ED SE
nastères dans des régions inconnues, mais parce que là ils se sentaient plus près de leur Père Céleste.
L’érection de ces couvents fit dévier les forces de l'Eglise et contribua à la faillite de son œuvre de rénovation sociale. Car les monastères attirèrent à eux les natures d’élite, les hommes les plus intelligents et les éloignèrent de leurs contemporains.
La déviation du Christianisme vers le ritualisme, le dogmatisme et l’ecclésiasticisme fut aussi une des grandes causes historiques qui éloignèrent l'Eglise de l’œuvre de rénovation sociale.
La religion des prophètes, ainsi que l’enseignement de Jésus, étaient exclusivement moraux et ne consistaient nullement dans l’accomplissement de cérémonies. Le Christianisme était d’une spiritualité absolue, ne réclamant que des relations pures et saintes entre la créature et son Créateur. Si cette attitude s’était maintenue, le travail de reconstruction sociale eût été plus aisé.
« Mais même dans la première génération, peu de chrétiens purent s’élever à la spiritualité de Jésus et de Paul.. » Les judéo-chrétiens s’attachaient encore trop aux cérémonies ; les anciens païens restaient trop imbus des coutumes, des points de vue de leur ancienne religion. Ce fut un malheur pour le Christianisme. Car si celui-ci était resté purement moral et spirituel, un progrès presque inconcevable eût été accompli dans l’évolution sociale et religieuse de l'humanité ! » Malheureusement les contacts trop fréquents avec le monde païen eurent pour résultat de faire retomber rapidement le Christianisme au rang de la religion telle qu’elle existait avant la venue des prophètes. « Toutes les dévotions essentielles du paganisme refirent leur apparition dans le Christianisme avec des changements insignifiants ; on essaya, dès lors, de plaire à Dieu par les sacrifices, les amulettes, les vœux, les oracles, les fêtes, les
encens, les cierges, les peintures, les statues. Ce fut comme un fourré tropical repoussant après avoir été coupé. »
Par ailleurs, le Christianisme primitif avait des convictions arrêtées, des pensées profondes, mais il n’était pas dogmatique. Que l’on compare, à ce point de vue, les écrits des Pères des deux premiers siècles à ceux qui nous ont été légués par le 1v° siècle et l’on se rendra compte du fossé qui sépare les deux périodes : dans les premiers on trouvera le souci d'entrer en relations étroites avec Dieu, de posséder une morale élevée ; dans les seconds on apercevra le désir manifeste d'acquérir une bonne doctrine, des dogmes infaillibles. Les dogmes, voilà, à ce moment, l’essence du Christianisme, et avec eux les luttes commencèrent au sein de l'Eglise ; or, on peut dire que « l’amertume de la polémique et l’intolérance engendrée par le dogmatisme de l'Eglise ont été des forces anti-sociales de première importance ». C’est désormais dans ces spéculations, si souvent oiseuses, que les hommes les plus intelligents et les plus habiles se dépensèrent tout entiers. Ces discussions dogmatiques prirent peu à peu la première place et « même la personne de Jésus, qui est la source intarissable de la puissance morale et révolutionnaire contenue dans le Christianisme, fut presque complètement voilée par le Christ dogmatique de l'Eglise ».
Cette double déviation ritualiste et dogmatique du Christianisme fut accompganée d’ « un des changements les plus profonds qui s’accomplit dans l’histoire du Christianisme : la transformation du simple groupe des croyants chrétiens, qui étaient unis dans la vie sociale par la même foi et la méme espérance, en une organisation ecclésiastique solidement établie, autoritaire et internationale ». L'Eglise devint, dès lors, le centre de tout : elle seule transmettait la vraie doctrine, elle seule avait le pouvoir d’administrer les sacrements qui assuraient le salut, elle seul était capable de défendre la foi, elle seule pouvait absoudre le coupable et sauver le pécheur de l’enfer. « Ainsi l'Eglise fut le grand canal du salut ; hors d’elle, pas de salut. »
mn Den
Les conséquences d’une semblable doctrine furent désastreuses. « La morale chrétienne devint une morale d’Eglise. Une action était estimée bonne ou mauvaise uniquement parce que l'Eglise l’appréciait ainsi. Elle était toujours bonne si elle servait l'Eglise, car on identifiait la cause de l'Eglise à la cause de Dieu. Il n’y avait pas d’action plus pieuse que de faire bâtir des Eglises ou de doter des monastères. Refuser d’enrichir l'Eglise constituait l’avarice. La charité à l’égard de l’Eglise couvrait une multitude de péchés. »
C’est ainsi que l'Eglise se substitua elle-même au Royaume de Dieu. Les chrétiens consacrèrent dès lors toutes leurs forces à fortifier l'Eglise au lieu de les mettre au service de la venue d’une société meilleure. En abandonnant les sphères élevées dans lesquelles elle s’était maintenue jusqu’à ce jour, la morale chrétienne perdit une grande partie de son influence et devint de plus en plus terre à terre. Grâce à cette substitution, l'Eglise accrut considérablement son pouvoir en absorbant toutes les énergies sociales. Elle « s’interposa entre l’âme humaine et son Dieu » el voila à l'humanité son Créateur. La seule activité vraiment chrétienne était celle qui avait pour but l'Eglise. Toutes les autres préoccupations n’étaient que séculières.
De plus, l'Eglise primitive distribuait tous ses biens aux indigents. Les membres du clergé vivaient, en général, de leur propre travail et ne constituaient pas une charge pour la communauté. Mais la situation se modifia complètement lorsque le Christianisme devint ecclésiastique : il lui fallut un clergé payé par lui. Voilà pourquoi l'Eglise fut obligée d'encourager les dons en sa faveur et elle dut aussi s’employer à les susciter. Donner à l'Eglise, c'était remplir un äevoir religieux ; en retour, elle pouvait offrir les plus séduisantes récompenses éternelles.
En résumé, toute l’influence sociale qui appartenait au Christianisme et qu’il aurait pu facilement exercer, fut anéantie du jour où il devint ecclésiastique, où il ne vit plus que son intérêt au lieu de considérer celui de l’huma-
En Vis
nité. Le mal commença donc dès que l'Eglise se prit pour fin, et cessa de se regarder comme un moyen pour créer la vie chrétienne dans les individus et le Royaume de Dieu sur la terre.