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Les rapports de l'Eglise et de l'Etat expliquent aussi l’at-

titude du Christianisme à l’égard du problème social. I y a une différence essentielle entre l'Etat et l'Eglise : l'Etat représentant les choses telles qu’elles sont et l'Eglise les représentant telles qu’elles devraient être. Aussi cette dernière doit-elle être toujours en conflit amical avec l'Etat pour le forcer à s’élever plus haut.

Avant Constantin, l'Eglise n’était pas assez forte pour jouer ce rôle de « moniteur moral ». À sa mort, elle se trouva être encore moins libre qu’autrefois. Les empereurs chrétiens considéraient, en effet, l'Eglise comme une partie, une institution de l’Empire, et tenaient les conciles sous leur absolue domination. Aussi, les conducteurs de la chrétienté se transformèrent-ils rapidement en courtisans. Au Moyen-Age l'Eglise possédait de grandes propriétés : ses intérêts correspondaient à ceux de l'aristocratie et du gouvernement. Dès lors, quelle force pouvaient avoir ses protestations contre les maux inhérents à tout pouvoir ? Pour qu’elle conserve son influence il est indispensable qu’elle ‘garde entière sa liberté. Si elle est liée trop étroitement à l'Etat, elle « est dans la situation du fonctionnaire nommé par le parti au pouvoir ».

Il faut, de plus, constater que, même lorsque le Christianisme fut toléré, la foule était exclue de toute participation active au gouvernement. « La politique était l’occupation d’une classe privilégiée. » C’est ce qui fait que l'Eglise ne s’est jamais occupée des devoirs politiques des chrétiens. Même de nos jours, où cependant le peuple a accès à la vie politique, nous continuons à séparer les deux domaines: « La

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religion n’a rien à voir avec la politique et avec la socio- Jogie, » disons-nous à chaque instant. Et pourtant, cette division n’a aucun fondement rationnel et ne peut être justifiée. C’est seulement une survivance « de l’époque où le commun peuple était exclu de toute participation à la vie publique ». Cette séparation que nous perpétuons a produit des résultats néfastes, car « le peuple possède maintenant ses droits politiques et sociaux et l'Eglise ne lui donne pas encore un enseignement adéquat sur les devoirs correspondant à ces nouveaux droits ». Pourquoi, dès lors, nous étonner si le Christianisme n’a pas entrepris son œuvre de rénovation sociale.

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L'Eglise, qui fut démocratique dans les premières années de l’ère chrétienne, aurait dû le rester. Mais au commencement du 11° siècle elle passa sous la domination des évêques, ce fut le premier pas vers l’organisation monarchique, qui, dès lors, s’accentua. Ce pouvoir autoritaire se développa, franchit tous les obstacles qu’on lui suscita, fit reculer toutes les limites qu’on voulait lui assigner, lutta contre les forces contraires, finalement s’empara de tout le pouvoir et atteignit son apogée dans la papauté et dans son absolutisme. « Le clergé devint une hiérarchie ayant à sa base les principes monarchiques. En même temps les laiques furent graduellement évincés de tous les droits d'élection » et durent se contenter de ne plus jouer qu’un rôle passif. En un mot « l'Eglise coulait son organisation dans le moule que lui fournissait la Rome impériale, et quand le moule fut brisé en mille morceaux, l'Eglise, gràce à son système de gouvernement, put se maintenir comme la reproduction ecclésiastique de l’Empire ».

Cet héritage, légué à l'Eglise par le pouvoir civil qui s’écroulait, fut mortel à l'influence sociale qu’elle aurait pu exercer. En agissant ainsi, elle ne mettait pas en pratique

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les enseignements de son Maître (1). La conséquence en fut désastreuse pour elle, Car « par son organisation, elle contribua à maïntenir vivant et actif en son sein l'esprit de despotisme de la civilisation romaine à son déclin ». Même de nos jours, ne constatons-nous pas que l'Eglise romaine a une préférence instinctive pour l'esprit monarchique et une défiance non moins grande à l'égard de la démocratie ! A ce point de vue, il est facile de se rendre compte de la différence qui existe entre l’esprit qu’a développé le catholicisme, et celui qu’a suscité la Réforme et de voir les résultats si différents qu’ils ont produits l’un et l’autre dans des pays divers. « La Réforme a favorisé le progrès des peuples qui l’ont adoptée, parce qu’elle leur a permis de fonder des institutions libres, tandis que le catholicisme conduit au despotisme ou à l’anarchie, et souvent, alternativement, à l’un et à l’autre. Le gouvernement naturel des peuples protestants est le gouvernement représentatif. Le gouvernement congénial (sic) des peuples catholiques est le gouvernement despotique. (2) » Aussi celui qui chercherait pourquoi l'Eglise n’a pas entrepris son travail de reconstruction sociale trouverait-il dans cette tendance une des principales raisons.

Mais de même, il y a aussi une action de l'Eglise sur PEtat. E. de Laveleye a dit avec raison que « l’action que la religion exerce sur les hommes est si profonde qu’ils sont toujours amenés à donner à l’organisation de l'Etat des formes empruntées à l’organisation religieuse. (3) » Si le peuple a appris à se servir de sa liberté dans le gouvernement de son Eglise, il s’en passera difficilement dans les affaires

(1) En particulier Matth. 20 : 25-26 : « Jésus, ayant appelé ses disciples leur dit : « Vous savez que les princes des nations en sont les dominateurs, que les grands exercent sur elles un pouvoir impérieux. Il n’en sera pas ainsi parmi vous ; au. contraire, que celui qui voudra devenir grand parmi vous, soit votre serviteur. »

(2) Em. de LAvELEYE. — Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples, p. 19.

(3) Id., p. 20.

publiques. Aussi, il semble que si l'Eglise était restée fidèle à son origine démocratique, il lui aurait été moins difficile d'élever une société sur des bases nouvelles.

Enfin, pour entreprendre la transformation complète de la vie sociale, il eût fallu une compréhension scientifique de la vie sociale. Or, dans l’antiquité cela était impossible. La sociologie n’est encore aujourd’hui qu’une science à ses dé- ‘buts. L'économie politique a fait son apparition avec le livre d'Adam Smith sur « La richesse des nations » qui est de 1776. La science historique n’est vieille que d’un siècle.

Au Moyen-Age les seigneurs aussi bien que les serfs pensaient que la société avait toujours existé comme ïls Ia voyaient. De nos jours aussi, des gens estiment que le mode actuel de propriété, que la concurrence sont éternels. Pour eux, tout essai de modifier l’ordre économique actuel: est une prétention aussi ridicule que celle de toucher à une loi aussi constante que celle de la gravitation. Et cependant, ce n’est nullement en croyant que tout est parfait dans notre vie sociale que nous arriverons à progresser. Le mécontentement, le malaise sont souvent le premier pas vers l’améiioration.

Ce qui a manqué surtout à l'Eglise, c’est le sens historique, l’intelligence nécessaire pour comprendre les faits et les lois des développements sociaux.

On ne peut, par conséquent, pas dire que ce soit de propos délibéré que l'Eglise n’a pas entrepris la tâche de régénération sociale ; cette faillite est due à toute une série de causes historiques. Ce n’est donc pas « par scrupuleuse adhésion à l’esprit du Christ, et à l’essence de son devoir religieux », que tout ce côté de l’activité sociale fut laissé dans l'ombre, « mais grâce à l'influence de forces étrangères qui,

CUS P pénétrant le Christianisme du dehors, en ont fait dévier l’activité et ont entravé le pouvoir moral et révolutionnaire qui lui est inhérent ».

« À première vue une pareille étude de l’histoire chrétienne semble être contre l'Eglise une formidable accusation d’apostasie et d’abandon de son devoir. Mais cette conclusion ne s'impose pas pour quiconque comprend la paüence de Dieu ainsi que l’infinie lenteur et l’imperfection du progrès historique. Il faut si longtemps aux nouvelles idées pour s’infiltrer dans les profondeurs de la vie humaine ; si longtemps aux nouvelles conceptions pour acquérir assez d'influence sur les masses humaines pour agir avec efficacité sur elles ; si longtemps à la nature morale du corps social pour être senti à l’extérieur. Quiconque a éduqué des enfants ou des jeunes gens comprendra aisément combien il est difficile de donner une base solide à une intelligence indépendante et à une moralité décidée, et combien d’influences contraires neutraliseront souvent le meilleurs travail accompli par les parents ou les éducateurs. Quiconque a sérieusement essayé de vivre d’une manière chrétienne se rendra compte de la petitesse des résultats par rapport aux efforts... Lorsque Jésus s’abaissa pour élever l’humanité, il se consacra à un travail qui ne devait pas s’accomplir en un jour. L’intellectuel moderne qui compte des milliers d'années pour l’évolution des sauvages, des centaines de mille ans pour la formation des dépôts géologiques, avec l’éternité dans l’évolution astronomique, doit être prêt à la patience si les résultats complets de l’esprit chrétien ne sont pas encore parvenus à leur maturité. »

De plus, toutes les fois que nous passons ainsi en revue les premiers siècles du Christianisme, nous sommes déçus. Nous noûs figurions, qu’à l’origine, l'Eglise était florissante et exerçait une grande influence autour d’elle ! Ne nous avait-on pas toujours dépeint les premiers siècles de notre ère comme l’âge d’or de l’amour chrétien ? Aussi, lorsque nous nous trouvons en face de la réalité, nos illusions se dissipent !

Il faut, cependant, bien faire attention que lorsque nous disons « que le Christianisme dans le passé a largement subi des influences étrangères et a échoué dans sa grande mission, nous ne condamnons pas les hommes du passé. Ils suivaient la lumière qu’ils possédaient et se sont élancés à Ja poursuite de cette lumière avec une ardeur qui nous fait honte. Si nous avons quelque zèle pour la vérité présente, il est sûr que nous aurions proclamé l’homousie ou que, homoiusiens nous aurions parcouru les rues d'Alexandrie au iv° siècle. Si j'avais connu saint François, j’espère que j’aurais eu assez de courage pour devenir un franciscain et pour servir Dame Pauvreté. Si la destinée m'avait placé sur le trône de saint Pierre, j'espère que j'aurais pu efficacement combattre les empiètements du pouvoir séculier sur le saint héritage du Christ et du vicaire du Christ. Mais comme je suis un chrétien du xx° siècle, j'espère ne rien faire de semblable. Si les hommes du passé ont fléchi en poursuivant leur idéal, c’est à Dieu qu’ils doivent en répondre. »

Il est aisé de constater que, toutes ces causes historiques, qui ont empêché le Christianisme primitif d'entreprendre son œuvre de rénovation sociale, ont aujourd’hui disparu ou se sont affaiblies dans notre vie moderne. « Le Christianisme s’en est débarrassé, tel un insecte qui perd son ancienne enveloppe en se métamorphosant successivement, et, avec la disparition de chacune d’entre elles, il devient plus capable d'entreprendre son travail de régénération. »

De nos jours, en effet, l’agitation sociale ne peut être promptement réprimée comme sous l’Empire romain. Certes, tout mouvement moral rencontre l’opposition de tous ceux dont il met en péril les intérêts. Mais un homme devra tirer les extrêmes conséquences de ses idées révolutionnaires, s’il désire être lapidé ou mis au pilori!

L'Eglise primitive ne s’est pas laissée absorber par de longs labeurs parce qu’elle croyait imminent le retour du

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