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vres et déshéritées, de ne rien faire à l’heure actuelle pour toutes les victimes de notre système social, et de ne pouvoir rien faire dans l’avenir. Pour eux, Pincompétence absolue de l'Eglise en matière de rénovation sociale éclate aux yeux de tous. Et voilà la cause de lantagonisme profond qui sépare l'Eglise et les chrétiens des hommes modernes. On reconnaît, en général, la haute valeur de l’enseignement apporté par le Christ, mais on reproche à l'Eglise de ne l’avoir pas mis en pratique.
Un libre-penseur donnant des conseils à un jeune homme qui va s'engager dans la vie, s'exprime ainsi: « Tu peux retenir ce qu'il y a de meilleur dans le Christianisme, le vague et doux précepte de l'Evangile : Aimez-vous les uns les autres, mais à condition de l’interpréter et de l’appliquer autrement que les Eglises chrétiennes.
« Au Christianisme qui prêcha l'égalité dans un autre monde, mais laissa vivre en celui-ci l’esclavage plus de mille ans après avoir triomphé, la pensée moderne ose dire fièrement : Nous voulons mieux. Nous voulons sur la terre l'égalité de condition entre les hommes.
« Au Christianisme qui prescrit de secourir les pauvres et réduit aux largesses humiliantes de l’aumône le devoir envers la misère, la pensée moderne dit encore : Nous voulons mieux. Nous voulons que l’aumône devienne inutile et soit remplacée par la solidarité sociale. Nous voulons, non qu’on entretienne la misère en la soulageant, mais qu’on l’abolisse en supprimant les causes qui la créent. (1) »
Est-il donc vrai qu’il y ait un abîme entre les aspirations du Christianisme et celles de notre temps ? Le Christianisme n’a-t-il pas en lui les germes d’une humanité nouvelle ? Et s’il n’a pas entrepris, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, le travail de rénovation sociale, n’y a-t-il pas des causes historiques qui expliquent son inaction ? Et cette inactivité sociale de l'Eglise suffit-elle pour affirmer que celle-ci n’a pas exercé une influence profonde sur les siècles
(1) Georges RENARD. — Paroles d’Avenir, p. 11.
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passés et qu’elle ne peut rien faire dans les temps modernes ?.…
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Pour résoudre ces problèmes que se pose avec angoisse toute âme religieuse, demandons-nous avec Rauschenbusch quelle était la situation de l'Eglise au début de l’ère nouvelle.
Ce ne fut qu'après trois siècles d’obscurité et d’oppression que le Christianisme releva la tête et devint la puissance suprême du monde civilisé. Les Eglises chrétiennes se multipliaient dans toute l’étendue de l'Empire romain. Leurs membres étaient si nombreux, leur organisation si flexible et si tenace que l’effort de l’Empire pour déraciner l'Eglise resta stérile. Le pouvoir fut obligé de capituler devant cette force nouvelle. Le Christianisme supplantait le paganisme comme religion d'état. :
L'Eglise devint rapidement puissante, et lorsqu’au v° siècle les invasions barbares ébranlèrent l’Empire, seule son organisation se maintint. Dans les cités, les évêques deviennent alors les chefs, les protecteurs des pauvres, les gardiens de la loi et de l’ordre. Dans le désarroi et l’insécurité qui régnaient partout, l'Eglise offrait des lieux de refuge. Peu à peu, les évêques et les abbés accrurent leur influence, et devinrent des dignitaires féodaux, parfois même des princes. Le pape eut bientôt en sa possession une grande partie de l’Italie, de sorte que, avec son influence spirituelle, il pouvait lutter d’égal à égal avec les empereurs. L'Eglise avait même son code, ses cours de justice, ses juges. Aussi, à travers tout le Moyen-Age, grande fut sa domination sur la vie morale et spirituelle des peuples, immense fut son pouvoir sur les âmes.
Si l'Eglise, avant l’époque moderne, eut une telle liberté
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d'action, pourquoi n’a-t-elle pas entrepris l’œuvre de rénovation sociale ? Et en premier lieu est-il vrai qu’elle ne l'ait pas entreprise ?
A cette question deux réponses peuvent être faites.
D'abord, d’après Rauschenbusch, il faut bien se rendre compte, que, en dépit du développement et du pouvoir de l'Eglise, tout travail de reconstruction sociale était alors impossible. C’est sur les ruines de l’ancien monde. que le Christianisme s’éleva. Or, la décadence était trop grande pour être conjurée ; l'Etat était rongé par la corruption ; quelle puissance aurait pu le sauver ? Au milieu de l’anarchie générale, du vice grossier et de la brutalité des barbares, elle-même ravagée par la rapacité des nobles en même temps qu’affaiblie par l'ignorance et l'incapacité de son propre clergé, l'Eglise fit ce qui était en son pouvoir, mais elle ne pouvait faire davantage .
Une telle situation mérite une plus grande sympathie que celle que ses amis ou ses adversaires lui témoignent. Les chrétiens ne s’aperçoivent que du devoir qui n’a pas été accompli et ne tiennent aucun compte des obstacles rencontrés sur la route. Ses ennemis n’ont souvent pas expérimenté quel immense travail est nécessaire pour contrebalancer un mal moral qui a de profondes racines ou pour élever des hommes à un idéal plus haut. D'ailleurs, tous ceux qui estiment que le Christianisme aurait dû arriver à des résultats plus probants ne manifestent-ils pas ainsi leur grande confiance en sa puissance ?
D’autres, par contre, répondront que le Christianisme a reconstitué véritablement la société. N’a-t:il pas, en effet, élevé la femme en la mettant sur un pied d'égalité avec Phomme ? N’a-t-il pas assuré la sainteté et la stabilité du mariage ? N’a-t-il pas changé le despotisme des parents en profond amour pour leurs enfants ? N'est-ce pas sous son influence, que l’esclavage a été aboli, que la guerre a été adoucie, que la terre entière fut recouverte d’un réseau d'institutions charitables pour le relèvement du pauvre ? Voilà l’œuvre du Christianisme mais non complète, car
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elle est beaucoup plus vaste encore. Son influence, en abattant l’égoïsme, en stimulant les affections, en créant le sentiment du devoir, une soif inextinguible pour la justice et la liberté, fut si subtile et si pénétrante qu’il est impossible à quelqu'un d’en montrer les effets pas plus qu’il n’est possible de se rendre compte de l'effet produit dans l’orgauisme par tout l’oxygène aspiré depuis le premier mouvement respiratoire.
Cette réponse optimiste nous satisfera moins si. nous faisons attention à certaines remarques importantes : par exemple, souvent, lorsque nous nous efforçons de montrer le contraste qui existait entre le Christianisme et le paganisme, nous n’utilisons que les paradoxes des satiriques païens et les sombres invectives des moralistes chrétiens : ce qui facilite singulièrement notre éloge du Christianisme.
De plus, on s’apercevra sans peine que ces bienfaits du Christianisme furent uniquement la suppression de quelques-uns des maux les plus choquants de la société d’alors. C’est ainsi qu’au Moyen-Age, l'Eglise a imposé la Trève de Dieu ; de nos jours, par la convention de la Croix-Rouge, elle a aidé puissamment à adoucir les souffrances de la guerre ; mais peut-on dire qu’elle ait jamais protesté de toutes ses énergies contre la guerre ? En général, elle a donné son aide aux protestations de la conscience publique contre tout mal intolérable, mais elle a accepté comme inévitable le système social de chaque époque et n’a jamais entrepris de reconstituer la société sur des principes chrétiens. |
Enfin, nous devons remarquer que les conséquences les plus importantes du Christianisme sont sorties de son sein en dehors de l’appui de l’Eglise, souvent même contre sa volonté. C’est bien à son influence, par exemple, que nous devons le rang donné à la femme dans notre société, mais “indirectement, car ce n’est pas l'Eglise qui a revendiqué ce droit. De même le Christianisme fut un des promoteurs les plus puissants de la démocratie, mais l’influence de l'Eglise fut plutôt contre ce mouvement. Il est facile de
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constater que, souvent, elle a été indifférente ou hostile aux effets qu'elle a elle-même produits. Il lui est arrivé de ressembler à une mère qui refuse de reconnaître son fils !
C’est donc un fait avéré qu’il n’y a eu aucun effort combiné, aucune action organisée, afin de transformer et de christianiser la vie sociale de l'humanité.
Cependant il ne faut pas croire que cette faillite soit due à la sage abstention de l'Eglise ; elle provient, au contraire, d’une série de causes historiques qui ont paralysé sa pensée ainsi que sa puissance de rénovation. Ce sont ces causes qu’il nous faut étudier maintenant.
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Il est évident que les apôtres n’entreprirent aucune propagande sociale. « Paul ne tint aucun meeting contre l’esclavage, et Pierre n’éleva aucune protestation publique contre les vexations inhérentes au système du fermage des impôts de Rome. Le droit d’agitation publique dans l’Empire romain était, d’ailleurs, excessivement limité. Toute tentalive de soulever le peuple contre l'oppression du gouvernement ou contre les privilèges particuliers de la classe riche, eût été étouffée avec un empressement inexorable. » A ce point de vue il n’y a aucune comparaison à établir entre les premiers siècles et notre époque où nous sommes véritablement des « citoyens-rois » jouissant d’un droit d’agitation morale presque illimité.
D'un autre côté, toute l'Eglise primitive était dans l’attente du retour du Christ qui pouvait survenir d’un jour à l’autre. Les chrétiens vivaient dans ce perpétuel espoir. Pour Paul, cet événement signifiait « la transformation et la spiritualisation de tout le monde matériel ». Pour tous « c'était un millénium de justice et de bonheur venant sur la terre ; la solution, dans une catastrophe bienheureuse,
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de toutes les questions sociales. Les chrétiens étaient alors dans la même situation que ces socialistes révolutionnaires qui refusent tous les palliatifs sociaux qu’on leur offre, parce que le peuple est sur le point de s’emparer du gouvernement. Nous savons, maintenant, que les chrétiens du premier siècle étaient au commencement de l’histoire chrétienne ; ils pensaient, eux, être à la fin. »
Cette attente avait sa répercussion sur toute leur vie. C'est ainsi que Paul se faisait l'adversaire du mariage, qu’il conseillait le détachement de tout ce qui est terrestre. Pourquoi lutter contre l’état de choses existant, contre les iniquités et les injustices sociales, puisque la catastrophe finale approchait ?