XVII. LANGUE ET ÉCRITURE
L'origine de la langue égyptienne
L'UNIVERS
est inconnue; on la trouve employée sous des formes régulières dans les plus anciens monuments de l'Égypte et de la Nubie, et si elle est descendue, avec la population, des régions supérieures du Nil, ce serait dans ces régions antiques qu'il faudraiten chercher le berceau. La science a fait de vains efforts pour le découvrir, et l'on ignorera peut-être toujours les origines de la langue égyptienne. On ne saurait même s'éclairer avec quelque certitude par des analogies évidentes entre les formes et les mots de cet idiome et ceux de toute autre langue de l'Asie ou de l'Afrique; au milieu d'elles la langue égyptienne est seule et comme isolée, sans origine et sans descendance, mais montrant sur d'immenses monuments la haute antiquité de son existence dans la longue vallée du Nil. Elle y flit en usage pendant toute la durée de l'empire égyptien, et malgré les invasions successives et violentes des Perses, des Grecs et des Romains; et nous ne mentionnons pas les invasions des Éthiopiens, parce que les monuments élevés par les princes éthiopiens et en Égypte et enÉthiopie, indiquent, par les inscriptions dont ils sont couverts, que la langue égyptienne , comme les autres institutions de l'Égypte, fut commune aux deux contrées. Les monuments écrits subsistant depuis Naga et le mont Barcal, à deux cents lieues au midi des frontières de l'Egypte, jusqu'aux ruines d'Alexandrie, s'expliquent par cette même langue, et tous ceux qui l'ont étudiée à fond se sont réunis dans cette opinion , qu'elle est une langue mère qui n'a de rapports avec aucune autre. Les anciennes relations des Assyriens, des Hébreux et Arabes avec l'Égypte expliquent sufflsannnent pourquoi quelques mots des langues de ces peuples se trouvent dans l'égyptien, et réciproquement pourquoi des mots de la langue égyptienne se sont introduits dans l'idiome de ces mêmes peuples. Il est à remarquer seulement, en ceci , que le peuple le plus civilisé a dû exercer la plus grande inlluence, et qu'en conséquence les mots qui se
trouvent à la fois dans l'égyptien et dans l'hébreu , on peut même dire dans le syriaque , le chaldéen et le samaritain , dialectes de la riche famille arabe, furent vraisemblablement introduits dans l'hébreu par l'efl'et des rapports des Israélites avec l'Égypte , et des institutions de Moîse , élève des sciences égyptiennes. Il en fut de même à l'égard des autres nations qui fréquentèrent l'Égypte à des époques diverses , antérieurement à l'ère chrétienne : aussi les écrivains de l'antiquité grecque ont-iis mentionné dans leurs ouvrages un certain nombre de mots de la langue égyptienne, dont l'acception par eux indiquée se trouve en général exacte.
Il vient d'être dit que des inscriptions de toutes les époques de la monarchie égyptienne, soit pharaonique, éthiopienne ou persane, soit grecque ou romaine , prouvent , sans nufdoute , le constant usage du même idiome national en Égypte. Dans une foule de contrats réglant les affaires civiles entre particuliers, ou d'écrits assez variés par leur sujet, et dont les uns remontent au delà du temps de Moïse, et dont les autres so.it contemporains des empereurs romains, le même idiome est employé. Devant les tribunaux, aux temps de la domination grecque, le contrat écrit en langue égyptienne avait seul de l'autorité en justice, et l'expédition dece contrat traduit en grec ne suffisait pas pour soutenir un droit. Du temps même des Romains, les prières dévotes enfermées dans les cercueils avec les momies étaient écrites aussi en langue égyptienne ; et tous ces faits sont démontres par les manuscrits sur papyrus conservés dans nos musées. Les écrivains anciens joignent leur témoignage à celui des monuments; Plutarque rapporte que Cléopàtre, la dernière reine d'Égvpte, répondait sans interprète aux'étrangers, tandis que quelques-uns des rois ses prédécesseurs s'étaient mis très-peu en peine de savoir la langue égyptienne. Origène parle deux fois de cette langue comme d'un idiome vivant de son temps. Les soldats romains
ÉGYPTE
élevèrent à l'empereur Gordien III, sur les frontières de la Perse, un tombeau sur lequel ils gravèrent une inscription en langue égyptienne et en quatre autres idiomes, afin que le sujet de cette inscription pût être connu par tous les étrangers. On rapporte au second siècle de l'ère chrétienne un ouvrage égyptien qui contient la philosophie des Gnostiques. C'est au cinquième siècle qu'on fixe l'époque de la traduction en langue égyptienne des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Saint Jérôme a fait plusieurs fois mention de la langue égyptienne dans ses écrits ; il rapporte que saint Paul , ermite, était également instruit dans les langues grecque et égyptienne ; que saint Antoine ne parlait que l'égyptien ; que le prêtre Chronius et le moine Isaac servirent quelquefois d'interprètes à ce saint, et qu'il avait écrit en égyptien plusieurs lettres adressées à des monastères de la Haute-Égypte , où l'on dit qu'elles furent longtemps conservées , et un savant moderne a publié deux fragments de ces mêmes lettres.
Des faits non moins concluants que ceux-ci , en faveur de l'existence de la langue égyptienne, se produisent de siècle en siècle dans les écrits de l'Égypte chrétienne ; et, jusqu'à l'invasion des musulmans en Egypte, il fut d'un usage général, soit de réciter simultanément les litanies et autres prières dans les deux langues grecque et égyptienne, soit, dans la célébration des offices, de lire en grec les leçons de l'Écriture et de les expliquer aux fidèles en langue égyptienne. Il existe un grand nombre de manuscrits ascétiques ou théologiques eu cette même langue; la plupart ont été publiés. Tous les livres théologiques aujourd'hui en usage parmi les chrétiens égyptiens sont écrits dans les deux idiomes égyptien et arabe. L'église chrétienne d'Égypte nous a conservé cette langue jusqu'au milieu du XVIF siècle; et le P. Vansleb, voyageant à cette époque dans le Levant, par l'ordre de Louis XIV, a vu le prêtre chrétien qui , le dernier de tous, a eu quelque usage de la langue
égyptienne. Bien peu d'idiomes ont eu comme elle une. durée constante de quatre mille ans au moins.
Il résulte naturellement de ce qui vient d'être dit, que nous considérons la langue vulgairement nommée copte comme identique avec la langue égyptienne. Nul doute, en effet, ne pouvait en ce point s'élever dans l'esprit des hommes sensés après les preuves évidentes qu'ont réunies , en faveur de cette identité, l'abbé Renaudot, Jablonski , l'abbé Barthélémy, et , de nos jours, MM. S. de Sacy et Et. Quatremère. Une masse nouvelle de témoignages semblables résulte des travaux de Champollion le jeune sur les monuments existants de l'ancienne Égypte , et du très-grand nombre d'exemples employés dans sa Grammaire égyptienne. Les textes antiques en caractères hiéroglyphiques y étant transcrits signe par signe , d'après son alphabet, en caractères coptes , ils produisent une foule de mots et de phrases régulières de la langue copte qui, se trouvant ainsi exister sur les plus anciens monuments del'Égypte, ne peut être que la langue égyptienne ellemême ; et non-seulement les mots et les phrases prouvent avec toute évidence cette identité et cette unité de deux idiomes qui n'ont de différent que le nom, mais elles ressortent surtout des éléments mêmes du langage, de ses plus intimes parties constituantes, des articles, des pronoms, des prépositions , etc. , qui sont écrits dans la langue copte en signes de l'alphabet grec, comme ils sont écrits , de toute antiquité, en signes sacrés dans la langue égyptienne des monuments. Il serait superflu de chercher sur ce point de plus manifestes témoignages. La langue copte est donc la langue égyptienne; c'est toujours le même idiome à toutes les époques de son existence.
Mais cette existence se divise en deux périodes inégales, pendant lesquelles ou usa successivement de deux écritures différentes pour écrire cette même kingue : d'abord des signes antiques et primitifs nommés hiéroglyphes, et ensuite des signes mêmes de l'alphabet
L'UNIVERS
grec , augmenté de quelques signes de l'ancien alphabet populaire égyptien; de sorte que la langue copte n est plus autre chose que la langue égyptienne même, écrite avec les signes grecs au lieu de l'être avec les signes hiéroglyphiques. La langue allemande , écrite avec les caractères gothiques ou avec les caractères romains, n'en est pas moins toujours la langue allemande.
La constitution grammaticale de la langue égyptienne était propre à la préserver de la corruption et de la décadence; mais elle ne pouvait prévenir absolument l'introduction, dans l'idiome écrit et parlé, des mots tirés de la langue des peuples étrangers fréquentes par les Égyptiens; et c'est un des caractères de la langue égyptienne à sa seconde période, que d'accepter des mots exotiques composés de toutes pièces , radical , préposition et désinence, et de les employer sans les soumettre à ses propres règles. Les mots grecs surtout s'y introduisirent sous l'influence de l'autorité grecque; les termes de l'administration nouvelle furent acceptés avec le pouvoir qu'ils désignaient; les noms des mois macédoniens furent employés dans les dates de quelques dédicaces de temples élevés durant le règne desPtolémées. Un mot grec est écrit en caractères égyptiens dans la partie intermédiaire au monument de Rosette. Avec la religion chrétienne se répandirent une- foule d'idées nouvelles, pour lesquelles il fallut des mots nouveaux, et ce fut la langue des prédicateurs de la foi chrétienne qui dut les fournir. Ces mêmes mots et une foule d'autres s'introduisirent dans les traductions égyptiennes des nouveaux livres religieux qui étaient écrits en grec, soit parce que la langue égyptienne n'avait pas de mot pour exprimer une idée semblable, soit parce que le traducteur n'entendant pas complètement le mot grec, ou ne voulant pas prendre le temps d'en chercher l'expression absolue, transcrivait ce mot grec dans sa version égyptienne. Il arriva donc à la langue égyptienne de subir une double in-
fluence grecque, d'abord lorsqu'elle adopta par nécessité un grand nombre de locutions grecques, et ensuite lorsque les signes de l'alphabet grec furent substitués à ses signes hiéroglyphiques.
Ce sont ces deux mfluences réunies qui peuvent servir à constater l'état présent de la langue copte, qui n'en sera pas moins la langue égvptienne, écrite avec les lettres de l'alphabet grec et ayant adopté un certain nombre de mots de la langue grecque, sans presque perdre, d'aucun de ces mots grecs, les équivalents égyptiens ; de sorte que , en définitive , les dénominations de langue égyptienne et de langue copte n'indiquent que deux époques , l'une primitive et l'autre secondaire, d'un seul et même idiome.
La haute antiquité de son origine et de son usage sur des monuments publics excite la plus vive curiosité, et l'esprit doit se complaire à rechercher et a reconnaître le procédé employé par le génie humain, dans ces temps considérés comme primitifs, pour la formation du langage, et comment la pensée sut se produire oralement par des signes systématiquement ordonnés ; comment enfin se manifestèrent ces leux créations jusque-là inouïes, cette première logique de la langue, cette première grammaire de la pensée, sublimes révélations de l'intelligence humaine dans sa toute-puissance.
Exposons sommairement les faits généraux de la constitutiondela langue égyptienne, telle qu'elle est connue dans la primitive antiquité.
La langue égyptienne est monosyllabique dans ses mots primitifs: Ce principe ne souffre absolument aucune exception; et l'on peut dire avec certitude que tout mot de plus d'une syllabe est un mot dérivé ou bien un niot composé.
De ces mots primitifs ou racines se forment, par dérivation ou par composition, une foule de mots employés pour présenter, sous divers aspects qui les modifient, Vidée dont le primitif est, par convention, le signe représentatif.
Les dérivés naissent de la racine
ÉGYPTE
d'après des règles uniformes et constantes.
Ces règles sont Ikes et limitées; chacune d'elles apporte une modification différente à Vidée que représente la racine; et chaque racine subit un nombre plus ou moins grand de ces modifications, selon que l'idée dont elle est le signe peut s'y prêter plus ou moins.
Des mots formés de la racine par dérivation deviennent eux-mêmes primitifs, relativement à d'autres mots auxquels ils donnent naissance d'après les mêmes principes; on peut les appeler racines secondaires.
L'union de deux ou de plusieurs racines primitives ou secondaires forme les mots composés.
Les mots composés se partagent en deux classes distinctes : 1" ceux qui sont formés par la combinaison de deux racines primitives ou secondaires indifféremment; 2° ceux qui résultent de la réunion d'une racine quelconque à un certain nombre d'autres racines qui entrent constamment dans la formation des mots composés, en modifiant d'une manière uniforme les idées exprimées par les racines avec lesquelles on les combine.
Des mots composés, des deux classes, peuvent être considérés comme primitifs par rapport à plusieurs autres mots qui en déricent, d'après les principes communs aux racines primitives et secondaires. On peut considérer tous ces mots composés comme des racines composées.
Les dérivés des racines primitives, secondaires et co»JjD05ée5, forment des mots composés en se combinant entre eux indifférenmient.
Ces principes généraux sont puisés dans la nature même de la langue égyptienne. Ils donnent une idée claire et précise de la marche qu'on a suivie dans la combinaison des éléments qui la composent.
Le sens d'un mot-racine monosyllabique employé d'après ces principes, et modifié dans ses expressions autant que le permet l'idée dont il est le signe , peut subir quarante-deux transforma-
tions exprimant autant de modifications régulières de cette idée-racine.
Le sens de chaque monosyllabe ou mot primitif est en effet changé par l'addition d'autres monosyllabes, sines constants des genres, des nomres, des personnes , des modes et des temps. Ces marques distinctives, qui font successivement passer le radical à l'état de nom commun, de nom abstrait , de nom d'action , d'adjectif privatif, d'adjectif intensitif, de participe , de verbe actif, négatif et transitif, se placent toujours en augmentant, et les modifications grammaticales ne s'opèrent que fort rarement par le moyen des désinences ou des terminaisons.
La langue égyptienne se prête avec une admirable facilité à la formation des mots composés, et joint à cet avantage celui d'une extrême clarté, les formes et les mots déterminatifs y étant très-multipliés.
La construction ou syntaxe est dans l'ordre logique comme dans la langue française, en tenant compte toutefois des monosyllabes qui établissent les rapports des mots de la proposition entre eux , et qui sont soumis aux règles que nous venons d'indiquer.
Cette langue a un certain nombre de mots communs à l'hébreu et à l'arabe; ils sont dus aux rapports suivis qui ont toujours existé entre ces peuples dès les plus anciennes époques; mais la grande masse des mots et toute la grammaire diffèrent essentiellement de ces deux autres idiomes et de leurs analogues.
On doit faire remarquer aussi que la langue égyptienne renferme un grand nombre de mots formés par onomatopée.
Nous ne pouvons nous dispenser de présenter ici quelques traits saillants de la langue égyptienne; ils nous paraissent propres d'abord à prouver l'originalité de cet idiome, et ensuite à expliquer quelques-uns de ses plus curieux procédés : ce sont là des éléments essentiels de l'étude philosophique d'une langue.
Comme toutes celles qui sont primitives, la langue égyptienne procède
L'UNIVERS
par imitation, en attacliant un son plutôt qu'un autre à l'expression d'une idée donnée, comme si ce son était imitatif de l'idée même. Ainsi, dans l'Égypte, le nom de la plupart des animaux n'est que l'imitation approximative, selon notre oreille, du cri propre à chaque animal. Elle nommait donc l'âne id, le lion moui, le bœuf éhé, la grenouille crour, le chat chaou , le porc rir, la huppe pétépép , le serpent hfo. hof.
De même, des objets inanimés ou des manières d'être physiques ne furent pas oralement représentés par des sons arbitraires; il y avait encore imitation dans sensen, signifiant sonner, rendre un son; thophtheph, cracher; ouodjouedj , mâcher; kim, frapper; kemkem, sistre, instrument de percussion; kremrem, bruit; kradjradj, grincer les dents; teltel, tomber goutte a goutte; schkelkil, sonnette; omk, ava\er •,rodjredj, frotter, polir; A/terkher, ronfler; nef, nifé, soufller.
Mais ces moyens d'imitation furent bientôt épuisés dans la langue égyptienne; on chercha alors des similitudes, et, par le choix de sons doux, rapides, durs, on rappelait des objets dont les qualités physiques paraissaient analogues à ces mêmes sons; c'est ainsi qu'on exprimait en égyptien par sousou un instant très-rapide; par oad, voix; par chouchou, flatter, louer, caresser ; par bridj, éclair ; par cherchôr, détruire; par lali, loulai, se réjouir.
EnGn, on en vint aux assimilations, toutes tirées de V ordre physique seul, quand il fallut exprimer les idées abstraites et les objets intellectuels. En voici de curieux exemples fournis par un seul mot, hét, qui signifie cœur, et par suite esprit, intelligence , comprenant l'idée de la plupart des qualifications morales, et s'exprimant par les modifications grammaticales de ce mot radical hèt. Les Égyptiens disent donc hétchém, qui signifie à la lettre petit cœur, et exprime l'idée craintif, lâche; harchihèt, cœur pesant ou bien lent de cœur, c'est-à-dire patient ; ssaczhèt, cœur haut ou haut de cœur, orgueilleux; ssab-héf, cœur débile ou
débile de cœur, timide; hèt-nascht, cœur dur, inclément; hét-snaou, ayant deux cœurs, indécis; tam-hèt, cœur fermé, fermé de cœur, obstiné; ouômhèt, mangeant son cœur, repentant; athétou ctt-hèt, sans cœur, insensé. Et avec ces mêmes mots qualificatifs, par la simple addition du monosyllabe met, qui signifie attribution, on formait les noms abstraits mït-hèt-schem , l'attribution d'avoir le cœur petit, c'està-dire la patience, la longanimité.
Enfin , une foule de verFîes égyptiens se sont formés de ce même mot hèt, cœur, pour exprimer par des similitudes, tirées de l'ordre phvsique, des actions ou des manières d'être purement intellectuelles; en voici quelques exemples : Ei-hét, qui signifie proprement sentir venir son cœur, exprime les idées rêver, réfléchir; thôt-hét, mêler le cœur, tempérer, persuader; ka-hèt, placer son cœur, se confier; ti-hèt, donner son cœur, observer, examiner; djem-hét, trouver de cœur, savoir; meh-hét, remplir le cœur, satisfaire, contenter. On voit par ces exemples quelle variété d'idées expriment les modifications grammaticales du mot radical hét, cœur. Il en est de même d'une foule d'autres mots primitifs , et c'est ainsi que de lot, main , on a fait titot, donner la main, aider; hitot, jeter la main , commencer. D'autres mots d'acception physique ont aussi servi à exprimer des idées métaphysiques; apdjir, étymologiquement, rechercheur de mouches, c'est-à-dirt avare; djerbal, œil pointu , impudent; djacebal, œil levé, audacieux; balhét , cœur dans l'œil, ingénu, naïf; elekscha, retirer le nez, se moquer; naschtmakh, cou dur, obstiné.
Tous ces mots nous révèlent les véritables procédés de formation de la langue égyptienne, et en même temps son" originalité, faits d'un haut intérêt à l'égard de nos modernes idiomes, qui sont de dernière formation , semblables en cela aux roches venues après les grandes révolutions de la terre, et qui sont formées d'irrégulières agglomérations des restes dispersés des roches primitives.
ÉGYPTE
Du reste, on remarque, dès une assez haute antiquité, quelque différence dans la manière de prononcer cette même langue égyptienne dans les différentes provinces du pays ; ces différences furent constatées, et servent à caractériser trois dialectes principaux, le thébain, ou de la haute Egypte , le memphitique , ou de la moyenne et de la basse Egypte , et le baschmourique, ou du Fayyoum, l'ancienne province de Baschmour; les deux premiers sont communément nommés par les modernes dialectes sâïdi et bahhiri. Le plus ancien des trois dialectes est le saïdique ou thébain, qui fut le fond même de la langue égyptienne. Le memphitique vint après, mais très-anciennement sans nul doute.
Le dialecte baschmourique tenait à la fois du memphitique et du thébain, et le Fayyoum , nommé Baschmour, est une province intermédiaire à l'égard des provinces de Thèbes et de Memphis. Ces dialectes étaient caractérisés par quelques permutations de consonnes de l'un à l'autre; \ep thébain devenait ph dans le memphitique; k et t thébain étaient ch et th en memphitique; r de l'un et de l'autre devenait / dans le dialecte de Baschmour; les voyelles, vagues de leur nature, se permutaient avec plus de facilité encore. On verra plus bas comment une seule écriture représenta cependant ces trois manières différentes d'orthographier un mot, et c'est ainsi qu'à chaque observation nouvelle l'Égypte nous montre une preuve de plus àe l'intelligence laborieuse qui présida à toutes ses institutions.
Telle fut cette langue à son époque primitive; à l'époque secondaire, quand elle se nomma langue copte, dans l'Égypte devenue chrétienne, elle était encore la même, mais elle avait admis un grand nombre de mots grecs et arabes, et quelques mots latins, employés concurremment avec les mots égyptiens exprimant les mêmes idées, et dont l'introduction était l'effet des longs et intimes rapports qui s'établirent entre cette nation et ses dominateurs successifs, les Grecs, les Ro-
mains et les Arabes. Mais lagrammaire de cette langue ne subit pas de notable chang-ement; de sorte que la phrase d'un manuscrit copte des derniers siècles sera logiquement construite comme le fut la phrase correspondante sur un monument des temps antérieurs à Sésostris. Il n'y aura de différents que les mots étrangers qui se seront introduits dans cetïe phrase copte, et qui sont les synonymes exacts de mots égyptiens restés néanmoins dans le langage.
Du reste, il existe des grammaires de l'idiome copte, composées soit par des Coptes mêmes, soit par des savants d'Europe, et des dictionnaires ou plutôt des nomenclatures de mots dont l'ordre a été déterminé par la nature de l'écriture figurée de l'ancienne Egypte, antérieure à l'alphabet copte; et aux ouvrages indiqués plus haut, comme écrits eu copte, nous n'avons à ajouter qu'une collection d'hymnes chrétiennes en strophes et en vers rimés , et un recueil de Recettes médicales contre les maladies les plus communes en Égypte, recueil déjà mentionné dans ce précis.
A l'ancienne Égypte aussi nous pouvons attribuer la culture de la langue en ce qui pouvait s'approprier et servir aux dons de l'esprit, comme à l'expression des passions de l'âme. Une chanson rustique est écrite dans un tableau à la suite d'une scène peinte d'agriculture , et dans cette chanson , comme dans les strophes chrétiennes, c'est toujours la langue égyptienne qui se montre dans les deux époques que nous avons déjà signalées, et dans les productions d'une second période, avec l'empreinte non équivoque des influences qu'elle avait subies.
Ce fut plusqu'une influence, ce fut une révolution réelle par ses effets, à la fois politique et religieuse, que la langue égyptienne eut à éprouver, quand , au système des signes par lesquels elle s'était exprimée pendant toute la durée de sa longue prospérité , on substitua un système graphique tout nouveau, quand l'écriture hiéroglyphique fut remplacée par l'alphabet copte. Une science ha-
L'UNIVERS
bile et profonde inventa ce moyen puissant d'élever entre l'ancienne et la nouvelle Egypte cette impénétrable barrière de l'ignorance des temps anciens, afin que les opinions, les souvenirs et la gloire en fussent complètement effaces dans l'esprit des nouveaux citoyens. Les nombreux témoignages écrits qui en subsistaient dans tous les lieux étaient pour eux illisibles : aussi , peu de nations ont été plus complètement étrangères à leurs propres origines, à leur primitive illustration. La destruction, d'autorité impériale, des livres qui renfermaient l'histoire et les doctrines des ancêtres, et l'introduction d'un alphabet nouveau, qui fit perdre complètement la connaissance de l'ancien , opérèrent cette monstruosité politique, et il a fallu quinze siècles pour en faire cesser, dans l'intérêt des sciences, les effets trop longtemps destructsurs.
Ce grand fait de l'histoire de l'Égypte peut être considéré sous deux aspects principaux : 1° l'état ancien du système graphique ou des écritures usitées dans l'ancienne Égypte; 2° la cause, l'époque et l'effet de l'introduction du nouveau.
L'exposé, même très-sommaire, des règles de l'ancien système graphique égyptien intéressera à un très-haut degré par la singularité de sa théorie, qui est absolument étrangère à nos idées comme à nos pratiques usuelles.
Rien n'est plus commun , dans les sociétés modernes, que l'usage de l'écriture composée d'un très-petit nombre de signes suffisants pour représenter aux yeux et rappeler a l'esprit tous les sons de la langue, et, par leurs combinaisons diverses, tous ses mots, toutes ses phrases et toutes les idées de ceux qui la parlent ; mais rien n'est
Plus rare que l'examen analytique de origine, de la formation et des règles de cette écriture, et que l'appréciation du laps de temps et des efforts inouïs de l'intelligence humaine pour arriver à cette théorie si simple, si exacte de l'écriture alphabétique , institution d une utilité sans égale, l'auxiliaire indispensable de la civilisation, «t nui
fut , à l'exclusion de toute autre, le plus fidèle courtier de l'intelligence. Du reste, ce qui va être dit de l'invention et du premier usage de l'écriture chez les Égyptiens, s'appliquera directement à tous les peuples qui furent inventeurs aussi des mêmes choses; car, en de telles matières, l'esprit humain est incapable de deux bonnes inventions à la fois.
L'ancienne écriture égyptienne est généralement connue sous le nom d'Ecriture hiéroglyphique . composée de signes nommés hiéroglyphes ^ et qui sont en effet, comme le dit l'etymologie, des caractères sacrés sculptés.
Ces signes n'ont pas une expression uniforme, et les différences, qui les divisent en trois classes, indiquent très-vraisemblablement l'origine et le perfectionnement successif du système graphique tel qu'il est aujourd hui constitué. Ce qui s'est passe presque sous nos yeux, parmi les peuples du nouveau monde, nous révèle plus vraisemblablement encore ce qui se passa dans l'ancien, et en Ég\pte comme ailleurs , quand l'idée d'écrire se révéla à l'homme.
a. Les objets matériels frappèrent ses regards; il reconnut leurs formes, et quand il voulut conserver ou transmettre le souvenir d'un de ces objets, il en traça la figure, et ce trace fiit un caractère d'écriture, caractère purement ,^urai?/, peignant directement l'objet et non pas indirectement Vidép de ce même objet, toutefois sans indication de temps ni de lieu; c'est à ce point que sont parvenus et que se sont arrêtés les peuples de l'Océanie.
b. L'insuffisance de ce premier moyen dut se faire sentir bientôt; en traçant la figure d'un homme, on n'indiquait pas un individu en particulier; il en était de même des figures des lieux. Le besoin de distinctions individuelles créa l'usage d'une autre sorte de signes dont chacun devint particulier à un homme ou à un lieu : ces signes furent pris ou des qualités physi-
2ues des individus ou d'assimilations à es objets matériels ; et comme ces signes n étaient plus proprement figura-
ÉGYPTE
tifs, ils ne furent que des symboles, et on les nomma pour cette raison caractères tropiques ou symboliques , signes auxiliaires des caractères figuratifs, et employés simultanément avec eux. C'est là que sont arrivés les Mexicains, et ils ne sont pas allés au delà. Il nous est parvenu des listes d'individus et des listes de noms de lieux en écriture mexicaine; chaque individu est désigné par une tête humaine, signe figuratif, et auprès de sa bouche est tracé un objet choisi ou dans la nature ou dans l'industrie humaine , et qui était un signe symbolique, de sorte que l'on voit clairement que les individus s'appelaient le Serpent, le Loup, la Tortue, la Table, le Bâton , et les villes, dont un carré était le signe figuratif, et un serpent, un poisson le signe symbolique , se nommaient la ville du Serpent, la ville du Poisson, etc.
c. De la représentation de ces objets physiques à l'expression des idées métaphysiques, le pas à faire était immense : les peuples de l'ancien monde le franchirent; ils exprimèrent par des signes écrits les idées dieu, ame, et celles des passions humaines; mais ces signes furent arbitraires et conventionnels en quelque sorte, quoique tirés d'analogies plus ou moins vraies entre le monde physique et le monde moral; le lion fut pris comme l'expression de l'idée force. Cette nouvelle espèce de signes, nommés énigmafiques et ajoutés aux deux premières classes, les figuratifs et les symboliques, furent inventés et employés par les Egyptiens et par les Chinois, et le système d'écriture qui résultait de ces trois éléments était entièrement idéographique, c'est-à-dire composé de signes qui exprimaient directement Vidée des objets, et non pas les sons des mots qui désignaient ces mêmes objets. Ce genre d'écriture était aussi une peinture, puisque la fidélité de leur expression dépendait de la fidélité du tracé de chacun d'eux, qui devait être un portrait.
d. Ce système d'écriture pouvait suffire aux usages du peuple qui, l'ayant
imaginé, en possédait complètement la théorie et la pratique, mais seulement tant qu'il n'eut pas besoin de rendre son écriture intelligible à des sociétés ou à des individus étrangers.
Mais dès que ce besoin se fut manifesté et qu'il fallut seulement écrire le nom d'un seul individu étranger à ce peuple, les signes figuratifs, symboliques ou tropiques, ne suffisaient plus , parce que le nom de l'individu étranger, n'ayant aucun sens dans la langue du peuple qui voulait l'écrire et ne lui présentant ainsi aucune idée, ce nom ne pouvait pas être écrit par des signes qui n'exprimaient que les idées.
On s'arrêta donc, on ne sait comment, aux sons qui formaient ce même nom, et on comprit en même temps de quelle utilité seraient des signes qui exprimeraient ces mêmes sons : nouveau et dernier progrès dans l'art graphique, et qui en fut le plus ingénieux perfectionnement , si régulièrement favorisé par la nature des langues de ce temps -là, qui étaient généralement formées de mots et de racines d'une seule syllabe. On introduisit donc dans l'usage les signes des sons, signes généralement nommés phonétiques, et dont le choix ne fut pas difficile, puisqu'on n'eût qu'à choisir dans les signes figurés , pour chaque syllabe à exprimer phonétiquement, !e signe représentant un objet dont le nom dans la langue parlée était cette syllabe même : ainsi le disque du soleil exprima la syllabe re, parce que cette syllabe était le nom même du soleil, et ainsi de suite. Les Chinois arrivèrent à ce procédé syllabique, et ils l'ont conservé sans
firogrès jusqu'à nos jours, pour écrire es noms et les mots étrangers à leur langue. Les Égyptiens parvinrent par cette même voie à un véritable système alphabétique, et l'introduisirent dans leur système d'écriture sans changer la nature de leurs signes figurés.
Nous allons dire en quoi consistaient le systèmeanciendel'écriture égyptienne, la diversité de ses éléments , leur mode de combinaison , et les modifications , dans la forme des signes seulement, que le temps et les besoins sociaux y
L'UNIVERS
firent introduire. Nous prions aussi le fecteur attentif d'éviter toute confusion des deux idées, si différentes d'ailleurs, que représentent ces deux mots écriture et lanoue; dans la lanjïue le mot parié était le signe direct de l'idée, et dans l'écriture le mot phonétique écrit n'était que le signe direct du mot parlé, et ainsi le signe indirect de l'idée.
Dans le système d'écriture hiéroglyphique des Égyptiens on doit principalement considérer deux choses :
Â. La forme matérielle des signes qui constitue trois espèces de caractères nommés
1 Hiéroglyphiques (*) ,
2 Hiératiques,
3 Démotiques.
B. La valeur ou expression particulière de chaque signe, laquelle constitue trois espèces de signes, qui sont
Figuratifs,
Symboliques,
Phonétiques.
A. 1. L'écriture hiéroglyphique proprement dite est celle qui se compose de signes représentant des objets du monde physique , animaux , plantes , figures de géométrie, etc., etc., dont le tracé est ou simplement linéaire, ou bien entièrement terminé, et même colorié, selon l'importance du monument qui porte l'inscription, ou selon l'habileté du sculpteur. Le nombre de ces signes différents est d'envron huit cents.
A. 2. L'écriture/ite'raiigî^* est une véritable tachygraphie de la précédente.
Les signes de l'écriture hiéroglyphique ne pouvant être convenablement tracés qu'avec la connaissance du dessin, et cette connaissance ne pouvant être universelle, on créa en faveur de ceux qui ne l'avaient point, un système d'écriture abrégé, dont les signes pouvaient être facilement exécutés; mais ce système ne fut point arbitraire, cliaque signe hiératique ne fut qu'un abrégé d'un signe hiéroglyphique : au
(*) Soigneusement dessinés , ou sculptés et coloriés, ou simplement linéaires ou siliiouettes.
lieu de la figure entière du lion couché par exemple, on exprima la silhouette de la partie postérieure, et cet abrégé du lion conservait dans l'écriture la même valeur que sa figure entière.
Ainsi l'écriture hiératique était com-
Posée du même nombre de signes que écriture hiéroglyphique, dont elle était une abréviation à l'égard de la forme des signes seulement, et cet abrégé des signes avait la même valeur que les signes entiers.
A. 3. L'écriture démotique (ou populaire, ou épistolographique) se composait des mêmes signes que l'écriture hiératique; c'était aussi une abréviation des signes hiéroglyphiques, et conservant encore la même valeur :
seulement, le nombre des caractères de l'écriture démotique , employés pour les usages ordinaires de la vie, était moindre.
On voit donc que les trois sortes d'écriture usitées simultanément en Égypte n'en formaient réellement qu'une seule en théorie, et que, pour la pratique seulement , on avait adopté une tachygraphie des signes primitifs, imitatioiî fidèle des objets naturels reproduits par le dessin ou par la peinture. Ces trois sortes d'écriture étaient d'un usage général; toutefois, la première, l'écriture hiéroglyphique, était seule employée pour les monuments publics; mais les plus humbles ouvriers s'en servaient pour les plus communs usages, comme on le voit par les ustensiles et les instruments des plus vulgaires professions, ce qui, soit dit en passant, contredit tant d'assertions hasardées sur les prétendus mystères de cette écriture, dont les prêtres égyptiens avaient fait un moyen d'ignorance et d'oppression pour la population égyptienne. La deuxième espèce, l'écriture hiératique ou sacerdotale, était plus particulièrement à l'usage des prêtres, qui l'employaient dans tout ce qui dépendait de leurs attributions religieuses et judiciaires. La troisième espèce enfin, l'écriture populaire et la plus facile, la plus simple de toutes, servait à tous les usages que sou nom même indique suffisamnienL
ÉGYPTE
Clément d'Alexandrie dit que, parmi les Égyptiens, ceux qui reçoivent de l'instruction, apprennent d'abord l'écriture démotique, ensuite l'écriture hiératique, et ensuite l'écriture hiéroglyphique : c'est l'ordre inverse de leur invention, mais l'ordre direct quant à la facilité de leur étude. On trouve souvent les trois écritures employées à la fois dans le même manuscrit.
Quant à Vexpression ou valeur graphique des signes," la théorie n'en est pas moins certaine que leur classification matérielle.
B. 1. Les signesyî^<ra^t/s expriment tout simplement l'idée de l'objet dont ils reproduisent les formes; l'idée d'un cheval, d'un lion, d'un obélisque, d'une stèle, d'une couronne, d'une chapelle, etc., etc., est exprimée graphiquement par la figure même de chacun de ces objets; le sens de ces caractères ne peut présenter aucune incertitude.
B. 2. Les signes symboliques, ou tropiques, ou énigmatiques, exprimaient une idée métaphysique par l'image d'un objet physique dont les qualités avaient une analogie , vraie selon les Égyptiens, directe ou indirecte , prochaine ou éloignée , selon eux encore, avec l'idée à exprimer. Cette sorte de caractère paraît avoir été particulièrement inventée et recherchée pour les idées abstraites, qui étaient du domaine de la religion, ou de la puissance royale si intimement liée avec le système religieux, h'abeille était le signe symbolique de l'idée roi ; des bras élevés, de l'idée offrir et offrande; un vase d'où, l'eau s'épand , la libation, etc., etc.
B. 3. Les signes phonétiques exprimaient les sons de la langue parlée, et avaient, daiià l'écriture égyptienne, les mêmes fonctions que les lettres de l'alphabet dans la nôtre.
L'écriture hiéroglyphique diffère donc essentiellement de l'écriture généralement usitée de notre temps , en ce point capital qu'elle employait à la fois , dans le même texte , dans la même phrase et quelquefois dans le même mot , les trois sortes de caractères figu-
ratifs, symboliques et phonétiques , tandis que nos écritures modernes, semblables en cela aux écritures des autres peuples de l'antiquité classique, n'emploient que les caractères phonétiques, c'est-à-dire alphabétiques, à l'exclusion de tous les autres.
Il n'en résultait néanmoins aucune confusion , la science de cette écriture étant générale dans le pays; eten supposant cette phrase , Dieu a créé les hommes, l'écriture hiéroglyphique s'exprimait très-clairement : 1" le mot Dieu par le caractère symbolique de l'idée Dieu; 2» a créé par les signes phonétiques représentatifs des lettres qui formaient le mot égyptien créer, précédé ou suivi des signes phonétiques grammaticaux , qui marquent que le mot radical créer était à la troisième personne masculine du prétérit de l'indicatif de ce verbe; 3" les hommes, soit en écrivant phonétiquement ces deux mots selon les règles de la grammaire , soit en traçant le signe figuratif homme suivi de trois points, signe grammatical du pluriel ; et il n'y avait point d'équivoque dans l'expression de ces signes, 1° parce que le premier, qui était symbolique , n'avait une valeur ni comme signe figuratif ni comme si- ^ne phonétique , 2° parce que le signe figuratif /jo??jme, qui termine la phrase, n'avait que ce même sens figuratif, 3° parce que les signes phonétiques intermédiaires exprimaient des sons qui formaient le mot indispensable à la clarté de la proposition ; et malgré cette différence de signes, l'Égyptien qui lisait cette phrase écrite la prononçait comme si elle avait été entièrement écrite en signes alphabétiques.
La théorie de l'enseignement du système graphique égyptien n'offrait pas
!)lus de difficultés : l'élève, averti de a nature des signes figuratifs, n'avait aucun effort d'intelligence à faire pour en retenir le sens. La science des signes symboliques était une affaire de nomenclature, il devait la mettre dans sa mémoire , et apprendre successivement la raison de ces assimilations de certaines figures à certaines idées : la connaissance de la nomenclature suf-
L'UNIVERS
fisait même au plus grand nombre.
Quant aux signes phonétiques ou alphabétiques , voici comment procéda rÈfiypte pour les déterminer. Habituée à une écriture idéographique, peignant les idées et non les sons de la langue, elle ne pouvait s'élever du premier bond à la simplicité tout arbitraire de nos alphabets. Obligée de combiner la forme des nouveaux signes avec ceux dont elle avait déjà consacré l'usage par une longue pratique, elle ne renonça pas à la figure des objets naturels, elle en continua l'emploi, et décida seulement, après avoir analysé les syllabes de son langage et en avoir décomposé les sons jusqu'aux plus simples éléments, qui sont les lettres,
aue la figure d'un objet dont le nom ans la langue parlée commencerait par la voix A, serait, dans l'écriture, le caractère A; que la figure d'un objet dont le 7iom, dans la langue parlée, commencerait par l'articulation 6, serait, dans l'écriture, le caractère B, et ainsi de suite. Dans l'écriture phonétique, l'aigle, qui se nommait Ahôm en égyptien, devint donc la lettre A; une cas-solette, Derbe, la lettre B; une main. Tôt, le T et le D; une hache, Kelebin, le A' et le C dur; un lion couché, Labo, le L; une chouette, Mouladj , le M ; une bouche Rô, le R , etc. , etc. Il résulta ainsi de ce premier principe, non pas que tous les objets dont le nom commençait par R, devinrent le signe graphique de cette lettre (il en serait né trop de confusion) , mais que quelques-uns de ces objets seulement, les plus connus, les plus ordinaires , ceux dont la forme était le plus silrement déterminée , et pouvait être le plus facilement transcrite , furent affectés d'autorité à représenter le son R, et ainsi des autres. Il y eut donc un certain nombre de signes homophones, ou exprimant le même son, dans l'alphabet écrit des Égyptiens, et cela était nécessaire dans une sorte d'écriture où la combinaison et l'arrangement matériel des signes étaient soumis à des règles dic- •iées par la convenance de la décoration des monuments , dans un pays surtout
où les murs de tous les édifices publics étaient couverts d'inscriptions servai>t d'explication aux tableaux sculptés qui rappelaient les grandes actions des rois ou les bienfaits des dieux du pays. Du reste, le nombre des hiéroglyphes phonétiques ne s'élevait guère au delà de deux cents, et quelques-uns des alphabets européens ne contiennent pas un bien moindre nombre de sons ou de lettres. Toutefois , c'est cette espèce de caractère qui domine dans tous les textes hiéroglyphiques; ils s'y trouvent dans la proportion des deux tiers , le surplus appartenant par portions à peu près égales aux caractères figuratifs et aux caractères symboliques.
On comprend par là toute l'importance, pour les sciences historiques , de la découverte de l'alphabet des hiéroglyphes égyptiens. En disant comment on a réussi à la faire, on dira aussi toute sa certitude.
On ne parvient à connaître une langue ou une écriture qu'on ignore qu'avec le secours d un interprète ; c'est un homme, ou un livre, ou un écrit quelconque. Cet interprète de l'ancienne Égypte fut trouvé en Égypte même par la France : c'est la célèbre inscription de Rosette, pierre de quelques pieds de hauteur et sur laquelle furent gravées trois inscriptions à la suite l'une de l'autre; la première, tronquée par le haut, en caractères hiéroglyphiques , la deuxième en caractères detnotiques, et la troisième en grec. On sait par cette dernière qu'elle est la traduction même de ce qui précède : voilà donc l'interprète des hiéroglyphes égyptiens, qui manquait à l'eriiaition moderne.
Cette traduction grecque d'un texte égyptien devait ouvrir une voie nouvelle. L'inscription de Rosette fut publiée et reçue avec empressement; mais ce ne fût qu'après vingt ans et vingt essais sans résultats que la lumière jaillit enfin de ce monument, et pour l'en tirer, il fallut s'arrêter aux données suivantes après avoir épuisé toutes les autres : 1° le texte grec prouve que l'inscription est un décret des prêtres de l'Égypte en l'hon-
ÉGYPTE
neur de Ptolémée Épiphane {Suprà, page 61); 2° ce décret contient plusieurs fois le nom de ce roi et plusieurs autres noms propres ; 3» on a pu traduire et écrire en égyptien toutes les idées exprimées dans le texte grec; mais les îioms propres grecs n'exprimant aucune idée en égyptien , ils n'ont pu être traduits; il a donc fallu écrire en caractères égyptiens les sons que forment ces noms propres dans le grec ; 4" il doit donc y avoir dans l'inscription égyptienne de Rosette des signes hiéroglyphiques exprimant ces sons; il pourrait donc aussi y avoir dans l'écriture hiéroglyphique des signes phonétiques , ou exprimant les sons et non pas les idées ; 5° le texte égyptien présente un groupe de signes hiéroglyphiques, distingué par un encadrement elliptique qui l'entoure : ce groupe est répété plusieurs fois dans ce texte égyptien; le nom propre du roi Ptolémée était aussi repété plusieurs fois dans le texte grec: le groupe d'hiéroglyphes encadré peut donc être le nom de Ptolémée, et, dans cette supposition, les signes ainsi groupés écrivant ce nom en hiéroglypnes , ces signes sont alphabétiques , et le premier est un P, le second un T, etc.
Voilà déjà plusieurs des hiéroglyphes alphabétiques retrouvés, et il ne reste qu'a compléter cet alphabet si désiré. 5° Bien des obstacles s'y opposent encore : le groupe encadré dans une ellipse , ou cartouche , est le nom de Ptolémée, ou bien il ne l'est pas : dans le premier cas, il est nécessaire d'éprouver la vérité dece premier résultat alphabétique, sur d'autres noms propres écrits à la fois en hiéroglyphes et en grec , et dans lesquels se retrouvent toutes les lettres déjà reconnues, ou supposées l'être, par le nom de Ptolémée. L'inscription grecque de Rosette contient plusieurs autres noms
t)ropres vers son commencement; mais e texte hiéroglyphique étant tronqué vers ce point , nous sommes privés de ce moyen de comparaison. Il n'y avait donc rien de rigoureusement certain jusque-là dans le résultat de tant de recherches , et le temps seul pouvait
mettre fin à tant d'incertitudes : il ne refusa pas ce grand bienfait aux lettres et a l'histoire. 6" L'infortuné Beizoni découvrit à Philae un cippe portant une inscription grecque , et nn petit obélisque portant aussi une inscription hiéroglyphique : on reconnut que le cippe et l'obélisque formaient un seul et même monument; ce point capital fut publiquement constaté :
l'inscription grecque nommait aussi un roi Ptolémée, une reine Cléopâtre, et l'on remarquait dans l'inscription hiéroglyphique , au lieu même où devait se trouver le nom du roi Ptolémée , le même groupe encadré que , dans l'inscription de Rosette , on avait supposé être le mot Ptolémée: ce premier résultat tiré de l'inscription de Rosette était donc pleinement confirmé ; on avait donc avec certitude le nom du roi grec Ptolémée écrit en hiéroglyphes ; dès lors le groupe d'hiéroglyphes encadrés qui , sur l'obélisque , suivait le nom de ce roi, ne pouvait être que le nom de la reine Cléopâtre, et le premier signe du mot Ptolémée, P, se trouva être en effet le cinquième de celui de Cléopâtre ; le deuxième de l'un, le T, le septième de l'autre; le quatrième du premier, le L, était bien le deuxième du second : le nombre des signes reconnus s'accrut donc de tous ceux qui composaient le nom de Cléopâtre , et on eut la moitié de l'alphabet. Et une fois que l'es groupes d'hiéroglyphes encadrés , ou cartouches , eurent été reconnus pour des noms de rois et dereines ainsi distingués par l'étiquette, et ces cartouches étant nombreux sur les monuments , l'alphabet fut sans peine complété , et ladécouverte la plus désirée et la plus inespérée depuis la renaissance des lettres était enfin accomplie. Tel fut le résultat des recherches de Champollion le jeune; la suite de ses investigations analytiques et la persévérance qui les caractérisa ont fait le reste : les mystères de l'ancienne Egypte ont été ainsi dévoilés ; les applaudissements du monde savant ont été la récompense d'un dévoûment qui ne se démentit pas un seul instant pendant vingt-cinq années , et une mort
L'UNIVERS
soudaine et prématurée en a consacré les immortels résultats.
Il nous resterait à exposer les principes généraux de la grammaire de cette écriture, si l'on peut ainsi parler, ou du moins à indiquer ici quelquesuns de ses procédés les plus singuliers, comme étant tout à fait étrangers à nos procédés graphiques si simples, si analogues à nos habitudes socialesqui n'admettent que peu d'inscriptions sur nos monuments publics et qui les excluent de leur décoration ; mais cette Grammaire est déjà publiée , et il nous sera permis de nous borner à l'indiquer au lecteur.
Nous pourrions aussi considérer l'influence du procédé phonétique égyptien sur la création et l'introduction parmi les peuples de l'antiqijité secondaire, de l'usage de l'alphabet pour leur écriture, et comment ces alphabets, tels que nous les connaissons , pourraient , d'après leur constitution particulière et différente , être classés généalogiquement, si on peut le dire, en alphabets de seconde et de troisième formation, et tous les alphabets de l'Europe ancienne et moderne sont de cette troisième classe; mais cet examen d'un intérêt général dans l'étude critiuue de la philosophie des langues et de l'écriture , ne se rattache pas assez particulièrement au sujet de notre Précis, et nous n'ajouterons plus que quelques mots sur l'antiquité de l'usage de l'écriture en Égypte.
L'antiquité grecque et romaine, Platon, Tacite, Pline, Plutarque, Diodore de Sicile et Varron font honneur h l'Égypte de l'invention de l'écriture alphabétique. La critique moderne a reconnu par l'étude des monuments , qu'aucun peuple de l'ancien monde ne pouvait à cet égard inflrmer ce jugement consacré par l'autorité des siècles; l'examen des plus anciens alphabets connus prouverait peut-être aussi, quant à leur constitution même, l'imitation d'un type primitif qu'on n'a encore retrouvé que dans l'antique Égypte, et il y aurait là quelques données importantes pour l'histoire des origines de quelques peuples morts ou
vivants. On peut donc assurer que l'Egypte arriva très-anciennement au complément réel de son système graphique , à l'alphabet. Mais les causes et l'époque de ce perfectionnement mémorable nous sont absolument inconnues : est-il le résultat des efforts de la philosophie égyptienne?... n'est-ce qu'une transmission faite à l'Égypte par un peuple qui l'aurait précédée dans les voies delà civilisation?... L'esprit se confond dans l'examen de telles questions , où se manifestent une antiquité incontestablement supérieure à tous les temps historiques de l'Occident , et un perfectionnement de système graphique pour l'écriture, de système grammatical pour la langue, que les principes de l'idéologie moderne n'ont ni dépassé ni prévu. Résultat bien singulier de l'autorité des faits les plus avérés ! quand on construisit les pyramides de Memphis , aux anciens règnes des premières dynasties , l'usage de l'écriture était inconnu, on n'en trouve aucune trace sur les pyramides royales ; et au XXII I' siècle avant l'ère chrétienne , au temps de la XVr dynastie, le système graphique tout entier était employé pour orner les monuments publics contemporains, d'inscriptions historiques ou religieuses; et alors déjà le système graphique est le même que pour les siècles des Sésostris, des Ptolémées et des Césars , et le système grammatical du langage a les mêmes principes généraux qu'aux temps des ermites chrétiens de la Thébaîde. On sait donc tout sur la civilisation égyptienne, à l'exception de son origine et de ses commencements. La France n'a retrouvé dans les sables du désert que la magnificence des Pharaons, le temps lui a ravi leur berceau.
Un dernier mot sur l'écriture hiéroglyphique en démontrera toute la perfection , pour rÉg}'pte du moins , eu égard aux trois dialectes de sa langue : le même signe graphique exprimait le son du L et du R ; un autre signe , le son du P et du Ph ; un autre enfin, T et Th; l'inscription pouvait donc être également lue selon les di-
ÉGYPTE
vers dialectes de la langue ég}'ptienne , qui étaient précisément caractérisés par la permutation réciproque de ces mêmes lettres. Un phénomène d'une
F lus grande portée encore existe à égard de l'écriture chinoise; la même
[)hrase est lue par des peuples qui parent des idiomes différents : c'est le
Propre de toute écriture idéographique ; idée est une, mais les mots qui l'expriment diffèrent selon la nature des idi-omes : le signe figuratif arôre donnera à tous ridée d un arhre; mais cette idée sera exprimée, et ce signe sera lu au moyen d'un mot qui différera dans chaque pays.
On a déjà vu sur là planche 22 l'alphabet égyptien tel qu'il fut découvert etpublié au mois de septembre 1822, par Champollion le jeune; il fut tiré spécialement des monuments de l'époque grecque et de l'époque romaine; appliqué ensuite aux inscriptions du temps des pharaons, cet alphabet s'accrut d'un certain nombre des signes de même nature, et enlin il a été publié complet en 183B, dans la Grammaire égyptienne, des pages 3-5 à 46, et tel que l'a déterminé l'étude attentive des monuments de toutes les époques , soit en Egypte même, soit dans les collections formées en Europe.
Notre planche 22 représente à la fois
cet alphabet en caractères hiéroglijjihiques , tels qu'on les retrouve sur des monuments de tout ordre et dans la première partie de l'inscription de Rosette; et en caractères démotiques ou populaires , qui étaient employés dans les contrats civils, les lettres , les affaires domestiques , les actes administratifs d'un intérêt général , comme on en voit tant d'exemples dans les nombreux manuscrits sur papyrus recueillis en Égypte, sur des stèles funéraires, des inscriptions vulgaires, enlin dans la partie intermédiaire de l'inscription de Rosette, et son texte grec nomme ce caractère enchorial ou du pays. Ces signes démotiques donnent aussi l'idée de la forme des signes hiératiques ou sacerdotaux , d'où les démotiques avaient tire leur origine.
Enlin on voit par la colonne de gauche de notre planche, à quelle lettre de l'alphabet grec réjjond phonétiquement chaque signe démotique et chaque signe hiéroglyphique; à la différence près des formes , ces signes s'employaient comme s'emploient les lettres de notre alphabet.
Pour ne rien laisser à désirer, nous citerons ici deux lignes d'une inscription en caractères hiéroglyphiques, d'une haute antiquité , et dont voici l'explication graphique et grammaticale.
Cette inscription doit être lue de droite à gauche; nous avons déjà dit que toute inscription en caractères hiéroglyphiques se lit en commençant par le côté vers lequel regardent les têtes d'hommes ou d'animaux qui font partie de l'inscription.
Celle-ci se compose de huit groupes
15" Livraison. (Égypte.)
de signes séparés les uns des autres, et de quatre signes isolés qui sont quatre particules nécessaires pour la construction de la phrase.
Le premier groupe est composé de deux signes; l'un est la figure même du dieu Chons, r^connaissable à ses insignes particuliers ; cette figure est
L'UNIVERS
le sujet de la proposition, et signifie : je, le dieu Chons; le signe au-dessus est plioiiétique, et se lit ti ou éiti, qui signifie donne, accorde.
Le deuxième groupe est également phonétique, et se Wische-m (ou schehem), qui signifie aller.
Dans le troisième groupe le pronom est exprimé piionétiquement, et il est suivi de la figure d'un roi; ce groupe se \h pephhon/ ^ sa majesté.
Le signe isole qui suit, le 4", est la lettre L , article au.
Le groupe d'après , n" 5, esttermiué, à gaucho, par deux signes qui avertissent que les quatre qui les précèdent forment le nom d'un pays : ces quatre signes sont en effet les lettres des sons B, sch, t, n , et se lisent Baschten.
Le signe n" G est le même que le quatrième, et il a ici le sens du mot pour.
Le groupe suivant est phonétique, et se lit nohem, avec le sens de délivrer.
Le groupe n" 8, tout phonétique, se compose des lettres T. S.; la première est l'article féminin, et la deuxième, le signe S , fabréviation de Si, lils , et ici fille , connue l'exige l'article féminin.
Le signe suivant est la tetfreiX, qui se prononce an, et qui est notre article de dans la langue égyptienne.
L'homme debout avec une canne à la main est le signe figuratif de l'idée chef.
Le signe N est déjà expliqué, de; ainsi que le groupe final qui est le même que le cinquième de notre texte.
Cette inscription se lit donc mot à mot : Je, dieu Chons, accorde aller Sa Majesté au pays de Baschtan pour délivrer la fdle du chef du pays de Baschtan ; c'est-h-dire : « Je consens à ce que Sa Majesté (le roi d'Égypte) se rende dans le pays de Baschtan, pour délivrer (ou pour épouser) la fille du chef de Baschtan,» et c'est le dieu Chons qui parle ainsi dans le texte (ligne l.S') d'une stèle historique qui existe dans les ruines du sud-est de Karnak , à Thèbes , stèle copiée par Champollion le jeune , et dont la traduction existe dans ses notes.
Tel fut l'état de l'écriture sacrée en
Egypte pendant une longue succession de règnes et d'événements , qui n'apportèrent , dans cet État , aucune variation notable. Ce n'est pas cependant que l'Kgypte ignorât l'existence des langues et des systèmes d'écriture particuliers à d'autres peuples, et qui différaient entièrement de ceux qu'elle avait adoptés : et quoiqu'il ne nous soit pas donné de connaître complètement les usages , en ces graves matières , des nations civilisées contemporaines de la haute splendeur de l'Égypte, quelques faits avérés suffisent toutefois pour nous démontrer ces différences. Le patriarche Joseph ne parla d'abord à ses frères que par le secours d'un interprète qui connaissait à la fois la langue de Jacob et celle des Égyptiens. La variété des écritures devait être connue aussi bien que la variété des idiomes; deux papyrus écrits en phénicien ont été trouvés parmi des papyrus égyptiens dans un tombeau de la ïhébaïdê ; et Ton n a pas appris que les invasions éthiopiennes aient, à cet égard, rien introduit de nouveau en Egypte. Sous les Perses , l'écriture et la languedes monuments et celles des contrats particuliers furent les mêmes que du temps des pharaons ; les Perses y lai sèrent cependant quelques traces d'écriture en caractères cunéiformes. Durant la domination des Grecs , les usages égyptiens ne subirent en ce point aucune modification , la langue égyptienne pour la population indigène, la langue grecque pour les Grecs; l'écriture hiéroglyphique pour les monuments, l'écriture hiératique pour les choses sacrées ; la démotique pour les contrats, et pour ceux-ci une antigraphie ou seconde expédition en langue grecque ( la langue du gouvernement), et avec ces deux circonstances assez remarquables, savoir : 1° que ces contrats étaient soumis au droit d'enregistrement , et que l'enregistrement était inscrit eh langue grecque sur le contrat conçu en langue égyptienne ; 2« que, devant'les tribijnaux, le contrat en langue égyptienne avait seul de l'authenticité, même à l égard des nationaux srecs. On devine aisément com-
EGYPTE
bien de tels usages durent contribuer à étendre rériproquement parmi les deux populations la connaissance simultanée des deux langues. Le décret connu sous le nom de pierre Rosette, fut à la fois rédigé en égyptien et en grec, et publié en écriture hiéroglyphique, en écriture déniotique , et en écriture grecque.
Durant la domination romaine, les anciens usages égyptiens furent conservés; la langue grëc(|ue continua d'être celle du gouvernement ; les inscriptions des monuments publics furent tracées en caractères hiéroglyphiques ; les contrats particuliers continuèrent d'être écrits en caractères démotiques, parmi les Égyptiens. 11 nous est parvenu de modestes stèles funéraires, où cette écriture populaire se retrouve encore; et ces vieilles institutions de l' Egypte devaient durer jusqu'au temps mar(|ué pour la fin deà anciennes croyances dans l'an'^ien monde, et pour la substitution du christianisme à toutes les pliilosophies antérieures qui semblèrent se prêter, presque sans combat, à voir se résumer en une doctrine nouvelle et donn'nante , tout ce qu'il y avait eu en elles-mêmes de vrai , de bon et d'utile.
C'est en effet à l'établissement du christianisme parmi les Égyptiens , qu'on rapporte généralement la substitution de l'alphabet copte aux anciennes écritures égyptiennes : opération aussi simple dans son action, que profomle et eflicace dans ses effets; car la langue égyptienne , écrite jusque-là au moyen des caractères hiéroglyphiques , hiératiques ou démotiques , fort nombreux , et d'expressions diverses , soit ligurative, soit idéographique ou alphabétique , et représentant les uns les idées mêmes , les autres les mots signes des idées , ne fut plus écrite
au'a vec une série de trente et un signes, 'une expression identique, tous représentant alphabétiquement les voix et les articulations propres à composer les syllabes et les mots de la langue parlée, et de ces trente et un signes , vingt-quatre sont ceux mêmes qui composent l'alphabel grec, et les sept autres
sont autant de signes de l'ancien alphabet déniotique égyptien, introduitsdans le nouveau pour exprimer les sons propres à la langue égyptienne qui , inconnus dans la langue des Grecs , ne pouvaient pas se trouver dans leur alphabet. Tel est l'alphabet copte qui fut substitué aux anciennes écritures égyptiennes pour écrire la langue égyptienne , opération semblable à celle qui aurait aujourd'hui pour objet d'écrire la langue française avec les caractères grecs ou tous autres : ce seraient d'autres signes alphabétiques, mais ce serait toujours la même langue française.
L'époque et la cause de la substitution de ce nouvel alphabet à l'ancien , sont généralement rapportées, à l'introduction du chri.stianisme en Egypte ; il serait plus exact de dire que ce fut à son influence, dès qu'il fut devenu dominant. C'est f'évangéliste saint Marc qui est considéré comme l'apôtre de rÉ'glise d'Alexandrie, que saint Pierre aurait désigné à cet effet, et qui y serait mort vers le temps de Néron. Cette prenn'ère époque du christianisme en Egypte fut sans influence sur les anciennes institutions nationales ; le temps seul pouvait les oblitérer insensiblement ; et nous trouvons , en effet, jusqu'en l'an 211 , les monuments publics ornés des tableaux et de l'écriture de l'ancienne religion. Les noms de Caracalla et de Géta sont inscrits sur ces tableaux.
A cette même époque , un Démétrius , le onzième successeur de saint ]\]arc, était pourvu de l'évêchéd'Alexandrie; vintensuite Dioclétien, qui traita les chrétiens de telle sorte, que l'ère de son règne fut pour eux l'ère des martyrs; et ce n'est pas dans de telles circonstances que l'Église chrétienne pouvait être dans la nécessité de faire écrire sa liturgie dans une écriture plus expéditive que ne l'était l'écritm-e égyptienne démotique. C'est de cette même écriture que la généralité des savants pense que les soldats de Gordien se servirent dans l'inscription en plusieurs langues dont ils firent déx:orer le touibeau de cet empereur; cir-
lâ.
L'UNIVERS
constance qui date aussi du troisième siècle , et qui , soit dit en passant , infirme liauteiiient l'opinion des critiques qui , tels que Lacroze et le P. Georgi , font remonter l'usage de l'alphabet copte jusqu'au règne du Pharaon Psanimetichus ; ou bien tels que le P. Bonjour, D. IMontfaucon , Jablonski , Valperga et Schow, qui le rapportent aux règnes d'Alexandre ou des Ptolémées, ou plus généralement à un temps antérieur à l'ère chrétienne.
Riais le docte Zoéga, malgré tant d'autorités contraires, n'a pas hésité à déclarer que l'alphabet copte ne lui paraissait pas avoir été adopté, au plus tôt, avant le troisième siècle de l'ère chrétienne. Ajoutons que , dans l'ile de Philsc, on adorait encore Isis et Osiris dans la seconde moitié du sixième siècle chrétien. Enfin , il reste assez d'incertitudes, dans l'esprit des meilleurs critiques, sur l'époque de la version copte de l'Ancien et du Nouveau Testament , pour qu'on ne puisse tirer, de ces opinions diverses, aucune donnée précise, et utile à la question présente. Le savant Michaèlis a résumé toutes ces opinions, dont les unes tendent à démontrer des rapports patents entre la version copte et la version latine , et dont les autres la trouvent plus conforme au grec des Septante; et il existe peu de manuscrits coptes de ces textes sacrés, dans les divers dialectes coptes, qui paraissent antérieurs au septième siècle : les plus anciens sont écrits sur papvTus ; les autres sur peau de gazelle, sur velin , ou sur papier. On connaît aussi en langue et en caractères coptes, et des inscriptions funéraires , et un assez grand nombre de lettres missives écrites sur des fragments de poterie recueillis dans les ruines des anciennes villes égyptiennes ; mais bien peu de ces débris portent des dates; et la plus ancienne qu'on y ait retrouvée jusqu'ici est de l'an 945 de l'ère chrétienne. 11 est remarquable toutefois que cette inscription copte chrétienne porte une double date , dont l'une est tirée de l'ère de Dioclétien ou des martyrs, et l'autre de l'ère de Mahomet ou de V hégire y
{Van de Dioclélien CG2, etduSarra- 5m 334 I,- il est vrai aussi qu'à l'époque de cette inscription , déposée sur la tombe d'une chrétienne, les Arabes gouvernaient l'Egypte depuis trois siècles révolus. Les Coptes conservèrent leur alphabet longtemps encore après, comme le prouvent des manuscrits coptes qui ne sont pas antérieurs au seizième siècle de notre ère , époque qui fut , comme nous l'avons déjà dit , celle où la littérature copte jeta ses dernières lueurs, et qui vit finir, sans espoir de retour, la langue et tous les systèmes d'écriture successivement usités en Egypte, dont nous avons essayé de donner ici une idée sans doute trop sommaire ; mais nous avions aussi quelques mots à dire sur d'autres institutions de l'Egypte des pharaons.
S XVin. SYSTÈME KUMÉRIQCE. SYSTÈME MÉ- TRIQUE. MONNAIE. CALENUBIER.
Ce que nous avons appris par les monuments, au sujet du système numérique des anciens Égyptiens , nous prouve que leur arithmétique n'était pas plus perfectionnée que celle des Grecs; ils ignorèrent l'admirable fonction du zéro, et pour les signeschiffres , la valeur de position : ingénieux et féconds procédés au moyen desquels, avec neuf chiffres dont la valeur augmente en progression décuple à mesure qu'on les avance vers la gauche, nous pouvons, dans le système moderne venu des Indiens par les Arabes, exprimer commodément les nombres les plus considérables.
Il ne nous est parvenu aucune notion écrite sur l'arithmétique des Égyptiens; les signes de nombre une fois reconnus, on a recueilli tout ce qu'on a trouvé écrit en chiffres sur les monuments, et on en a tiré des données nécessairement incomplètes, en ce sens qu'on ne doit pas croire que les Égyptiens ignorèrent une partie quelconque de la science des nombres, parce qu'on n'en trouve pas d'application sur leurs monuments. On sait en combien de circonstances la connaissance de la géométrie était nécessaire à leur ci-
ÉGYPTE
vilisation; on voit aussi leurs moinimeiits exactement orientés, et sur les iiiagnillques créations de leur architecture , tous les secours qu'ils surent tirer de cette science : on ne peut donc leur refuser d'avoir possédé des règles dont il nous reste de si nombreuses applications. Voici , dans leurs limites réelles, les résultats tirés de l'étude des monuments , et im résumé de ce qui se trouve plus au long exposé dans le IX' chapitre de la Grammaire égyptieime de mon frère, sur les mots et les signes qui ont servi à la numération chez les Égyptiens.
Remarquons d'abord , a ce sujet , que les nations modernes sont tombeesdès longtemps dans une contradiction manifeste : le système graphique de tous les mots de leur langue est alphabétique , et les signes des mots de la numération sont entièrement idéographiques ; ces signes étaient aussi idéographiques chez les Égyptiens , mais du moins ils se trouvaient en cela dans une parfaite analogie avec leur écriture nationale.
Les numératifs ou noms de nombre se divisaient aussi en ordinaux et cardinaux ; ceux-ci exprimant la quantité des objets , et ceux-là déterminant leur ordre relatif.
Chacune des trois subdivisions du système général d'écriture avait aussi sa série de signes de nombre.
L'écriture hiéroglyphique avait un signe particulier pour chacun des nombres un , dix , cent, mille, et dix mille; ils étaient écrits autant de fois que l'exigeait la somme à exprimer ; on figurait jusqu'à neuf fois le signe de l'unité pour exprimer l'idée 9; neuf fois le signe de la dizaine pour exprimer 90 -, neuf fois le signe cent pour Ggurer le nombre 900 , et ainsi de suite pour les autres chiffres ( voyez notre planche 66, n° A).
Lécriturehiératique procédait d'une autre manière ; elle avait un signe particulier pour chacun des nombres un, deux, trois, quatre, et neuf; au contraire, les nombres 5,6, 7 et 8, s'exprimaient au moven des chiffres combinés 3 et 2 , 3 "et 3 , 3 et 4, 4 et 4 ;
le signe dix était également spécial , et il était ensuite modifié par l'adjonction des chiffres des unités pour former des caractères qui offraient l'expression des idées deux fois dix , trois fois dix, quatre fois dix, etc.; un signe particulier signifiait cent ; et , par une combinaison très - analogue à celle des dizaines , ce même signe exprimait les nombres 200, 300, etc., jusqu'à 900; le signe spécial du nombre mille était soumis à la même règle , et figurait sans équivoque les multiples de mille par les neuf premières unités ; ensuite un signe |)articulier disait dix mille, et , en le répétant neuf fois , on arrivait à exprimer l'idée 90 mille; enfin, pour les quantités supérieures , on les exprimait facilement par une combinaison systématique des signes des centaines et des mille avec celui de la myriade, et ces chiffres combinés se lisaient : cent fois mille ou cent mille, cent fois dix mille ou un million , cent fois vingt mille ou deux millions, etc.
Dans l'écriture démotique , ou po- * pulaire , le système de numération étiiit le même que pour l'écriture hiératique , et les signes-chiffres presque semblables aussi. Ces chiffres étaient employés à la numération de toutes sortes d'objets , à l'exception formelle des dates pour les quantièmes du mois.
Il est digne de remarque, en effet, que ce quantième fut exprimé par des chiffres particuliers pour les nombres un , deux , trois et quatre ; et pour les nombres 5, 6, 7 et 8, on s'attacha à reproduire, par la combinaison de ces chiffres , les groupes hiéroglyphiques qui représentaient ces mêmes nombres. Le signe du nombre 9 était également spécial. Enfin , pour les dates composées de dizaines et d'unités, les signes 20 (t 30 avaient aussi une forme particulière , et leur tracé était un groupe qui se décomposait en 10, 3 et 2, pour dire 15; en 20, 3 et 3 pour dire 26, et ainsi de suite jusqu'à 30 figuré par un chiffre spécial (voyez la même planche 66, n" B).
Les contrats, les manuscrits , et notamment les registres de comptabilité des temples , ont fourni les éléments
L'UNIVERS
de ces notions sur le système numérique des É;iy|)tiens ; on y trouve aussi des exemples nombreux de l'emploi de ces cliilïres dans des sommes exprimées par les unités, les dizaines, les centaines, les mille et les myriades.
C'est l'épreuve certaine des théories qui viennent d'être exposées.
Quant aux numératifs ordinaux, ils étaient écrits au moyen des signes des nombres cardinaux, qui étaient précédés d'un caractèrecomplexe placé audessus de ce signe cardinal. Il en était de même pour exprimer les nombres fractionnaires , et on a aussi des exemples d'additions composées à la fois de nombres entiers et de fractions. On ne connaît pas d'exemple écrit des autres parties de l'arithmétique, telles que la soustraction, la division, la multiplication , etc. ; on ne connaît pas non plus de signe pour exprimer directement un nombre supérieur à la myriade : mais on ne doit pas prendre les limites de nos recherches pour les limites de la science des Égyptiens dans l'arithmétique : d'autres monuments peuvent nous en enseigner davantage. Concluons , toutefois , de tout ce qui vient d'être exposé, que le système numérique des Égyptiens avait des rapports intimes avec celui que les Grecs adoptèrent ensuite, et que les théories durent être appliquées par des procédés analogues.
L'intérêt réel, historique, archéologique des notions qui précèdent , se realise essentiellement dans leur application à la recherche des dates qui se trouvent très-fréquemment sur les monuments égyptiens : chaque date est un fait de "grande considération , et très-fécond en résultats utiles à la certitude historique; nous avons tâché de réunir sur nos deux planches numérotées 65 et 66, les moyens et les exemples les plus propres à les faire reconi.aitre , et à les traduire exactement en supputations modernes.
Système métrique. On est porté à croire, d'après l'autorité que quelques savants modernes ont ijnprimée à leur opinion , que longtemps a\ant le siècle d'Alexandre quelques peuples de l'an-
tiquité firent avec succès des observations astronomiques, les employèrent dans la description de la terre, et déterminèrent avec exactitude la situation de quelques points principaux du globe. Les résultats de h-urs observations furent exprimés en mesures authentiques : il faut donc supposer qu'alors déjà ces mesures étaient systématiquement déterminées, et furent des divisions astronomiques du degré terrestre. Les mêmes mesures eurent des rapports précis avec les divisions du temps ; et si on a entrevu dans les rapports compares de l'antique littérature , une division commune du ciel , de la terre, de l'année et du jour en "20 parties, d'après d'autres aperçus l'unité aurait été divisée d'abord en trois grandes parties, puis en douze, en treiite-six , et finalement en trois cent soixante. Ce qu'il y a de certain , c'est l'association habituelle de trois divinités dans le même culte, dans le même temple; l'union religieuse des trinités locales, assimilation régulière à la trinité primitive; enfin la division de l'année civile en trois saisons , comme l'année agricole et l'état de la surface du sol qui changeait sensiblement d'aspect tous les quatre mois.
On a remarqué avec toute raison qu'un goût naturel, que l'état constamment normal du gouvernement et des lois, fortifié par sa régularité même, portait les Égyptiens vers la stricte pratique des choses exactes; qu'ils attribuèrent à Thoth , le plus savant des dieux, l'invention des poids et des mesures ; et que le mesurage des accroissements périodiques du iNil, et la reconnaissance des limites des terres annuellement confondues par l'inondation, avaient rendu nécessaires laco»naissance et l'emploi de ces mesures dès les premières idées de la propriété , dès les premiers labours donnés au sol de l'Egypte ; et , comme toutes ses autres institutions , le temps et le progrès naturel des sciences durent perfectionner aussi son système métrique.
Il comprenait à la fois les mesures itinéraires ou de longueur; celles de superficie , ou agraires , divisées ou
multipliées selon que l'usage l'avait successivement exigé, et toujours res-
Fectivement à un étalon primitif, dont origine était rattachée à une gnaïuie opération astronomi(|ue ou géodésique , d'où le degré avait été déduit.
C'est à ce degré que l'on rapportait en effet les scliœnes, les milles, les stades, les aroures, les plèthres, les cannes, les oryges , les pas , les pieds , et les coudées, types divers et d'inégales dime isions, nous a-t-on dit, qui composaient ce système. Mais il faut reconnaître qu'on n'a trouvé que dans la littérature occidentale ces noms , ces mots , et les acceptions qui leur ont été attribuées; il serait difficile de les ramener tous à des origines égyptiennes; et, afin de ne pas nous détourner du plan de notre travail et de la considération des monuments originaux, c'est de la coudée, principale mesure égyptietme, comme étant la plus usuelle, que nous parlerons ici particulièrement. Comme à l'égard de toutes les autres mesures égy|)tiennes, il existe une foule de passages sur la coudée, sa longueur et ses divisions, ces passages ont été diversement explitjues, et peut-être un peu trop au gré des divers systèmes généraux sur les mesures égyptiennes, nouvellement publiés avec une égale masse d'érudition , avec un semblable dévouement à la recherche naïve de la vérité. Il nous est parvenu des coudées égy|> tiennes intactes, originales, en bois ou eu pierre, divisées, graduées, signées , authentiques : un seul de ces monuments nous en dit plus que tous les passages des anciens ensemble ; et les notions que nous allons en déduire seront à la fois certaines et complètes.
Les écrivains de l'antiquité paraissent avoir établi une différence entre la coudée qu'ils qualifient de royale, et d'autres mesures auxquelles ils donnent aussi le nom de coudée; mais, en général, ils s'accordent <à dire que la coudée royale était divisée en six jmlmes, et chaque palme en quatre doigts. Cette coudée se composait donc de viugt-quatre doigts. Il nous en est
parvenu plusieurs d'originales de cette même dimension ; et l'examen attentif qui en a été fait, leur assigne pour longueur exacte 444 millimètres , dont le palme était la sixième partie, et le doUjt la vingt-quatrième. Il y a aussi des coudées de sept palmes, qui sont ainsi plus longues d'un sixième que celle qui vient d'être indiquée.
On trouvera, sur notre planche 65 au n" 1 , la figure d'une portion de la coudée , contenant exactement les neuf premiers doigts , formant les deux premiers palmes, plus un doigt. On reconnaît facilement que la forme de la coudée était parfaitement appropriée à son usage. Celle que nous reproduisons est en bois dur, dit de Méroé.
C'est comme une règle ayant deux millimètres d'épaisseur et le double de largeur, et dont la partie supérieure est divisée en deux parties, l'une des deux étant coupée en biseau, mais chacune des deux portant une inscription hiéroglyphique, où se trouvent parfois des noms et des dates.
L'aspect général de la coudée nous montre cette règle divisée en parties égales, qui sont les vingt -quatre ou les vingt-huit doigts, et en trois bandes longitudinales. Aux cases qui correspondent aux quinze premiers doigts, en allant de gauche à droite , et dans la bande la plus éloignée , on a inscrit la figure ou le nom des quinze divinités auxquelles chacune de ces divisions était consacrée ; la première est le soleil, et la dernière Thôth. Dans la bande intermédiaire, on a écrit les principales divisions de la coudée; les premiers signes , en allant de gauche a droite , sont les lettres S ï N [souten, roi , royal); le signe suivant, un bras plié jusqu'au coude, est le signe figuratif de la coudée elle - même ; de sorte que ce groupe doit se lire coudée royale. D'autres groupes indiquent les subdivisions de la coudée, et successivement un doigt, deux doigts, trois doigts , quatre doigts ou le palme ; ensuite le pied, etc. Enfin, on trouve dans la troisième bande, les doigts et leurs subdivisions en fractions de doigt; le premier, à gauche, est divisé ea
L'U.NIVERS
moitié de doigt, et le signe qui est au-dessus est un 51 , lettre initiale du mot mé/i, qui signide moitié. Les autres divisions croissent successivement du tiers au seizième de doigt, et le signe qui surmonte ces chiffres est un R, initiale de re , monosyllabe qui fait passer le nombre que ce signe ou que ce mot précède , à Tétat de dénominateur d'une fraction.
Voilà les traits principaux à observer dans une coudée. On en voit dans les musées de Paris, de Turin, et ailleurs ; elles sont uniforniénient construites, soit qu'elles soient de bois, et épaisses comme celle dont nous venons de parler, soit qu'elles soient en matières calcaires , et , dans ce cas , quatre fois plus larges qu'elles ne -sont épaisses. Sur toutes celles qui nous sont parvenues , et qui toutes ont été recueillies dans des tombeaux , on voit des inscriptions funéraires sur le côté opposé à celui qui porte les divisions métriques , quelquefois aussi sur les tranciies; et une de ces inscriptions offre le nom du roi Horus, de la dixhuitième dynastie , ce qui prouve que cette mesure était en usage plus de 1600 ans avant l'ère chrétienne.
Toutes ces notions nous amènent à reconnaître, d'après les recherches les plus récentes , que la coudée égyptienne de six palmes était égale à 444 de nos millimètres ; sur cet étalon trèsauthentique , on peut se procurer des données qui ne le seront pas moins sur les autres mesures ésyptiennes qui n'étaient que des multiples ou des fractions de cette même coudée.
Quant aux poids en usage en lîgypte , la seule notion certaine que nous puissions en donner ici , est tirée d'un poids antique , en basalte vert , dont la figure, de la grandeur de la moitié de l'original , se trouve sous le n° 8, de notre planche 65 ; ce poids , très-régulièrement taillé, pèse exactement 62 gram. ^; on voit qu'il est marqué du nombre cinq; il représente donc cinq fois une unité, qui était réglée à 12 gram.^, et qui devait aussi avoir de nombreux multiples : dansunÉtatriche et puissant comme l'était l'Egypte, où les
productions les plus précieuses étaient abondantes, où le commerce de tout l'Orient était centralisé, les unités de compte devaient être fortes, le système numérique et le système métrique devaient être capables de représenter de très-grandes quantités : les pays pauvres et les petits États ne peuvent pas même avoir l'idée des myriades de myriades ; ils ont des petits poids et dès petites monnaies.
A l'égard de la monnaie, nous avons déjà dit que l'Ésypte n'eut pas l'idée d'un système monétaire légal , ni peutêtre même le besoin ; et il en sera ainsi pour toute nation qui, ne faisant de commerce qu'avec elle-même, ou bien avec des alliés dont les intérêts ne seront pas différents des siens, n'éprouvera pas la nécessité d'un signe d'échange généralement reconnu comme ayant la valeur intrinsèque à lui assignée par l'autorité qui le met en circulation. Il lui suffit, en réalité , d'un signe d'échange dont la valeur arbitraire ne sera contestée par aucun des individus auxquels ce signe sera présenté pour cette valeur. Les billets de banque donnent l'idée de ce signe monétaire conventionnel ; et il n'y a peut-être pas de matière dont la minime valeur soit plus au-dessous de la somme que représente chacun de ces billets, frêle morceau de papier, qui ne vaudrait pas matériellement un centime , si les lettres historiées dont il est orné cessaient d'être l'expression d'un engagement public, hypothéqué sur des tonnes d'or existantes réellement dans un dépôt inviolable. Dès que, en ?tgypte, l'éiat de la société eut fait succéder aux échanges de gré à gré , la vente et l'achat de toutes sortes de choses vénales , par le moyen d'une sorte particulière de ces marchandises, sorte utile et nécessaire à tous, au gouvernement conmie aux citoyens , dont la valeur invariable n'était contestée par personne, avec laquelle on se procurait de suite tout ce qui était nécessaire à la vie , et qu'en conséquence tous voulaient ac/ieter au moyen des produits soit de la terre , soit dès arts , il y eut alors en Égypte
EGYPTE
une monnaie légale. Toutefois elle ne consista qu'en une monnaie de convention, nécessaire au petit commerce ; on croit qu'une classe de ces nombreux produits de l'industrie égyptit nne, qu'on appelle scarabées, parce qu'ils ont la forme de cet animal, et sur lesquels on lit les noms des Pharaons , servit , à cet effet , de petite monnaie. Mais , pour les transactions considérables , on se servait d'anneaux d'or pur, d'un poids et d'un diamètre déterminés; on se servait aussi d'anneaux d'argent à un titre et à un poids également réglés par l'autorité publique : on n'a rien découvert en Égypte qui donnât l'idée des monnaies en usage chez d'autres nations de l'antiquité, ou chez les peuples modernes.
Tel fut, à cet égard, l'état de l'Égypte tant que durèrent ses institutions nationales. Conquise par les Perses, Darius , fils d'Hystaspe , y mit en circulation des monnaies de l'or le plus pur, et elles y eurent cours légal , ainsi que dans les autres parties de l'empire des Perses; on les appelait dariques, du nom du roi qui les avait fait frapper. A son exemple, Aryandès, gouverneur de l'Egypte , (it des monnaies d'arge^it qu'on appela aryandiques ; et, pour ce fait, accusé d'usurpation des droits, royaux , il fut mis à mort. La monnaie d'Alexandre succéda à celle des rois persans ; celles des villes et des rois de la Grèce, de l'Italie et de la Sicile, ne durent pas y être inconnues; les Ptolémées frappèrent des monnaies particulièresàrÉgy()te, mais ils ne s'écartèrent pas du système monétaire des rois grecs et de ceux de Syrie. Il nous est parvenu des pièces frappées à l'effigie des rois et des reines de la famille des Ptolémées , eu or, en argent et en bronze , et de plusieurs dimensions. Celles des premiers successeurs d'Alexandre sont remarquables par la pureté du métal et la perfection de l'art : pour les dernières pièces de celte race, le métal et l'art sont tous deux de mauvais aloi ; elles portent l'efligie du prince, et au revers une date tirée de l'annéç de son règne ;
ces revers ne sont point diversifiés , et, sans ces dates , ils seraient inutiles à riiistoire.
La domination romaine en Egypte, y introduisit le système monétaire romain ; la langue grecque y fut conservée pour les légendes. On frappa, en Égypte, la monnaie romaine égyptienne , à l'effigie de l'empereur , comme dans le reste de l'empire, mais avec des dates et des revers tirés des coutumes égyptiennes ; et on ajouta , à la série cles monnaies générales de l'Égypte , une série de pièces frappées pour chacun de ses nomes ou provinces. Sous Tibère et sous Kéron , on conuuenca d'abaisser le titre des monnaies d'<nrgent; sous Antonin, ce titre s'altéra de plus en plus; sous Marc-Aurèle et sous Commode , l'alliage fut encore plus fort ; on n'employa bientôt plus que le potin, ou argent à très-bas titre; enfin, les monnaies de cuivre prirent insensiblement le dessus à mesure que la décadence de l'empire s'accroissait; et l'on n'en connaît pas d'un autre métal depuis Aurélien jusqu'à Dioclétien. Ce dernier empereur ajouta à ses autres actes de rigueur envers l'Égypte , la suppression de son atelier monétaire : on y frappa cependant encore quelques monnaies semblables à celles du reste de l'empire; mais la légende était latine , et , en ce point encore, la nationalité de l'Egvpte fut abolie à la fin du troisième siècle de l'ère chrétienne. Les Romains n'y firent point frapper de monnaie d'or ; la collection des pièces en argent , en potin ou en bronze , est fort nombreuse ; et la variété des dates et des revers les rend trèsutiles pour les recherches historiques.
Depuis les Romains, l'Égypte a coimu toute sorte de monnaies , parce qu'elle a connu toute sorte de maîtres. Ses monnaies nationales , en métaux divers, remontent au grand Alexandre, et finissent avec Dioclétien : on dii que la belle reine de Paimyre, Zénobie , s'attribua momentanément , en Égypte , le partage de l'autorité impériale monétaire.
L'UNIVERS
(Juant au calendrier, on sait, d'après son usa!;e même dans les sociétés modernes , par quelle importance et quelle utilile est caractérisé ce simple tableau de la division légale du tem[is pour les usasps civils. On pensa à un calend rier en Égvpte , dès qu'on y pensa à que^LJue civilisation ; mais il ne reste point de traces authentiques de son institution première. Il est vraisemblable qu'elle manqua d'une base certiine, puisque l'exactitiidedu calendrier dé[ end de la certitude avec laquelle on est parvenu, par des procédés très-compliqués, à déterminer la longueur réelle de l'année solaire, dont le calendrier ne doit représenter qu'une division exacte en parties ou périodes d'une durée égaleinent fixe. Il ne nous est parvenu sur l'ivzypte qu'une vague notion sur une aimée civile de 3G0 jours seulement, et sur une addition {h. cinq jours complémentaires, qui aurait été faite à ce premier nombre des les plus anciens temps de l'histoire de i'Kgypte; de sorte que l'usage d'une année de 36-5 jours est attribué à ce l)ays dès la plus haute antiquité.
t>ette année était divisée en 12 mois de 30 jours chacun, suivis de 5 jours compléoieiitairesou épago})iéiies ; mais cette période de 3fiô jours était réellement plus courte que la durée de l'année solaire,' à peu près d'un quart de jour. Il en résultait que cette période rétrogradait sur la révolution solaire à peu près d'un jour tous les 4 ans , d'un mois tous les 120 ans, et d'une année de 365 jours tous les 1460 ans.
Une telle institution aiwait donc été erronée dans ses éléments, et il en aurait pu résulter de graves perturbations dans les affaires générales , les pratiques du culte et les usages publics. De plus, elle ferait supposer que les Égyptiens furent peu avancés dans la physique générale, et ne possédèrent pas les pratiques fondamentales de l'étude du ciel, et la plus nécessaire aux intérêts d'une nation civilisée.
INlais l'antiquité classique a de quoi nous rassurer sur ce point. Strabon disait que les prêtres de Thèbes passaient pour être très-versés dans l'as-
tronomie et dans la philosophie. C'est d'eux , ajoutait-il , que vient l'usage de régler le temps, non d'après la révolution de la lune, mais d'après celle du so!eil; ils ajoutent aux 12 mois de 30 jours chacun, cinq jours tous les ans; et comme il reste encore, |)our compléter la durée de l'année , une certaine portion de jour, ils en forment une période composée d'un nombre rond de jours et d'années suffisants pour que les parties excédantes étant ajoutées, soient absorbées en un jour entier. Le mênie écrivain rapporte aussi que Platon et Eudoxe passèrent plusieurs années à Héliopolis dans le commerce des prêtres de cette ville, qui s'adonnaient particulièrement à l'étude de la philosophie et de l'astronomie; que ces deux voyageurs grecs obtinrent de ces prêtres , fort |;pu communicatifs d'ailleurs , la connaissance lie quelques théorèmes; mais que ces prêtres laissèrent ignorer à Platon et à Eudoxe, qu'ils ajoutaient aux 36.5 jours de l'année la portion du jour et de la nuit nécessaire pour la compléter, et que c'est par suite de cette réserve que les Grecs ignorèrent cette intercalation, jusqu'à ce que les astronomes plus modernes la connussent au moyen des traductions en langue grecque des livres égyptiens , où l'on puisait encore du temps de Strabon , ainsi que dans les écrits des Ch;Jdéens.
On voit donc par ces témoignages formels , et malgré le silence d'Hipparque,(l'Éralosthènes et de Ptolémée, au sujet des secours qu'ils ont trouvés dans les écrits des Ésyptiens , que les prêtres astronomes d'Heliopolis et de Thèbes connaissaient la véritable longeur de l'année solaire de 36.} jours et un peu moins d'un quart de jour; et sur d'autres témoignages non moins irrécusables, que ie calendrier, tel qu'il fut institué en Egypte, et tel qu'il y fut en usage pendant une longue série de siècles , ne donnait à l'année civile que 365 jours juste , sans aucune intercalation.
Toutefois il n'y a pas lien ici d'accuser l'Egypte d'ignorance ; les traditions
ÉGYPÏE.
historiques, au contraire, nous portent à croire que l"s Égyptiens firent réellement connaître a la Grèce le quart de jour qui complète à peu près la révolution annuelle du soleil, quoiqu'ils n'en tinssent pas compte dans leur calendrier civil. On sait qu'il y avait en F.iivpte des collèges de |)rétres spécialeîiient attaches à l'étude des astres, et que Pythagore et les philcsophes des générations suivantes étaient allés s'instruire i)armi eux. Les écrivains grecs attestent que ces prêtres observaient régulièrement les solstices, dont la connaissance leur indiquait assez exactement le commencement de la crue du Nil. Hérodote n'hésite pas à assurer qu'ils savaient très-bien que la durée de leur année civile était plus courte que celle de l'année solaire, et qu'après un certain nombre de révolutions, ces deux années inégales recommençaient le même jour.
ÏS'ous devons donc nous représenter les sages de l' Egypte comme ayant des notions exactes sur la durée de l'armée solaire, et néanmoins connne ne l'ayant pas introduite dans l'institution du calendrier civil en usage dans l'empire égyptien; ce calendrier sciemnii-nt irrégulier ne comptait que 365 jours complets , et rétrogradait ainsi presque d'un quart de jour chaque année sur la révolution solaire.
Ce fut ce calendrier qui fut seul en usage dans toute l'Egypte, dès les plus anciens temps auxquels ses annales peuvent remonter, et malgré les vicissitudes qui troublèrent à diverses époques l'ordre établi et les coutumes nationales de l'Egypte. L'usage de ce calendrier fut du nombre des institutions publiques que la politique d'Alexandre ordonna de respecter; la puissance romaine se contenta de le modifier, mais en même temps elle l'adopta dans tous les actes de son administration qui intéressaient spécialement l'Egypte.
Ce calentirier de 365 jours ne représentait qu'ime année vague, et elle était ainsi appelée, parce qu'elle rétrogradait à chaque période sur la marche du soleil. Les mois qui composaient cette
année se nommèrent : Thoth; 2, Paophi ; 3, Athvr; 4, Choïak ; 5, Tvhi; 6,Mé(liir; 7," Phaménoth ; 8, Pliarmouthi; 9, Pachôm; 10, Payni ; 11, Epiplii ; 12, Mésori; et ils étaient suivis des ç\n(\ jours criesfex , ou jours épagomènes, désignés seulement par leur ordre numérique 1", 2', 3', 4" et .5°.
Nous avons reproduit sur notre planche 66, n° C, la série des signes au moyen desquels ces noms des mois sont exprimés dans les inscriptions hiéroglyphiques. On doit remarquer d'abord que ces 12 noms se divisent en trois séries dont chacune est caractérisée par un signe particulier, surmonté de la figure du croissant de la lune renversé, et tracé 1, 2, 3 ou 4 fois. Ces trois séries qui représentent les 12 mois , nous prouvent que l'année égvptienne était partagée en trois saisons seulement, et ces trois signes de série indiquent en effet, le premier, la saison des plantes ou de la végétation ; le second, la saison des récoltes ; et le troisième , la saison de Vinonclation. Ln croissant au-dessus du premier signe dénote le premier mois de la saison de la végétation, ou le mois de thoth ; un croissant suivi du signe du nombre 4, désigne le quatrième mois de la même saison, ou le mois de choïak, et iPen est ainsi des trois saisons et des douze mois. Les jours épagomènes sont aussi indiqués par un groupe dans lequel entrent les idées ciel et soleil, et les nombres 1, 2, 3, 4, .5 exprimés par autant de chiffres déterminés , donnent aussi le quantième de chacun de ces jours.
Telle fut la notation graphique des noms des mois et des jours complémentaires du calendrier égyptien , découverte par Champollion le jeune qui la rendit publique en 1828.
Ce n'est pas ici le lieu de remonter à l'origine de cette division de l'année égyptienne en trois parties seulement , de 120 jours chacune ; mais on ne peut omettre de faire remarquer que la périodicité du débordement annuel du ]Nil, et sa durée , partagent de la même
L'UNIVERS
manière l'année agricole. Au solstice d'été, le fleuve se gonfle, croît successivement , se déborde , s'abaisse ensuite, et se retire; on sème an octobre, et la germination s'opère ainsi 120 jours après le solstice ; c'est la durée de la saison de ï inondai ion. Après le même espace donné à la saison de la végétation , la récolte commence en mars, et une autre période de I20jours ramène l'année au solstice où elle a commencé. La religion avait aussi consacré le calendrier civil ; les noms des mois étaient ceux de douze divinités; chaque jour et chaque partie de jour étaient également mis sous une protection spéciale. C'est aussi par l'influence de ces mêmes idées que l'on explique le long usage d'un calendrier civil aussi imparfait; et un auteur ancien affirme que l'usage de cette année vague fut religieusement conservé par les Égyptiens , vu que , par l'effet de la rétrogradation annuelle , le conmiencement de l'année arrivant un jour plus tard tous les quatre ans, ce commencement se trouvait ainsi, dans une série connue d'années, tomber dans toutes les saisons ; toutes les fêtes religieuses attachées aux divers jours de l'année mobile y tombaient aussi successivement, et les sanctifiaient tous. Il paraît , enfin , que le collège des prêtres' persista invariablement dans l'usage de cette espèce d'année, puisqu'il obligeait chaque roi, à son avènement, à s'eni;ager, par un serment solennel, de maintenir l'année ainsi fixée , et de ne jamais y intercaler ni de jour, ni de mois; en un mot, de la maintenir telle qu'elle avait été réglée par les anciens.
La rétrogradation de l'année civile ou vague sur l'année solaire, a donné naissance à une période très-connue, des astronomes et des chronologistes , sous le nom de période sothiqiie, ou cynique, ou de 1460 ans ; et ces noms sont tires de ceux de l'étoile de Sirius , qui est la principale de la constellation du chien {cijno.s), qu'on a nommée aussi sot/lis, et qui était, pour les Égyptiens , Véloile d'isis.
Or, pendant plus de trois mille ans
avant l'ère chrétienne, et quelques siècles après, cette belle étoile s'est levée le même jour fixe, en Égypte ( parallèle moyen) , un peu avant le soleil (lever héliaque) , et ce jour a été le 20 juillet de notre calendrier julien; et, s'il est vrai, d'après certaines traditions, que les Égyptiens considérèrent ce lever héliaque de l'étoile Sirius comme ayant présidé à l'origine du monde , et (omine servant de siirne dominateur dans l'oriianisation astrologique de l'univers, ils durent naturellement donner à ses phases une singulière attention. Mais, ce qui est plus certain encore, c'est que r;q)parition matinale de cette étoile d'Isis , un peu avant le soleil , était religieusement liée, en Égypte, avec le premier jour du mois de thoth, qui était aus^i le premier jour de l'année; et Champoilion le jeune a recueilli de cette importante liaison , du lever de Sirius et du commencement de l'année, des témoignages que nous rapportons ici textuellement.
« Je l'ai observée, dit-il, dans le tableau astronomique sculpté au plafond de la salle du Riiamessèum (à Thèbes\ appelée le Promenoir, et qui date de la dix-huitième dynastie. Là , Sirius, ou Sothis, est désigné au-dessus du mois de thoth, sous la forme d'une femme coiffée de longues plumes, et portant le nom d'Isis -Thoth, accompasné , comme déterminatif, d'une étoile srul|)tée; c'est le nom égyptien de Sirius dans tous les monuments. Au plafond du tombeau de Ménephtha 1"^ , plus ancien encore que le Rhamesséum , quoiquepareillenient de ladix-huitième dynastie, la déesse Thoth porte eu même temps le nom à'étoi/e d'Isis, que toute l'antiquité nous atteste avojr été la désignation de Sirius chez les Égyptiens. Une autre preuve de cette relation se trouve encore dans la présence du même nom de Thoth, accompagné d'une étoile, au-dessus de la vache couchée dans une barque avec une grande étoile entre les cornes, qui se voit dans les tableaux astronomiques d'Ombos , de Dendérah et d'Esneh.
Sur le zodiaque rectangulaire de Den-
ÉGYPTE
dérah , la déesse qui est figurée en pied est appelée Isis-Tliotli; la vache couchée est désignée par le même nom écrit à côté d'elïe, et sur le zodiaque du petit temple au nord d'Esneh, la déesse et la vache avec le nom de Thoth , se trouvent ensemble dans un même bateau 11 n'est pas un monument astronomique égyptien qui ne confirme cette relation de l'étoile Isis avec le premier mois de l'année. »
Ce lever héliaqiie de Sirius , Sothis ou Isis-Thoth, était, en effet, un événement en Éuypte ; il arrivait d'abord que cet astre cessait , pendant un mois et demi environ , d'être visible sur l'horizon , parce qu'il se levait et se couchait pendant le jour. On commençait ensuite à l'apercevoir à l'orient, un peu avant le lever du soleil , et les jours suivants il se montrait de plus en plus sur l'horizon avant la fin de la nuit. Ces premières apparitions de l'étoile d'Isis avaient lieu quelques jours après le solstice d'été , et elles concouraient exactement avec les premières crues du INil. Cette étoile, par son lever, concourait donc avec le plus grand phénomène naturel de l'Egypte , l'inondation •, et l'on comprend qu'il dut être observé tous les ans avec une inquiète exactitude. Ces observations firent bientôt connaître que ce lever ayant eu lieu , par exemple, le premier jour de l'année, le premier du mois de thoth , il n'était visible, quatre années plus tard , que le deuxième jour du même mois ; quatre ans plus tard en ■ core, que le 3. et qu'après 120 années, cette même apparition de Sothis n'arrivait plus que le premier jour du second mois de l'année. On connut ainsi la cause véritable de ce retard apparent, des qu'on eut remarqué que l'année réglée par le calendrier civil ne renfermait que 365 jours, tandis que le lever héliaque de l'étoile n'arrivait qu'après 3G.3 jours et |. On apprécia ainsi les causes de cette rétrogradation de l'étoile d'Isis sur le calendrier ; on détermina ainsi deux espèces d'années, l'une de 3G5 jours et ~ , qui fut appelée et l'autre de 365 jours seulement , nommée vague, puis-
que son premier jour arrivait successivement dans toutes les saisons de l'année ; on apprécia aussi cette rétrogradation, qui était d'un mois tous les 120 ans, et d'une année entière de 365 jours après 1460 années fixes. On trouva ainsi une période qui ramenait le premier jour de l'année vague au lever héliaque de l'étoile, ou à une année naturelle; alors le premier jour du prenn'er thoth de l'année fixe correspondait au premier jour de l'année vague ; les deux années avaient un point initial commun à toutes deux; et comme ce point initial était le lever héliaque de cette étoile Sothis , on appela période sothiaque la série des 1460 années fixes et des 1461 années vagues après lesquelles les deux années reconnnençaient au même instant; car 1460 années de 365 jours et j renferment exactement le même nombre de jours que 1461 années de 365 jours; il y en a 533,265 dans chacune des deux séries.
INous venons d'indiquer l'origine et la composition d'une période célèbre dans l'antiquité et dans les ouvrages modernes , période incontestablement connue des prêtres de Thebes etd'Héliopolis , puisqu'elle n'est autre chose que la connaissance de l'année de 365 jours et ^ , dans ses rapports avec le calendrier civil de l'Egypte ; et à l'égard de cette année fixe , les témoignages d'Hérodote, de Strabon , et de Diodore de Sicile, déjà cités, ne sauraient être plus formels. Platon s'exprime en termes plus honorables encore pour les prêtres de l'Egypte : ils considéraient les astres comme les instruments du temps , et cherchaient la division et la mesure de toutes ses parties dans l'observation du ciel. Il paraît aussi qu'ils connaissaient une période lunaire fort courte , composée de 25 années civiles qui formaient 309 lunaisons ; ils avaient aussi établi la période de sept jours , et une autre période de trente ans ou des grandes panégyries , plus religieuse peut-être que physique ou astronomique. Les prêtres égyptiens connaissaient donc a la fois l'année vague ou sacrée^ et
L'UNIVERS
l'année fixe ou agricole, qui dépendait du retour périodique des équinoxes et des solstices.
La coïncidence du premier jour de l'année vague avec le premier jour de l'année fixé, coïncidence qui n'arrivait qu'après 14C1 années vagues, fut une époque mémorable dans les annales é'gyptiennes ; et si la science a pu déterminer le Jour fixe, dans l'année julienne proleptique, où cette coïncidence, ce renouvellement des deux années a pu avoir l eu une seule fois, on a pu en déduire facilement tous les renouvellements précédents. C'est ce qui est arrivé en effet; on pouvait, il est vrai , déduire de ce qui a été exposé plus haut (sur la coïncidence, pendant une suite de siècles bien plus longue que la durée d'une période sothiaque , du lever de Sothis avec le 20 juillet julien ), que bien certainement ce même 20 j illet avait été aussi un jour de coïncidence du 1^' tlioth vague avec le l*"' thoth lixe; mais les traditions écrites ne rendent pas même cette déduction nécessaire: Censorin, qui écrivait au troisième siècle de fére chrétienne, nous a dit de cette période ijothiaque tout ce qu'il fallait pour la connaître exactement. Son origine , dit-il , se compte à partir de l'époque où le premier jour du mois de tlioth vague coïncide avec le lever héliaque de" Sirius, lever qui, pour i'Kgvpte, arrive ordinairement le 20 juillet. Censorin ne nous apprend pas en même temps à quelle e|)oque remontent l'observation , la théorie et la conséquence de cette coïncidence , mais il nous instruit que la dernière a eu lieu le 20 juillet de l'année loi> de l'ère chrétienne. Ce fut donc là un renouvellement de la période sothiaque; ce renouvellement s'opéra le 20 juillet 139, et il suit que le piécédent remontait au même jour de l'an 1322 avant Jésus-Christ. Ce renouvellement est , en effet , expressément mentionné par l'astronome Theon d'Alexandrie, comme un fait conservé par l'histoire.
On peut encore remonter à un renouvellement antérieur, et qui sera de l'année 2782 ; enfin , à un antérieur en-
core , celui de l'année 4242, si les supputations égyptiennes paraissent jamais l'exiger.
■Voilà donc les véritables éléments de la période sothiaque; leur détermination était du plus haut intérêt pour les lumières indispensables à l'iiistoire; car l'élément de cette période est une année entièrement conforme à notre année julienne; de sorte qu'un jourde cette périodeest, pour l'histoire, un jour du calendrier julif-n supposé en usage dans ces temps reculés; enfin, c'est à l'aide de cette même période que les innombrables dates historiques, exprimées Silon le calendrier de l'annue vague, sont rapportées à leur concordance avec l'année julienne, et .sont ainsi revêtues d'une expression intelligible dans le style moderne et les supputations générales de l'histoire.
On a en efiét dressé dès tables de concordance des deux sortes d'années pendant toute la durée d'une période, et rédiué des méthodes pour traduire immédiatement, en style julien, les dates exprimées selon le calendrier vague des Égyptiens. Le jour initial de ces tables est un 20 juillet répondant à un 1" thoth vague et à un 1" thoth fixe; et comme la rétrogradation annuelle n'était que d'un quart de jour, il en résultait que le 1"^ thoth vague correspondait, pendant quatre ans, à ce I " thoth fixe et au 20 juillet; mais, dès la cinquième année, il y avait un jour complet de retard; eh conséquence, cette cinquième année vague connnençait avec le 19 juillet et avec le cinquièiiie jourépagoméne fixe, et, de rétrogradation en rétrogradât ion, tous les jours de l'année (ixe s'épuisaient par le cours entier de ce cycle, et le jour du renouvellement de là période arrivait. Lastronomie et l'iiistoire ont retiré de ces notions, trèssommaires ici, de grandes lumières et de grands services: mais la période sothiaque n'a jamais cté employée comme ère chronologique.
Le calendrier vague subsista en Egypte durant un temps immémorial, et" l'année, dont il était l'image, fut réellement adoptée pour établir uue
ÉGYPTE
ère célèbre, fréquemment nommée et employée comme ère chronoloaique, soit tlnns l'histoire des sciences, soit dans celle des hommes. Ce fut l'ère de Kabonassar, dont le premier jour fut le V thoth vague qui correspondit au 26 février julien de 1 année 747 avant Jésus-Christ. Les anciens astronomes l'avaient adoptée, et l'un de ceux des temps modernes (Bouilliaud) n'a pas hésité a en faire usage dans ses écrits, vraisemblablement parce que l'année égyptienne vague, qui règle cette ère, étant composée d'un nombre l\\e de jours sans fractions, les calculs en devenaient plus faciles, et aussi, peutêtre, parce qu'eu se servant du calendrier vague égyptien, comme l'avaient ftlit Ptolémée et ses devanciers, il lui était plus facile d'apprécier eu jours l'intervalle qui séparait ses propres observations de celles des astronomes recs qu'il étudiait. Sous les rois grecs 'Égypte, quoique d'origine macédonieime, le calendrier national fut conservé dans son intégrité : ainsi l'avait ordonné Alexandre.
Auguste en décida autrement. Après avoir corrigé les irrégularités de son calendrier, par les conseils et la science de Sosigène d'Alexandrie, Rome l'imposa à r Égypte même, et un ordre du iils adoptif de César arrêta tout court la niarche paisible de l'année vulgaire en Égypte, et, de vague qu'elle était, cette année devint lîxe au moyen d'une année de trois cent soixante-six jours tous les quatre ans, provenant de l'addition d'un sixième épagomène aux cinq épagoniènes de l'antique année civile de l'Égypte. Après l'occupation d'Alexandrie, Auguste abolit donc l'usage de l'année vague, et ordonna que cette année fixe fût la seule admise dans les affaires publiques. A l'époque oii cette institution, si nouvelle pour l'Egypte, fut établie, le 1 "■ tbotb de l'année vague répondait au 29 août du calendrier julien, et, comme toute rétrogradation fut arrêtée par l'introduction du jour bissextile dans le calendrier égyptien, le premier jour de la nouvelle année fixe égyptienne se trouva immuablement attaché à ce 29 aodt
romain ; de plus , les deux- années étant composées d'un nombre égal de jours , la concordance des jours des deux calendriers romain et égyptien fut aussi invariablement établie; le 1'"' thoth répondait au 29 août, le 2' au 30, le 3" au 31 , le 4° au 1" septembre, et ainsi de suite, sauf l'exception temporaire qui résultait du bissextile romain et du sixième épagomène égygtien. Cette grande réforme s'opéra quand le 1"' thoth vague répondait au 29 août, et les tables de concordance des deux années vague et fixe montrent que le 29 août julien répondait au 1" thoth vague dans les années 25, 24, 23 et 22 avant l'ère chrétienne; ce fut aussi le temps où le génie d'Auguste asservit l'Égypte à l'autorité des armes romaines. Ces faits sont contemporains, et l'Égypte vaincue dut se prêter à consacrer cette innovation anti-nationale par une seconde non moins obséquieuse. L'époque de ces ordonnances romaines devint l'origine d'une ère chronologique, qui fiit nonunée l'ère d'Auguste. Dès cette époque l'année fixe, réglée par les rescrits impériaux, se trouve employée dans une foule d'actes publics ou privés; elle le fut surtout à Alexandrie. Il est vrai que le reste de l'Égypte peut offrir quelques rares exemples de l'emploi de l'année vague, que les astronomes, il est vrai, n'abandonnèrent jamais , comme on le voit par les précieux ouvrages de Ptolémée et de Théon; mais l'église chrétienne d'Égypte adopta l'année fixe, et tel est encore aujourd'hui le calendrier légal parmi les Coptes; c'est encore celui qu'on retrouve dans le texte des conciles d'Orient; enfin, le précieux manuscrit chronologique, connu sous le nom d'Hémérologe de Florence, a fidèlement représenté le tableau complet de la concordance du jour de ce calendrier de l'année fixe égyptienne avec le calendrier romain , et avec celui de plusieurs autres nations de l'Orient, des Syriens, des Tyriens, etc., qui avaient aussi, en ces anciennes coutumes , subi le joug de la volonté romaine. Du reste, ce n'est qu'en Kgypte qu'on trouve l'exemple de la durée, presque
L'UNIVERS
infinie, d'un établissement tel que le calendrier national. Il subsiste encore, et les recherches de nos savants contemporains, fondées sur des faits astronomiques recueillis par Cliampollion le jeune dans les tombeaux des vieux rois de Thèbes , en font remonter l'institution régulière à l'an 3285 avant l'ère chrétienne; il y a aujourd'hui plus de cinq mille ans.
Les monuments originaux qui servent de preuve à cette opinion remontent jusqu'au dix-huitième siècle avant cette même ère ; les phases de l'année vague sont notées, écrites sur ces monuments. Ces notes, recueillies et publiées par le savant Français que je viens de nommer, sont , de l'avis de nos astronomes, les plus anciennes traces de division civile du temps et de numération qui nous soient parvenues des époques antiques. M. Biot en a développé la théorie et les conséquences dans un ouvrage spécial ; il y a reconnu la simplicité de la notation de l'année vague égyptienne sur ces monuments, simplicité telle, qu'elle n'a exigé que des yeux et de l'intelligence pour être établie; que sa contexture et la série des idées qu'elle exprime, se rapportant toutes aux phases du INil, montrent qu'elle est propre à l'Égypte, et qu'elle n'y a pas été importée de quelque autre pays, où elle aurait été usitée antérieurement; que cette notation était alors l'expression naïve, mais exacte pourtant et numérique, de la succession et de la durée des phénomènes que le débordement périodique du INil amenait pour l'agriculture; que cette notation , constanuuent fidèle pendant tous les siècles qui l'ont employée , l'est aujourd'hui encore; et le savant géomètre, dont nous rapportons ici les propres paroles, en a conclu que, dans cet intervalle de cinq mille ans, le gonflement du INil s'est opéré constamnient à la même époque de l'année solaire, et qu'il a amené une masse moyenne d'eau sensiblement égale, par les mêmes périodes d'accroissement et de diminution , puisque le débordement a duré et dure encore le même temps.
Il nous reste aussi quelques débris
du calendrier des fêtes religieuses de l'Kgvpte; le grand temple d'tsneh nous en offre un exemple, et on y lit encore l'ordre des principales fêtes célébrées dans ce magnifique édifice, en l'honneur de ses trois principales divinités, qui étaient Chnouphis, >éïth et le jeune Haké. Il y est dit que le 23 du mois d'atliyr on célébrait la fête de la déesse Tnébouaou , le 25 du même mois celle de la déesse Menhi (formes de >eith), et le 30 celle d'Isis, tertiaire de la même ^éïth. Le 1" du mois de choïak, on tenait une panégyrie (assemblée religieuse) en l'honneur du jeune dieu Haké, et dans ce même jour la panégyrie de Chnouphis. Un autre article dù calendrier sacré, sculpte sur l'une des colonnes du pronaos, porte ce qui suit : A la néomenie de choïak, panegyries et offrandes dans le temple de Chnouphis, seigneur d'Rsneh. On étale tous les ornements sacrés; on offre du pain, du vin et autres liqueurs, des boeufs et des oies; on présente des collyres et des parfums au dieu Chnouphis et à la déesse sa compagne; ensuite, le lait à Chnouphis.
Quant aux autres dieux du temple, on offre une oie à la déesse .Menhi, une oie à la déesse >éïth, une oie à Osiris, une oie à Khem et à Thoth, une oie aux dieux Phré, Atmou,Thoré, ainsi c}u'aux autres dieux adorés dans le temple; on présente ensuite des semences, des fleurs et des épis de blé, au seigneur Chnouphis, souverain d'Esneh, et on l'invoque en ces termes , etc. , etc. Le texte de cette prière solennelle est un précieux docuinent de l'histoire mythologique de l'Ésypte.
Au palais de Î^lédinet-Habou, on trouve sur la muraille extérieure, au côté sud , sculpté en grandes lignes verticales, le calendrier sacré en usage dans cette magnifique habitation royale de Rhamsès-.Meïamoun. Avec des fouilles , notre dernier voyageur français lit mettre à découvert toute la portion de ce calendrier sculpté, qui contient les mois de thoth, paôphi, athyr, choïak et tybi , et vers l'extrémité du palais se voit aussi un article à la date du mois de pachùm, le neuvième de l'année. Ce
ÉG Yin K.
précieux calendrier offre le tableau de toutes les fêles de rannée, mois par mois; et, à la suite de l'indication de chaque féte, on a énuniéré Kynopti<:jueinent la quantité et l'espèce des offrandes présentées dans chaque cérémonie.
On y lit : mois de thoth, néoménie (nouvelle lune, plus ordinairement le 1" jour du mois), manifestation de l'étoile sothis ; l'image d'Anion-Ra , roi des dieux , sort processionneilement du sanctuaire, accompat;née par le roi Rhamsès, ainsi que par les images de tous les autres dieux du tem[)\e. = Mois de paôplii, le 19, jour de la principale panégyrie d'Amon-Ra, qui ?e célèbre pompeusement dans Oph (le [wlais de Karnac); l'image d'Amon-Ra sort du sanctuaire, ainsi que celles de tous ses dieux syntlirônes; le roi Rhamsès l'accompagne dans la panégyrie de ce jour- = Mois d'attyr, le 2G , panégyrie de Phtath-Socharis; le roi accompagne l'image du dieu gardien du Rhamesseum de Meïamoun (le palais de Médinet- Habou) de Thèbes dans la panégyrie ' de ce jour, et cette panégyrie continuait encore le 27 et le 28 de ce même mois. On se fait une idée de ces cérémonies , à la fois civiles et religieuses, par la représentation de celle-ci , qui est le sujet des grands bas-reliefs supérieurs des galeries de l'est et du sud de la seconde cour du palais de Médinet-Habou.
Nous ajouterons, pour terminer ce qui nous restait à dire sur ce sujet, qu'on a recueilli en Égypte assez de renseignements pour restituer tout entier son calendrier civil et religieux; tableau imposant et légal des devoirs imposés, pour honorer les dieux, aux prêtres et aux citoyens d'un pays où la croyance religieuse était aussi une loi de l'État.
iVous avons réuni sur les planches 65 et 66 tous les exemples d'expressions graphiques nécessaires pour la connaissance des mesures, du calendrier et des dates, et tous ces éléments sont d'un usage général et constant dans l'étude de toute sorte de monuments, les mesures et les dates étant des notions du premier ordre dans la recherche des faits de l'histoire.
IG" Licraison. (Égïpte.)
T.e sujet n"> 1 de la planche 6;> représente les neuf premiers doigts de la coudée égyptienne, c'est-à-dire, deux palmes et un doigt de la grandeur de l'original; mais il ne faut pas oublier que ces coudées en bois ou en pierre, trouvées dans les tombeaux, n'étant que des simulacres de ces mesures, et non pas des étalons absolus, on ne doit pas y chercher une longueur exacte du type légal, ni une scrupuleuse division de toutes ses parties. On remarquera donc seulement l'ensemble de cet instrument et ses principales parties ; mais l'uniformité de tous les simulacres connus, sauf quelque différence dans le texte de leurs inscriptions funéraires, nous autorise à croire qu'ils représentent exactement la ibrme générale des mesures usuelles.
La religion nationale se montrait partout en Égypte, et toutes les divisions et subdivisions des mesures publiques étaient placées sous l'invocation d'une divinité : ainsi on voit sur le modèle que nous reproduisons (n" \^pl. 6,5) que chaque doigt de la coudée porte, dans la ligne supérieure, le nom ou le symbole d'un dieu; le l", de droite a gauche, est le soleil; le 2% Thméï ou la justice; le 5", Osiris; le 6", Isis; le 7' Anubis, etc.
Dans la ligne au-dessous est la désignation d'abord de la mesure ellemême, coudée royale, et de ses principales parties.
Les chiffres et les traits perpendiculaires qui sont plus au-dessous, indiquent la division en doigts ; et , de plus , les subdivisions du doigt lui-même, de droite à gauche, en moitié, en tiers, en quart, en 5% 6*, 7% 8% 9' et 10'' de doigt, subdivision qui est portée jusqu'à la 16' partie du doigt dans les coudées originales. Tous ces détails de la coudée portent sur notre planche 65 le n" 1.
Par les chiffres suivants, on désigne tous les signes d'écriture nécessaires pour exprimer les divisions du temps et les dates; le signe figuratif du soleil se trouve dans tous, parce que la division du temps était fondée sur la marche de cet astre, qifi fait aussi le
L'UNIVERS
jour et la nuit; le n» 2 est le signe de V heure, et de l'heure de la nuit, particulièrement caractérisée par l'étoile; le signe n" 3 signifie un soleil, c'està-dire, un jour; le n° 4, caractérisé par le croissant lunaire renversé, exprime l'idée ?HOJ.v; le signe du soleil précédé de la branche du palmier, arbre qui , selon Horapollon, poussait chaque année une de ses branches, exprime l'idée année; le signe n" G est le sceptre des paiiégyries, auquel est suspendu le simulacre d'une grande salle hypostyle , où se tenaient les grandes assemblées politiques et religieuses, à des époques déterminées, et qu'on appelait panégyries : ce sceptre est extérieurement dentelé, et chaque cran y indique une année; le groupe qui porte le n" 7 est un exemple de l'emploi des signes précédents; ils sont tirés d'une stèle funéraire, et indiquent la durée exacte de la vie du défunt, qui vécut : années, 77; mois, 9; jours, 20.
Les chiffres de cette date sont en écriture hiéroglyphique. Le tableau complet des signes de cette écriture , suffisants pour exprimer, par de faciles combinaisons, tous les nombres, depuis un jusqu'à un million, et au delà, est exposé sur notre planche GG (tableau A). Le tableau B présente les chiffres hiératiques et les chiffres démotiques. La connaissance de ces trois classes de chiffres est indispensable pour l'étude fructueuse des monuuients égyptiens; car il y a peu d'inscriptions dans lesquelles on ne trouve ou des nombres ou des dates, qui sont exprimés sur les monuments delà sculpture, en chiffres hiéroglyphiques (tableau A) ; sur les manuscrits provenant des temples , en chiffres hiératiques (tableau B) ; et sur tous les contrats, lettres et autres écrits des particuliers, en chiffres démotiques (même tableau B). On voit que ce système numérique n'était pas arrivé à la perfection du système des modernes, quoique certains signes aient des formes semblables, et la lecture de ces signes était aussi embarrassée que leur expression graphique. La série des chiffres hiératiques abonde en singularités de cet o^dre; on y lit en effet, de
droite à gauche, un, deux, trois, quatre, trois-deux (cinq), trois-trois (six), trois-quatre (sept), quatre-quatre (huit), neuf, dix, dix-un (onze), dix-deux (douze) , dix-trois (treize) , dix-quatre (quatorze) , dix-trois-deux (quinze), dix-trois-trois (seize), dixquatre-trois (dix-sept), dix-quatrequatre (dix-huit), dix-neuf [\\\\-mut) , dix-dix (vingt), double-dix-un (vingt et un ) , double dix-deux ( vingt-deux), double-dix-trois (vingt-trois) , doubledix-deux-dmx (vingt-quatre), doubledix-trois-deux (vingt-cinq), doubledix-trois-trois (vingt-six) , double-dixquatre-trois (vingt-sept), double-dixquatre-quatre (vingt-huit), double-dix- 7ie?(/'(vingt-neuf), trente.
A l'exception de quelques variétés de forme dans les signes, le système démotique se produit par les mêmes combinaisons. On trouve de ce dernier système graphique numérique un trèsgrand nombre d'exemples dans les contrats très-fréquemment découverts en Égypte , et dont les dates , exprimées au moyen de ces chiffre'^, sont d'un intérêt supérieur pour l'histoire; et ce grave motif est plus que suflisant pour assurer à cet exposé , maigre la minutie des détails, l'attention bienveillante du lecteur.
Elle sera attirée non moins vivement sans doute par le tableau C des signes hiéroglyphiques destines à désigner chacun des douze mois de l'année; ils sont répartis en trois saisons : la première est celle de la végétation, figurée par un sol planté d'arbres et de fleurs. Ce signe de saison est surmonté du croissant lunaire renversé, répété jusqu'à trois fois , ou bien accompagné des chiffres exprimant les nombres I, li, III, IIII, ce qui fait lire les signes: première lune (ou prenner mois) de la végétation, seconde lune, etc. Cette notation des mois est uniforme pour chacune des deux autres saisons, et le cinquième groupe de notre tableau se lira, d'après le même principe: première lune ou premier mois de la saison des récoltes; enfin, le neuvième groupe , où le signe figuratif de l'eau est trois fois répété, se lira également pre-
EGYPTE
mièj'e lune on premier mois de la saison (le ["inondation. On voit à côté de chaque groupe le nom de chaque mois du calendrier. Enfin, on nommait les cinq jours célestes les cinq jours épagomenes qui terminaient et complétaient l'année vague égvptienne. On voit sur notre planche, a la suite des signes des mois, le signe des jours épagomènes ou célestes; le chiffre qui termine ce groupe indiquait assez clairement si le jour noté était le premier ou le cinquième.
INous ne saurions trop nous arrêter ici sur une singularité que présente un tel calendrier, qui sera sans doute remarquée par nos lecteurs , et laissera dans leur esprit quelques doutes sur la régularité des rapports d'une année vague de sa nature avec les signes de ses divisions tirés de la révolution solaire; car le sens des caractères solaires des mois ne pouvait se raccorder avec l'état physique de 1" Egypte que pendant de courtes périodes qui ne se renouvelaient qu'à de grands intervalles. Mais la science sait tirer de telles données, des faits utiles à sou histoire, et qui font disparaître en même temps d'un tel état de choses toutes les apparentes anomalies.
Terminons sur cette importante matière , en rappelant que, Hérodote avait appris que, chez les Egyptiens , chaque mois de l'année et chaque jour du mois étaient placés sous la protection d'un personnage divin qui y présidait, et en ceci , on trouve l'intime rapport de toutes les institutions égyptiennes avec les croyances religieuses.
On ne pouvait manquer de reconnaître encore en ce point, par les témoignages des monuments, la véracité d'Hérodote. Deux tableaux sculptés, l'un dans le temple d'Edfou , l'autre au Rliamesseum deThèbes, sont composés chacun d'une série de personnages mythologiques, mâles ou femelles, et leur ligure est accompagnée de leur nom, qui est un des douze groupes connus comme étant les noms des mois du calendrier. Dans les deux tableaux, les personnages sont indentiques, ou par leur forme même, ou
par leurs emblèmes, et ils sont figurés dans l'action de marcher. Dans le tableau du Rhamesseum de Thèbes, qui date du règne de Sésostris, les mois ne figuraient que comme une portion seulement d'une vaste composition à la fois astronomique et religieuse.
On s'est donc attaché à l'exacte détermination de tous ces personnages emblématiques , et il a été possible cly discerner ceux qui personnifient les douze mois, au moyen des noms propres et des attributs particuliers qui les accompagnent. C'est cet important travail que ChampoUion le jeune entreprit avec une attention et une patience que soutenait la conviction de l'utilité des résultats qu'il en tirerait; il expliqua donc ces noms , caractérisa les attributs qui les accompagnent, et parvint à classer les douze [jersonnages des mois dans la série hiérarchique des divinités égyptiennes. Il étudia à fond tous les attributs physiques , alin de mettre en évidence tous leurs rapports avec les phases de l'année solaire qui correspondent aux saisons où ils sont placés ; il parvint jusqu'à déterminer et faire reconnaître dans ces mystérieuses compositions les personnages représentatifs des deux solstices et de l'équinoxe du printeuips. La pince de ces personnages dans la série des mois correspond d'ime manière précise à la distribution de ces phases de l'année solaire dans les i)lus anciens temps de l'histoire; et cette série de notions scientifiques fut complétée par une détermination non moins exacte des personnages qui, dans ces tableaux si e'minemment historiques , représentent les jours et les heures; il en rechercha ensuite les traces antiques, afin de remonter, s'il est possible, à l'origine de l'institution dont ces tableaux rendent témoignage : il rétrograda ainsi de monument en monument jusqu'au 15 paôphi de la 40' année du règne d'O.sortasen F' , qui est du XXP' siècle avant l'ère chrétienne, et il ajoute à la suite ces graves paroles : « Celte date prouve que cette notation égvptienne des divisions du temps était déjà en usage alors, et rien n'autorise a
L'UNIVERS
supposer qu'au XXr siècle avant l'ère chrétienne cti système de notation fiU nouveau ou récemment introduit.
Plusieurs monuments témoignent en faveur d'une 0|)inion toute contraire à une telle supposition; mais l'époque de ces monuments, bien certainement antérieurs à la XVII' dynastie, reste encore incertaine, ou se perd dans les ténèbres des temps primitifs. »
Nous abrégeons ici l'analyse de ce grand travail sur le calendrier égyptien ; ce que nous venons d'en dire suflira à l'ensemble (le notre plan.
N'oublions pas, toutefois, d'ajouter ces mémorables paroles d'un de nos plus habiles astronomes, M. Biot, qui a dit : « La notation de l'année vague que Champollion le jeune nous fait connaître est peut-être le plus ancien monument de temps et de numération qui soit resté dans la mémoire des hommes. » (J'est donc toujours l'Égyptc qui fut la primitive école de la science et celle de toute civilisation.