‹ Effrois et fantasmagoriesChapitre 7 sur 10 · SOUS LK BISTOURI · texte numérisé non relu

SOUS LK BISTOURI

Et qu'étais-je moi-même ? Etais-je vraiment immatériel? Dans cet état de perplexité, une sensation me surprit d'un corps qui se reconsti-tuait autour de moi.

A l'entour de la main, le gouffre de ténèbres. s'emplit de mouvements impalpables où se dis-cernaient des formes incertaines.

Puis soudain un bruit me parvint, un son de cloches, frêle comme s'il arrivait d'infiniment loin ; étouffé comme s'il passait à travers d'é-paisses couches d'obscurité ; vibrant d'une résonnance assourdie, avec de vastes intervalles de silence entre chaque battement.

La main sembla serrer plus fortement le sceptre. Au-dessus, vers le zénith des ténèbres, je vis un cercle phosphorescent, comme une sphère spectrale d'où paraissaient sortir les sons ; au dernier battement, la main disparut : l'heure était venue sans doute. J'entendis un tumulte d'eaux ruisselantes.Mais le sceptre noir restait, rayant le ciel d'une grande bande bril-lante.

Et alors, semblant monter des profondeurs les plus reculées de l'espace, une voix parla :

— Il n'y aura plus de douleur 1

A ces mots, une joie radieuse, presque péni-ble dans son intensité, m'envahit. Je vis luire le cercle phosphorescent et briller le sceptre noir... Je vis encore bien d'autres choses très nettement...

Le cercle était le cadran de la pendule ; le sceptre était la barre du lit. Haddon debout au pied et appuyé à la barre, tenait à ses doigts une petite paire de ciseaux. Par-dessus son épaule, je distinguai les deux aiguilles de la pendule sur le chiffre XII.

Mowbray lavait un instrument dans une cuvette, sur la table octogonale; et, à mon côté, j'éprouvais une sorte d'engourdissement dont on ne pouvait dire que ce fût une douleur.

L'opération ne m'avait pas tué.

Bien au contraire, j'étais délivré de la som-bre mélancolie qui me hantait depuis près de six mois.

Faut-il considérer le cambriolage comme une profession, comme un sport, ou comme un art?

Sa technique est trop peu précise pour qu'il soit une profession, et ses prétentions à l'art sont gâtées par l'élément de cupidité qui mitige ses triomphes. En somme, il semble juste de le ran-ger au nombre des sports, d'en faire un sport pour lequel aucune règle n'a jusqu'à présent été formulée, et dont les prix sont distribués d'une manière dénuée de tout apparat.

C'est ce manque d'apparat qui mit brusque-ment fin à la carrière de deux débutants pleins de promesses, dans l'affaire d'Hammerpond Park.

L'enjeu, dans cette affaire, consistait surtout en diamants et autres bibelots, appartenant à la jeune lady Aveling. Le mariage de miss Mon-l8o EFFROIS ET FANTASMAGORIES tague Pangs avait été bruyamment annonce dans les journaux, qui avaient énuméré la quan-tité et décrit la qualité des cadeaux de \a cor-beille, en révélant que les jeunes mariés passe-raient la lune de miel dans leur château d'Ham-merpond. La description de tant de prix allé-chants avait provoqué une sensation considérable dans le petit cercle de sportsmen dont Mr Teddy Watkins était le chef incontesté, et il fut décidé que l'habile homme, accompagné d'un assistant dûment qualifié, se rendrait au village d'Ham-merpond pour y exercer ses talents profession-nels. D'un naturel réservé, Mr Watkins résolut de faire cette visite incognito, et, après avoir minutieusement examiné les conditions de l'en-treprise, il adopta le rôle de peintre paysagiste et le modeste nom de Smith. Il partit le premier; son compagnon ne devait le rejoindre que dans la dernière soirée de son séjour.

Arec ses toits de chaume et sa vieille église, au milieu des landes et des bois, le village d'Hammerpond est un des plus jolis du Sussex; aussi, lorsque Mr Watkins débarqua avec sa valise, deux toiles intactes, sa boîte et son che--

LE CAMBRIOLAGE D'HAMMERPOND PARK l8l valet, une ingénieuse petite échelle pliante, ses pinces-monseigneur et des rouleaux de fil de fer, fut-il accueilli avec effusion et cordialité par une demi-douzaine d'autres chevaliers du pinceau. Son déguisement devenait inopinément plausible, mais il lui valut par contre l'avantage de conversations esthétiques pour lesquelles il n'était que très imparfaitement préparé.

— Avez-vous exposé souvent ? — lui demanda le jeune Porson, dans la grande salle de l'hô-tel du Coche où, dès le soir de son arrivée, Mr Watkins accumulait de précieux renseigne-ments sur la localité...

— Très peu, quelques croûtes ici et là, — répondit Mr Watkins.

— Au Salon?

— Des fois...

— Vous avez déjà travaillé en plein air?

— A l'occasion.

— Vous faites aussi le portrait ?

— Quand ça en vaut la peine ; mais je suis venu ici pour peindre le château au clair de lune.

— Vraiment l - s'écria Porson.— Voilà une idée qui n'est pas banale !

— N'est-ce pas? Ça m'a paru intéressant et j'espère m'y mettre demain soir.

— Comment ! Vous n'allez pas peindre en plein air, la nuit 1

— Pourquoi pas ?

— Mais comment verrez-vous votre toile ?

— Oh! j'ai de bons yeux... et puis j'emporte-rai une lanterne spéciale.

— Mais c'est la nouvelle lune en ce moment !

— objecta Porson.

— S'il n'y a pas le clair de lune, il y aura toujours le château, — répliqua Watkins. — Je peindrai le château d'abord, et je mettrai la lune après.

— Ah ! — fit Porson, trop décontenancé pour continuer la conversation.

L'hôtelier, qui, pendant cet entretien techni-que, avait observé un silence respectueux, reprit son colloque avec Mr Watkins.

— On prétend qu'il n'y a pas moins de trois agents de police qui montent la garde, la nuit, dans le château, à cause des bijoux de la jeune lady Aveling. Il y en a un qui est venu ici, hier, prendre un verre avec le second valet de pied.

Au crépuscule, le lendemain, Mr Watkins, chargé d'une toile, de son chevalet, et d'une boîte aux dimensions respectables contenant une infinité d'outils, cheminait par le joli sentier qui, à travers le bois de hêtres, mène à Ham-merpond Park ; et il installa son matériel dans une position stratégique qui commandait le châ-teau. Mr Raphael Stant, qui revenait des fours à chaux, dont il avait fait quelques études, aper-çut alors son confrère, et, sa curiosité ayant été éveillée par ce que Porson avait raconté du nou-veau venu, il bifurqua dans cette direction, avec l'idée de discuter de l'art nocturne.

Mr Watkins ne se doutait pas de cette visite. Une amicale conversation entre le maître d'hô-tel du château et lui venait de se terminer, et le majestueux personnage, suivi des trois chiens favoris qu'il était dans ses fonctions de prome-ner, s'éloignait vers le parc. Avec un air affairé, Mr Watkins mélangeait des couleurs sur sa palette. Stant, en approchant, fut stupéfait de constater que la nuance obtenue était un vert émeraude aussi criard et vif qu'il est possible de l'imaginer. A la vue de ce hardi mélange, il 184 EFFROIS KT FANTASMAGORIES fit entendre entre ses dents un sifflement.

Mr Watkins tourna la tête, visiblement en-nuyé.

— Que diable allez-vous faire avec un vert pareil? — demanda Stant.

Mr Watkins comprit que le zèle qu'il dé-ployait dans le but de donner le change au maître d'hôtel lui avait fait commettre quelque gaffe technique. Il regarda Stant et hésita.

— Excusez ma question, — reprit Stant, — mais ce vert est quelque peu ahurissant et j'en suis resté éberlué. Qu'avez-vous l'intention de peindre avec cela ?

Mr Watkins fit appel à toutes les ressources de ses facultés. Une attitude énergique pouvait seule sauver la situation.

— Si vous continuez à rester là pour me gêner, c'est votre figure que je barbouillerai avec cela ! — déclara-t-il rageur.

Stant se retira, car il était un homme paisi-ble et qui avait le sens de l'humour. En descen-dant au village, il rencontra Porson et Wain-wright.

— Ce type-là, — dit-il, en parlant du soi-disant

LE CAMBRIOLAGE D'HAMMERPOND PARK l85 Smith, — ce type-là est un génie ou bien un fou dangereux. Allez donc voir un peu son vert 1

Et il poursuivit sa route, tout réjoui par la perspective d'une joyeuse mêlée autour d'un chevalet, avec la figure de ses amis badigeonnée de vert.

Mais Mr Watkins se montra beaucoup moins agressif envers Porson et Wainwright. Il leur expliqua que son vert était destiné à former la première couche sur la toile.

— Oui, — avoua-t-il, — c'est une méthode absolument nouvelle et de mon invention.

Mais, après cette confidence, il manifesta plus de réserve, insinuant qu'il n'avait aucune inten-tion de révéler son secret au premier venu, et il ajouta quelques remarques sarcastiques sur le compte de ces « types patelins » qui feignent de s'intéresser à ce que font les autres, pour essayer de a chiper » leurs procédés. Sur quoi, les deux peintres délivrèrent Mr Watkins de leur pré-sence.

L'obscurité s'épaissit; une à une, les étoiles parurent. Les corbeaux, dans les grands arbres, étaient depuis longtemps assoupis. Tous les dé-- J86 EFFROIS ET FANTASMAGORIES1 tails d'architecture du château se confondirent en une silhouette imprécise. Les fenêtres du sa-lon s'illuminèrent de vives clartés, les vitrages du jardin d'hiver miroitèrent brillamment, et, par ci par là, la fenêtre d'une chambre s'éclaira d'une lumière jaune. Sur la pelouse, le chevalet était resté seul, et la pureté de la toile qu'il sup-portait était souillée d'un mot fort peu civil, tracé en gros caractères, d'un vert éclatant. Mais dans un massif d'arbustes touffus, Mr Watkins était à l'œuvre, avec son aide, qui l'avait discrètement rejoint par l'avenue carrossable.

Mr Watkins se félicitait de l'ingénieux stra-tagème, grâce auquel il avait réussi à transporter tout son matériel sur le lieu même des opéra-tions.

— Voilà le cabinet toilette,—indiquait-il à son complice. — Aussitôt que la femme de cham-bre en sortira pour aller souper, c'est nous qui entrons. Sapristi! il est tout de même épatant, ce château, comme cela, dans la nuit, avec ses fenêtres éclairées. Ah! si j'étais peintre pour de bon... Dis donc, Jim, tu as bien tendu le fil de fer dans l'allée de la buanderie ?

Avec mille précautions, il s'avança jusque sous la fenêtre du cabinet de toilette, et commença à ajuster son échelle pliante; pendant ce temps, Jim surveillait le fumoir. Mr Watkins était un praticien beaucoup trop expérimenté pour éprou-ver la moindre émotion en procédant à ces pré-paratifs. Mais tout à coup, presque à côté de lui, il entendit un violent fracas suivi d'un juron étouffé. Quelqu'un avait trébuché dans le fil de fer. Il y eut des pas précipités sur le gravier. Comme tous les véritables artistes, Mr Watkins était un homme singulièrement timide; il lâcha immédiatement son échelle et se mit à fuir avec circonspection à travers les massifs. Il perçut vaguement deux individus à ses trousses et il crut distinguer devant lui la silhouette de son acolyte. L'instant d'après, il franchissait le petit mur de clôture du jardin et s'élançait dans le parc. Quelqu'un aussi sauta le mur derrière lui.

Ce fut une course éperdue dans la nuit, sous les arbres. Mr Watkins, agile et bien entraîné, gagnait de vitesse le personnage haletant qui fuyait devant lui. Tous deux couraient en silence, mais, sur le point de rattraper l'autre, Mr Wat-- 188 EFFROIS KT FANTASMAGORIES kins fut pris d'un doute affreux. Au même moment, l'individu tourna la tête et poussa une exclamation de surprise.

— Ce n'est pas Jim ! — pensa Mr Watkins.

A l'instant, l'autre se jetait aux genoux du pein-tre et les deux hommes roulèrent à terre, corps à corps.

— Un coup de main, Bill! — appela l'inconnu en voyant survenir un troisième larron.

Et Bill, incontinent, prêta la main, les deux même, et poussa la complaisance jusqu'à y join-dre les pieds. Le quatrième fuyard, Jim vrai-semblablement, avait dû filer par une direction différente; en tout cas, il ne rejoignit pas le trio.

Le souvenir que Mr Watkins a gardé des inci-dents qui occupèrent les deux minutes suivantes est extrêmement vague. Il se rappelle confusé-ment avoir enfoncé son pouce dans le coin de la bouche de son premier adversaire, et maintenu à terre par les cheveux.pendant quelques secon-des, la tête de l'individu répondant au nom de Bill. Il reçut aussi, en un grand nombre d'en-droits différents, des coups de pied administrés, lui sembla-t-il, par une multitude de gens. Puis l'individu qui n'était pas Bill appuya son genou au-dessous du diaphragme de Mr Watkins en le tirant par les épaules, comme s'il eût voulu le casser en deux.

Quand ses sensations furent un peu moins embrouillées, il se retrouva assis sur l'herbe, avec huit ou dix personnes debout, dans l'om-bre, autour de lui, qui attendaient apparem-ment qu'il eût recouvré ses esprits. Il supposa piteusement qu'il était capturé, et il aurait pro-bablement émis quelque réflexion philosophique sur l'inconstance de la fortune, si certains lan-cinements internes n'eussent refréné ses dispo-sitions oratoires.

Mais il eut promptement remarqué que ses poignets étaient libres de menottes et qu'on lui tendait un flacon de cognac. Ce témoignage inat-tendu de bienveillance le toucha beaucoup.

— Il reprend connaissance, — dit une voix qu'il crut reconnaître pour celle du second' valet de pied du château.

— Nous les tenons, monsieur, tous les deux, et grâce à vous, — déclara le maître d'hôtel, qui lui présentait le flacon. Igo EFFROIS ET FANTASMAGORIES

Personne ne répondit, et cependant Mr Wat-kins ne comprit pas que cette phrase s 'adres-sait à lui.

— Il est encore tout étourdi, — articula une voix inconnue. — Les malandrins F ont à moitié assommé.

Mr Teddv oJ Watkins décida de rester étourdi jusqu'à ce qu'il pût mieux saisir la situation. Il distingua, au milieu des silhouettes qui l'entou-raient, deux formes humaines debout, côte à côt.e, en une attitude morne et abattue, et il y / avait quelque chose, dans la position de leurs épaules, qui indiquait, à l'œil expérimenté de Mr Watkins, que leurs bras étaient entravés.

D'un seul coup, il comprit. Vidant d'un trait le flacon, il se leva en chancelant, aidé par quel-ques spectateurs compatissants et salué d'un murmure sympathique.

— Votre main, monsieur, votre main, — dit une des formes proches de lui. — Et permettez-moi de me présenter moi-même. Je vous suis extrêmement reconnaissant. Ce sont les bijoux de ma femme, lady Aveline, qui ont tenté ces deux malfaiteurs.

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