VINET
Nous avons hérité des premiers siècles, une conception étrange, un dualisme dangereux qui divise notre vie en deux par la séparation du sacré et du profane. Dans le cours des âges, l'Eglise était considérée comme sacrée, l'Etat comme profane ; l’activité du clergé était sainte,
(1) Josiah STRoNG. — The New-Era, p. 222.
aussi devait-il mener une vie sans souillure, les occupations du laïque étaient profanes et il n’était pas tenu à avoir une existence aussi sainte. Partout existait un conflit entre l’âme et le corps. Cette tendance aboutit logiquement au monachisme.
Luther et tous les réformateurs du xvr° siècle ne voyaient aucune différence entre les actes religieux et profanes. Mais il ne réussirent pas à faire remonter le courant. De sorte que, même de nos jours, « l’Eglise se contente d’occuper, comme constituant sa province, une petite partie seulement de la vie humaine ». Le sacré seul lui appartient.
« Pour qu’elle obtienne une vue plus claire et plus véridique des choses il faut, dit Strong, que l'Eglise regarde à son Maître et étudie son exemple et son enseignement. Celui-ci ne commença pas à prêcher avant trente ans. Dira-t-on, pour cela, que seules les trois années du ministère public du Christ furent sacrées, tandis que les trente autres furent profanes ? Etait-Il moins divin, moins beau aux yeux de son Père, moins consacré à sa grande mission lorsqu’'Il se penchait devant son établi de menuisier, que lorsqu’Il enseignait dans la synagogue ou sur la montagne ? » C’est un fait reconnu par tous que, pendant son ministère, Il s’occupa des corps aussi bien que des âmes. Il est certain que si Jésus vivait encore au milieu de nous, Il montrerait le même intérêt pour le bien-être physique, car « Il est le même hier, aujourd’hui, demain. (1) » Jésus aimait l’homme, tout l’homme, c’est ce qui nous explique son attitude à l’égard de tous ceux qui s’approchaient de lui. C’est à l’école de son Maître qu’il faut que l'Eglise se mette. Car elle ne pourra atteindre les masses qu’en se plaçant sur leur propre terrain.
Certes, « la différence entre le physique et le moral est réelle, mais elle ne justifie pas la distinction du profane et du sacré. Le physique existe pour le spirituel et c’est
COAHÉDISERNS:
ie
de lui qu'il tire sa dignité et sa valeur, mais cette constatation ne garantit pas l’assertion que l’un appartient à Dieu ou le sert plus véritablement que l’autre. Certains actes conduisent plus directement que d’autres à des fins morales, certaines habitudes sont plus nobles, d’autres plus*basses, mais tout ce qui est légitime est un pas, quelque part, sur le grand escalier qui mène à Dieu. »
« La vieille conception que la sphère de l’Eglise, c’est le sacré et qu’elle doit seulement avoir affaire avec l’âme, peut être acceptée par nous, pourvu que nous élargissions assez notre horizon pour nous rendre compte que toutes les créations de Dieu sont sacrées et que tout se rattache : à l’âme. « Voilà, certes, qui agrandit démesurément la mission de l'Eglise. Le résultat de son activité est la venue du Royaume de Dieu. Or ce Royaume n’est pas divisé : aucune partie n’est au-dessus de l’autorité du Créateur ou en dehors de son plan. Il en résulte que « les terrains houilliers et les climats, la latitude et la longitude, les chaînes de montagnes et les sinuosités des côtes, le Gulf-. Stream ainsi que l’équinoxe, font partie de ce plan aussi bien que la naissance ou la mort du Christ ». Cela ne veut pas dire que le Royaume de Dieu soit simplement un paradis matériel. Il ne consiste pas « dans le manger ni dans le boire, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie par l'Esprit saint (1) ». Seulement il ne faut plus mépriser le corps ou le regarder comme l’ennemi de l'âme, mais le considérer comme son serviteur, son aide. Ils ne sont plus ennemis, mais alliés.
En résumé, ces deux idées du physique et du moral sont unies dans la notion du Royaume de Dieu.
A notre époque, remarque Strong, on parle beaucoup du ciel, beaucoup de l'Eglise ; et on pense que la tâche de cette dernière est de préparer les âmes pour l’au-delà, et il est facile de constater combien rarement on parle du Royaume. « Jésus, au contraire, a très peu fait mention
(Rom: 14-17:
ER Pine
du ciel ; Il ne nomme que deux fois l'Eglise (1) et son enseignement roulait entièrement sur le Royaume. » Il pensait que la véritable façon de préparer les hommes à faire la volonté de Dieu dans les cieux était de leur enseigner à accomplir cette volonté sur la terre, « que le meilleur moyen, même le seul, de faire entrer les hommes dans le ciel était de faire entrer le ciel dans les hommes ».
Nous pouvons voir maintenant plus distinctement quelle est la mission de l'Eglise. Elle est le corps dont Jésus est la tête : la tâche du corps est d'accomplir les pensées de la tête. Ce fut le mobile de la venue du Christ d’inaugurer le Royaume de Dieu sur la terre. C’est, alors, le devoir de l'Eglise de travailler jusqu’à ce que les royaumes de ce monde deviennent les royaumes de notre Dieu.
Cette mission, jamais l'Eglise ne l’a véritablement comprise. Elle s’est contentée de regarder le monde comme une ruine impossible à relever, mais elle n’a jamais pensé qu’il était de son devoir d’essayer de restaurer ces débris. Elle a cru que sa tâche serait terminée lorsqu'elle aurait préparé les hommes à accomplir la volonté de Dieu dans les cieux.
Si l'Eglise avait saisi la vraie signification de l’idée du Royaume, complètement différente eût été son histoire. Mais sa conception resta toujours si étroite qu’elle a perdu beaucoup de son influence. Cependant, malgré toutes ses fautes et ses erreurs, nous devons conserver une grande reconnaissance à l'Eglise, car c’est elle qui a sauvé la société en la gardant de la pourriture. Son œuvre de salut fut si précieuse et si vaste dans le passé, malgré ses faibles forces, ses méthodes défectueuses, que nous devinons quelle puissance incomparable elle serait, si, plus fidèle à son Maître, elle devenait toujours davantage le promoteur de tout bien et l'ennemi de tout mal.
Elle resta trop longtemps inactive, voilà pourquoi, selon Strong, beaucoup d'œuvres naquirent à côté d’elle pour
(1) Mätth. 16 : 18 ; 18 : 17. \
SA | on
faire ce qu’elle délaissait. Ce sont toutes les institutions de jeunesse, les ligues contre l’alcoolisme, l’immoralité..….. Certes, nous devons nous réjouir de leur éclosion. Mais si l'Eglise avait reconnu le lien qui l’unissait à la société, jamais ces œuvres n'auraient eu besoin de voir le jour. De plus, toutes ces organisations tirent leurs membres, leur inspiration de l'Eglise, mais leur succès n’est pas son succès, leur influence n’est pas son influence.
Passant maintenant des principes aux faits et aux questions pratiques, demandons-nous quels résultats s’ensuivraient si l'Eglise acceptait d'élargir la conception de son activité :
1°) « L'Eglise serait animée d’un courage nouveau et indomptable, le courage qui provient de la pleine assurance d’une victoire finale et complète. » Le Christianisme doit conquérir toutes les nations pour réaliser le règne de paix et d'amour ici-bas ; de plus, il doit anéantir tout mal, toute souffrance sur cette terre. Quel enthousiasme, par conséquent, devrait s’emparer de tous les chrétiens et de l'Eglise !
2°) « L'Eglise deviendrait le champion des réformes nécessaires. Presque dans toutes les communautés on peut voir les Eglises vivant au milieu du mal, en paix avec lui. » Certes, les chrétiens s'élèvent parfois contre lui, mais rarement les Eglises, en tant qu’institutions. Quand un membre d’une communauté cesse de combattre ses propres péchés, de lutter contre ses passions, il est traître à son Dieu ; de même lorsqu'un citoyen du Royaume des cieux est en paix avec les péchés de la société, il devient traître au Royaume.
Le paupérisme, la criminalité, l’amoralité, voilà des obstacles à la venue du Royaume. Il appartient donc à l'Eglise de les faire disparaître. Puisqu’elle doit soulager le pauvre, il est de son devoir de rechercher les causes de la pauvreté ; il en sera de même de l’immoralité et de toutes les autres plaies sociales.
En agissant ainsi, l'Eglise reconnaîtra qu’il faut que
son œuvre soit constructive aussi bien que destructive. C’est une considération importante qui fut trop longtemps négligée. Il ne sert à rien de détruire si on ne peut aussitôt remplacer. Car « la nature humaine, aussi bien que la nature, a horreur du vide ». La devise de l’activité chrétienne doit être d’arracher le mal et de le remplacer par le bien.
3°) Tout ce que nous venons de dire nous conduit aux méthodes employées par les Eglises institutionnelles. L'Eglise qui a adopté ces principes reconnaît son devoir à l’égard de l’homme tout entier. Elle veut cultiver le corps et l’esprit aussi bien que le cœur. Pour s’opposer aux influences démoralisantes qui s’exercent sur ses membres, l'Eglise accentue son caractère social. Le gymnase, la salle de lecture, l’enseignement ménager, les salles de jeux et de bains : voilà les avantages de telles Eglises. Il va sans dire que l'Evangile reste toujours au premier plan et que la conversion est prêchée dans toute sa rigueur.
4°) L'Eglise aurait « une influence plus grande pour faire pénétrer ka religion dans la vie ordinaire, celle de tous les jours, et pourrait ainsi spiritualiser le profane ». « Il est difficile de piocher des pommes de terre ou de construire une machine à vapeur à la gloire de Dieu quand le travail du fermier et celui de l’ouvrier sont considérés comme profanes et sont supposés n'avoir aucun rapport avec la vie spirituelle. Mais quand on s'aperçoit que les lois du monde matériel sont les lois du Royaume de Dieu ; quand on arrive à la conviction que tout acte d’obéissance aux lois que Dieu a établies, qu’elles se rapportent à l’esprit ou à la matière, que chaque essai de travail honnête constituent une pierre de la construction du royaume glorieux qui un jour remplira la terre, alors il est possible que soit que nous mangions, buvions ou travaillions, nous le fassions à la gloire de Dieu. Si nous consacrons ainsi tout acte quel qu’il soit, le fermier et l’ouvrier deviennent des prêtres de Dieu... La vraie religion est ainsi regardée, non plus comme la caractéristi-
LR AA
que de certains actes, non plus comme çà et là une petite île de bonté et de félicité dans la grande mer des expériences du monde, mais plutôt comme le sel qui pénètre chaque goutte de l’océan, qui est dans chaque vague, dans sa ride et dans la blancheur de l’écume ». « De la richesse de l'océan vous ne pouvez puiser un seul verre d’eau qui ne soit imprégné de sel. Ainsi il ne doit y avoir aucune heure, aucun moment de la vie, aucune grande vague de pensée, aucune parole, aucun silence, aucune espérance profonde ou superficielle de la vie, aucun élément caché du caractère que le sel d’une énergique aspiration chrétienne ne pénètre pas. »
5°) L'Eglise acquerrait « une connaissance plus claire et plus complète de Dieu ». L'homme se distingue de la brute par la conscience qu’il possède de lui-même et sans elle toute moralité serait impossible. Cela lui permet aussi d'arriver jusqu’à la connaissance de Dieu. Et plus claire, plus complète sera cette connaissance, plus spirituelle et profonde sera la vie du chrétien.
6°) L'Eglise « gagnerait bientôt les masses. Que l'Eglise retourne au Christianisme du Christ et la multitude reviendrait aussitôt à elle ». Charles Kingsley n’a-t-il pas dit avec raison que « si l'Eglise chrétienne, pendant un seul jour, était ce qu’elle doit être et peut être, le monde se convertirait avant le crépuscule ! » Si elle a perdu son influence sur la masse, c’est uniquement sa faute, car elle a fait croire qu’elle ne s’intéressait pas à la vie d’ici-bas et par conséquent aux aspirations, aux désirs de justice, & la haïne des iniquités qui soulèvent les foules.
« Le Christianisme est incompris parce qu’il est mal représenté. Si nous pouvions parvenir à faire croire au monde que nous nous intéressons à la réconciliation du capital et du travail, non seulement comme économistes, mais comme chrétiens ; que nous nous intéressons à la purification de la politique, non seulement comme bons citoyens, mais comme chrétiens ; que nous nous intéressons à la salubrité des habitations, non seulement comme
philanthropes, mais comme chrétiens ; que nous nous intéressons au drainage, à la ventilation, non seulement comme hygiénistes, mais comme chrétiens ; que nous nous intéressons au commerce, aux manufactures, à lagriculture, à la science, à l’art parce que leur progrès prépare la voie à la venue du Royaume ; que, en notre qualité de chrétiens, nous nous intéressons à la santé physique et intellectuelle de l’homme aussi bien qu'à sa santé religieuse — le monde n’aurait-il pas une idée tout à fait différente et beaucoup plus vraie du Christianisme du Christ ? Et si l'Eglise prêchait et vivait un tel Christianisme n’y gagnerait-elle pas rapidement une influence rédemptrice sur la multitude ? »
7°) Finalement, l'Eglise n’attirerait pas uniquement à elle la multitude, qui a des idéals assez bas et grossiers, mais la minorité qui a conservé des idéals élevés et a perdu confiance en l'Eglise parce qu’elle faisait si peu au point de vue social. Nous voyons, parfois, apparaître des théosophes qui possèdent un plus haut idéal social que nos Eglises et qui pensent que le Christianisme a fait faillite, Ils oublient que tout ce qu’il y a de beau et de noble dans leurs conceptions, ils le doivent à la doctrine du Royaume de Dieu sur la terre.
Le monde, à notre époque, a besoin d’un nouvel idéal. Qui le lui donnera ? Sera-ce l'Eglise ? Question angoissante pour tous ceux qui ont foi au Christ-Sauveur. Et pourtant quel idéal plus sublime que celui du Royaume de Dieu sur la terre l’humanité pourrait-elle accepter ?