans l'âme d'Aubrey Vair, se glissa tout à coup la conscience de l'irrémédiable : c'était encore une sensation nouvelle.
La jeune fille avait déjà fait quelques pas et disparaissait dans l'ombre. Sous l'obsession de cette pensée, il gémissait tout haut; puis il se d écida, et, courant après elle, les bras tendus :
— Annie ! — cria-t-il, — Annie ! Je vous ai dit des choses abominables ! Annie, je sais nlainte-nant combien je vous aime. Oh! je ne peux pas vous perdre! Je neveux pas! Je ne comprenais pas!
Son angoisse était déchirante.
— Oh! écoutez-moi, Annie! — ajouta-t-il dans un sanglot.
Des larmes coulaient le long de ses joues.
Elle se retourna soudain. Il laissa retomber ses bras, troublé par la pâleur de la jeune fille.
— Vous ne comprenez pas? — fit-elle. — Je vous ai dit : Adieu !
Et elle le regardait en face.
Il était visiblement bouleversé et à bout de souffle. Bien qu'il eût cessé de pleurnicher, son attitude était si lamentablement piteuse qu'elle en devenait pathétique.
Miss Smith s'avança jusqu'à lui, et, prenant dans ses mains la tête byronienne du poète, elle l'embrassa, l'embrassa encore.
— Adieu, petit homme que j'aimais ! Adieu aussi à cette folie, à ce rêve d'ataour !
Alors, avec un rire qui sonnait comme un san-glot, — elle-même, dans le roman qu'elle écri-vit de son aventure, ne sut rien préciser, — elle se détourna et, pressant le pas, elle fut bientôt hors du chemin qu'Aubrey Vair devait suivre pour rentrer chez lui.
Immobile à l'endroit où elle l'avait embrassé, il regardait, le cerveau vide, s'éloigner la sil-houette claire d'Annie.
Quand elle eut disparu, il poussa un invo-lontaire et profond soupir qui le rappela à lui. Et il se mit à marcher dans la direction de sa demeure, traînant pensivement ses pas parmi les feuilles mortes.
Les émotions sont choses terribles.
— Aimes-tu ces pommes de terre, chéri ? — s'enquit Mme Aubrey Vair au dîner. — Je les ai préparées moi-même!
Il fallait un certain temps pour descendre des régions éthérées et nuageuses, vers la réalité des pommes de terre frites.
— Ces pommes de terre ? — dit le mari après s'être enfin retrouvé. — Oui! Ces pommes de terre ont exactement la teinte des feuilles mortes du noisetier!
— Quel poète! — admira Mme Aubrey Vair.
— Goûte-les. Elles sont vraiment excellentes !
Le choix d'une épouse est une affaire qui n'en finit jamais. Ceci peut paraître immoral, mais ce que je veux dire deviendra plus clair par la suite. Des hommes innombrables ont vécu, ont tenté toutes les expériences possibles, — et cependant il s'en découvre sans cesse qui ne sont ni plus instruits, ni plus sages. C'est comme une chute d'eau, si vous désirez une comparaison. A tout moment, il faut se retourner et avertir de ces lieux communs, toujours plus communs, ceux qui vous suivent. C'est un devoir, — le dernier qui s'impose à l'homme. Età ce propos, acceptez ce conseil de la sagesse, bien qu'il n'ait rien à voir aux épousailles : Ayez soin de négliger quel-ques-uns de vos devoirs, pour la consolation de vos vieux jours. Il y a tant d'autres choses à faire quand on est jeune.
Or, le genre d'épouse qu'un quidam de ving-huit ou vingt-neuf ans s'obstine à choisir est un spécimen de vingt et un ans ou même moins, sans expérience, extrêmement joli, gracieux, élégant, accompli, sans rien de transcendant... Mais il n'est pas nécessaire de poursuivre la description ; notre lecteur juvénile la complétera aisément lui-même, d'après son propre idéal. Les jeunes gens ont tout naturellement leur idéal particulier, et c'est toujours le même.
Notez bien que je ne me propose pas de répé-ter les rengaines décrépites des radoteurs séni^ les, — la plupart de ces derniers étant encore plus sots que les folies qu'ils réprouvent.
Prenez, par exemple, cette affirmation : « La beauté passe. » C'est absurde ; tout le monde sait parfaitement bien qu'à mesure que les années avancent la beauté prend seulement des couleurs plus marquées.
Et celle-ci : « La beauté n'est qu'à fleur de peau. » C'est fantastiquement faux : il y a de la beauté qui va plus profond, et, d'ailleurs, la femme est-elle comme un ballon d'enfant, sim-plement une surface ?
Si on entend un homme proférer ce proverbe , on le reconnaît aussitôt pour une sorte d'im-bécile phonographique. La grâce fondamentale et durable de la femme va jusqu'au squelette ; vous ne pouvez avoir un joli visage sans un joli crâne, tout comme vous ne sauriez avoir un joli visage sans une humeur charmante.
Il y a cependant une excellente raison de ne pas rechercher la beauté chez la femme qu'on se propose d'épouser, ou tout au moins la beauté trop évidente, le genre de beauté dont les gens parlent,en l'admirant dans les vitrines de photo-graphes. L'ordinaire femme belle a un style à elle,un aspect favori, mais elle ne peut être par-faite. Elle se jette sur vous, vous éblouit, vous épouse et il s'ensuit une période d'extase. Les gens vous envient et continuent à vous envier. Au bout de quelque temps, vous vous enviez vous-même... le vous-même d'avant-hier. Car l'imperfection, l'inévitable imperfection (en un cas, je me rappelle que c'était un sourire) de-vient bientôt visible pour vous seul, devient votre privilège spécial. Voilà l'excellente raison : nulle beauté n'est une beauté pour son mari.
Mais avec la femme laide, la femme tout à fait laide, c'est le contraire. D'abord,— je n'irai pas par quatre chemins, — sa laideur vous cause une répugnance insurmontable. Affrontez-la. En peu de temps de petites choses appa-raissent au milieu de ces violentes discordes, de petits fragments harmonieux, une tendresse timide dans le sourire, une tendresse qui vous fait signe et s'évanouit; ou bien, dans les yeux, quelque chose de séduisant qui vous attire. Vous découvrez à la chevelure des ondulations qui vous avaient échappé ; ou, à telle partie de l'o-reille, un manque de disproportion qui vous sur-prend et vous ravit. Ces charmes.sont à vous.
Vous remarquez qu'on ne regarde pas votre femme sans une certaine commotion ; mais, tandis que la beauté de la belle est une joie commune pour tous ceux qui la contemplent, vous seul trouvez, chez votre chère et laide épouse, de la beauté et plus qu'il n'en faut, des beautés exquises, car elles sont toutes à vous, votre trouvaille, votre trésor.
Abordons maintenant la question de l'âge.
Bien que les jeunes gens se refusent à l'admet-tre, il est très facile d'épouser une femme trop jeune. On a défini le mariage un sot marché dans lequel un homme en débarrasse un autre de sa fille ; mais il n'y a pas de raison à ce que le marché comporte aussi la charge de l'éduca-tion de la jeune personne. Si votre conception du bonheur consiste à avoir autour de vous quelque chose de joli, d'innocent et d'impor-tun, quelque chose que vous puissiez chérir et rendre heureux, un lapin apprivoisé est à tous égards préférable. Le pire qu'il puisse faire est de grignoter vos chaussures.
J'ai connu plusieurs cas d'épouses adolescen-tes. Ça commençait toujours comme une idylle, d'une façon charmante : la plus tendre sollici-tude d'un côté, la plus radieuse adoration de l'au-tre, jusqu'à ce qu'un incident futile, une coupure en se rasant, ou un papier égaré, révélât sous son vernis l'homme et sa vraie nature, gesticulant et blasphémant, — et les plus navrantes consé-quences s'ensuivaient. Seul, un saint éprouvé peut se risquer à épouser une adolescente, et encore ses intentions ne manqueraient pas d'ê-tre soupçonnées. L'épouse idyllique fournit le sujet de lectures aimables ; mais dans la prati-que, les idylles ne doivent pas dépasser les limi-tes de l'épisode ; dans la pratique, la vie idylli-que ressemble trop à un dîner qui ne ser -,it composé que de desserts. Un homme ordinaire, au bout de peu de temps, se lasse de la plus radieuse adoration.
J'ai remarqué que le jeune homme marié à une toute jeune femme continue à l'aimer de tout son cœur et passe ses loisirs à faire des confidences conjugales à la femme d'un autre. Si, à notre époque de jeunesse exubérante, les exhortations de l'expérience ont chance d'être écoutées, je conseille d'épouser une femme con-sidérablement plus âgée que soi-même, si l'on tient à toute force à épouser quelqu'un. Et, pendant que nous sommes sur ce point — j'ai vécu longtemps et je donne là le résultat de minutieuses observations, — je suis persuadé que l'épouse idéale est, invariablement et mal-heureusement, une veuve...
Evitez les goûts et les charmes mondains. Ce sont les penchants sociables qui ont ruiné le bonheur du Paradis. Ces goûts ont une tendance à se développer exagérément chez la femme.
LE CHOIX D'UNB ÉPOUSE 1113 Un magnétisme personnel, dénué de discerne-ment, est peut-être le défaut le plus redoutable qu'une femme puisse posséder. Vous vous figu-rez avoir épousé la femme unique au monde, et vous vous apercevez que vous avez épousé la multitude. Au lieu de vous créer un foyer, elle vous organise quelque chose qui tient le milieu entre un musée ethnographique et un asile de passage. Votre maison est encombrée d'un pêle-mêle de tasses à thé, d'objets disparates, et d'étranges créatures dont personne ne saurait décemment se soucier et qui paraissent n'avoir aucun souci d'elles-mêmes. Vous errez par les pièces, trébuchant contre de falots personnages ou recevant les confidences d'invités candides qui ne vous connaissent pas. Les jours où l'é-pouse mondaine ne reçoit pas chez elle, elle tient réception chez les autres. Je ne nie pas que les gens charmants ne soient charmants, que leur compagnie ne doive être recherchée, mais cette recherche, dans le mariage, est une question toute différente.
Enfin, il me faut insister sur ce point, que les jeunes gens ne saisissent pas la vérité en ce qui concerne les talents et les mérites féminins. Il vient un jour où l'épouse la plus diversement douée arrive au bout de sa chanson, et il en vient un autre où elle arrive au bout de son répertoire. Vita longa, ars brevis, au moins en ce qui concerne les arts de la jeune fille. C'est comme si l'on épousait un orgue de barbarie un peu compliqué.
Un dernier point : surveillez la jeune per-sonne que vous voulez honorer de votre main, pour vous renseigner sur ses qualités d'écono-mie et de propreté. Les jeunes gens sont si pleins de poésie et de sentiments émus qu'ils ne soupçonnent pas avec quelle profusion les vices sont dispensés à l'autre sexe. Si vous êtes hôte-lier, maître de pension ou journalier, ces fai-blesses deviennent une force,évidemment; mais dans de pareils cas seulement.
Pour un homme de lettres, — si par hasard vous êtes homme de lettres — c'est par trop terrible! Vous êtes à tout instant passé en revue, brossé, boutonné, critiqué et admo-nesté. La maison entière, même votre bureau, est transformée en un mécanisme impecca-blement astiqué, immaculé, étincelant. Mais vous connaissez la parabole des sept démons...
Pour terminer, résumons. La femme sur la-quelle votre choix s'arrêtera doit être laide,aussi laide que vous la pourrez trouver; aussi âgée ou plus âgée que vous-même,dénuée de tous talents et de tous charmes mondains,pauvre,— à cause du respect que vous vous devez à vous-même, — et douée d'une relative indifférence pour les rangements et l'astiquage. Très certainement aucun jeune homme ne tiendra compte de mes conseils, mais il suffit que je les aie donnés, accompagnés de solides raisons. Et peut-être qu'avant quelques années l'occasion me sera offerte de rappeler à ces imprudents qu'ils ont fait fi de mes avis.
Ah ! à propos, j'allais oublier.
Jamais, sous aucun prétexte, n'épousez une jeune fille dont les robes et les corsages s'agra-fent dans le dos, à moins que vous ne puissiez lui offrir les services d'une ou deux femmes de chambre.
Ou'arriverait-il si j'y passais ?
Cette pensée m'obsédait en revenant de chez le docteur Haddon.
C'était une question] d'ordre purement per-sonnel; je n'avais pas à compter avec les gra-ves préoccupations d'un homme marié, et je savais que la plupart de mes amis n'éprouve-raient d'autre ennui de ma mort que le déplai-sir des indispensables manifestations de regrets. A vrai dire, cette réflexion ne laissa pas de me surprendre et peut-être de m'humilier un peu, à considérer le petit nombre de ceux qui outrepas-seraient le chagrin conventionnel.
Toutes choses m'apparaissaient dépouillées d'ornements, sous un jour précis et cru.
Il y avait les amis d'enfance : je m'aperce-vais maintenant que notre affection n'était plus qu'une tradition que nous nous efforcions, assez laborieusement d'ailleurs, de conserver.
Il y avait les rivaux et les personnes géné-reuses qui m'ont facilité les débuts de la car-rière. Je me reprochais de m'être montré froid ou réservé, — l'un implique l'autre sans doute.
Il se peut que l'amitié même soit une question de tempérament. Il fut un temps, dans ma vie, où je me désolais assez amèrement de la perte d'un ami; mais, en regagnant mon logis, cet après-midi-là, la fibre émotive de mon imagina-tion sommeillait. Je ne parvenais pas à m'api-toyer sur mon propre sort, non plus qu'à m'af-fliger pour mes amis, ou à me les figurer capa-bles de s'affliger pour moi.
Je m'intéressais à cette torpeur de ma senti-mentalité, — conséquence sans doute de mon état physiologique, — et mes pensées suivirent cette direction.
Une fois déjà., dans ma jeunesse, j'avais été à deux doigts de la mort, à la suite d'une forte hémorragie. Je me rappelai qu'alors mes affec-tions, tout ce à quoi je tenais par le cœur et par l'esprit, avaient entièrement accaparé mes res-sources de compassion, ne me laissant guère qu'une résignation tranquille. Il avait fallu des semaines pour que les anciennes ambitions, les tendresses et le jeu complexe des facultés eus-sent repris possession de mon être. 11 me parut que cette torpeur était due à une dislocation graduelle du mécanisme qui règle, dans l'homme physique, le fonctionnement des sensations de plaisir ou de peine.
Il a été démontré, je crois, — autant que peut l'être quelque chose en ce monde, — que les sentiments les plus élevés, les convictions mora-les, jusqu'aux subtiles tendresses de l'amour, dérivent des désirs et des craintes élémentaires du fond animal; c'est le harnais que revêt notre liberté intellectuelle. Et il se peut que, quapd la mort nous couvre de son ombre, quand notre capacité d'agir diminue, il se peut que disparaisse en même temps l'ensemble com-plexe d'impulsions, de propensions ou d'aver-sions, dont l'influence réciproque inspire nos actes... Et alors que nous reste-t-il?
Une menace de collision avec la corbeille d'un garçon boucher me ramena brusquement l5o EFFROIS ET FANTASMAGORIES à la réalité. Je m'aperçus que je traversais le canal de Regent's Park, qui court parallèlement à celui du Jardin Zoologique. Le garçon re-gardait un chaland noir qui s'avançait, molle-ment tiré par un squelette de cheval blanc.
Dans le jardin, une bonne se dirigeait vers le pont en conduisant trois petits enfants à la mine réjouie. Les feuilles des arbres brillaient d'un vert vif que ne ternissaient pas encore les pous-sières de l'été. Vu dans l'eau, le ciel pur se reflé-tait comme ridé par de longues ondulations et zébré de bandes opaques par le remous de la péniche. Le vent soufflait assez vif, mais, symp-tôme bizarre, j'étais insensible à la brise prin-tanière.
Devais-je voir un signe précurseur dans cet assoupissement de mes sensations? Chose cu-rieuse, je pouvais encore raisonner et suivre clairement le réseau de mes pensées, du moins à ce qu'il me semblait. C'était de la quiétude plutôt que de l'assoupissement. Fallait-il de cela conclure à un pressentiment funèbre ? Un homme sur le point de mourir se désintéresse-t-il instinctivement des manifestations extérieures,
SOUS LE BISTOURI 15 X avant même que la mort ne le touche de sa main glacée?
Je me sentais étrangement seul, détaché de la vie environnante et de moi-même ; mais c'était une solitude sans regret. Les enfants joyeux s'ébattaient au soleil,amassant des forces et de l'expérience pour la lutte de l'existence; le gar-dien du parc faisait la causette avec une bonne d'enfants; une mère allaitait son bébé. Un jeune couple me dépassa, trop absorbé pour s'occu-p er de moi ; les arbres déployaient des feuilles toutes neuves, les branches s'agitaient. J'avais été quelque chose dans tout cela, mais main-tenant je prévoyais que mon rôle arrivait à sa fin.
Parvenu au milieu de l'allée centrale, je me sentis fatigué, les pieds lourds. Il faisait très chaud cet après-midi-là.
Je m'arrêtai et me laissai tomber sur l'un des sièges verts qui bordent l'avenue; je ne tardai pas à m'endormir. Mes pensées suivirent leur cours en rêve et provoquèrent une vision de la résurrection. J'étais toujours assis sur ma chaise, mais je me contemplais mort, déguenillé, des-séché, avec un œil (je le voyais!) dévoré par les oiseaux.
— Réveillez-vous! —criait une voix.
Et aussitôt la poussière du chemin tourbil-lonna et la terre tressaillit sous l'herbe.
Je n'avais jamais eu l'idée que Regent's Park pût être un cimetière; mais à présent, aussi loin que ma vue s'étendait à travers les arbres, c'était un soulèvement et un bouleversement de pierres tombales et de mausolées. Cela n'allait pas tout seul ! Les morts semblaient étouffer en se redressant; ils se blessaient dans leurs efforts, et des lambeaux de chair rouge se détachaient des os blancs.
— Réveillez-vous ! — criait la voix.
Mais j'étais bien résolu à ne pas ressusciter, devant de telles horreurs.
— Réveillez-vous !
On ne me laisserait donc pas tranquille !
— Ben, quoi ! Pas fini de roupiller? — fit une voix irritée, avec un accent vulgaire.
Un ange qui parle argot !
C'était l'homme aux chaises qui me secouait, réclamant son penny.
SOUS LE BISTOURI l53
Je payai et empochai le ticket; je m'étirai les jambes en bâillant, puis, me sentant plus alerte, je me levai et me dirigeai vers Langham Place.
Je retombai bientôt dans le dédale mouvant de mes méditations sur la mort.
En traversant le carrefour de Marylebone Road, je heurtai le brancard d'un cab, et je con-tinuai mon chemin, le cœur palpitant et l'épaule meurtrie. Il eût été curieux —j'en fus frappé — que mes méditations sur mon décès du lende-main eussent précisément entraîné cette contin-gence immédiate !
Mais je ne vous importunerai pas davantage du récit de mes impressions ce jour-là et le sui-vant. J'étais de plus en plus certain de mourir pendant l'opération; et je crois bien que parfois je me représentais ma fin avec une certaine complaisance.
Les docteurs devaient venir à onze heures. Je ne me levai pas; était-ce la peine de m'infliger encore l'ennui de la toilette? Je lus les journaux et les lettres arrivés par le premier courrier, mais je n'y pris pas grand intérêt. L'une de ces lettres était d'Addison, mon vieux camarade d'école; il appelait mon attention surdeux con-tradictions et une faute d'impression qu'il avait relevées dans mon dernier ouvrage. Il y en avait une autre de Langridge, qui déblatérait sur Min-ton. Le reste n'était que lettres d'affaires.
Je déjeunai au lit. La souffrance lancinante que je ressentais au côté devenait plussourde. Je savais que c'était une douleur, et cependant, — si vous pouvez comprendre, — je ne trouvais pas que ce fût douloureux. Harcelé par l'in-somnie et la fièvre, ce n'est qu'aux premières heures du jour que j'avais pu reposer. Toute la nuit, mes pensées avaient erré dans le passé, et le matin je rêvassais sur le problème de l'immor-talité.
Haddon arriva le premier, toujours ponc-tuel, portant sa trousse enfermée discrètement dans un sac noir. Mowbray ne tarda pas à le -suivre.
Leurprésence m'émut un peu; je commençai à attacher un intérêt plus direct à ce qui se passait.
Haddon attira près du lit une petite table octogonale, puis, son vaste dos noir tourné vers moi, il se mit à étaler ses instruments. J'enten-dais le léger cliquetis de l'acier contre l'acier, et je constatai que mon imagination n'était pas t.uL à fait paralysée.
— Me ferez-vous mal ? — demandai-je d'un ton détaché.
—Pas du tout ! —répondit Haddon par-dessus son épaule. — Nous allons vous chloroformer.
Vous avez le cœur solide ?
Tandis qu'il parlait, il me vint une bouffée de l'âcre douceur de l'anesthésique.
On m'étendit sur le lit, le flanc bien exposé, et, avant même que j'eusse pu m 'en rendre compte, on m'administra le chloroforme. Cela pique les narines et l'on éprouve tout d'abord une suffocation.
Je savais que je devais mourir; c'étaient donc mes derniers moments de connaissance. Et tout à coup je m'aperçus que je n'étais pas prêt ; j'eus l'impression que j'avais négligé de remplir un devoir — je ne savais pas au juste lequel. Je ne pus trouver ce que j'aurais à faire, ce que je pourrais désirer si je continuais à vivre ; et, pourtant, j'avais la plus étrange répugnance pour- la mort : la sensation physique m'en était des plus douloureuses.
Les docteurs, à coup sûr, ignoraient qu'ils allaient me tuer. Il est possible que je me sois débattu; puis je demeurai immobile, et un grand silence, un silence monstrueux, dans une obscu-- * rité impénétrable, se fit autour de moi.
Je dois être resté sans aucune conscience de moi-même l'intervalle de quelques secondes ou de quelques minutes, au bout desquelles j'eus l'intuition nette, glaciale, que je vivais toujours. Je n'avais pas quitté mon corps ; mais les mul-tiples sensations qui me parvenaient aupara-vant, et qui formaient comme la trame de mon ètre, avaient disparu, me libérant entièrement. Non ! Pas entièrement, car un lien me retenait encore à ces pauvres membres raidis qui gisaient sur le lit, —me retenait, mais pas si étroitement que je ne me sentisse très en dehors d'eux, très indépendant d'eux, avec un effort pour m'en
affranchir complètement.
Avais-je conservé la vue ? Je ne crois pas.
L'ouïe? Je ne crois pas non plus; mais pourtant
je percevais tout ce qui se passait.
SOUS LE BISTOURI l57
Haddon était penché sur moi. Mowbray se tenait derrière ma tête ; l'instrument, — un grand bistouri, — me taillait la chair au-dessous ries côtes flottantes. J'éprouvais un vif intérêt à me voir découper comme du fromage, sans la moindre souffrance, sans même un malaise, — le même intérêt que l'on prendrait à suivre une partie d'échecs engagée entre deux incon-nus.
Haddon avait une figure grave et la main ferme ; mais je fus assez surpris de m'aperce-voir (comment ? je ne sais) qu'il doutait de sa propre capacité à mener sagement l'opération.
Je lisais aussi dans la pensée de Mowbray. Il trouvait qu'Haddon opérait trop en spécialiste. D'autres idées lui vinrent, comme des bulles, dans le flux écumant de la méditation, qui écla-tèrent dans le petit réceptable lumineux de son crâne. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la dextérité d'Haddon, malgré même ses propres dispositions à la lui envier et à la dénigrer.
Je vis mon foie découvert. J'étais perplexe sur mon état. Je ne me figurais pas que je fusse mort, et cependant je me concevais différent de 158 F.FFROIS ET FANTASMAGORIES mon moi vivant. La sombre dépression qui m'avait envahi depuis un an ou davantage, et qui déteignait sur mes facultés, avait disparu. Je sentais et je raisonnais sans la moindre teinte d'émotion. Je me demandais si, sous l'ac-tion du chloroforme, le patient percevait ainsi des choses qu'il oubliait dès que l'anesthésie cessait. Il serait inconvenant de lire de celte façon dans l'esprit des gens et de conserver ensuite le souvenir de ses découvertes.
Si je ne croyais pas être mort encore, du moins avais-je l'intime conviction que j'allais mourir bientôt ; cette considération me ramena à Haddon. Je fouillai son cerveau, et j'y vis qu'il craignait de couper une ramification de la veine-porte. Mon attention fut distraite par les cu-rieux changements qui s'opéraient dans ses lobes cérébraux. Sa volonté était comme le mince et f ébrile rayon transmis par le miroir d'un galva-nomètre ; ses pensées dansaient au-dessous, comme emportées par un courant, et les unes traversaient le foyer lumineux et net, tandis que les autres se tenaient vers le bord, noyées d'om-bre. Justement le petit rayon s'immobilisait ;
sous I.Fl BISTOURI 159 m ais le moindre geste de Mowbray, le moindre son venu de l'extérieur, et même le moindre tressaillement de la chair vivante qu'il coupait faisaient frissonner ou virevolter la petite lueur. S oudain une poussée se fit dans l'agitation de son esprit : une nouvelle idée se présenta, et le petit rayon se précipita sur elle, plus vif qu'un poisson effrayé.
C'était stupéfiant de se dire que les multiples mouvements de l'homme ne dépendent que de ce rayon perpétuellement mouvant, et que, par conséquent, pendant les cinq minutes qui sui-virent, ma vie fut suspendue à ses oscillations.
Entre temps, Haddon devenait de plus en plus nerveux. On eût dit que l'image minus-cule d'une veine coupée, image à chaque instant plus intense, allait déloger de son cerveau une autre image figurant une incision trop courte. Il eut peur; sa crainte de couper trop peu se
débattait contre sa frayeur de couper trop loin.
Puis, tout à coup, tel le flot s'échappant d'une écluse, une formidable ruée d'horrible certitude
culbuta toutes ses transes; et, au même moment, je sentis que la veine était tranchée.
Haddon se jeta en arrière avec une exclamatton rauque ; je vis perler une goutte de sang rouge brun, puis ce fut un ruissellement. Il était hor-rifié! Il jeta :]e bistouri tout rouge sur la petite table, et aussitôt il se précipita sur moi, faisant avec son collègue des efforts fébriles et mal ins-pirés pour remédier au désastre.
— De la glace ! —souffla Mowbray.
Je savais que c'en était fait, bien que mon corps se cramponnât encore à moi.
Je ne décrirai pas leurs tardifs essais de sau-vetage; j'en suivais cependant tous les détails, car mes perceptions étaient plus nettes et plus vives que de mon vivant. Les pensées par-couraient mon esprit avec une vélocité incroya-ble, sans subir la moindre déformation. Je ne puis mieux comparer cet état qu'à l'effet produit par une dose raisonnable d'opium.
Dans un moment tout serait fini et je serais libre.
Je me savais immortel, mais que se passerait-il? Est-ce que j'allais m'envoler tout à l'heure, chassé comme la fumée d'un fusil, dans quel-que enveloppe à demi matérielle, sorte d'atté-nuation de mon être physique? Est-ce que je me trouverais soudainement transporté parmi la multitude des morts et connaîtrais-je le monde sous l'aspectdela fantasmagorie qu'il m'avait tou-jours paruêtre?Oubientomberais-je au milieu de quelque séance de spiritisme pour m'y livrer à de sottes et incompréhensibles manœuvres afin d'influencer un médium aveugle?
C'était une curiosité très calme, une attente très neutre.
Alors j'éprouvai une sorte de tension, comme si un énorme aimant m'attirait hors de mon enveloppe matérielle. Le tension grandissait sans cesse. J'étais un atome pour lequel luttaient des forces monstrueuses. Un instant, un terrible ins-tant, la connaissance me revint. Cette impression de chute, la tête la première, fréquente dans les cauchemars, cette môme impression, mille fois plus intense ici, jointe à l'horrible obscurité, éclipsa toutes mes facultés. Les deux docteurs, mon corps le flanc ouvert, la petite chambre, tout cela disparut au-dessous de moi, comme un brin d'écume au bord d'un tourbillon.
Je voguais dans les airs, au-dessus de Lon dres. Très loin, en bas, le West End fuyait ra.pidement; car je m'imaginais voler à tire d'aile au-dessus du panorama que je découvrais à travers un léger brouillard fumeux ; c étaient d'innombrables toits hérissés de cheminées, cou-pés de petites rues étroites encombrées de monde et de véhicules ; les squares m'apparaissaient comme de petites taches vertes, et les clochers des églises comme des épines dépassant la sur-face. Tout cela se déroulait, entraîné par la ro-tation du globe autour de son axe et, en quel-ques secondes, à ce qu'il me sembla, je me trou-vai au-dessus d'une agglomération de toits qui pouvait être Ealing. Au sud, la Tamise nais-sante serpentait en mince ruban bleu, encadrée par les chaînes lointaines et embrumées des Chiltern Hills et des North Downs, tels les re-bords d'un vaste bassin.
Je montais toujours.
Tout d'abord je ne me rendis aucun compte de ce que pouvait signifier cette ascension.
A chaque minute le champ que ma vue embras-sait se faisait plus spacieux, et les détails des villes, des campagnes, des monts et des vallées me semblaient de plus en plus brumeux, pâles et indistincts. Un gris lumineux confondait peu à peu le saphir des montagnes et les verts pâtu-rages ; un lambeau de nuage, errant très bas et très loin vers l'ouest, devenait d'un blanc éblouis-sant. Au-dessus de moi, la couche d'atmosphère se raréfiant, le ciel, que j'avais laissé bleu pâle, de ce bleu de printemps, prenait un ton plus profond, plus intense. La nuit venait rapide-ment: le ciel était maintenant aussi sombre qu'à minuit, bientôt aussi noir qu'une nuit sans lune, puis enfin d'un noir inconnu jusqu'à pré-sent à mes yeux.
Alors une étoile brilla : beaucoup d'autres parurent, puis des milliers, des millions, des myriades, en multitudes infiniment plus consi-dérables que jamais humain n'en a observé.
Car l'azur du ciel est de la lumière de soleil et d'étoiles, tamisée et propagée à l'infini...
Or je vis des choses surprenantes. Comment?
Je l'ignore. Assurément pas avec mes yeux de mortel. Le soleil me parut étrange, mer-veilleux incroyablement. Le corps en était un disque d'un blanc aveuglant, — et non pas jau-nâtre comme le croient ceux qui vivent sur notre planète, — tout rayé de trainées écarlates, et orné d'une frange mouvante de langues de feu rouge. Et, s'élançant dans le ciel, de part et d'autre du disque, étaient deux ailes blanc-ar-gent, plus brillantes que la Voie Lactée, le fai-sant ressembler à ces globes ailés créés par l'art égyptien, plus qu'à tout ce que je me rap-pelle avoir jamais vu. Je reconnus la couronne solaire, bien que, durant mon existence terres-tre, je n'en eusse jamais eu sous les yeux qu'un dessin.
Quand mon attention se reporta sur la Terre, je m'aperçus que j'en étais très loin. Je n'en distinguais plus depuis longtemps les campa-gnes et les villes : tous les paysages s'étaient fondus en un gris lumineux que bordait vers l'ouest le blanc étincelant des nuées floconneu-ses. A présent je discernais les contours du nord de la France, et l'Irlande, et la Grande-- Bretagne tout entière, sauf la partie de l'Ecosse qui disparaissait au delà de l'horizon au nord, ou celles qui se trouvaient masquées ou oblité-rées par les nuages. La mer avait un aspect gris terne, plus foncé que la terre ferme ; et lentement ce vaste panorama se déplaçait vers l'est.
Tout cela s'était passé si rapidement que, jusqu'à ce que je fusse à plus d'un millier de milles de la Terre, je n'eus pas le temps de penser à moi. Maintenant je m'apercevais que je n'avais ni mains, ni pieds, ni aucun organe, et je n'en éprouvais ni trouble ni douleur.
Le vide m'entourait de toutes parts, car j'a-vais déjà laissé derrière moi les couches respira-bles; ce vide était froid au delà de toute imagi-nation, mais je ne m'en sentais nullement incom-modé. Les rayons solaires traversaient l'espace immense sans rien éclairer ou réchauffer, jus-qu'à ce qu'ils rencontrassent un obstacle dans leur course.
Je regardais avec un parfait oubli de mon être, comme si j'eusse été Dieu lui-même. Et là-bas, au-dessous, s'enfonçant à un nombre infini de milles par seconde, dans ce minuscule point sombre qui désignait Londres, deux doc-teurs s'efforcent de ranimer la pauvre carcasse usée et déchiquetée que j'avais abandonnée. A l66 EFFROIS KT FANTASMAGORIES cette vue je goûtai une sérénité et un soulage-ment tels que je ne les puis comparer à aucune joie humaine.
Alors je compris ce que signifiait mon ascen-sion. L'aventure était si simple, si naturelle, que je m'étonnai de ne l'avoir jamais prévue.
J'avais été subitement délivré de la matière ; tout mon être physique gisait là, sur la Terre, tourbillonnant avec elle à travers l'espace, rivé à elle par la gravitation, participant à son iner-tie, entraîné dans sa course épicycloïdale au-tour du soleil — et, avec le soleil et les planè-tes, dans leur marche grandiose à travers l'in-fini.
Mais l'être immatériel, lui, ne connaît pas l'inertie, ne ressent rien de l'attraction de la ma-tière vers la matière ; là où il abandonne son enveloppe charnelle, là il reste, immuab le dans l'espace,—autant que l'espace l'intéresse encore.
Je ne quittais pas la Terre ; c'était elle qui me quittait, et avec elle le système solaire tout entier.Il devait y avoir dans l'espace ambiant, invisibles pour moi, une multitude innombrable d'âmes, surveillant la marche du globe terrestre, dépouillées, elles aussi, de leur enveloppe maté-rielle ; comme moi, ces âmes avaient fui les pas-sions humaines et les généreux sentiments de la brute sociable, — et, libres esprits, atomes de pensée neuve, elles s'émerveillaient de leur délivrance soudaine.
A mesure que je m'éloignais de l'étrange soleil blanc dans le firmament noir, et de la surface brillante de la Terre sur laquelle avait débuté mon existence, il me sembla que je m'élargis-sais dans des proportions incroyables ; je gran-dissais par rapport au monde que j'avais laissé, par rapport aux moments et aux périodes d'une destinée mortelle.
Bientôt je pus embrasser toute la sphère du ijlobe,qui m'apparut vaguement convexe, comme l'astre des nuits dans son plein, mais plus grande. La forme argentée de l'Amérique se dessinait maintenant dans la partie baignée de lumière où j'avais cru reconnattre la petite An-gleterre quelques minutes auparavant. De vaste qu'elle était, emplissant de son éclat une grande partie du ciel, la Terre diminuait et s éloignait d'instant en instant. En se retirant, elle démas-qua la Lune, dont le dernier quartier s'ollrit î mes regards.
.Je cherchai les constellations. Seuls, la par-tie d'Ariès qui se trouve derrière le soleil, et le Lion que la Terre couvrait m'étaient cachés. Je reconnus la bande sinueuse et découpée de la Voie Lactée, avec Véga très brillante entre le Soleil et la Terre. A l'opposé, Sirius et Or ion étincelaient dans les ténèbres insondables. L'E-toile Polaire scintillait au-dessus de moi, el la Grande Ourse atteignait le bord du globe ter-restre. Au delà, tout autour de la couronne res-plendissante du Soleil, je découvrais de eu ri eu ses constellations que je n'avais jamais contem-plées de ma vie, — notamment un groupe en forme de dague,que je savais être la Croixdu Sud.
Toutes ces étoiles avaient le même aspect que lorsqu'on les aperçoit de la Terre; mais toutes les petites, que l'on ne distingue qu'à peine, brillaient maintenant sur le fond obscur du firmament, comme des étoiles de première gran-deur, tandis que les astres les plus importants prenaient un éclat et une coloration impossibles à décrire.
Aldébaran était une tache de feu rouge-sang; Sirius condensait en un point l'éblouissement d'un monde de saphirs ; aucune scintillation n'agitait la tranquille splendeur de leur rayon-nement.
Mes impressions possédaient une netteté et une fixité imperturbables : il n'y avait plus d'atmos-phère pour les adoucir et les atténuer ; plus rien que l'infini obscur, constellé de ces myriades de points lumineux.
A présent la Terre ne paraissait pas plus grosse que le Soleil ; elle diminuait et tournait à vue d'œil. L'espace d'une seconde, me sembla-t-il, elle fut réduite de moitié, puis elle continua à décroître avec rapidité.
Très loin, dans la direction opposée, la planète Mars luisait d'un éclat continu,comme une petite tète d'épingle rose.
Etje voguais,immobile dans le vide,regardant disparattre au-dessous de moi, sans une trace de terreur ni d'étonnement, la tache de pous-sière cosmique que nous appelons le monde !
Soudain je commençai à croire que ma notion du temps s'était modifiée ; que je me mouvais, 170 EFFROIS *T FANTASMAGORIES non plus rapidement, mais avec une lenteur in-finie ; qu'une période de jours sans nombre s'écou-lait entre chacune de mes impressions distinctes. Pendant queUe faisais cette constatation,la Lune accomplit une révolution autour de la Terre, et je pus suivre nettement le mouvement de Mars dans son orbite. Et même il me parut que les époques se succédaient de plus en plus vite entre chacune de mes pensées, au point qu'un millier d'années ne représentait plus qu'une perception momentanée.
D'abord l'éclat des constellations avait été fixe sur l'arrière-plan ténébreux de l'espace infini ; mais bientôt je crus remarquer que le groupe des étoiles d'Hercule et du Scorpion se resserrait, tandis qu'Orion, Aldébaran et leurs voisines se dispersaient.
Tout à coup, du fond de l'obscurité, jaillit une multitude de fragments de roche, scintillant comme des grains de poussière dans un rayon de soleil et entourés d'un léger nuage lumineux ; ils se ruèrent autour de moi, puis en un clin d'œil s'évanouirent au loin.
Je vis alors grandir très rapidement un point,
SOUS LE BISTOURI 1 7 i qui brillait faiblement à mes côtés; c'était la pla-nète Saturne, qui se précipitait vers moi. Elle grossissait de minute en minute, semblant dé-vorer le ciel sur son passage et cachant à cha-que instant un plus grand nombre d'étoiles. Je distinguai sa masse aplatie et tournoyante, sa ceinture en forme de disque et sept de ses petits satellites.
Elle s'amplifia démesurément jusqu'à me do-miner de son énormité ; puis je me trouvai pris dans une trombe de pierres cliquetantes, de poussières dansantes et de gaz tourbillonnants. Un moment j'observai au-dessus de moi la tri-ple ceinture formidable, comme trois arches concentriques de lumière lunaire, dont l'ombre noire se dessinait sur la masse tumultueuse qui bouillonnait au-dessous.
Tout cela passa vertigineusement ; la planète -poursuivit sa course comme la foudre; pendant quelques secondes elle effaça le Soleil et peu à peu se réduisit à une tache noire ailée décrois-sant rapidement sur le fond irradiant de l'astre.
Quant à la Terre, atome initial de mon être, je ne la découvrais plus.
Tout le système solaire disparaissait ainsi avec une majestueuse impétuosité, dans le plus profond silence ; le Soleil lui-même ne fut plus qu'une étoile dans l'océan des étoiles, avec son cortège de planètes perdu dans la lueur con-fuse de l'éloignement.
J'étais entré dans l'univers extérieur, et il me sembla que j'embrassais l'immensité de la matière.
Toujours plus vite, les étoiles s'éteignaient dans l'abîme où s'étaient fondues Antar et Véga ; bientôt tout ce coin du ciel ne fut plus que la masse fuyante d'une nébuleuse, tandis que devant moi béait l'étendue noire, où les astres étaient de plus en plus rares.
Je paraissais me diriger vers un point situé entre la ceinture et le glaive d'Orion ; de ce côté le vide s'accusait davantage à chaque seconde, comme un monstrueux gouffre où je tombais.
Toujours plus vite, les mondes se précipitaient, tourbillon d'atomes silencieux,dans le néant. Des étoiles jetaient à ma rencontre des feux éblouis-sants dont la lueur colorait les planètes, comme des fantômes en révolution autour d'elles; puis elles dépérissaient pour s'évanouir de nouveau.
De jeunes comètes, des bouquets de météores, des grains clignotants de matière en ignition, des couronnes tournoyantes, passaient en sif-flant, les uns à peut-être cent millions de milles de moi, d'autres, moins nombreux, plus près ; tous voyageaient avec une rapidité inimaginable au travers des constellations, traînées d'aurore fuyant dans la nuit épaisse et incommensu-rable. Plus que jamais on eût dit un remous de poussière dans un rayon de soleil.
Le béant Au-delà où j'étais attiré se faisait toujours plus étendu, plus immense, plus pro-fond. Maintenant un quart du ciel était noir et vide, et, dans sa course tournoyante, l'univers stellaire disparaissait derrière moi, comme ras-semblé en un voile de clarté qui s'éloignait,telle une énorme chandelle romaine, au gré du vent.
J'étais parvenu dans le désert de l'espace.
Même les ténèbres se firent plus intenses, tan-dis que les bataillons d'étoiles ne semblaient plus qu'un essaim lumineux dans un lointain inconcevable et que l'obscurité et le néant m'entouraient de toutes parts.
Bientôt le système solaire, cette petite cage de points où j'avais pris naissance, se réduisit à un disque de lumière brumeuse ; dans une mi-nute ce ne serait plus qu'une étincelle qui, à son to ur, s'éteindrait complètement.
Tout à coup une sensation me revint, sous la forme d'une terreur accablante, comme un effroi de cette immensité noire, qu'aucun mot ne sau-rait rendre, comme une ardente résurrection du besoin de société et de sympathie.
D'autres âmes existaient-elles dans cette obs-curité, invisibles pour moi, comme moi pour elles? Ou bien étais-je vraiment seul ? Etais-je passé, de l'existence, dans un état qui ne serait ni l'être ni le non-être ?
Dépouillé de l'enveloppe de mon corps, de m on enveloppe matérielle, la sécurité illusoire qu'inspire la présence d'autres créatures m'a-vait fui.
Tout était nuit et silence.
J'avais cessé d'être.
J'étais du néant.
Tout était du néant, à l'exception de cet atome infinitésimal de lumière qui sombrait dans l'abîme.
J'essayai d'écouter et devoir, mais pendant un instant il n'y eut que'l'infini silence, les ténè-bres intolérables, l'horreur et le désespoir.
Alors je vis,autour du halo où s'était conden-sé le inonde entier de la matière, s'élever une faible lueur. Une bande s'étendait de part et d'autre,où le noir n'était pas absolu. Je la consi-dérai pendant des siècles, me sembla-t-il, et, au cours de cette longue période,la tache s'affirma imperceptiblement ; puis, auprès de la bande, surgit un nuage aux contours indécis et teinté d'un brun très pâle.
Je me sentis dévoré d'impatience; mais les fuîmes s'accusaient si lentement qu'elles parais-saient changer à peine. Que pouvaient-elles contenir? Que signifiait cette tache roussâtre dans l'éternelle nuit de l'immensité ?
Les contours du nuage paraissaient grotes-ques : agrippé sur sa base par quatre projections desa masse,il se terminait au-dessus par une ligne droite. Que signifiait ce fantôme? Certaine-ment j'avais déjà vu cela quelque part; mais je I76 EFFROIS ET FANTASMAGORIES ne pus me rappeler ce que c'était,où je l'avais vu ni quand. La réalité se fit jour tout à coup.
C'était un poing fermé.
Je me trouvais seul dans l'espace, seul avec ce poing énorme et sombre, sur lequel, comme un insignifiant amas de poussière, l'Univers maté-riel reposait tout entier.
Je l'examinai pendant un temps interminable.
A l'index brillait un anneau ; et l'univers d'où j'étais sorti n'était qu'une tache de lumière sur la courbe de l'anneau. Et l'objet que serrait la main avait l'apparence d'un sceptre noir.
Toute une longue éternité, je restai à con-templer cette main, cet anneau et ce sceptre, dans la crainte et l'attente désespérées de ce qui allait se passer. Je crus qu'il ne se passerait rien, que je regarderais éternellement, sans voir autre chose que la main et ce qu'elle tenait, et sans y rien comprendre.
L'univers n'était-il qu'un reflet de quelque Etre plus grand ? Nos mondes n'étaient-ils que les atomes d'un autre univers, et ceux-ci d'un autre, et ainsi de suite dans une progression sans fin?