X. GOUTBR.\EME\T
L'organisation sociale de l'Égypte
3' Livraison. (Égyptf. )
ne put échapper au désavantage des modifications successives auxquelles la condamnèrent son inexpérience ou des ambitions heureuses;car on trouve aussi à l'origine des sociétés, des hommes entreprenants, plus soucieux d'assurer leur domination que de travailler au bonheur de leurs semblables. Le despotisme d'un seul , secondé par des intérêts qui le firent tout-puissant, fut la première loi que l'Égypte connut. Faut-il conclure de ce fait , dont toute l'antiquité rend témoignage, que le caractère de la population égyptienne la portait à souffrir cette servitude , et lui appliquer une opinion d'Aristote et de Platon , d'après laquelle la forme du gouvernement qui pesa dans les premiers temps sur l'Égypte, n'aurait été que la conséquence de la mollesse des mœurs et de la pusillanimité des esprits ? On ne saurait répondre avec trop de réserve à une telle question , et il est naturel de penser que la colonie venue de l'Éthiopie en Égypte, quelque peu nombreuse qu'elle pût être, n'y descendit pas sans un chef, sans se soumettre au moins à la direction d'un ancien, autorité alors toutepuissante. L'habitude put donc porter la population égyptienne à accepter une forme de gouvernement sur laquelle on ne l'appela vraisemblablement pas à délibérer, et qui ne lui parut pas mauvaise, puisque son inexpérience ne lui en révélait pas de meilleure.
Cet état de choses ne fut pas de longue durée. Il y eut du despotisme au commencement de l'existence sociale de chaque nation , et il est vrai de dire que, relativement à leur avancement intellectuel, ce régime n'avait pas tout l'odieux que ce mot comporte dans l'opinion des sociétés modernes qui prétendent à la jouissance légale de tous les biens que la culture de 1 esprit leur a révélés. La théocratie, ou gouvernement des prêtres, fut le premier que les Égyptiens connurent; et il faut encore donner à ce mot prêtres l'acception qu'il avait dans ces temps reculés, oïl les ministi'es delà religion étaient aussi les ministres de la science, de sorte qu'ils réunissaient en eux les
deux {)l|is nobles missions dont l'homme puisse être investi , le culte de Dieu et celui de l'intelligence. Du reste , eu fait de despotisme (et nous ajoutons ces réflexions pour rassurer les lecteurs trop prompts à s'alarmer sur la condition sociale des premiers Égyptiens), il y a du despotisme de tant de façons, que les Égyptiens durent en accepter une comme condition nécessaire : il y a en effet , dans le gouvernement théocratique, chance de despotisme religieux; dans la monarchie, chance de despotisme militaire ; dans l'aristocratie ou olygarchie, chance de despotisme nobiliaire; dans la république, chance de despotisme populaire : partout chance d'oppression. Le bien relatif sera là où ces chances sont les moindres , et tel est le gouvernement monarchique tempéré. C'est donc une heurenise invention que la constitution qui répartit l'autorité législative à trois pouvoirs, système qui ne diffère de la républicjue que par l'hérédité du pouvoir executif, combinaison entrevue par les anciens, mais plus facile à imaginer, disait Tacite, qu'à réaliser. Toutefois l'obéissance passive dut être la grande vertu publique de la nation égyptienne sous le gouvernement théocratique. L'administration était sous la direction du grand-prêtre qui, au nom de Dieu même, transmettait ses ordres dans tous les cantons du pays. Le gouvernement des premiers lialifes sur les Arabes était aussi une théocratie, mais plus parfaite que celle de la primitive Egypte : ici le gouvernement pouvait être sans contradiction injuste, oppresseur et ennemi de tout progrès ; on ne sait pas s'il se montra ainsi. La nature de l'homme, alors que rien ne ralentissait l'ardeur de ses passions, semble le faire craindre : ce que la tradition a conservé des formes et de l'action de ce gouvernement nous montre ce pouvoir habile à s'établir et à se fortifier par les institutions les plus favorables à ses vues. Ainsi il divisa d'abord la nation égyptienne en trois classes distinctes : les prêtres, les militaires et le peuple; le peuple seul
travaillait, et le fruit de toutes ses peines appartenait au gouvernement.
11 en employait une partie à solder les militaires, qui contenaient le peuple dans le devoir, et il disposait du surplus à son gré: les deux classes privilégiées maintenaient ainsi la troisième dans l'esclavage. Du reste, ces malheurs ne frappèrent pas l'Égypte toute seule ; l'Inde et la Perse' en Orient, les Gaules dans l'Occident, subirent aussi le joug théocratique , et pour l'Égypte, ce ne fut même qu'une coutume importée de l'Éthiopie où, selon Diodore de Sicile, les prêtres disposaient de la vie même deS rois.
Âlais les progrès que le temps réalise inévitablement partout , amenèrent en Égypte un notable changement dans jcet état de clioses. La rivalité naquit entre les deux premières classes : les militaires se lassèrent d'obéir aveuglément aux prêtres ; une révojution éclata, un chef militaire se saisit du pouvoir, établit le gouvernement royal et son hérédité pour ses descendants; il changea ainsi et améliora, on peut le dire, l'état social de l'Égypte, et consacra les progrès qu'elle avait faits par la succession des siècles. Ce chef se nommait Menai ou ]Ménès: il est inscrit comme le premier roi dans les listes des dynasties égyptiennes de .Manéthon, et sur un grand nombre d édifices égyptiens encore subsistants , dont quelques-uns, classés par leur date parmi les plus anciens monuments de l'Égypte, corroborent par leur autorité celle qui est propre à ces listes connues et adoptées par toute Tant iqu i té savante. Cette grande révolution j)olitique en Égypte eut, sur l'état général de la nation , une iniluence dont nous devons rappeler les principaux effets.
Du despotisme sacerdotal qui commandait, au nom du ciel, une obéissance entière , les Égyptiens passèrent sous l'autorité d'une monarchie civile tempérée, qui les rendit libres, sages et heureux. Le chef de l'état était roi , et son pouvoir passait, dans l'ordre de primogéniture, à ses enfants mâles, à ses filles s'il n'avait pas de garçons, euîin à ses frères et
ÉGYPTE
à ses sœurs si sa descendance directe manquait entièrement : on ne pouvait vouloir plus fermement et garantir avec plus de certitude le principe de l'hérédité de la couronne royale. Cette autorité n'était point absolue; elle fut tempérée par l'influence et le concours de la classe sacerdotale , qui ne fut pas entièrement éloignée du gouvernement, quoique réduite cependant à son rôle naturel, celui de diriger l'administration des choses sacrées, d'instruire les peuples par les préceptes de la morale et la pratique des arts.
Elle conserva de plus les magistratures civiles; mais chez un peuple éminemment religieux, les ministres des dieux durent exercer toujours un grand empire sur l'état , sur la marche et les progrès de la nation qu'ils avaient long-temps gouvernée ; et les lois du pays ne se dépouillèrent jamais de cet aspect religieux dont la première forme de gouvernement les avait profondément empreintes. Le pouvoir nouveau l'ut contraint de s'entendre avec le jjouvoir déchu, et le sceptre ri vil d'admi;ttre encore au partage de l'autorité le sceptre sacerdotal. Thebes, chef-lieu du gouvernement théocratique, devint aussi le siège du gouvernement civil; cependant Ménès, le premier roi, jeta les fondements de Memphis, qui devint la rivale de Thèbes, une seconde capitale de l'Égypte, et une ville fortiliée. Le fils de Ménès poursuivit l'exécution des idées de son père; et c'est de cette ville nouvelle que sortit la famille de rois qui forma la troisième dynastie de ceux de l'Egypte ; les pyramides de Dehschour et de Sakkara furent construites pour leur sépulture, et à cette même époque qui en fait les plus anciens monuments du génie de l'homme, dans le monde connu. (Voy. />/a«c/ie 10.)
C'est sous le gouvernement royal que l'Egypte prit tout son développement intellectuel; elle montra, disent les anciens , une grande sagacité dans l'étude de la nature et une grande pénétration dans l'invention des arts. Les sciences comme les arts se perfectionnèrent, leur culture s'a-
méliora; les connaissances les plus utiles à la prospérité publique lurent particulièrement recherchées, encouragées; l'administration de la cité se completta par leur progrès successif ; elles concoururent au perfectionnement de toutes les institutions civiles : ce que les nations modernes ont découvert par de longs efforts, rEg)'pte l'avait découvert aussi, en avait fait les plus utiles applications à sa propre félicité; et devenue forte et puissante dans tous les arts de la civilrsation , elle s'engagea avec succès dans de grandes entreprises militaires, dont l'histoire a conservé quelques souvenirs. Elle fut, par l'effet même de ces progrès, soumise à cette diversité de lortunes dont toutes les grandes nations ont dil subir la commune loi, et l'Égypte n'en l'ut pas même préservée par cette sagesse profonde dont l'antiquité sacrée et l'antiquité profane lui ont assuré l'honorable renommée, et dont nous allons reconnaître les traces dans un tableau très-sommaire de ses institutions publiques.
Celles-ci remontent à une si haute antiquité, qu'il devient impossible d'indiquer l'ancienneté relative de chacune de ces institutions; les historiens grecs l'ignoraient eux-mêmes, ou ne pensèrent peut-être pas à s'en enquérir :
à leur exemple, nous rappelons les faits dont le souvenir est conservé dans les annales qu'ils nous ont transmises , ou dans les monuments nouvellement interprétés par la critique moderne.