‹ Égypte ancienceChapitre 10 sur 38 · XI. ÉTAT POLITIQUE IliE L.\ NATIOi · texte numérisé non relu

XI. ÉTAT POLITIQUE IliE L.\ NATIOi

Bien des recherches ont été faites pour parvenir à la détermination de la quantité d'hommes qui existait en Egypte à l'époque de sa prospérité ; on a fait entrer, comme une donnée importante dans cette recherche, les immenses travaux exécutés par la nation égyptienne, ses vastes édifices sur terre, ses souterrains, plus vastes encore , creusés dans le liane des montagnes.

{Y. planche 12). Aucun peuple ne peut, sur ce point , rivaliser avec l'Egypte ; il est juste , toutefois , de faire rëmar-

L'UMVERS.

uer que le temps est aussi une autre onnée non moins importante dans la recherche proposée. Les grands monuments construits en Egypte, comme les grandes excavations, portent avec eux le témoignage écrit de travaux successivement exécutés durant de longues années, et même pendant plusieurs règnes ; et cette succession d'années a dû produire les ouvrages qu'aurait exécutés, en moins de temps, une population plus nombreuse , employée simultanément à ces travaux. Quoi qu'il en soit, celle de l'ancienne Egypte ne paraît pas s'être élevée au-dela d'un terme moyen entre six et sept millions.

Après la révolution qui substitua le gouvernement des rois à celui des prêtres, la division en classes diverses continua de subsister. Cette division était la base fondamentale de la constitution égyptienne , et la royauté en était le sommet. On peut réduire à quatre le ncunbre réel de ces classes : les prêtres , les militaires , les agriculteurs et les commerçants. Les bergers, ou gardiens de troupeaux , dont parle Hérodote, devaient être au service des agriculteurs; les interprètes appartenaient à la classe sacerdotale ou a celle des commerçants , et les marins à l'armée : le surplus de la population était esclave. Elle était assez également répandue sur la surface cultivée de l'Egypte. La loi attachait les enfants à la profession de leur père , ils ne pouvaient pas la quitter; et il est vraisemblable que la force d'activité de chaque classe était portée et maintenue au point reconnu nécessaire à l'intérêt général , à la prospérité de l'état et à celle des familles : l'histoire dit que cette prospérité, fondée sur ces bases, fut d une longue durée. Le royaume était divisé en préfectures ou rionies, et l'administration relif;ieuse , civile et militaire, y était exercée par des fonctionnaires dont la hiérarchie bien réglée assurait la complète exécution des lois. 11 y en avait pour l'établissement des impôts ; ils étaient régulièrement répartis , et on ne peut guère douter qu'il ait existé dans chaque nome un

terrier ou cadastre authentique qui servait à rendre ces impôts plus équitables. Les produits servaient à l'entretien de la famille royale , des prêtres et de l'armée: c'étaient, si l'on veut, les consommateurs ; les deux autres classes seules, les agriculteurs et les commerçants étaient les producteurs :

cela est vrai pour l'Égypte, cela est vrai partout ; et partout aussi l'apologue des membres et l'estomac servit à redresser les conclusions trop tôt tirées de ce simple rapprochement. On affirme aussi, et avec une vraisemblance qui a pour elle quelques traditions anciennes , que des assemblées politiques et solennelles étaient convouées par le roi ou par la loi , soit dans es circonstances extraordinaires, soit pour régulariser le taux et la nature des impôts, soit enfin lorsque les changements de règne , et surtout les changements de dynastie, les rendaient nécessaires. Chaque nome envoyait un nombre de députés à l'assemblée générale de ceux de la nation , et c"est dans le labyrinthe qu'elle se réunissait.

Cet édiGce célèbre a été vu par Hérodote ; il subsistait encore au temps de Strabon : il nous semble rappeler , par sa forme et sa distribution , une des plus importantes institutions politiques de l'antiquité; et c'est sous ce rapport qu'un vif intérêt doit s'attacher à la description qu'Hérodote donne du labyrinthe , en ces termes :

« J'ai vu ce monument, dit-il, que j'ai trouvé supérieur à sa réputation ; je crois même qu'en réunissant tous les bâtiments construits, tous les ouvrages exécutés par les Grecs , on resterait encore au-dessous de cet édifice , et pour le travail et pour la dépense , quoique le temple a'Éphèse et celui de Samos soient justement célèbres; les pjTamides mêmes étaient certainement alors des monuments qui surpassaient leur renommée ; chacune d'elles pouvait être comparée à ce que les Grecs ont produit de plus grand , et cependant le labyrinthe l'emporte sur elles. On y voit , dans l'intérieur, douze aitlœ recouvertes d'un toit , et

dont les portes sont opposées alternativement les unes aux autres. Six de ces auUe sont exposées au nord, et six au midi; elles sont contiguès et renfermées dans une enceinte formée par un mur extérieur; les chambres <jue renferment les bâtiments du labyrinthe sont toutes doubles, les unes souterraines, les autres élevées sur ces premières; elles sont au nombre de trois mille, quinze cents à chaque étage. Kous avons parcouru celles qui sont au-dessus du sol , et nous en parlons d'après ce que nous avons vu ; mais pour celles qui sont au-dessous , nous n'en savons que ce que l'on nous en a dit, les gardiens n'ayant voulu,

f»our rien au monde, consentir à nous es montrer; elles renferment, disentils, les tombeaux des rois qui ont anciennement fait bâtir le labyrinthe , et ceux des crocodiles sacrés ; ainsi nous ne pouvons rapporter sur ces chambres que ce que nous avons entendu dire. Quant à celles de l'étage supérieur, nous n'avons rien vu (le plus grand parmi les ouvrages sortis de la main des hommes : la variété infinie des communications et des galeries rentrant les unes dans les autres, que l'on traverse pour arriver aux aitlœ, cause mille surprises à ceux qui parcourent ces lieux , en passant tantôt d'une des aulœ dans des chambres qui les environnnent, tantôt de ces chambres dans des portiques, ou de ces portiques dans d'autres aulœ. Les plafonds sont partout en pierre, comme les murailles, et ces murailles sont chargées d' une foule de figures sculptées en creux ; chacune de ces aulœ est ornée d'un péristyle exécuté en pierres blanches parfaitement assemblées ; à l'angle qui termine le labyrinthe, on voit une pyramide de quarante orgyes de haut, décorée de grandes figures sculptées en relief : on communique à cette pyramide par un cliemin pratiqué sous terre. »

Voilà ce qu'a vu Hérodote du labyrinthe , et 1 impression que ce vaste édifice produisit sur son esprit. Strabon n'en parle pas en termes moins élogieux ; il dit que le labyrinthe est

un palais composé d'autres palais .

et ce dernier mot donne le sens des aulœ d'Hérodote. 11 y avait, ajoute Strabon , autant de ces palais qu'il y avait jadis de nomes. C'était un ouvrage admirable, puisque chaque chambre était couverte par une seule pierre, et les cryptes ou couloirs l'étaient aussi par des pierres portant, sur toute leur longueur, d'un mur à l'autre.

Aussi, en montant sur le haut de l'édifice , on avait sous les yeux une vaste plaine en pierres. Les dimensions de l'ensemble sont estimées à G50 pieds de côté. Enfin, comme complément des données relatives à la forme et à la destination du labyrinthe, Strabon ajoute ce qu'il avait appris, que le nombre des palais égalait celui des nomes ou provinces de l'Égypte, parce qu'il était d'usage que les députés vinssent s'y réunir, chacun envoyant ses prêtres et ses prêtresses pour faire des sacrifices et pour juger les affaires importantes.

A ces rapports de l'antiquité grecque se lient directement les notions recueillies de nos jours sur les grandes Panégyries égyptiennes, assemblées à la fois politiques et religieuses, présidées d'ordinaire par le roi ou l'un des princes ses fils, et dont la célébration est mentionnée sur des monuments encore subsistants, comme un des devoirs les plus essentiels de la royauté. On conclutdonc de tout ce qui précède, qu'il y avait dans l'ancien nome Arsinoïte, oii était le lac Mœris, contrée plus connue aujourd'hui sous la dénomination iïEl-Faroum , un vaste édifice formé de la réunion de douze palais composés d'un très-grand nombre d'appartements ; que cet édifice était entièrement construit et couvert en pierres assemblées avec une grande perfection ; que ces palais étaient adossés ou contigus , sans se communiquer ; qu'ils étaient dans une grande enceinte formée de murailles et ornée de colonnes ; que l'accès de ces palais était très-difficile , à cause de la multitude de galeries et de couloirs se croisant dans tous les sens, qui yconduisaient ; et que , privé du secours d'un conduc-

L'UNIVERS

teur, un étranger s'y égarait infailliblement. L'ensemble de ce monument frappa d'étonnement et d'admiration tous les Grecs qui le virent, et ils déclaraient que tous les monuments de la Grèce réunis n'égalaient pas celuilà. Cet édifice se nommait le Labyrinthe; le nombre des palais fixé, à 12 fait supposer qu'à l'époque où il fut édifié , l'Égypte n'était divisée qu'en 12 nomes , nombre qui fut ensuite accru successivement et porté jusqu'à 36.

L'époque indiquée par le nom du fondateur, selon Manéthon, appuie cette dfirnière conjecture ; ce fut, d'après cet historien , le roi Labary-s qui éleva ce merveilleux palais : ce prince était le quatrième roi de la douzième dynastie ; d'après les époques connues de l'histoire des Pharaons, le règne de Labarys et la fondation du labyrinthe remontaient à trois mille cinq cents ans avant l'ère chrétienne ; et selon les listes du même Manéthon, Sésostris, à qui la division en 36 nomes est attribuée, est postérieur de dix-neuf cents ans à Labarys. Cet intervalle de temps entre r"s deux princes aurait donc suffi aux progrès de la civilisation égyptienne, qui rendirent nécessaire sa division en provinces moins étendues et conséqueminent plus nombreuses. Par une singularité digne de remarque, le labyrinthe était construit dans une province en dehors de la vallée de l'Egypte ; elle était centrale pour tous les nomes; elle en avait un nombre égal au nord et au midi , et , des douze palais , six regardaient aussi au nord , et les six autres au midi. Sur un des côtés du labyrinthe, s'élevait la pyramide qui ornait le tombeau de son fondateur.

Si le labyrinthe fut destiné aux assemblées nationales de l'Égypte, à réunir, dans des occasions solennelles et d'un grand intérêt pour l'état, les députés sacerdotaux, civils et militaires des nomes du royaume, il faut convenir qu'on ne pouvait imaginer une construction plus dignement et plus convenablement appropriée à sa destination. Il était tout-à-fait conçu dans l'esprit général des institutions égj'ptiennes , qui laissaient si peu libres de

leurs mouvements , et les classes , et les corporations , et les individus. Le sacerdoce tout entier se retrouvait dans ces occasions mémorables ; et ces réunions du corps sacerdotal étaient comme de grandes cérémonies religieuses, où l'Égypte tout entière venait s'incliner au même instant devant la divinité; peut-être était-ce là le lieu du conclave pour l'élection du grand-prêtre-roi ; pour l'intronisation et le sacre du nouveau roi , quand , après Ménès , ce roi ne fut plus le grand-prêtre ; comme le fut plus tard le grand temple de Phtha à Memphis sous les Ptolémées, sans doute à l'imitation des Pharaons, qui abandonnèrent le labyrinthe. Dans les mêmes circonstances et dans ce même lieu, les grandes mesures d'administration , les grands intérêts de la guerre et de la paix, l'examen des ressources publiques, de leur variation et de ses causes, leur emploi au développement des plus utiles établissements publics, à des entreprises militaires dans lesquelles il pouvait entrer, quoiqu'offensives , plus de prévisions de sûreté que d'esprit de conquête, tous ces grands intérêts de l'Egypte pouvaient être traités dans ces assemblées formées de tous les pouvoirs de l'état , le roi , l'église et l'armée.

On s'expliquerait ainsi ces limites légales mises à l'exercice de l'autorité royale, que l'antiquité mentionne particulièrement parmi les sages institutions publiques de l'Égypte. — I^e labyrinthe de Cnosse fut construit sur le plan de celui des Égyptiens, mais les Grecsn'en firent, en l'imitant, qu'une fabuleuse monstruosité, comme de tant d'autres institutions orientales, qu ils ne cherchèrent même pas à comprendre.

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