‹ Égypte ancienneChapitre 23 sur 53 · KG Y · texte numérisé non relu

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la foi , et les dépositions de l'antiquité classique tout entière nous ont laissé m mémorable exemple d'une telle confiance. Il n'y a rien de monstrueux ni de chétif dans les créations successives du génie égyptien ; tout son se* cret, ce Tut le temps. Ce secret est aussi à l'usage des sociétés modernes; et à moins de supposer que la nature, par une dérogation qui seule serait une monstruosité, aurait jeté l'intelligence de la population égyptienne dans un moule plus exigu qu'eue ne l'a fait pour les populations européennes, il faut reconnaître que l'Égypte a pu, par l'action constante et naturelle de la génération des siècles , arriver à la génération des idées qui l'avaient mise en possession de la connaissance rationnelle de l'univers , et l'avaient portée à diriger l'application de cette science vers la félicité publique. Que ne ferait pas une des nations modernes les plus avancées , qui serait pendant mille ans à l'abri de toute perturbation naturelle ou sociale! Et ces mille ans de paix ne manquèrent certainefnent pas à l'Égypte : on n'est embarrassé qu'à l'égard de la véritable place chronologique de cette période de bonheur pour cette portion de l'espèce humaine.

Si, de ces détails de mœurs, nous portons notre attention sur l'état de l'agriculture, de l'industrie et du commerce de l'ancienne Egypte , nous la trouverons également instruite , expérimentée, et lé temps, si propice en bonnes observations, fut encore ici son véritable maître.

On l'a déjà dit, l'Égypte c'est la vallée du Nil , le lit môme du fleuve , rien de plus, ni rien de moins que le terrain qu'il occupe chaque année à l'époque de sa plus grande élévation.

Là ou ses eaux n'arrivent pas , il n'y a plus de végétation; c'est le désert, sol inculte et incapable de fécondité, quand même les eaux du ciel viendraient suppléer à celles du fleuve.

Chaque année, après l'inondation périodique du Nil (inondation dont le maximum porte le volume du fleuve à vingt fois au-delà de ce qu'il est lors-

qu'il commence à croître), le sol resté couvert d'une couche plus ou moins épaisse de limon. La couleur de ce dépôt fécond , d'abord noire, se change en brun jaunâtre par l'effet de la dessiccation à l'air; déposé, comme l'argile, par couches horizontales , il en a tous les autres caractères. Ce limon a été soumis aux analyses chimiques; on y a reconnu que les quantités de silice et d'alumine diminuent en raison de sa plus grande distance du Nil ; il perd en chemin tout le sable qui s'y trouve mêlé , et ce n'est plus, sur les points les plus éloignés, que de l'argile presque pure.

Ce limon renferme tous les principes qui servent à la végétation; les cultivateurs l'ont toujours regardé comme un engrais suffisant dans les terres ; ils le transportent encore sur celles qui leur paraissent en avoir besoin , et les observations de la physique corroborent en ce point cette très-ancienne pratique agricole.

Le tableau de la fécondité extraordinaire de l'Égypte a été exposé aux yeux de nos lecteurs (§ I et IV, pag. 3 à 11), tel qu'il a été composé par les observateurs les plus attentifs. Il nous reste à dire quelques mots des travaux périodiques par lesquels l'homme aidait au plus grand développement de ces germes inépuisables.

Les plus utiles , les plus considérables de ces travaux étaient , sans nul doute , ces canaux nombreux , et leurs dérivations plus nombreuses encore, qui sillonnaient les terres cultivables de l'Égypte. Les uns arrêtaient par leurs berges élevées les envahissements du désert, d'autres, par les épaisses végétations de roseaux qui croissent naturellement sur leurs bords. C'est à ces canaux que les dérivations si multipliées venaient se rattacher ; et des lacs , existants sur les points les plus opposés , recevaient les eaux qui n'étaient point employées à l'irrigation , ou dissipées par révaporation. Lorsque le fleuve avait rempli ces canaux , et qu'il commençait à baisser , on élevait à leur tête un barrage qui retenait les eaux ; on fermait également

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les ouvertures pratiquées pour l'écoulement sur le sol inférieur. On conservait ainsi les eaux nécessaires à l'arrosement des terres après l'inondation ; elles étaient réservées d'une année à l'autre dans l'intérieur du pays, et les bienfaits du Nil y répandaient perpétuellement l'abondance et la vie. La fécondité de l'Égypte dépendait de l'entretien et de la nonne disposition des canaux; l'administration publique en faisait l'objet essentiel d'une surveillance non interrompue. Des postes militaires gardaient les ouvrages construits à la prise d'eau de chaque canal, ainsi que les digues principales. L'inscription de Rosette, au nombre des actions de Ptolémée Epiphane qui servent de motif aux honneurs extraordinaires qui lui sont décernés par ce décret de l'ordre sacerdotal , rappelle que dans la huitième année du règne de ce roi, le Nil ayant fait une crue extraordinaire, il a fortifié les bouches des canaux , en y employant des sommes très-considérables, et qu'il y a établi des postes d'infanterie et de cavalerie pour les garder : cela se passait en l'année 196 avant l'ère chrétienne, à l'époque même du siège de la ville de Lycopolis, qui s'était révoltée. Dans l'ancienne croyance égyptienne, tout ce qui se rapportait a l'état périodique du Nil était sacré comme le fleuve lui-même.

La religion intervenait dans les principales circonstances, et consacrait, par l'assistance des dieux, les faits physiques les plus indépendants de la volonté des hommes. On a appelé la clef du Nil le symbole même de la vie divine. Enfin toute l'antiquité classique est remplie des souvenirs du culte du Nil, père nourricier de l'Égypte.

Les Égyptiens, en effet, considéraient le Nu comme une manifestation réelle d'Ammon-Clmouphis , leur divinité suprême, qui, sous une r forme visible, vivifiait et conservait l'Égypte. Homère disait que ce fleuve tirait son origine de Jupiter. Les Grecs, pénétrés des doctriues égyptiennes, ont appelé le Nil le Jupiter-égyptien, et les Égyptiens le nommaient le Très- Saint, le père et le conservateur du

pays. Enfin ce fleuve fut un dieu qui eut ses prêtres et son culte, et du temps de Néron encore, les habitants de Busiris élevaient une statue en l'honneur du préfet romain Balbillus, parce que, par les grâces et les bienfaits de ce gouverneur, l'Égypte jouissait, plus que jamais, de l'inondation juste et exacte du fleuve-dieu. On sait aussi quelles fêtes, quelles réjouissances animent chaque année parmi la population actuelle de l'Égypte, la rupture des digues qui ferment les canaux : comme dans la plus haute anti-

?uité, la crainte de la stérilité et espérance d'abondantes récoltes s'y renouvellent avec les commencements de l'inondation.

Lorsque le Nil était rentré dans son lit , le travail de la culture commençait. «Chacun, dit Hérodote, vient alors jeter les semences dans ses terres et y lâche ensuite des animaux; la semence est ainsi retournée et enterrée , et il n'y a plus qu'à attendre la moisson. Les Egyptiens , particulièrement ceux qui habitent au-dessous de Merophis , sont ceux qui recueillent avec le moins de travail les fruits les plus abondants : ils n'ont point à creuser inutilement les sillons avec la charrue», ils n'ont ni la fatigue de retourner la terre, ni celle de la bêcher. Ils ne sont assujettis à aucun des travaux auxquels les autres hommes sont condamnés

Sou r récolter , le fleuve se répandant e lui-même dans les champs, et se retirant après les avoir arrosés. » Les tableaux des scènes agricoles , si multipliés dans les représentations égyptiennes , confirment généralement ces rapports d'Hérodote (pl. 3I);onyvoit sans équivoaue et selou ce qu'exigeait la nature u'un sol meuble et léger comme l'était le limon du Nil , qu ou lui donnait uu premier labour à la charrue, à laquelle deux bœufs ou deux vaches étaient attelés au moyen d'un collier, et non pas d'un joug, comme dans d'autres pays. Un laboureur dirigeait les bœuts a'vec un bâtoi: , un autre tenait les bras de la charrue. Quelquefois on y employait des hommes, nu nombre de trois ou quatre,

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tirant paisiblement à force de bras In corde à l'extrémité de laquelle était liée la charrue. Celle-ci est ordinairement en bois dur, le sol n'exigeant que rarement que le soc fût armé de métal. Il en était de même de la houe et de la bêche, qu'on employait dans des travaux de mains d'homme moins considérables que le labourage des champs. On jetait ensuite la semence sur le sol ainsi préparé, et au lieu de la couvrir par un second labourage, on conduisait sur le sol ensemencé des troupeaux d'animaux domestiques, afin de faire fouler la terre et les grains ensemencés. Hérodote dit que cette opération se faisait à l'aide de pourceaux ; mais n'auraient-ils pas dévoré les grains plutôt que de les enterrer?

Les monuments n'indiquent comme employés à cette portion de l'ensemencement des terres que les chèvres et ies moutons : on voit des chèvres occupées à ce travail dans les peintures des tombeaux de Giseh et de Koumel-Hamar. Dans celles de Beni-Hassan, et au milieu des autres représentations des travaux agricoles, on remarque trois hommes armés de corbasch qui frappent un troupeau de béliers et de moutons, en les poussant devant eux; de l'autre coté de ce même tableau , trois autres hommes frappent également les moutons et les poussent dans une direction opposée : il faut voir ici l'intention de mettre les moutons en mouvement, de les agiter sur le terrain circonscrit où les gardiens les contiennent , afin , soit de piétiner ce terrain frais et léger , pour tenir lieu d'un léger labourage et y ensemencer quelques grains particuliers , soit pour enterrer les grains déjà semés sur cette terre. Nulle part l'on n'a vu les porcs employés à cette opération, malgré l'opinion d'Hérodote répétée par Pline l'ancien; et Diodore de Sicile est plus près de la vérité, lorsqu'il dit qu'on faisait fouler les semences sous les pieds des bestiaux qu'on y avait lâchés. Le grain foulé par ces animaux avait été répandu méthodiquement sur la terre labourée; un ou plusieurs semeurs suivaient la charrue; une poche ou

un sac était pendu à leur main gauche ou à leur cou , et de la main droite ils lançaient les semences à la volée.

Les chevaux, les ânes et les bœufs étaient également employés aux travaux de l'agriculture , et il est à présumer que pour mettre une seconde récolte, dans la même année, sur la même terre, qui était moins meuble qu'immédiatement après l'inondation , on employait pour le second labourage une charrue dont le soc en bois était garni de métal : on a cru en reconnaître d'ainsi construites sur les monuments. Les chars à deux roues , trai nés par des bœufs ou des chevaux, étaient employés aux travaux agricoles, et cet équipage rural était convenablement constrtiit pour le sol de la contrée.

Peu de mois après les semailles , arrivait celui de la récolte des blés; des moissonneurs les coupaient par poignées au-dessous de l'épi (pl. 31) ; derrière eux les femmes et les enfants ramassaient ces épis et les mettaient dans des sacs; des vases rafraîchissants, remplis d'eau et placés sur des trépieds non loin des moissonneurs , servaient à les désaltérer pendant leur travail; ces vases, d'argile poreuse, sont encore en usage en Egypte. Celui qu'on y appelle qouleh, ou bardaque, est le plu* connu; il est léger, portatif et d'une forme élégante, d'un usage commode, et on le trouve partout. Ses parois minces et d'un tissu poreux permettent à l'eau de transsqder d'une manière imperceptible; aussi la surface extérieure est-elle toujours couverte d'une couche humide qui se renouvelle sans cesse aux dépens de l'eau renfermée dans le vase, et c'est par cette continuité d'évaporation que la température de l'eau intérieure s'abaisse très - sensiblement. L'eau du Nil, qui a 28 degrés de température au coucher du soleil, descend dans la bardaque , pendant la durée de la nuit, à 13 degrés, celle du fleuve étant la même , et la quantité primitive de l'eau du vase s'étant réduite à moins de moitié. Cela arrive eu rase campagne, près du Nil et dans un courant près-

que permanent. On n'obtiendrait dono pas le même résultat dans l'intérieur des maisons, mais on le recherche par quelques moyens artificiels. Les anciens Egyptiens y employaient des éventails très- solide, qu'ils agitaient avec force près des vases ; par là ils renouvelaient continuellement l'air , favorisaient l'évaporation et accéléraient le refroidissement.

Notre planche 31, en regard de la page 135 , représente le labourage de la terre à la houe, et à la charrue tirée par deux hommes au moyen d'une cordelie ; deux autres laboureurs aident à cette opération :

l'un appuie fortement sur la charrue , afin que le soc entre plus avant dans la terre; l'autre la dirige d'une main et porte dans l'autre le sac où la semence est contenue. On doit remarquer qu'il n'y a aucune différence de costume entre les quatre personnages qui concourent à cette opération , que les deux derniers ne portent aucune marque d'autorité, et ne paraissent pouvoir exciter l'ardeur des deux premiers que par la parole. On ne peut point voir ici des serfs attachés à la glèbe , et employés à la place des animaux , à la cultiver au gré de son seigneur. En Egypte il y avait si peu de fatigue à couper et à ouvrir la terre déposée par l'inondation , que le laboureur tirant la charrue ne nous paraît pas réduit à une condition pire que nos manouvriers attelés à une petite charrette , ou pliant sous le poids d'insupportables fardeaux. Pour l'Égypte agricole, comme pour les exploitions rurales des temps modernes, tous les bras étaient utiles , et employés avec une réserve que la fertilité du sol et le concours des phénomènes naturels dépouillent de toute espèce de mérite philanthropique.

La même planche 3 1 représente aussi le labourage par la charrue à laquelle des bœufs sont attelés : le semeur jette le grain dans le sillon qu'il vient de tracer; toutefois, selon la place que le dessin lui donne , on pourrait, s'il n'y avait point un défaut de perspective , y voir le second labourage de la terre,

lequel a pour objet réel de couvrir les semences, en renversant sur elles la berge du sillon où le semeur les a répandues, et cette opération dans le second ensemencement de la même terre dans la même année devait tenir lieu du foulage par des moutons ou des chèvres, qui suffisait dans le premier, si voisin de la retraite des eaux.

On reconnaît dans la première, à

§auche,des scènes du registre inférieur e la même planche, la moisson du blé au-dessous de l'épi', et l'usage des bardaques, tel qu'il vient d'être mentionne. On y retrouve aussi la forme de la faucille égyptienne, moins arrondie que celle de nos contrées, et plus rapprochée de la forme de nos faux.

La scène suivante inspirerait quelques réflexions, comparée avec la première; les gerbes que des hommes lient ou transportent sur les épaules, sont formées de brins bien plus longs que ne le serait la paille du blé coupe près de l'épi. Ces longues gerbes sont formées de tiges de lin ; on ne le coupait pas, on l'arrachait; lié en gerbes, il était ensuite égrené au moyen d'un peigne qui détachait la graine en ménageant la tige. L'ouvrier qui procède à cette opération appuie un pied sur le talon du peigne, et consolide ainsi sa machine son travail.

Le dernier sujet de notre planche nous représente l'inventaire de ces récoltes en blés : le propriétaire le fait mesurer au boisseau , et un scribe , accroupi sur un monceau de ce grain, en écrit le compte. On trouve ailleurs cette même scène, un peu moins abrégée; elle mérite encore quelques détails.

L'antiquité classique a rappelé quelques traits des mœurs nationales de 1 Égypte, qui prouvent combien l'agriculture y tut honorée. Dans des cérémonies consacrées, les rois, dirigeant la charrue de leur main, ouvraient eux-mêmes le premier sillon de la nouvelle année rurale.

Dans ces encouragements publics, la religion apporta aussi le tribut de son influence. Le Daradis promis aux

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bons et aux justes était comme un jardin délicieux , planté d'arbres, célestes, où les saisons se succédaient dans Tordre le plus résulter ; où le NU du ciel , comme celui de la terre , répandait périodiquement les bienfaits de ses eaux divines, et dans les plus utiles proportions; où les plus riches récoltes couvraient, sans interruption, ces champs d'une culture qui ne coûtait pas de sueurs, et où les fleurs de l'odeur la plus suave occupaient le terrain délaissé par les fruits du goût le plus exquis. Les ames placées dans ce lieu de prédilection l'habitaient sous l'autorité du Seigneur de la joie du cœur, c'est-à-dire de la consr«ence sans reproche. Elles cueillaien' librement ces fleurs et ces fruits. Ces champs étaient le séjour et la récompense des hommes vertueux. C'étaient tes champs de la vérité, et ceux qui les habitaient ornaient leurs têtes de la plume qui en était l'emblème. Parmi ces ames bienheureuses, les unes tenaient en main la faucille propre à couper la moisson, et d'autres présentaient des offrandes aux dieux; ces scènes sont souvent répétées dans les tombeaux, et annoncées par ces paroles : «Les ames ■ pures font des libations de l'eau , et « des offrandes des grains des campa- « «nés de gloire; elles tiennent une « faucille et moissonnent les champs « qui sont leur partage; le dieu soleil « leur dit : Prenez vos faucilles, mois- « sonnez la récolte ; emportez la ré- « coite dans vos demeures , jouissez- • en, et la présentez aux dieux en « offrande pure. »

Dans le Livre de la manifestation de la lumière, ou Rituel funéraire (voy.pag. 123, [** colonne), on retrouve aussi des scènes d'agriculture parmi les peintures religieuses dont cet ouvrage est orné; mais dans l'ordre réel de ces mêmes scènes , la culture des champs ne se voit qu'après les cérémonies d'embaumement de la momie du défunt , et qu'après qu'elle a été déposée dans la chambre sépulcrale. L'autre vie a donc commencé pour lui, c'est son ame, sous les formes humaines de son corps, qui accomplit ses

nouvelles obligations, et les champs qu'on cultive sont aussi ceux de la vérité : elle a été admise avec ces ames pures, dans les champs érysées.

Les champs en culture y sont sillonnés de canaux tirés du fleuve de l'eau primordiale ; des arbres s'élèvent sur le sol. Lésâmes, sans distinction de sexe, s'y livrent aux mêmes travaux : elles labourent avec la charrue, tirée par deux vaches, qu'elles excitent avec un fouet ; successivement elles sèment le grain, le coupent, lorsqu'il est mûr, avec une faux, le font fouler par des vaches, qu'elles dirigent attentivement, et font, immédiatement après, l'offrande des prémices de cette récolte sur un autel placé devant le dieu Nil , qui est assis sur son trône. On trouvera dans toutes ces représentations une preuve nouvelle des analogies nombreuses qui existaient dans les croyances égyptiennes entre l'ordre des choses divines et les choses humaines, l'organisation du ciel et celle de la terre. On en trouvera d'autres encore dans le tableau des préceptes religieux de l'ancienne Égypte, et des symboles qu'elle adopta pour les faire connaître aux yeux, en même temps qu'elle s'efforçait de les inculquer dans les esprits.

Du reste , les pratiques des anciens pour purifier, serrer et conserver les grains, différaient peu de celles des modernes : on le vannait, en le laissant tomber au travers d'un courant d'air qui emportait le sable et la poussière; on l'enfermait ensuite dans des sacs pour le transporter au grenier, où il était soit entassé , soit déposé dans des coffres plus ou moins vastes. Si l'on s'en rapporte à des peintures nouvellement découvertes en Égypte , l'usage de silos n'y aurait pas été inconnu. On y voit, en effet, que le blé. porté par des hommes, est versé dans de vastes récipients rangés ou taillés sur une même ligne, tous de forme conique , et qui paraissent pouvoir être fermés par le haut dès qu'ils ont été remplis. Une ouverture en forme de petite fenêtre carrée était pratiquée vers le milieu de leur hauteur, et servait, soit h vider la partie

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supérieure du grain, soit à l'aérer lorsqu'il n'était pas plein.

La fécondité de l'Égypte et le commerce de ses grains, qu'elle transportait au loin {pl. 44). lui avaient nécessairement fait chercher et découvrir les moyens de les conserver sains et frais pendant des mois et des années. Il paraît aussi qu'on enfermait de même le blé dans son épi et sans être battu ; des peintures représentent bien clairement cet usage.

La culture du lin n'était ni moins abondante ni moins étendue en Égypte que celle des céréales. Les écrivains arabes du moyen âge en ont décrit la récolte en ces termes : On arrache le lin , brin à brin , quand il est devenu iaune et qu'il conserve encore de l'humidité; on l'arrache le matin, puis on l'étend , par couches légères , sur différentes lignes, l'étalant sur la terre afin qu'il sèche. Au bout de quatre ou cinq jours, on le lie par petites poignées de la grosseur de cequ'un homme peut embrasser avec ses deux mains réunies , ou de ce qu'on peut lier avec un bout de corde long d'une coudée ou tant soit peu plus. On le frotte ensuite entre les deux mains, pour faire tomber les feuilles; puis on l'expose au soleil sur des racines , en serrant les bottes l'une contre l'autre, Si on ajoute à ce passage arabe , dont le texte est emprunté aux notes de M. le baron de Sacy, à la suite de sa traduction française d'Abdallatif, ce qui a été déjà dit sur l'usage d'égrener le lin au moyen d'un peigne, l'auteur arabe aura décrit les procédés mêmes des Égyptiens, tels qu'ils sont fréquemment représentés dans les peintures des tombeaux, notamment dans ceux de Beni-Hassan.

Le lin récolté était déposé dans des couffés dont on chargeait les ânes ; il était ensuite teillé, peigné, filé , tissé, pour produire cette grande quantité de toue de lin dont l'abondance en Egypte était aussi une branche importante de commerce , favorisée par l'abondance même de cette production , par la finesse et la blancheur auxquelles on pouvait l'amener, [et par l'habileté des ouvriers qui le travaillaient pour

l'usage de toutes les classes, et spécialement pour les familles royales et sacerdotales.

Une autre substance,' le byssus, paraît avoir été, pour l'ancienne Égypte, un autre objet de grande consommation. C'est avec des bandelettes de cette matière que les momies étaient enveloppées, selon Hérodote, et on l'employait habituellement dans l'habillement. Bien des écrivains , après Héro dote , parlent diversement de cette substance, et ils ont jeté des doutes sur sa nature et sur sa patrie : les uns ont considéré le byssus comme une espèce de lin, plus blanc et plus doux que 'e lin ordinaire; d'autres, comme une espèce de laine ; enfin on le disait originaire de l'Inde et transplanté en Égypte. On s'accorde assez à reconnaître que cette espèce de lin était produite par un arbre. La partie arabique de l'Égypte supérieure, dit Pline, engendre des arbres qui portent unelaine que les uns appellent Gossipion et les autres Xylon. On trouvait aussi dans l'Inde, dit Hérodote, un arbre sauvage qui avait pour fruit une espèce de laine supérieure, par sa beauté et ses qualités , à celle que donnent les moutons ; et c'est avec cette laine que les Indiens fabriquaient leurs vêtements. Le rapprochement de tous ces

{lassages montre assez clairement que e byssus des anciens n'était pas autre chose que le coton ; que cet arbre était cultivé en Égypte; et S. Jérôme ajoute qu'il y était en grand nombre. C'est donc le coton qu'il faut reconnaître dans tous les passages des anciens relatifs à l'usage du byssus en Égypte.

L'inscription de Rosette fait mention de cette matière, et rappelle un fait important, quand elle nous apprend que les temples de T Égypte renfermaient des fabriques de toile de byssus, et qu'ils étaient tenus chaque année à une redevance de ces toiles envers le fisc royal; et quoique le monument qui rapporte ce fait curieux ne remonte qu'au temps des Ptolémées, comme la domination grecque ne changea rien à l'organisation intérieure des temples, on peut conjecturer avec quel-

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que confiance , que l'existence des fabriuues de toile de byssus dans les maisons sacerdotales était bien plus ancienne encore. La substance et l'étoffe qui en était faite furent dans tous les cas connues en Égypte dès la plus haute antiquité.

Lorsque le Pharaon eut entendu Joseph, et, satisfait de ses avis, voulut lui témoigner sa gratitude, il lui donna le gouvernement de F Égypte , lui remit l'anneau royal , et le fit revêtir d'une tunique de byssus; aussi Clément d'Alexandrie a-t-il assuré que le byssus fut connu en Égypte dès les temps de Sémiramis, qui fut à peu près contemporaine de Joseph. On peut toutefois reculer encore la fabrication et l'usage des étoffes de byssus en Égypte; ses relations politiques, son commerce avec la Syrie et I Inde , la connaissance réciproque des productions propres à tous ces pays, par l'intermédiaire des Phéniciens, qui en étaient les intrépides courtiers, font vraisemblablement remonter l'usage des toiles de byssus aux premiers temps de l'histoire du commerce en Asie. Pour l'Égypte, ses momies de toutes les époques sont enveloppées de langes et de bandelettes de coton , généralement reconnu pour une des espèces du byssus des anciens : il fut un objet d'une grande importance pour l'agriculture , l'industrie et le commerce de l'ancienne Égypte. Moïse orna le tabernacle de tissus égyptiens; le prophète Isaïe prédisant à la classe industrielle égyptienne de prochains malheurs, s'écrie : « Ils seront réduits à la misère, ceux gui cardent le coton m fin, et les tisserands de tissus blancs. » Le travail de ces ouvriers se ▼oit dans des peintures antiques , et tes ouvriers en ce genre étaient trèsnombreux en Égypte. La barbarie des couquêtes les priva de ces avantages :

le gouvernement actuel y a ramené l'ancienne prospérité en renouvelant les anciennes plantations de coton : on referait l'ancienne Égypte tout entière en rétablissant ses anciennes institutions. I« gouvernement des Pharaons y avait découvert et rendu

13e Livraison. (Égypte.)

fécondes toutes les sources de la prospérité publique.

Au nombre des productions naturelles employées habituellement à la nourriture des hommes, il faut ajouter celles qui sont désignées par Hérodote comme particulières aux habitants des contrées marécageuses de l'Égypte.

Pour se procurer leur nourriture, ditil, ils ont recours à divers genres d'industrie : lorsque le fleuve, gonflé, se déborde et couvre les champs voisins, il croît dans ses eaux une grande quantité d'une espèce de lis que les Egyptiens appellent Lotus (le nymphœa lotus des botanistes modernes). Ils moissonnent ces plantes et les font sécher au soleil ; ils réunissent la graine et en forment une pâte avec laquelle ils fabriquent un pain qu'ils font cuire. La racine du lotus était également bonne à manger, et assez douce au goût ; une autre variété de lis produisait des graines de la grosseur d'un noyau d'olive, bonnes à manger fraîches ou séchées; la tige du papyrus était aussi une nourriture usuelle : pour la rendre plus délicate, on la cuisait au four ; enûn, le poisson, vidé et seulement séché au soleil, était la plus habituelle nourriture des habitants des

Karties du territoire égyptien les plus umides.

Les légumes entraient particulièrement dans le régime nutritif des enfants, en général très-nombreux dans toutes les familles, par l'effet de la loi qui , sans distinction des femmes légitimes de celles qui ne l'étaient pas, considérait comme frères aux mêmes droits tous les enfants du même père.

Les Égyptiens , selon Diodore de Sicile, les' nourrissaient sans faire de dépense et avec une incroyable facilité , en leur donnant des aliments cuits très-simples, tels que les rejetons du papyrus, qui pouvaient être rôtis au reu ou sous le cendre, ou bien les racines et les tiges de plusieurs plantes marécageuses, soit crues, soit bouillies ou rôties; et si l'on ajoute à l'économie d'un tel régime, le concours d'une économie encore plus complète au sujet de l'habillement et de la chaus-

sure , dont les enfants se passaient fort bien dans un climat aussi favorable , on sera porté à croire à ce que Diodore ajoute à ces premiers renseignements, c'est-à-dire, que la nourriture et l'habillement d'un enfant ne coûtait pas, pour toute son enfance, plus de 18 à 20 fr. de notre monnaie. On comprend aussi, par ces faits avérés, la grande population de l'ancienne Egypte, et comment elle put élever ou creuser en aussi grand nombre ses prodigieux monuments.

Plusieurs auteurs anciens ont expressément distingué diverses qualités de vins produits par le sol égyptien.

Le vin maréotique, récolté dans le voisinage du lac Maréotis , près d'Alexandrie (ce qui faisait aussi donner à cette espèce de vin le nom d'Alexandrin),

{>rovenait , selon Athénée , d'un exceleut raisin, et il était blanc, léger, parfumé et diurétique. Le même auteur n'accorde pas de moindres éloges aux vins de la Thébaïde, notamment à ceux de Coptos ; il ajoute aussi que le vin de chacune des diverses parties de l'Égypte avait ses qualités partieulièics et un goût assez prononcé pour les faire distinguer les uns des autres. Ces témoignages sur la culture de la vigne dans toute l'Égvptc,sur l'abondance et la variété de ses produits, sont tirés d'un écrivain grec postérieur de six siècles à Hérodote qui assurait que les Égyptiens n'avaient pas de vignes. 11 est vrai que cette assertion d'Hérodote peut ne regarder que les habitants de la partie ensemencée de l'Égypte , car c'est d'eux qu'il parle expressément dans le chapitre où il afhrme qu'il n'y a pas de vignes, et c'est par cette explication de cette même assertion que les paroles d'Hérodote ne se trouveront plus en contradiction manifeste avec les monuments les plus authentiques , et, sans nul doute , antérieurs de bien des siècles au temps où l'écrivain grec visita l'Egypte, comme le sont ceux d'Éléthya, Beni- Hassan, Gizèh et Thèbes. Il n'est pas rare , en effet , de retrouver dans les monuments de l'Égypte les preuves incontestables de la culture de la vi-

gne , et des tableaux représentant toutes les opérations pratiquées pour faire la récolte du vin : le raisin est coupé par les vendangeurs , déposé dans des paniers, transporté dans des cuves, et est foulé par des hommes; le vin clair est tiré de cette cuve et mis dans des vaisseaux de bois , d'où il est ensuite déposé dans des amphores.

Le vin qui reste dans le marc de raisin en est extrait par divers procédés, par la torsion ou par la pression , soit a bras d'homme soit à levier, et les amphores où le vin est réuni sont ensuite soigneusement bouchées et rangées dans la partie basse de l'habitation , celle qui est le plus à l'abri de l'atteinte de la chaleur. Ces procédés eux-mêmes sont une preuve de l'existence de la vigne dans toutes les parties de l'Égypte; le vin est souvent mentionné dans les inscriptions hiéroglyphiques ; on y en distingue même de plusieurs qualités: il nous paraît donc avoir été d'un usage général dans l'ancienne Égypte.

Plusieurs espèces de bières ou autres liqueurs fermentées, et l'eau du Nil, étaient aussi une boisson universellement adoptée.

Une assez grande variété de fruits ajoutait encore à la variété de la nourriture; le figuier et autres arbres analogues croissaient sur le sol égyptien ; les terrains .marécageux donnaient aussi leurs productions particulières; les espèces de melons et de pastèques y étaient diversifiées , et les peintures des hypogées en donnent des figures assez exactes, pour reconnaître ces productions placées sur les tables d'offrandes religieuses , ou sur la, table domestique. L'ail et l'oignon d'Egypte ont presque de la célébrité ; du moins l'histoire a consacré leur agréable saveur. La Bible raconte que les Israélites , dans le désert , dégoûtés de la manne, leur unique nourriture, murmurèrent tout haut , se plaignant jde n'avoir plus de viande à manger, et regrettant avec douleur le poisson dont ils se nourrissaient gratis en Égypte, et surtout les pastèques, les concombres, les poireaux, l'ail et

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l'oignon de cette contrée; privés de ces fruits de la terre du Nil , leur vie était languissante , ne voyant que manne devant leurs yeux. Hérodote et Pline ont conservé une vieille tradition, bien incertaine tant elle est vieille, d'après laquelle la seule dépense des raves, ail et oignons consommés par les ouvriers qui construisirent la pyramide de Chéops, se serait élevée à six cents talents d'argent , plus de huit millions de notre monnaie. Ceci ne prouve que l'antiquité de l'usage de ces fruits comme nourriture des peuples égyptiens ; on sait, du reste, que l'ail et l'oignon perdent beaucoup de leur saveur âcre et désagréable à mesure qu'ils croissent dans des climats d'une température plus élevée. Les Européens d'Égypte n'ont pas pour ces deux productions Téloignement qu'elles inspirent dans nos contrées; leur goût est en effet bien moins importun.

Il ne paraît pas que les Égyptiens aient connu le riz ; les écrivains anciens qui nomment les lentilles de Péluse , ne parlent pas du riz d'Égypte. Théophraste mentionne le riz de l'Inde, et on peut conjecturer qu'il n'a été introduit en Égypte , ou sa culture est aujourd'hui générale, qu'au temps des califes , qui favorisèrent l'introduction des plantes étrangères.

Du reste, on peut considérer comme applicables aux temps primitifs de l'Egypte civilisée ce qui s'y passe aujourd'hui sur le terrain cultivable , l'uniformité des phénomènes naturels ayant exigé l'uniformité des pratiques agricoles, et les anciens Egyptiens n'étant restés en rien au-dessous des modernes pour la connaissance et l'exploitation de leur pays. Alors comme aujourd'hui les dépots limoneux du Nil produisaient les plantes propres aux marais et aux terrains humides , tandis que le sol du désert s'était réserve les plantes à tiges dures et li-

fieuses , armées d'épines , et à fleurs peu près incolores; néanmoins l'Egypte n'était pas tout à fait de l'Afrique, et ses productions végétales étaient plus analogues à celles de la Syrie et

des îles de la Méditerranée, qu'à celles de la Guinée ou même de l'Abyssinie. En Égypte, le froid ne sus-

Send pas la végétation , la défoliation es arbres n'a lieu qu'en décembre et janvier, et la verdure renaît en février ou mars : c'est un hiver semblable à un long printemps. L'acacia, les sycomores, les cassiers et d'autres arbres touffus ornaient les jardins et donnaient beaucoup d'ombre, et le dattier était d'une grande utilité jusque dans ses derniers filaments : son fruit sain et nourrissant était un aliment agréable ; son bois poreux et léger se prétait facilement au travail du menuisier et du charpentier ; ses débris fournissaient un bon combustible ; avec ses feuilles on faisait des paniers , des couffes et des nattes ; et avec le réseau de ses feuilles de bons cordages peu coûteux .Le dattier croissait également dans les sables du désert et dans le limon du Nil. Un grand nombre de plantes y croissent aussi spontanément, sans être particulières à l'Égypte ; le Nil et les vents les y ont apportées de la Barbarie, de la Syrie , de l'Arabie , de la Nubie et de l'Inde , et leur végétation annuelle y a confondu les plantes étrangères avec les espèces primitivement indigènes.

Quelques-unes ont presque disparu, et le papyrus, autrefois si abondant, est aujourd'hui très-rare , et reste en Abyssinie, d'où il ne descend plus avec le Nil. Le papyrus , comme les nym* phœa et le pistia ont existé en Égypte avant que le riz et la canne à sucre y fussent transportés de l'Inde. Les roseaux et les joncs fournissaient autrefois comme aujourd'hui ces belles nattes qui sont devenues un objet de commerce. Nous avons parlé des vastes pâturages de la basse Égypte et de l'Heptanomide; il est très-vraisemblable qu'ils consistaient surtout en prairies artificielles ; car alors , comme aujourd'hui , les dépôts du Nil auraient produit plus de roseaux et de plantes coriaces et épineuses que d'herbes propres à la nourriture des bestiaux; la paille des divers grains cultivés servait au même usage ; enfin, les tiges vertes

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des pois, des lupins, des gesses, des haricots, pouvaient ajouter à cette es-

'uèce de ressource dans un pays où f éducation des bestiaux était une partie très-importante de l'agriculture.

La race des chevaux y était fort belle, semblable à celle qui vient aujourd'hui du Dongola ; Salomon s'approvisionnait de chevaux dans les riches haras de l'Égypte. Mais un fait très-digne de remarque, c'est qu'on ne trouve sur aucun monument la figure ni la mention du chameau ; habitant de l'Arabie , cè précieux animal paraît avoir été inconnu aux anciens Égyptiens pour leur service.

Nous ne devons pas omettre de rappeler ici un des moyens qui , avec les produits de l'agriculture , contribuèrent le plus à assurer à l'habitant de l'Égypte une nourriture excellente et dont l'abondance garantissait le bas prix ; nous voulons parier des poulets produits par l'incubation artificielle.

rCette méthode singulière, qui fait encore l'admiration des voyageurs modernes , et qui n'a été introduite dans aucun pays d'Europe , fut connue et pratiquée par les anciens Égyptiens.

Comme ceux d'aujourd'hui, ils faisaient éclore les poulets par le moyen des fours. Diodore de Sicile en parle comme d'un art depuis longtemps en usage parmi eux; Pline a dit à peu près la même chose que Diodore; Aristote a décrit, le premier, cette singulière opération, et l'empereur Hadrien , qui la vit encore en vigueur à l'époque de son voyage en Égypte, ne manqua pas de la mentionner dans sa lettre relative aux mœurs et usages de cette contrée. Ainsi avant Aristote, du temps d'Hadrien , et de nos jours encore, les fours à poulets ont été connus des Égyptiens. Les auteurs qui ont consigné dans leurs écrits quelques données sur ce procédé remarquable , paraissent s'accorder sur un point fort contestable , lorsqu'ils disent qu'on n'y employait que la chaleur du fumier.

Mais un second passage de Pline luimême est bien plus instructif; les œufs, dit-il, étaient mis sur de la paille dans une étuve dont la tempé-

rature était entretenue à l'aide d'un feu modéré , jusqu'au moment où les poulets venaient a éclore, et, pendant tout ce temps , un ouvrier s'occupait jour et nuit à les retourner. Ce passage de Pline est la meilleure exposition sommaire de ce qui se pratique encore aujourd'hui. Le bâtiment est un carré long , coupé à l'intérieur et dans toute sa longueur par un corridor qui sépare deux rangées de petites pièces , au nombre de douze au plus.

Chaque pièce est à deux étages; le plus lias est le couvoir ; au-dessus, le chauffoir; une ouverture au milieu de son plancher répandait la chaleur dans le couvoir. Des nommes sont élevés de père en fils à la conduite des fours à poulets. Les œufs apportés sont inscrits avec le nom du propriétaire; on les place ensuite dans le couvoir sur un tas de paille hachée; on en met jusqu'à trois l un sur l'autre : complètement rempli , un couvoir en contient quatre à cinq mille. Le chauffoir est ensuite garni de braise allumée, et provenant de diverses matières ou combustibles , notamment de fumier mêlé de paille hachée , ce qui a pu induire en erreur ceux qui ont dit que l'incubation s'opérait par la chaleur du fumier ; méthode que Hadrien n'a pas cru devoir se permettre d'indiquer, pudel dicere. On renouvelle cette braise deux fols par jour; on retourne et on remue plusieurs fois les oeufs pendant les dix premiers jours; on continue de les soigner durant un égal intervalle. Le vingtième jour on commence à trouver quelques poussins; le jour suivant , ils sont éclos en très-grand nombre : on aide à ceux qui ne peuvent briser leurs coquilles. Les plus faibles sont placés dans le corridor qui est échauffé par le voisinage des fours ; les plus torts sont réunis dans une chambre, pour être délivrés aux propriétaires des œufs, qui ont l'art non moins utile d'élever ces poulets sans le secours des poules , et au moyen de soins qui sont indispensables pour réaliser le résultat de l'incubation ellemême. Ils sont confiés à des femmes expérimentées, qui ne se chargent

ÉGYPTE

que de trois ou quatre cents poulets a la fois; elles les gardent quinze à vioçt jours , soigneusement nourris , loges sur un terrain sec , et préservés surtout de l'humidité des nuits. Ces nombreux produits sont ensuite vendusvLe P. Sicard, qui a voyagé en Egypte dans le siècle dernier, a reconnu qu'il y existait alors près de quatre cents fours à poulets, dont chacun fournissait deux cent quarante mille têtes, ce qui portait à cent millions de poulets ceux que les fours produisaient chaque année en Égypte.

Quand on les vend , on ne les compte pas, on les mesure au boisseau comme les grains : il y en a toujours quelques-uns d'étouffés, mais on s'épargne ainsi la peine de les classer et de les apprécier selon leur grosseur. On rend en poulets les deux tiers des œufs qu'on a reçus.

Si l'on voulait remonter à l'origine de cette méthode, et en expliquer la réussite, on ne devrait pas oublier de faire remarquer deux choses essentielles ; la première, combien il était utile de multiplier une nourriture aussi saine que celle que fournit la viande de volaille, et la seconde, que, sans cette méthode artificielle, cet avantage aurait manqué à l'Égypte , puisqu il est constant que dans la saison où les poules commencent à couver, l'ardeur de l'atmosphère les pousse dans la société des mâles et leur fait abandonner leurs œufs. L'étude attentive du pays avait dû faire remarquer aussi qu'il suffisait de la chaleur du sable pour faire couver les œufs d'autruche et de crocodile abandonnés dans le désert ou sur le rivage du Nil. Enfin, les oies, les canards, et peut-être aussi d'autres oiseaux domestiques, étaient également multipliés par ces incubations artificielles : on a tait jusqu'ici d'inutiles efforts pour l'introduire dans nos climats.

Nous aurions à indiquer encore quelques autres pratiques particulières à I Égypte ; mais il suffît à notre plan , pour faire apprécier ces procédés, de rappeler que sur ces pratiques agricoles et économiques était fondée cette fé-

condité extraordinaire de l'Égypte, et que le Nil , dont les eaux étaient habilement dirigées au moyen d'un système d'arrosement longtemps étudié, et conduit à une incontestable perfection locale , était , en effet , le créateur , le père nourricier et la providence de cette contrée.

Les produits de la terre étaient aussi variés qu'ils étaient abondants ; et l'mdustrie égyptien ue sut les approprier aux besoins de toutes les classes. Cette industrie, si l'on considère la diversité de ses résultats, ne fut point resserrée dans les étroites limites où végète celle de l'Égypte moderne ; l'ancienne possédait tous les arts de première nécessité, confectionnait tous les objets d'un usage universel ou de consommation journalière, fabriquait les plus communes comme les plus riches étoffes, servant à couvrir le fellah , à habiller les familles riches ou puissantes , à orner leurs demeures, à satisfaire leurs goûts , et le commerce exportait dans des contrées voisines ou lointaines la plupart de ces produits , sources de grands bénéfices, réalisés par les ventes ou les échanges.

Nous avons déjà donné plus haut une nomenclature qui suffira pour justifier ce qui vient d être dit : des vases de toutes formes et de toutes matières pourvoyaient largement aux usages domestiques , à la décoration des palais, au service des prêtres et des dieux. Les fabriques de toiles de coton , de lin ou de laine, grossières pour un emploi plus commun , ou d'une finesse égale à celle des plus parfaits ouvrages de l'Inde en ce genre, brochées ou brodées, blanches, teintes ou peintes, pouvaient abondamment fournir à toutes les classes delà société, et les pays étrangers se faisaient pour cet ob)et encore les tributaires de l'Égypte. Les étoffes babyloniennes, peintes avec l'aiguille* comme le disaient les anciens, furent célèbres dès la plus haute antiquité historique. La rivalité contemporaine des étoffes égyptiennes n'est pas moins remarquée par les historiens, et ils distinguaient les toiles peintes de couleurs diverses fabriquées

L'UNIVERS

à Babyionne , des toiles tissées de couleurs non moins riches et non moins variées fabriqué» s en Egypte. Amasis envoya en présent aux Lacédémoniens une cotte d'armes (ou un ornement de poitrine), ouvrage remarquable d'étoffe de lin , dont le tissu représentait de nombreux dessins de figures diverses.

Elle était relevée de bioderies d'or et de franges de coton; et ce qu'il y avait de plus merveilleux encore dans» ce travail , c'est que cliacun des fils qui formaient le tissu de l'étoffe, quoique très-fin , était composé de trois cent soixante brins , tous visibles. Il n'existait qu'un second chef-d'œuvre semblable, celui que le même Amasis avait consacré à Minerve, dans le temple de Linde. Tel est le récit d'Hérodote.

Cette abondante production de tissus, et la richesse des costumes reproduits sur plusieurs de nos planches {soy.pl.

24 et 25) , prouvent aussi que l'art du teinturier devait être aussi perfectionné en Égypte que celui du tisserand.

L'Egypte possédait les principales substances colorantes; elle rivalisait en ce point avec Tyr, Babylone et l'Inde, et Von sait que les principaux commerçants tyriens avaient un établissement à Memphis.

Pline parle avec admiration d'un procédé singulier employé par les Égyptiens pour peindre sur les tissus, et, avec son goût habituel pour l'antithèse, il dit que ce n'est pas avec des couleurs qu'ils peignent de cette manière , mais avec des drogues qui détruisent les couleurs : l'étoffe est plongée dans le liquide chaud ; elle en est retirée d'une seule couleur , et bientôt elle se trouve ornée de plusieurs. Nous pensons qu'il s'agit ici d'un procédé qui fut de tout temps connu dans l'Inde, qui est corn, munément mis en pratique par l'industrie européenne, et qui est connu sous le nom de dessins réservés. On imprime en effet ce dessin même sur l'étoffe en un mastic inattaquable par une teinture liquide chaude ou froide, et d'une couleur quelconque; l'étoffe plongée dans cette teinture en sort d'une seule couleur , et elle se trouve

ornée de plusieurs dès qu'un lavage de l'étoffe dans un autre liquide composé, a détruit Je mastic qui préservait de cette teinture le fond primitif de l'étoffe , ou même d'autres dessins préalablement imprimés. Dans tou> ces procédés, l'Égypte employait avec succès les moyens perfectionnés de /art du teinturier, éclairé par les plus sûres expériences de la chimie appliquée à la connaissance des plantes et des métaux colorants.

L'idée de ces pratiques usuelles-, perfectionnées par la véritable science , amènerait à l'examen d'une question très -importante pour l'histoire des connaissances humaines et celle des découvertes qui appartiennent réellement aux anciens, ou auxquelles les modernes peuvent prétendre avec une évidente raison. L'examen d'une telle question offrira toujours à la bonne toi, dans un de ses côtés du moins, d'inextricables difficultés. Les textes des écrivains de l'antiquité, qui concernent les procédés des arts, présentent en effet trop d'incertitude à la critique, pour qu'elle puisse en déterminer le sens avec cette rigueur étymologique et traditionnelle qui ne permet à personne de douter que tel mot indique en effet tel procédé des arts techniques , ou tel produit de l'industrie chimique ou manufacturière. En un autre côté tout est certitude ; c'est celui qui ne concerne que les faits matériels et d'une incontestable évidence. Tout ce Çuc nous montrent au grand jour les monuments égyptiens est vrai pour l'Égypte , et ne saurait lui être contesté. Des savants et des voyageurs modernes ont soigneusement cherché à connaître ce qui lui appartient dans la théorie et la pratique des arts utiles à la civilisation , et leurs observations , que nous résumons dans cet écrit , et qui sont corroborées par le témoignage des monuments originaux que nous avons eus sous les yeux, nous donnent une idée avantageuse de la haute expérience de l'Égypte en oe point, à des époques très-reculées de Fhistoire de rindustrie humaine.

A^iVfPTEN • KGYPI'K. EniIXEIirb.

ÉGYPTE. 10'J

L'Égypte avait élevé de grands mo- les étoffes teintes en pournj^, en écarniiments d'architecture plusieurs siè- late, en cramoisi, la lainePfti poil de des avant la venue d'Abraham. Des chèvre ou de chameau, le lin, le bysbarbares les démolirent; et, au XIX* sus, les substances tinctoriales et arosiècle avant l'ère chrétienne , délivrée matiques , sont mentionnés dans les de cette soldatesque meurtrièreauxarts écrits de la même époque. Les Israeiiet aux lois, elle rebâtit de nouveaux tes, qui s'étaient instruits dans les temples à ses dieux; elle y employa arts de l'Égypte, mettent en œuvre des débris des anciens édifices, et on tous ces matériaux, et exécutent tous trouve encore ces débris à leur place les ouvrages qu'exigeait le nouveau dans les masses des monuments nou- culte qui leur est imposé par Moïse, et veaux oui datent aujourd'hui de trente- qui demandait le concours des scuïpsept siècles. La sculpture et la peinture teurs , fondeurs , menuisiers , eharpenornaient ces édifices, et le luxe des tiers, orfèvres, brodeurs, parfumeurs, jostumes et du mobilier sacré répon- graveurs en pierres fines, etc., etc.; dait à leur magnificence. Les pierres Moïse lui-même fait la dissolution du et les métaux précieux , les étoffes de veau d'or. La même industrie se reprix, dont le travail avait augmenté trouve encore sous Salomon, par suite encore la valeur , étaient {employés de nouvelles communications avec les dans la pompe des cérémonies, ou- Égyptiens, et le plan du temple du vrés avec art et ornés avec goût. Les vrai Dieu n'est que l'exacte copie de métaux communs et toutes les pro- chacun des grands temples de l'Égypte. ductions utiles étaient en même temps Cette même tradition des arts passa appropriés à tous les besoins , et se- successivement dans la Grèce et chez coudaient, comme d'actifs auxiliaires, les Romains ; et si ceux-ci , qui , parmi les efforts de toutes les classes. On n'en les peuples de l'antiquité, sont entrés pourra douter à l'exposé sommaire des les derniers à la civilisation par la faits recueillis et décrits par les plus voie des sciences et des arts, ont su, exacts observateurs , dont nous résu- comme on n'en peut douter, raffiner raons ici les attentives recherches, qui l'or par le plomb , le mettre en feuilles , ont embrassé à la fois l'Égypte souter- dorer les métaux à l'aide du mercure raine qui renfermait les plus précieux retiré du cinabre, dorer le marbre et renseignements , et la surface du sol le bois au moyen du blanc d'œuf , soucouvert des débris de semblables témoi- der l'or avec un borax artificiel , souder gnages. les autres métaux les uns par les au-

C est dans les hypogées qu'on trouve très, étamer le cuivre, composer le

les métaux mis en oeuvre, des pein- bronze, préparer la litharge, le mi-

tures dont les couleurs sont dues a des nium, la céruse, la potée d'étain et le

oxides métalliques, des frittes, des vert de gris; employer dans leurs pein-

verres, des émaux colorés par ces tures des couleurs soit terreuses, soit

mêmes oxides. Les étrangers qui ont métalliques; l'antique Égypte leur en

séjourné en Égypte à une époque très- avait donné le précepte et l'exemple,

reculée faisaient usage des métaux £1 le leur avait appris aussi à apprécier

qu'ils s'étaient procurés dans ce pays, les riches tissus dont se paraient ses

Abraham donne à Rebecca une bague dieux et ses rois. L'Égypte savait de

et des bracelets d'or; Joseph reçoit de même se procurer les produits moins

Pharaon un anneau et un collier d'or, recherchés, mais non moins utiles à

et "fait mettre sa coupe d'argent dans l'économie publique ou domestique;

le sac de blé de son frère Beujamin. elle fabriquait aussi les noirs de fumée,

Les Israélites, lors de leur sortie d'É- de lie et d'ivoire, la colle forte avec le

gypte , emportèrent frauduleusement, cuir de bœuf; elle teignait en pourpre

dans le désert, d'immenses richesses les moutons en vie, blanchissait la laine

empruntées aux Égyptiens. L'or, l'ar- par la vapeur du soufre ; savait encore

gent , le cuivre , les pierres précieuses , que si une lampe allumée , qu'on plonge

L'UNIVERS

dans une cuve ou dans un lieu souterrain, vernit à s'y éteindre, il était dangereux d'y entrer.

I/art de 1 émailleur était certainement pratiqué par les anciens habitants de Thebes, à fa même époque que les arts du potier de terre, du verrier, du peintre , du sculpteur, du batteur d'or, du doreur, du statuaire en pierre et en métaux, du constructeur ae barques, du graveur, du stucateur, du fabricant de papyrus et des cuirs teints et maroquinés , du tisserand et du teinturier. On trouve partout les produits de l'art de l'émailleur, et la porcelaine blanche ou colorée portée au plus haut degré de perfectiou; à la finesse de la matière se joignait aussi l'élégance des formes. Sèvres a reproduit plusieurs de ces modèles égyptiens (voy. pl. 44) , et le suffrage public a consacré d'avance le jugement que nous en portons ici. Rien n^est plus commun non plus , dans les ruines égyptiennes , que des

{ loteries émaillées de diverses couleurs , e verre et les pâtes de verre colorées et non colorées. Un beau et grand plateau de verre blanc orne notre musée du Louvre. Le stuc, composé vraisemblablement comme le nôtre, de plâtre et de colle forte, ou, comme celui des Romains, de marbre blanc et de chaux, n'est pas rare dans les anciens monuments. Un mastic fort dur est aussi appliqué en relief, et doré ensuite comme ornement de meubles divers; des sculptures qui devaient être dorées étaient couvertes d'une toile très-fine et d'une couche de plâtre, sur lequel l'or était appliqué et se retrouve encore. Les momies d'hommes offrent les ornements peints, sculptés , coloriés ou dorés, les plus diversifiés ; et les membres des êtres embaumés sont parfois couverts ou enveloppés de feuilles d'or ; des statues de bois ou de bronze sont dorées. Des caisses do momies sont aussi ornées de sujets exécutés en mosaïque, de pierres ou d'émaux de couleur. Les faïences et les porcelaines émaillées prouvent suffisamment d'ailleurs que les Égyptiens travaillaient facilement l'étain et le cobalt. L'étain se trouva dans le butin

que les Israélites firent sur les Madianites; Homère parle de l'étain; et, quant au cobalt, l'illustre Davy en retrouva dans neuf échantillons de verre bleu transparent des fabriques égyptiennes. Le bleu de cobalt est une couleur très-fréquente sur les sculptures égyptiennes , et la chimie moderne a constaté que, par l'effet d'un mordant d'une grande puissance, le cobalt et les autres couleurs à base métallique, qui couvrent les sculptures égyptiennes, ont pénétré le grès et le granit à plus d'une ligne de profondeur.

Il est donc hors de doute que l'art de faire et de traiter le verre et l'émail fut porté en Égypte à un très-haut degré de perfection. Les Égyptiens recousaient aussi le verre avec du fil de fer, et le soudaient avec le soufre; ils employaient le verre et l'émail à l'embellissement des temples et des palais, qui étaient pavés de carreaux brillants du plus vit éclat. La nature avait ouvert cette voie au génie égyptien , en plaçant à profusion , à la portée de l'Égypte', le sable du désert, le nitrate, et les cendres de kali, matière première dont le verre est composé.

On ne doit pas être surpris si la petite verroterie , et tous les objets utiles ou de fantaisie qu'il était possible d'en fabriquer, se retrouvent en très-grande quantité dans les ruines de l'Égypte.

Toutefois, on appliqua ces connaissances, fruit d'une longue expérience, à de plus nobles usages, et si l'on en croit l'antiquité classique, l'Égypte aurait excité à un haut degré rétonnement et l'admiration de la Grèce et de Rome , par des productions réellement merveilleuses de l'art de traiter le verre et les émaux. Strabon affirme qu'on fabriquait, de temps immémorial, à Thèbes, au moyen de procédés tenus secrets, des verres très-beaux, très-transparents , dont la couleur imitait l'hyacinthe, le saphir, le rubis ou le cyanus, et que Sésostris avait fait couler, en verre de couleur d?émeraude, une statue, qu'on dit ailleurs avoir existé à Constantinople jusqu'au temps de Théodose; Appien affirme aussi qu'un colosse de même matière

ÉGYPTE

se voyait dans le labyrinthe d'Égypte.

On y fabriquait encore du faux jayet avec la scorie des métaux , et ils en connurent les oxides, notamment ceux du fer, du cuivre, du plomb et de l'étain , sans lesquels ils n'auraient pu réussir à faire les verres et les émaux colorés, à incruster les pierres précieuses; aussi les ouvrages en verre furent-ils compris par Auguste, avec le blé et le froment, dans la liste des produits que l'Égvpte devait payer à Rome comme tribut. Pline dit avoir vu les images d'Auguste et quatre éléphants de pierre obsidienne donnés par cet empereur, comme ouvrages merveilleux, au temple de la Concorde; enfin , une statue de Ménélas en verre noir, imitant le jayet, enlevée du temple d'Héliopolis par un gouverneur romain, fut renvoyée en Égypte par l'ordre de Tibère. Nos musées abondent en bijoux en or, en argent et autres métaux, sur lesquels les émaux furent appliqués par l'industrie égyptienne.

Au nombre de ses produits, sans nul doute les plus célèbres, il faut comprendre les vases murrhins artificiels. L'antiquité les distingue trèsbien des vases murrhins naturels que Rome tirait de la Perse , et dont les plus beaux furent payés plusieurs centaines de mille francs ; il est vrai qu'on les jugea dignes d'être consacrés aux dieux : les six premiers qui y furent connus provenaient du trésor de Mithridate, et on les déposa dans le temple de Jupiter au capitole. Auguste, après la défaite d'Antoine et de Cléopâtre , enleva d'Alexandrie un de ces vases, qui fut aussi destiné au service des dieux. Il résulte des recherches soigneuses et érudites de M. de Rozière ,

Ïue la matière murrhine était le spath uor. L'industrie égyptienne imita parfaitement cette matière , et la fabrication des vases murrhins occupait à Thèbes plusieurs manufactures. Arrien les mentionne expressément dans son Périple; les fragments de matières vitreuses coloriées abondent dans les ruines égyptiennes ; des vases imitant le spath fluor et d'autres matières mi-

nérales, ornent la plupart de nos mu sées. Le luxe romain fit peu de cas de ces petits meubles , devenus fort communs dans l'empire par l'activité des fabriques thébaines ; mais il paraît que bien antérieurement à la domination romaine en Égypte, les vases murrhins de Thèbes, et surtout la verroterie de Coptos, étaient expédiés par la mer Rouge, et Qu'ils étaient recherchés souvent par les peuplades de l'Arabie et de la côte d'Afrique.

L'usage du bronze pour les ustensiles et les armes y était général : d'où l'Égypte tirait-elle cette Quantité de cuivre? Cette question mériterait un long examen ; un fait résulte cependant de quelques monuments : une stèle trouvée à El-Maeara , en Arabie, une inscription gravée sur un rocher dans le même lieu , et une autre inscription sur un rocher de Sa bout et Kadin, dans la même contrée , prouvent que dans les 31', 42* et 44e années du quatrième roi de la XVII* dynastie , vers l'an 1950 avant l'ère chrétienne , les riches mines de cuivre de ces deux localités étaient en pleine exploitation sous l'autorité des Pharaons.

Homère énumère les présents qu ' Hélène et Ménélas reçurent du roi et de la reine d'Égvpte: ce fut une corbeille, deux cuvettes et deux trépieds en argent ; une quenouille d'or, et une autre corbeille en argent dont les anses étaient en or.

Homère et son siècle croyaient donc à la splendeur de Thèbes, à la haute fortune de l'Égypte. Les monument?

antérieurs à Homère, encore subsistants , justifient assez son admiration; lui et ses contemporains connaissaient, sans nul doute, les merveilles du royaume des Pharaons , sa terre si prodigue de bien , son agriculture si féconde , son industrie si puissante et si variée, et les prodiges de tous les arts réunis en elle à ceux de la nature. Homère avait vu ce sublime spectacle , et l'Éçypte , sous les rois de sa vingtième dynastie, inondée de gloire et de prospérité; et, à la vue de tant de calme et de bonheur dans l'Égvpte monarchique , le souvenir des

L'UNIVERS

agitations auxquelles l'Ionie et la Grèce avaient été livrées par tant d'ambitions rivales, lui inspira peut-être ce précepte qu'il met dans la bouche du prudent Ulysse : « Ce n'est pas une bonne chose que legouvernement de plusieurs ; qu'il n'y ait qu'un seul chef, qu'un seul rot.» Dans les pays que le divin Homère connaissait le mieux, les monarchies venaient de finir en même temps que les siècles héroïques , si propices au génie de la poésie; esprit observateur, Homère ne put se soustraire à des rapprochements, affligeants, peut-être, pour lui-même, mais d'une grande utilité pour ses ouvrages, dans lesquels il dota la Grèce qui survécut à la guerre de Troie , de connaissances variées qu'elle n'estima ou'après que ses vers les lui eurent révélées. Ce notait pas en effet dans la Grèce contemporaine qu'Homère avait pu voir, comme il le vit en Égypte , des institutions! politiques heureusement appropriées a l'état des lieux, et propices également au prince et aux sujets; une croyance unique donnant à une population nombreuse les espérances d'une autre vie ; la pompe des cérémonies ajoutant à l'éclat du culte de la Divinité; les rois inclinant leur front couronné devant ses emblèmes sacrés; des lois protectrices assurant le maintien de l'ordre et la tranquillité sur tous les points d'un vaste empire; les premières classes de la société donnant l'exemple de la soumission , et la foule les imitant avec empressement; des villes florissantes succédant à l'aridité du désert ; les arts portés à un très- haut degré de perfection; une architecture savante dans l'art de la disposition des pians et la science des proportions , et des monuments que n'a égalés aucun autre ouvrage des hommes, s'élevant de toutes parts; le sol du pays étudié , et son étendue mesurée ; les phénomènes célestes observés, leurs lois les plus utiles découvertes et connues, leur théorie fixée par une série de connaissances positives, et l'écriture d'un usage général dans toutes les classes.

Bien d'autres merveilles encore durent frapper l'esprit singulier d'un tel

homme, surtout les produits remarquables des arts, encore si rares de son temps chez les Grecs. Au temps d'Homère, l'É^ypte depuis bien des siècles exécutait des ouvrages presque encore inconnus en Europe ; ainsi, sur les bords du Nil , des guais antiques ont une courbure horizontale dont la concavité est tournée du côté de l'eau. Cette espèce de voûte horizontale renferme un grand principe de solidité , puisque un mur ainsi construit oppose une plus grande résistance à la poussée des terres , et quelque élevées qu'elles soient, ces quais en soutiennent la pression sans s'ébranler : ces résultats supposent que le» extrémités de Tare sont ellesmêmes les points d'appui de la voûte. L'expérience des siècles est ici la meilleure preuve de sa solidité, et elle donne une idée d'autant plus avantageuse des constructions égyptiennes , que, malgré l'avancement de nos connaissances, l'exécution de ces voûtes horizontales offre , en Europe, de trèsgrandes difficultés.

, On a dit très-haut que les anciens Égyptiens ignorèrent l'art de construire les voûtes : on n'en a vu dans aucun de leurs nombreux monuments, et l'on a cru pouvoir en conclure qu'ils ne les connurent pas. D'abord on a reconnu des voûtes à voussoir, de peu de portée, il est vrai , dans quelques constructions de la Tbébaïde; de plus, supposant même que ces voûtes ne sont pas des époques les plus anciennes, au lieu déconsidérer cette circonstance comme une preuve négative , il eût peut-être été nécessaire d'envisager la question sous un point de vue plus particulier. Nulle part, en effet, on ne trouve de fabriques dont les proportions soient aussi grandes que celles des monuments de F'Égvpte, et cependant des plafonds et des plates-formes d'une vaste surface y ont été établis sans le secours des voûtes. En Europe, au contraire, on trouve des voûtes partout, quoique aucune des constructions européennes si Ton en excepte une seule, n'approche de l'étendue des monu-

ÉGYPTE

ments de l'Êgypte. Si donc l'on conçoit bien l'état des arts dans ces deux contrées célèbres, on trouvera la cause de cette différence, qui a droit de surprendre, et l'on Terra que l'Êgypte n'eut point de voûtes , parce que sa méthode d'exploiter les carrières lui fournissait des pièces de grès ou de granit de cent pieds en longueur , et que l'Europe au contraire a dû s'en servir, parce qu'elle ne peut extraire et mettre en oeuvre que des matériaux dont le volume est beaucoup moins considérable. Ainsi donc l'usage des voûtes est pour l'Europe une perfection qui prouve son infériorité sous ce rapport ; c'est une industrie née de la nécessité.

Si nous considérons ensuite l'architeoture égyptienne dans ses procédés matériels, nous v trouverons aussi quelques règles différentes de celles qu'emploie l'Europe, puisqu'elle eut d'autres moyens. L'architecture égyptienne naquit en Égypte; c'est le premier fait que son étude a démontré. Chaque peuple imita la nature qu'il eut sous ses yeux : les Égyptiens firent leurs chapiteaux avec les feuilles du palmier, et les Grecs y substituèrent les feuilles le l'acanthe ; l'Europe a imité la Grèce, et n'a point égalé sa perfection. Dans l'architecture grecque, comme dans l'architecture moderne, l'architrave repose immédiatement sur le chapiteau; dans l'architecture égyptienne, au contraire, un dé carré, placé au centre du chapiteau, supporte l'architrave, parce que les Égyptiens avaient senti que cette partie de' l'entablement, qui a toujours une apparence de pesanteur, ne pouvait pas, sans manquer à toute convenance , poser sur des chapiteaux composés de feuilles , de fleurs et d'ornements délicats. Il résulte de ce principe véritablement égvptien, que les chapiteaux se trouvant éloignés de l'architrave , les grandes lignes, qui sont toujours une source de beautés dans l'architecture, n'éprouvent au-

gypte diminuent de la base au chapi-

teau d'une manière uniforme; c'est cette diminution régulière qu'imitent les belles colonnes doriques élevées et» Grèce dans le plus beau siècle de son architecture, et des monuments égyptiens d'une très-haute antiquité nous montrent encore en place le type parfait de cette même colonne dorique des Grecs. Des constructions de plus de quatre cents pieds de longueur, sur plus de quarante pieds de hauteur , ne présentent pas le plus petit dérangement dans les nombreuses assises de pierres qui les composent; l'œil ne voit sur ces vastes surfaces que des lignes parfaitement droites et des plans parfaitement dressés; les monuments grecs et romains sont tous ruinés, et les monuments de l'Europe ne résistent point à quelques siècles.

Ni les uns ni les autres ne peuvent être comparés à un temple égyptien sous le rapport des ornements et de leur savante distribution : leur profusion n'est remarquable qu'en Égypte, et le mur de circonvallation d'un seul de ses temples est décoré de cinquante mille pieds carrés de sculptures religieuses ou symboliques.

Nulle part non plus la mécanique n'a produit ae si grands résultats ; tous les ouvrages des Égyptiens prouvent cette vérité : elle est encore mieux démontrée par les obélisques de cent pieds de hauteur , par les statues de cinquantecinq et de soixante pieds de proportion ; et chacune de ces merveilles d'un art rarement aussi puissant, est d'un seul morceau de granit transporté de Syène à Thèbes, que séparent plus de 40 lieues, et jusqu'à Alexandrie.

On peut donc, sans s'exposer à des contradictions fondées, et d'après les faits qui viennent d'être sommairement exposés, considérer l'Êgypte dans sa splendeur civile, agricole et industrielle, comme le type antique de la civilisation créée, agrandie et perfectionnée par la culture de l'intelligence, l'amour de l'ordre, le respect des dieux , la sagesse des institutions politiques , la puissance des lois, des arts, des sciences et de toutes les connaissances qui honorent l'esprit humain. Ce qui

L'UNIVERS

nous reste à dire de l'une des principales sources de sa prospérité, de son commerce, rendra également témoignage en sa fa?eur.

Pour connaître le plus exactement qu'il est possible de le faire, anrès tant de siècles et de révolutions , l'état du commerce en Égypte, on ne peut se dispenser de rechercher ce qu il était dans les contrées limitrophes dont la civilisation, égale à celle de l'Égypte, ne saurait être mise en doute. Ainsi , les produits de l'Inde sont désignés dès les premières pages de l'histoire écrite comme objets de jouissance et de luxe chez les peuples dont elle indique l'avancement social; les tissus de laine ou de soie, et les pelleteries provenant de la Chine ou de l'Asie supérieure, les aromates et l'encens, produits de l'Arabie , sont aussi mentionnés dès la plus ancienne (époque des annales indiennes. Dans le vaste empire d'Assyrie, les parfums, l'ivoire, les bois précieux , les perles , les diamants, les épices et les étoffes de l'Inde, ses tapis et les plus beaux ouvrages de ses riches manufactures, ornent les palais de Sémiramis et de la somptueuse Babylone. De vastes espaces séparaient ces populations; mais des jalons commerciaux rapprochaient les distances ; des entrepôts invitaient à les parcourir, et la Bible nous dit que Joseph fut vendu à des Ismaélites

3ui venaient de Galaad, sur les bords u Jourdain, et transportaient en Egypte, sur leurs chameaux, du parfum, de la résine et de la myrrhe.

Ainsi, l'Inde, l'Assyrie et l'Arabie, s'enrichissaient par 1 agriculture , l'industrie et le commerce; l'Égypte, non moins féconde en produits variés, non moins industrieuse, non moins empressée d'échanger ses productions naturelles contre celles qui étaient étrangères à son sol, ne dut pas rester spectatrice inerte de tant d'avantages.

L'Éthiopie et Méroé n'étaient ni moins avancés ni moins avides des avantages que la civilisation retire du commerce, et bientôt l'Éthiopie et l'Egypte se lièrent par des relations qui durent s'étendre sur les côtes et sur

les terres intérieures de l'Afrique. La guerre et la conquête facilitèrent cette extension en révélant les meilleures routes; l'Égypte fournissait du blé à tous les peuples ses voisins qui en manquaient, et qui durent rechercher avec soin un moyen d'échanger avec l'Egypte leurs propres produits, des métaux divers, les aromates surtout, dont il se faisait en Egypte une si grande consommation pour le service des dieux, pour l'usage des vivants, et pour les honneurs à rendre aux morts.

La pratique de la mer, quelque bornée qu'on la suppose , dut bientôt seconder toutes ces entreprises; les distances n'étaient pas considérables, et le désert était sans danger, au moyen des entrepôts et des comptoirs où les caravanes trouvaient toujours sûreté et assistance; et si le commerce de mer est inséparable de la piraterie, sur terre la probité qui résulte de l'intérêt mutuel protégeait les transactions , ét peut-être qu'alors , comme au temps de l'historien arabe Makrisi, on trouvait souvent déposées sur la route du golfe Arabique en Égypte, des cargaisons entières d'épices, qui y restaient intactes jusqu'à ce que les possesseurs vinssent les retirer. Il est vrai que l'Égypte et la partie de l'Afrique située dans son voisinage, manquent de bois propres à la construction des vaisseaux de mer; mais les forêts de la Syrie devaient y pourvoir, et l'Égypte ne manqua jamais de moyens d'échange pour se procurer chez les peuples limitrophes les matières qui lui étaient utiles; Tyr et Sidon n'avaient pu garder à leur seul usage l'art et les moyens de construire des embarcations, et la Méditerranée, la mer Rouge et le Mil furent sans nul doute fréquentés par la marine égyptienne à des époques contemporaines du haut degré de prospérité du commerce et de l'industrie de l'Assyrie et de l'Inde.

L'état des constructions navales égyptiennes ne se révèle pas comme très -perfectionné dans les bas-reliefs dont des combats sur mer sont le sujet (voyez pl. 49); mais si les rapports de l'histoire ne permettent pas de

EGYPTE

douter que les Egyptiens furent réellement navigateurs, parcoururent la mer Rouge, et eurent des relations suivies avec les peuples des côtes méridionales de r Afrique, et avec les Indes orientales ; que Sésostris avait fait construire une flotte de 400 voiles avec laquelle il subjugua toutes les provinces maritimes et toutes les lies de cette mer Érythrée, jusqu'aux Indes ; que ce fut alors nour la première fois que de grands vaisseaux parurent sur cette mer; que ces expéditions maritimes ne se réduisirent pas à de simples incursions; qu'elles n'avaient pas pour objet des conquêtes, mais des établissements durables ; que les tributs imposés aux peuples de l'Afrique méridionale , de l'Inde et de l'Arabie, font supposer que ces relations étaient entretenues avec vigilance, que les peuples du midi de l'Afrique fournissaient à l'Egypte l'or, l'ébene, l'ivoire, les dents d'éléphant, des dents et des peaux d'hippopotame, ainsi que des animaux rares et curieux ; l'Arabie , l'or, l'argent, le fer, le cuivre, la myrrhe et l'encens ; l'Inde , des pierres précieuses , diverses matières minérales , et des riches étoffes, enûn, que le roi Nécos fit entreprendre un voyage autour du monde , et qu'après trois ans de navigation, ses vaisseaux, partis de la mer Rouge , entrèrent dans l'Océan, suivant toujours les côtes qui étaient sur leur droite , et que tournant la Libye, ils vinrent surgir dans les

Sorts de la Méditerranée : si tous ces étails sont fidèlement exposés par l'histoire, il faudra accorder à l'art nauti-

S ne en Égypte un peu plus de perfeconnement, un peu plus de puissance qu'on ne lui en attribue d'ordinaire; et c'est un fait assez concluant dans la discussion présente, que celui gui a été recueilli par Champollion le jeune dans le musée de Turin, où , mettant en ordre un grand nombre de papyrus royaux, c est-à-dire, portant des dates tirées des règnes des anciens rois, il a vu sur un de ces manuscrits, qui est du temps de Sésostris, et sur une grande page sans écriture, le dessin d un grand vaisseau armé de gran-

des voiles, ayant tous ses agrès et des mousses qui manœuvrent sur les mâts.

Les colonies égyptiennes qui se rendirent en Grèce, avant et après les temps de Sésostris , ne purent y être transportées que par de grandes embarcations propres à tenir la mer avec quelque sûreté.

Du reste, la position {géographique de l'Égypte et la variété de ses pro duits n'en faisaient-ils pas l'un des pays les plus commerçants du globe , et ce commerce ne fut-il pas pour die l'un des plus ardents besoins de la civilisation? Sans lui, qu'aurait servi son abondance extraordinaire en grains, et comment serait-elle parvenue à donner à toutes ses institutions, à ses établissements nationaux, cet aspect de grandeur et de richesse qui les caractérisait ? Il lui fallait pour y parvenir une fort habile industrie, et un commerce non moins actif, non moins habile, au dedans et au dehors.

La solennité des panégyries, qui duraient plusieurs jours, ne put manquer de favoriser ces deux branches de prospérité ; de grandes masses de population y étaient attirées de diverses

Srovinces, et de pareilles réunions 'hommes ne pouvaient pas avoir lieu sans gu'il se fit des transactions commerciales. Il est vrai que les Égyptiens avaient un éloignement marque pour les étrangers, et ils avaient cela de commun avec tous les peuples dont la croyance religieuse a réglé , par de sévères, prescriptions, le régime diététique et alimentaire; mais cet éloignement n'excluant pas absolument les relations de toute nature; les caravanes du midi se rendirent à Thèbes , celles de la Syrie à Memphis, et les étrangers, comme aujourd'hui les négociants chrétiens chez les musulmans non moins intolérants que les vieux Égyptiens, devaient posséder dans ces villes des établissements plus ou moins isolés , où, comme les Européens dans leurs fondoukis de la Barbarie, ils pouvaient pratiquer leurs coutumes nationales, cuire leur pain , enterrer leurs morts , et prier selon leur foi. Du reste, l'É

L'UNIVERS

gypte, ouverte sur la Méditerranée au ibrd, devait se défier des arrivages maritimes, tant qu'elle ne se crut point par sa marine sur un pied respectable de défense. Nous avons déjà dit qu'elle se fit, au sud, des cataractes du Nil à Syène,un rempart puissant contre les descentes des Ethiopiens, qui, néanmoins réussirent plusieurs fois à troubler et à occuper l'Égypte.

Thèbes, capitale religieuse etpoîitiquede l'Égypte, était donc aussi sa ville commerciale la plus riche et la plus fréquentée ; elle était un point central entre la Méditerranée, la mer Rouge et l'Ethiopie, et, par cette position, l'entrepôt nécessaire de tous les arrivages de ces diverses contrées. C'est dans cette cité toute royale , le centre du commerce de l'Orient, que toute espèce de richesses, dit Homère, se trouvaient entassées , et les caravanes uni s'y rendaient la mettaient en relation tout à la fois avec les contrées voisines du Niger et avec la puissante Carthage.

Hérodote donne des détails circonstanciés sur la route commerciale de Thèbes à Carthage, et l'antiquité des échanges commerciaux porte à croire à l'antiquité de cette grande voie africaine. De la capitale de l'Égypte, elle se dirigeait au nord-ouest, vers l'Oasis d'Ammon et vers la grande Syrte par Augéla, d'où une autre route conduisait, par le sud-ouest, dans le pays des Garamantes; c'est par là que les caravanes, parties de Thèbes, pouvaient rencontrer celles des Nasamouns et des Lotophages. Une autre route, également indiquée par Hérodote, se dirigeait, de l'est à 1 ouest, de Thèbes vers les colonnes d'Hercule et le cap Soloès, et touchait ainsi à l'Océan; et, quelque opinion qu'on se fasse sur l'exacte direction de ces routes , on ne pourra que reconnaître la réalité de cette grande communication entre la vieille Thèbes et la vieille Carthage, la Carthage des Chananéens, qui Ait contemporaine du successeur de Moïse , et qui recevait ainsi, par la voie de terre, les produits de l'Inde, de l'Arabie, de l'Egypte et de l'Afrique inté-

rieure et méridionale; et ce grand mouvement des peuples fabricants ou commissionnaires tirait de son objet et de ses bénéfices une activité éminemment favorable aux bonnes rencontres du hasard; aussi d'habiles critiques n'hésitent-ils pas aujourd'hui à affirmer que les Nasamouns poussèrent jusqu'au fleuve Joliba ou Niger, secondés, comme ils pouvaient l'être, par le service du chameau dans ces mêmes contrées.

Deux autres routes commerciales conduisaient de Thèbes en Éthiopie et à Méroé; l'une était établie sur les rives mêmes du Nil, et l'autre au travers du désert de Nubie. Les voies dirigées vers le golfe Arabique n'étaient pas moins fréquentées; il y en avait une qui partait d'Edfou; une autre de Thèbes, se dirigeant sur Cosséir; et, dès que les Pharaons eurent des vaisseaux dans la mer Rouge, les communications les plus courtes durent s'établir entre les côtes de cette mer et la ville de Thèbes.

D'un autre côté, Memphis et la basse Égypte communiquèrent facilement avec toute la côte de la Méditerranée , et le canal des deux mers les liait avec la mer Rouge.

Une route très-connue, surtout depuis Memphis , conduisait en Phénicie, où d'autres routes s'ouvraient vers l'Arménie et le Caucase , vers Babylone par Palmyre et Thapsaque sur l'Euphrate ; et , de Babylone et de Suze , on communiquait avec l'Inde, qui était en rapport avec la Bactriane, laquelle touchait à son tour à d'autres peuples commerçants: c'est par eux que se faisaient les échanges entre l'Orient et le midi de l'Asie , d'où les routes se repliaient sur l'Egypte par la Syrie et la Phénicie; et l'Egypte ne dut point entrer sans quelques avantages, ni sans étendre ses connaissances industrielles et géographiques, dans cette grande communauté d'intérêts commerciaux.

Nous considérons ici les temps de la grande splendeur de l'Égypte. Durant ce long période, et tant que subsistèrent sans mélange et sans relâchement ses institutions nationales et même ses

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préjugés, il ne s'opéra pas de grands bonne foi publique et la prévoyance des changements dans ses coutumes com- règlements. Les lois avaient prohibé merciales; mais l'invasion des Éthio- l'usure , et réglé les bases des plus impiens leur porta le premier coup , et la portantes transactions. L'Égypte était, décadence fut manifeste lorsque Ama- pour l'univers d'alors, le centre nésis , usurpateur et guerrier, eût ouvert cessai™ des opérations commerciales , l'Égypte aux étrangers. Ils y formèrent à titre de grand entrepôt ; elle en réali-

<le vastes établissements, des espèces sait sans risque les premiers . < ^

de colonies, protégées par leurs pro- et ces bénéfices furent dans ce pays,

près dieux et leurs propres lois. Les où le génie patient de la nation et la

avantages du commerce d'entrepôt tom- sagesse des lois étaient déjà des germes

bèrent dès lors en partage entre les si féconds de prospérité, le véhicule

Égyptiens et les étrangers, à la faveur actif d'une civilisation qui se manifesta

des nouvelles lois, et cette révolution par la puissance des arts, les prodiga-

fut complète par l'invasion des Perses, lités dun luxe recherché, et par la

L'Égypte v perdit son caractère natio- jouissance commune des avantages les

nal, et fut livrée à l'active influence de plus désirables pour les nations po-

la caste des interprètes, composée des Iicéea.

courtiers du commerce , des trafiquants La guerre fut aussi quelquefois l'auxidetous les pays , parlant alors , comme liaire du commerce; ils avaient l'un et aujourd'hui , toutes les langues , et in- l'autre ouvert à l'Égypte , et au inonde traduisant à la fois dans 1 Egypte les de son époque, ces routes diverses marchandises et les idées importées et lointaines que sillonnaient en sens de l'étranger. L'Égypte était à la fois opposés toutes les productions de Tanégy^tienne, grecque et asiatique; toute cien monde, et gui souvent étaien unité s'y trouvait abolie; les troupes le fruit de la victoire. On les reconnaît étaient recrutées parmi les mercenai- dans les listes des tributs, listes dresres, le trône était gardé par des au xi- sées en vue de la gloire du triomphaliaires européens, et des guerres con- teur, et aussi des intérêts nationaux tinuelles semblaient être le résultat attentifs à l'examen de ceux de cet nécessaire de leur concours soldé. Les produits qui étaient particuliers au. étrangers étaient dès lors les maîtres contrées soumises, et dont l'iraporen Égypte; aussi, quand les Perses tation pouvait être pour l'Égypte une accourent pour l'occuper, une seule conquête agricole ou industrielle, bataille et le siège de Merophis, pen- Avec les animaux extraordinaires ou dant dix jours, suffirent pour leur li- les animaux utiles, on transportait vrer l'empire des Pharaons. Tout fut aussi les plantes et les arbres qui desédition et guerre intestine durant la v aient l'être , et ces guerres prenaient domination des Perses ; la religion a n i- ainsi l'aspect et avaient l'effet réel d'une mait contre eux ce qui restait dans les conquête de la civilisation sur la barcœurs encore de l'antique patriotisme , barie.

et de cruelles représailles anéantissaient Tel était l'ordre d'idées sociales

peu à peu l'ancienne caste sacerdotale, auquel l'Égypte s'était élevée des le

Alexandre chassa les Perses , laissa res- dix-huitième siècle avant l'ère chré-

pirer l'Égypte, et, en fondant Alezan- tienne, et il nous en reste d 'admira -

drie, ouvrit au commerce du monde bles et d'imposants témoignages, no-

des routes nouvelles, sans que l'Égypte tamment dans un des tombeaux de

cessât d'en être le plus riche entrepôt. Gournah, territoire de la vieille Thèbes.

L'Égypte avait ainsi conquis par son Ce tombeau est situé à mi-côte de

propre génie tous les avantages qu'as- la montagne , derrière le Rhamesséion,

surent à la civilisation une egricul- et. comme tous les tombeaux de la

ture perfectionnée, une industrie éclai- même région, il est creusé dans le

fée par 1er conseils de la science, et roc. 11 se compose d'une grande salle

un commerce immense , protégé par la en parallélogramme , et d'un long cor-

L'UNIVERS

ridor ; les parois des deux pièces sont peintes et non pas sculptées : ces peintures ont dépéri , mais il reste encore dans la première salle un tableau historique du premier ordre , et qui suffirait seul pour la gloire de l'Égypte.

Un personnage est peint en grand à Tune des extrémités de cette première salle; c'est le défont, dont une inscription , aujourd'hui en très-mauvais état, rappelait le nom, les titres et les services sous le règne du Pharaon Thouthmosis m ou Mœris, dont le nom se lit dans cette inscription, et se trouve souvent répété dans les autres légendes de ce tombeau. Devant le personnage, une grande scène histoque se déroule sur cinq registres superposés, où près de cent personnes remplissent des rôles divers.

En présence du défunt , sont debout un certain nombre de scribes, dont cinq sont occupés à enregister les faits représentés dans les cinq parties principales d'un vaste tableau. Dans la première, la plus élevée, les scribes enregistrent deux obélisques en granit rose, deux corbeilles d'anneaux d'or, deux corbeilles et deux monceaux de cornalines, une corbeille de grenats, une corbeille de sacs de poudre d'or ; ces objets précieux sont exposés devant les scribes. Viennent ensuite quinze individus , de race nègre et de race barabra , qui ajoutent à ces premières richesses d'autres corbeilles de cornalines , des chapelets de corail ou de grains de cornaline arrondis, des peaux de panthère , des dents d'éléphant , des pièces de bois d'ébène ; qui amènent vivants des cynocéphales, une antilope à cornes recourbées, et une panthère;

3ui apportent des œufs et des plumes 'autruche, et dans une confie soi-

§neusement suspendue par des cordes une barre de bois portée par deux hommes , un arbre avec ses racines enveloppées de terre, et tout garni de ses feuilles. C'est ici l'introduction en Égypte , sous le règne de Mœris , d'un arbre exotique, inconnu sans doute jusque-là sur les rives du Nil.

Dans la seconde partie ou second registre de ce tableau , les scribes en-

registrent deux corbeilles remplies de lingots d'argent, une autre remplie d'une matière bleu de ciel (peut-être de l'indigo) , une corbeille d anneaux d'argent , et une série de vases d'argent ou d'or, éma i liés ou en émail pur, des formes les plus riches et les plus variées (voyez notre pl. 61). vW ensuite une file d'étrangers , au nombre de seize, de couleur basanée, sans barbe et à longs cheveux, les reins couverts d'une large ceinture de tissu , ornée de dessins très-variés , et portant des brodequins non moins élégants et non moins diversifiés ; ils apportent en offrande ou en tribut des vases riches et variés comme ceux qui se voient auprès des scribes, et de plus des colliers en grains de couleur, et une dent d'éléphant.

Au troisième registre, les scribes inscrivent de nouveau des plumes d'autruche, des masses d'ébène, un cynocéphale privé , des corbeilles d'anneaux et de lingots d'or , de sacs de poudre d'or, des dents d'éléphant, des peaux de panthère , et une corbeille de globules de couleur rouge foncé ; treize étrangers , de deux races différentes , mais toutes deux de l'Afrique, des Nègres et des Barabras , alternés , et couverts pour la plupart d'une simple agne, qui est un morceau de peau 'animal avec son poil , apportent à la suite les uns des autres, des corbeilles remplies d'anneaux , de lingots ou de poudre de métaux précieux, de plumes et d'œufs d'autruche; des massues et des pièces de bois d'ébène , des dents d'éléphant et des peaux de panthère et d autres animaux : ils amènent des singes et des animaux de tout âge et d espèces différentes; une panthère , une girafe conduite par des hommes qui la gouvernent au moyen de deux cordes nouées à ses deux pieds antérieurs, et un jeune singe grimpe sur le long cou du grand quadrupède. Enfin un troupeau de bœufs, etune meute de chiem de chasse ayant chacun un collier, terminent ce tableau.

Au quatrième registre est une série uouvelle. On voit encore devant les

ÉGYPTE

scribes, un grand nombre de personnages offrant des vases en métaux précieux ; ces métaux aussi sous diverses formes , et de plus , d«6 masses de cuivre ajoutées aux lingots d'or et d'argent: mais c'est une race nouvelle d'hommes , qui n'est plus des climats de l'Afrique; elle est blanche, vêtue de longues robes blanches , dont les bords sont ornés d'un liséré de couleur, et les manches étroites; un tarbouch ou bonnet blanc retient étroitement leurs cheveux, et leur barbe est longue et pointue. Ils apportent aussi devant les scribes , entre autres productions, des dents d'éléphant, des arcs, des carquois, des flèches, des massues, et des Dottes de ioncs de longueurs différentes. Ils mènent avec eux un char de guerre richement orné, des chevaux de belle race; enfin, un ours et un éléphant.

La cinquième scène est entièrement occupée par une file de personnages étrangers, conduits isolément ou en groupes par des soldats égyptiens, et "on doit y reconnaître des prisonniers de diverses nations , comme l'indiquent la diversité de la couleur des individus, qui sont basanés ou blancs, et la diversité des costumes. Après ces groupes de soldats on voit plusieurs femmes basanées, emmenées avec leurs petits enfants qu'elles portent sur leur dos , assis dans une couffe attachée à leurs épaules et à leur tête, ou qu'elles conduisent par la main. Des jeunes filles de la même couleur marchent après les femmes; viennent ensuite deux groupes d'hommes de race blanche, couverts d'une longue tunique blanche, et après eux des enfants encore conduits ou portés par des femmes vêtues d'amples tuniques à longues manches et à triple rang de falbala (voy. pl. 61 et 62) .

Deux scènes agricoles occupaient dans la même salle ta partie de la paroi correspondante à celle qui porte le riche tableau dont nous venons de retracer une esquisse. Tout ce qui s'y voit nous révèle donc une étude trèsvariée des productions de la nature, et un avancement remarquable dans celles de l'industrie de l'homme, qui était

14e Livraison. (Égypte.)

déjà capable de satisfaire, par la pratique perfectionnée de tous les arts, a toutes les exigences d'une civilisation et d'une condition sociale très-analogues à celles de nos temps modernes ; affectant le même gout pour les mêmes jouissances, et les satisfaisant par des moyens semblables, les métaux précieux, les animaux rares ou utiles, la pompe des cérémonies publiques, les daistrs nobles par leurs moyens et par eur objet, et par l'effet de cette conviction plus noble encore, qui élève les prodiges des arte, dans l'estime générale, au-dessus de toutes les productions de la nature.

Telle était l'Égypte au X\OIIe siècle avant l'ère chrétienne. Des rapports si singuliers avec notre Europe , et dans ce qui dépend le plus de la volonté et des inclinations naturelles de l'Un i me , sont un fait historique d'une haute valeur. Pendant trente-six siècles, sur les bords du Nil, de Pllissus, du Tibre et de la Seine, qui se sont réciproquement étrangers , les lois générales , les principes des mœurs , comme les besoins du luxe, qu'engendre une civilisation perfectionnée , se sont manifestés par (les signes semblables. Serait-ce donc là l'inévitable destinée d'une portion de l'espèce humaine et les bornes de sa perfectibilité intellectuelle,?

Pour résumer, à l'égard de l'Egypte , en un tableau succinct, éloquent et ùdèle, l'énumération déjà détaillée des causes de tant de durables prospérités, qu'il nous soit permis d'emprunter les paroles remarquables de l'un des hommes éminents dans la science, qui étudièrent le plus l'Égypte, de l'illustre Fourier, qui a retracé en ces termes l'état général et les époques principales de la civilisation égyptienne :

« La haute antiquité des arts à Thèbes et à Memphis, dit-il, est attestée par le livre des Hébreux. Ces peuples arabes, dont les ancêtres avaient fait un long séjour en Égypte , conservèrent aussi avec beaucoup de soin l'histoire de leur origine, et nous avons aujourd'hui plusieurs copies de leurs annales sacrées qui étaient déposées dans les temples. La seule diversité des textes

L'UNI V KRS.

suffirait pour rendre incertaine la chronologie des temps qui précédèrent les voyages des Hébreux en Égypte ; mais les époques subséquentes sont mieux connues , et il n'y a aucun doute que l'on ne puisse déduire de leurs annales une partie importante de l'histoire de l'Égypte. Par exemple, elles nous font connaître quel était Pétat de la société civile et des arts, lorsque les premiers Hébreux arrivèrent à Memphis , et surtout lorsqu'ils entreprirent de s'établir en Palestine; elles nous apprennent que, plus de vingt siècles avant l'ère chrétienne, l'Égypte était soumise à un gouvernement fixe qui subsistait depuis longtemps , et était fondé sur le respect des mœurs et sur les principes d'une monarchie régulière. Il est évident que les Hébreux sortant de ce pays durent conserver plusieurs des a ris qui étaient d'un usage général.

Quoique leur condition les séparât et leur donnât des mœurs fort différentes , un grand nombre d'entre eux participaient aux connaissances communes; c'est ce que l'on voit clairement dans énumération des arts et des préceptes qu'exigèrent la construction du tabernacle et l'établissement de la loi hébraïque. Il est très-important de comparer, sous ce point de vue, les arts que les Juifs connaissaient alors, avec ceux dont il subsiste encore tant de vestiges sur les bords du Nil. On retrouve en effet dans les descriptions de l'Exode les éléments de l'architecture égyptienne , l'ordonnance du plan , les proportions numériques des parties, remploi des colonnes avec leurs bases et leurs chapiteaux , et les principes de la décoration des édifices. On y remarque aussi l'usage de divers métaux, l art des tissus et des broderies en or, celui de teindre les peaux et les étoffes de couleurs vives et variées'; enfin, Part de polir et de graver les pierres précieuses, art qui en suppose plusieurs autres , et qui était perfectionné en Égyptc et en Asie longfemps avant que Cécrops eût paru dans l'Attique.

« Les mêmes conséquences sont confirmées par l'étude des monuments; elle nous montre que les arts dont on

vient de parler florissaient dans la première capitale de l'Égypte; on les trouve sur toutes les parties des temples, dans les habitations des rois, dans leurs sépultures et dans celles des particuliers. H est manifeste que la nation possédait alors des connaissances fort étendues , et qu'elle s'appliquait depuis plusieurs siècles aux grands ouvrages d'architecture et de sculpture.

Ainsi l'époque intermédiaire que nous avons déduite des monuments astronomiques (2500 ans avant J. C.) s'accorde avec les antiquités de Thèbes et les annales des Hébreux.

« Non-seulement elle est une conséquence nécessaire de la perfection des arts physiques, mais elle résulte aussi de l'état général de la civilisation, et des progrès que les Égyptiens avaient faits dans la science du gouvernement; enfin, elle dérive des chroniques égyptiennes , de l'opinion de la Grèce et de tout le corps de l'histoire des anciens peuples. Les Égyptiens possédaient les principes des lois et des mœurs, les éléments des sciences et ceux de tous les arts, c'est-à-dire tout ce gue les connaissances humaines ont de plus important et de plus difficile à découvrir. Les notions fondamentales, fruit du temps et du génie , peuvent être mal appréciées depuis qu'un long usage les a rendues familières : la plupart des hommes réservent leur admiration pour les découvertes récentes.

« En général , tous les ouvrages de l'Égypte ont un caractère commun ; ils annoncent le même principe et le même génie. Les bas-reliere dont les surfaces des édifices sont couvertes représentent des offrandes et des cérémonies graves et pompeuses , où les magistrats et le peuple qui les suit font hommage aux dieux des fruits de la terre et des productions dues au travail de l'homme, a son industrie, aux beaux-arts et au commerce. Les sculptures rappellent les combats, les sièges et les victoires; elles font connaître l'espèce des armes , les chars et les instruments de guerre ; elles montrent la puissance du monarque , l'infortune des captifs , les marches triomphales et les honneurs su-

KGYPTE. 211

prîmes réservés aux vengeurs de la a rendu son territoire plus salubre, patrie. Les scènes innombrables que plus fécond et même plus étendu, et l'on y observe se rapportent aux usages en a développé les avantages avec un publics , aux sciences , aux coutumes art admirable. L'Égypte a donné à son funéraires, aux jugements prononcés architecture un caractère sublime, et par les hommes ou par les dieux; enfin, enseigné aux Grecs les procédés sans a tous les arts physiques et à tous les lesquels la sculpture et la peinture éléments qui constituaient alors la so- n'auraient pu faire aucun progrès; elle ciété. consacrait à ses dieux la poésie et la « On voit aussi combien il est im- musique, et toutes lei nations lui doiportant d'acquérir une connaissance vent, selon le témoignage de Platon, exacte de l'époque où quelques-uns de l'écriture alphabétique et les vérités ces grands édifices ont été construits ; fondamentales de la géométrie et de rien ne pourrait contribuer davantage l'astronomie. » à rendre la description des monuments Sur nos planches sont figurés, en plus intéressante et plus utile : ils for- signes non équivoques, quelques-uns ment en quelque sorte une scène im- des traits les plus saillants de ce vérimense que Ton doit réunir à tous les dique tableau ; et Ton devra principatémoignages de l'histoire. Cette corn- lement consulter, en ce qui regarde paraison résout, sans aucun doute, l'architecture, pour les façades des plusieurs questions qui s'étaient éle- temples, les pl. 5, 14, 41 et 52; pour vées sur l'origine de nos connaissances; les intérieurs , les pl. 6, 17, 27, 42 et appliquée à l'histoire civile de l'É- 56; les plans, les pl. 7 et 60; les dégypte, elle fournit des résultats incon- tails, la pl.®; les palais, les pl. 23 et testables et sert à distinguer les faits 55; les maisons et jardins, les pl. 53 les plus anciens de ceux qui appartien- et 54; l'agriculture, les pl. 31 et 38; nent aux derniers âges de la monar- la pèche et la chasse, les pl. 37, 43 et chie. 58; l'économie domestique et le com- « C'est d'après ces principes que merce, les/)/. 38 et 44; costumes, nous avons entrepris de représenter musique et amusements, les pl. 24, fidèlement, mais dans un tableau peu 25, 32 et 59; les meubles utiles et étendu, l'ancien état de l'Egypte, les d'ornement, les pl. 23, 44 et 57; arts traits les plus remarquables de ses ins- et métiers , les pl. 32 , 47, 45 et 46 ; lititutions, et les principes fondamen- tières , voitures et palanquins , pl. 63 ; taux de ses mœurs, de son gouverne- caricatures politiques, la pl. 34; arment, de sa religion et de ses arts. mes, la pl. 51 ; combats sur terre et « L'étude de rÉgypte doit agrandir sur mer, \espl. 16, 49 et 50; pompes le champ de l'histoire, elle reporte la triomphales, les pl. 13 et 26. pensée sur l'antique civilisation de On trouvera dans une des sections l'Asie, qui a précédé les temps faou- suivantes les notions relatives au caleux de la Grèce, et nous présente la lendrier, à la monnaie, aux poids et société politique sous des formes qui aux mesures, autres institutions du diffèrent à plusieurs égards de celles premier ordre dans l'état politique que les nations modernes ont adoptées, d'une nation civilisée et qui ne man- Aucun objet n'est plus digne de notre quèrent point à PÉgypte. attention que cette ancienne philoso- La parole et l'écriture furent pour phie des Égyptiens ; car ce peuple , dont elle les principaux agents de son aével'Europe a reçu la plupart de ses insti- loppement ; nous ne pouvons omettre tutions, possédait les connaissances ici quelques notions précises, quoique morales qui servent de fondement à abrégées, sur la langue et sur Yécriune police sage et régulière; il exerçait ture des anciens Égyptiens, son industrie sur toutes les substances . naturelles; il a inventé, perfectionné * xv" LAMGDB OT ECBmJM- «t conservé tous les arts physiques; il L'origine de la langue égyptienne

L'UNIVEUfc.

est inconnue; on la trouve employée, sous des formes régulières dans les plus anciens monuments de l'Egypte et de la Nubie, et si elle est descendue, avec la population, des régions supérieures du Nil , ce serait dans ces rérions antiques qu'il faudrait en chercher ie berceau. La science a fait de vains efforts pour le découvrir, et l'on ignorera peut-être toujours les origines de la langue égyptienne. On ne saurait même s'éclairer avec quelque certitude par des analogies évidentes entre les formes et les mots de cet idiome et ceux de toute autre langue de l'Asie ou de l'Afrique; au milieu d'elles la langue égyptienne est seule et comme isolée, sans origine et sans descendance, mais montrant sur d'immenses monuments la haute antiquité de son existence dans la longue vallée du Nil. Elle y fut en usage pendant toute la durée de l'empire égyptien, et malgré les invasions successives et violentes des Perses , des Grecs et des Romains ; et nous ne mentionnons pas les invasions des Éthiopiens, parce que les monuments élevés par les princes éthiopiens et en É^ypte et enÉthiopie, indiquent, par les inscriptions dont ils sont couverts, que la langue égyptienne, comme les autres institutions de l'Égypte, fut commune aux deux contrées. Les monuments écrits subsistant depuis Naga et le mont Barcal, à deux cents lieues au midi des frontières de l'Égypte, jusqu'aux ruines d'Alexandrie, s'expliquent par cette même langue, et tous ceux qui l'ont étudiée à fond se sont réunis dans cette opinion , qu'elle est une langue mère qui n'a de rapports avec aucune autre. Les anciennes relations des Assyriens, des Hébreux et Arabes avec ri^ypte expliquent suffisamment pourquoi quelques mots des langues ae ces peuples se trouvent dans Y égyptien, et réciproquement pourquoi des mots de la langue égyptienne se sont introduits dans l'idiome de ces mêmes peuples. Il est à remarquer seulement, en ceci , que le peuple le plus civilisé a du exercer la plus grande influence, ♦et gji'en conséquence les mots qui se

trouvent à la fois dans l'égyptien et dans l'hébreu, on peut même dire dans le syriaaue , le cbaldéen et le samaritain , dialectes de la riche famille arabe , furent vraisemblablement introduits dans l'hébreu par l'effet des rapports des Israélites avec l'Égypte , et des institutions de Moïse , élève des sciences égyptiennes. Il en fut de même à l'égard des autres nations qui fréquentèrent l'Égypte à des époques diverses, antérieurement à l'ère chrétienne : aussi les écrivains de l'antiquité grecque ont-ils mentionné dans leurs ouvrages un certain nombre de mots de la langue égyptienne, dont l'acception par eux indiquée se trouve en général exacte.

Il vient 'd'être dit que des inscriptions de toutes les époques de la monarchie égyptienne, soit pharaonique, éthiopienne ou persane , soit grecque ou romaine, prouvent, sans nuïdoute, le constant usage du même idiome national en Égypte. Dans une foule de contrats réglant les affaires civiles entre particuliers, ou d'écrits assez variés par leur sujet, et dont les uns remontent au delà du temps delfcfoïse, et dont les autres sont contemporains des empereurs romains, le même idiome est employé. Devant les tribunaux, aux temps de la domination grecque, le contrat écrit en langue égyptienne avait seul de l'autorité en justice, et l'expédition dece contrat traduit en grec ne suffisait pas pour soutenir un droit. Du temps même des Romains, les prières dévotes enfermées dans les cercueils avec les momies étaient écrites aussi en langue égyptienne ; et tous ces faits sont démontrés par les manuscrits sur papyrus conservés dans nos musées. Les écrivaius anciens joignent leur témoignage à celui des monuments; Plutarque rapporte que Cléopâtre, la dernière reine d'Egypte, répondait sans interprète aux étrangers, tandis que quelques-uns des rois ses prédécesseurs s'étaient mis très-peu en peine de savoir la langue égyptienne. Origène parle deux fois de cette langue comme d'un idiome vivant de son temps. Les soldats romains

EGYPTE

élevèrent à l'empereur Gordien III, sur les frontières de la Perse, un tombeau sur lequel ils gravèrent une inscription en langue égyptienne et en quatre autres idiomes , afin que le sujet de cette inscription pût être connu par tous les étrangers. On rapporte au second siècle de l'ère chrétienne un ouvrage égyptien qui contient la philosophie des Gnostiques. C'est au cinquième siècle qu'on fixe l'époque de la traduction en langue égyptienne des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.

Saint Jérôme a fait plusieurs fois mention de la langue égyptienne dans ses écrits; il rapporte aue saint Paul, ermite, était également instruit dans les langues grecque et égyptienne; qne saint Antoine ne parlait que l'égyptien ;

?ue le prêtre Cnronius et le moine saac servirent quelquefois d'interprètes à ce saint, etqu'il avait écrit en égyptien plusieurs lettres adressées a des monastères de la Haute-Égypte, où l'on dit qu'elles furent longtemps conservées , et un savant moderne a publié deux fragments de ces mêmes lettre»

Des faits non moins concluants que ceux-ci , en faveur de l'existence de la langue égyptienne, se produisent de siècle en siècle dans les écrits de l'Égypte chrétienne; et, jusqu'à l'invasion dès musulmans en Egypte, il fut d'un usage général , soit de réciter simultanément les litanies et autres prières dans les deux langues grecque et égyptienne, soit, dans la célébration des offices, de lire en grec les leçons de l'Écriture et de les expliquer aux fidèles en langue égyptienne. Il existe un grand nombre de manuscrits ascétiques ou théologiques en cette même langue; la plupart ont été publiés. Tous les livres théologiques aujourd'hui en usage parmi les chrétiens égyptiens sont écrits dans les deux idiomes égyptien et arabe. L'église chrétienne d'Égypte nous a conservé cette langue jusqu au milieu du XVII0 siècle; et le P. Vansleb, voyageant à cette époque dans le Levant, par l'ordre de Louis XIV, a vu le prêtre chrétien qui ,1e dernier de tous, a eu quelque usage de la langue

égyptienne. Bien peu if idiomes ont eu comme elle une durée constante de quatre mille ans au moins.

Il résulte naturellement de ce qui vient d'être dit, que nous considérons la langue vulgairement nommée copte comme identique avec la langue égyptienne. Nul doute, en effet, ne pouvait en ce point s'élever dans l'esprit des hommes sensés après les preuves évidentes qu'ont réunies , en faveur de cette identité, l'abbé Renaudot, Jablonski , l'abbé Barthélémy, et, de nos jours, MM. S. de Sacy et Et. Quatremère. Une masse nouvelle de témoignages semblables résulte des travaux de CnamDolhon le jeune sur les monuments existants de l'ancienne Égypte , et du très-grand nombre d'exemples employés dans sa GrammcUre égyptienne. Les textes antiques en caractères hiéroglyphiques y étant transcrits signe par signe , d'après son alphabet, en caractères coptes , ils produisent une foule de mots et de phrases régulières de la langue copte qui , se trouvant ainsi exister sur les puis anciens monuments de l'Égypte, ne peut être que la langue égyptienne ellemême ; et non-seulement les mots et les phrases prouvent avec toute évidence cette identité et cette unité de deux idiomes qui n'ont de différent que le nom , mais elles ressortent surtout des éléments mêmes du langage, de ses plus intimes parties constituantes , des articles, des pronoms, des prépositions , etc. , qui sont écrits dans la langue copte en signes de Palphahct grec .

comme ils sont écrits , de toute antiquité, en signes sacrés dans la langue égyptienne des monuments. Il serait superflu de chercher sur ce point de plus manifestes témoignages. La lan* eue copte est donc la langue égyptienne; c'est toujours le même idiome à toutes les époques de son existence.

Mais cette existence se divise en deux périodes inégales, pendant lesquelles on usa successivement de deux écritures différentes pour écrire cette même langue: d'abord des signes antiques et primitifs nommés hiéroglyphes, et ensuite des signes mêmes de l'alphabet

grec , augmenté de quelques signes de Fancien alphabet populaire égyptien; de sorte que la langue copte n'est plus autre chose que la langue égyptienne même, écrite avec les signes grecs au lieu de l'être avec les signes hiéroglyphiques. La langue allemande , écrite avec les caractères gothiques ou avec les caractères romains, n'en est pas moins toujours la langue allemande.

La constitution grammaticale de la langue égyptienne était propre à la préserver de la corruption et de la décadence ; mais elle ne pouvait prévenir absolument l'introduction, dans l'idiome écrit et parlé, des mots tirés de la langue des peuples étrangers fré-

3uentes par les Égyptiens; et c'est un es caractères de la langue égyptienne à sa seconde période, que d accepter des mots exotiques composés de toutes pièces , radical , préposition et désinence, et de les employer sans les soumettre à ses propres règles. Les mots recs surtout s'y introduisirent sous influence de l'autorité grecque; les termes de l'administration nouvelle furent acceptés avec le pouvoir qu'ils désignaient; les noms des mois macédoniens furent employés dans les dates de quelques dédicaces de temples élevés durant le règne desPtolémées. Un mot grec est écrit en caractères égyptiens dans la partie intermédiaire au monument de Rosette. Avec la religion chrétienne se répandirent une foule d'idées nouvelles, pour lesquelles il fallut des mots nouveaux, et ce fut la langue des prédicateurs de la foi chrétienne qui dut les fournir. Ces mêmes mots et une foule d'autres s'introduisirent dans les traductions égyptiennes des nouveaux livres religieux qui étaient écrits en grec, soit parce que la langue égyptienne n'avait pas de mot pour exprimer une idée semblable,, soit parce que le traducteur n'entendant pas complètement le mot grec, ou ne voulant pas prendre le temps d'en chercher l'expression absolue, transcrivait çe mot grec dans sa version égyptienne. 11 arriva donc à la langue égyptienne de subir une double in-

fluence grecque, d'abord lorsqu'elle adopta par nécessité un grand nombre de locutions grecques, et ensuite lorsque les signes de I alphabet grec furent substitués à ses signes hiéroglyphiques.

Ce sont ces deux influences reunies qui peuvent servir à constater l'état présent de la langue copte, qui n'en sera pas moins la langue égyptienne , écrite avec les lettres de l'alphabet grec et avant adopt£ un certain nombre de mots de la langue grecque , sans presque perdre, d'aucun de ces mots grecs, les équivalents égyptiens ; de sorte que , en définitive , les dénominations de langue égyptienne et de langue copte n'indiquent que deux époques , l'une primitive et l'autre secondaire, d'un seul et même idiome.

La haute antiquité de son origine et de son usage sur des monuments publics excite la plus vive curiqsité, et l'esprit doit se complaire à rechercher et a reconnaître le procédé employé par le génie humain, dans ces temps considérés comme primitifs, pour la formation du langage, et comment la

Sensée sut se produire oralement par es signes systématiquement ordonnés ; comment enfin se manifestèrent ces ieux créations jusque-là inouïes, cette première logique de la langue, cette première grammaire de la pensée, sublimes révélations de l'intelligence humaine dans sa toute-puissance.

Exposons sommairement les faits généraux de la constitution de la langue égyptienne, telle qu'elle est connue dans la primitive antiquité.

La langue égyptienne est monosyllabique dans ses mots primitifs: Ce principe ne souffre absolument aucune exception; et l'on peut dire avec certitude que tout mot de plus d'une syllabe est un mot dérivé ou bien un mot composé.

De ces mots primitifs ou racines se forment, par dérivation ou par composition, une foule de mots employés pour présenter, sous divers aspects qui les modifient, l'idée dont le primitif est, par convention, le sigue représentatif.

Les dérives naissent de la racine

d'après des règles uniformes et constantes.

Ces règles sont fixes et limitées; chacune (Telles apporte une modification différente à 1 idée que représente la racine; et chaque racine subit un nombre plus ou moins grand de ces modifications, selon que l'idée dont elle est le signe peut s'y prêter plus ou moins.

Des mots formés de la racine par dérivation deviennent eux-mêmes primitifs, relativement à d'autres mots auxquels ils donnent naissance d'après les mêmes principes; on peut les appeler racines secondaires.

L'union de deux ou de plusieurs racines primitives ou secondaires forme les mots composés.

Les mots composés se partagent en deux classes distinctes : 1° ceux qui sont formés par la combinaison de deux racines primitives ou secondaires indifféremment; 2° ceux qui résultent de la réunion d'une racine quelconque à un certain nombre d'autres racines qui entrent constamment dans la formation des mots composés, en modifiant d'une manière uniforme les idées exprimées par les racines avec lesquelles on les combine.

Des mots composés, des deux classes, peuvent être considérés comme primitifs par rapport à plusieurs autres mots qui en dérivent, d'après les principes communs aux racines primitives et secondaires. On peut considérer tous ces mots composes comme des racines composées.

Les dérivés des racines primitives, secondaires et composée s , forment des mots composés en se combinant entre eux indifféremment.

Ces principes généraux sont puisés dans la nature même de la langue égyptienne. Ils donnent une idée claire et précise de la marche qu'on a suivie dans la combinaison des éléments qui la composent.

Le sens d'un mot-racine monosyllabique employé d'après ces principes , et modifié dans s«s expressions autant que le permet l'idée dont il est le signe , peut subir quarante-deux transforma-

PTE. 2li

tions exprimant autant de modifications régulières de cette idée-racine.

Le sens de chaque monosyllabe ou mot primitif est en effet changé par l'addition d'autres monosyllabes, sines constants des genres, des nomres , des personnes , des modes et des temps. Ces marques distinctives , qui font successivement passer le radical à l'état de nom commun, de nom abstrait, de nom d'action, d'adjectif privatif, d'adjectif intensitif, de participe , de verbe actif, négatif et transitif, se placent toujours en augmentant , et les modifications grammaticales ne s'opèrent que fort rarement par le moyen des désinences ou des terminaisons.

La langue égyptienne se prête avec une admirable facilite à la formation des mots composés, et joint à cet avantage celui d'une extrême clarté, les formes et les mots déterminatîfs y étant très-multipliés.

La construction ou syntaxe est dans l'ordre logique comme dans la langue française, en tenant compte toutefois des monosyllabes qui établissent les rapports des mots de la proposition entre eux, et qui sont soumis aux règles que nous venons d'indiquer.

Cette langue a un certain nombre de mots communs à l'hébreu et h l'arabe; ils sont dus aux rapports suivis qui ont toujours existé entre ces peuples dès les plus anciennes époques; mais la grande masse des mots et toute la grammaire diffèrent essentiellement de ces deux autres idiomes et de leurs analogues.

On doit faire remarquer aussi que la langue égyptienne renferme un grand nombre de mots formés par onomatopée.

Nous ne pouvons nous dispenser de présenter ici quelques traits saillants de la langue égyptienne; ils nous paraissent propres d'abord à prouver l'originalité de cet idiome, et ensuite à expliquer quelques-uns de ses plus curieux procédés : ce sont là des éléments essentiels de l'étude philosophique d'une langue.

Comme toutes celles qui sont primitives, la langue égyptienne procède

L'UNIVERS

par imitation, en attachant un son plutôt qu'un autre à l'expression d'une idée donnée, comme si ce son était imitatif de l'idée même. Ainsi , dans l'Égypte, le nom de la plupart des animaux n'est que l'imitation approximative, selon notre oreille, du cri propre à chaque animal. Elle nommait donc L'âne iô, le lion mou*, le bœuf éhé, la grenouille crour, le chat chaou, le porc tir, la huppe pétépép, le serpent hfo. hof.

De même, des objets inanimés ou des' manières d'être physiques ne furent pas oralement représentés par des sons arbitraires ; il y avait encore imitation dans sensen, signifiant sonner, rendre un son; thophtheph, cracher; ouodjouedj , mâcher; kim, frapper; kemkem, sistre, instrument de percussion; kremrem, bruit; kradjradj,

rincer les dents; teltel, tomber goutte goutte; schkeMl, sonnette; omk, avaler ; rodjretfj, frotter, polir; kherhher, ronfler; nef, nifé, souffler.

Mais ces moyens d [ imitation furent bientôt épuisés dans la langue égyptienne; on chercha alors des similitudes, et, par le choix de sons doux, rapides , durs , on rappelait des objets dont les qualités physiques paraissaient analogues à ces mêmes sons; c'est ainsi qu'on exprimait en égyptien par sousou un instant très-rapide ; par ouô, voix; par choucJwu. flatter, louer, caresser ; par bridj, éclair ; par cherchôr, détruire; par loti, foulai, se réjouir.

Enfin , on en vint aux assimilations, toutes tirées de l'ordre physique seul , quand il fallut exprimer les idées abstraites et les objets intellectuels. En voici de curieux exemples fournis par un seul mot, hé t. qui signifie cœur, et par suite esprit, intelligence, comprenant l'idée de la plupart des qualifications morales, et s'exprimant par les modifications grammaticales de ce mot radical hèt. Les Égyptiens disent donc hètckém, qui signifie à la lettre petit cœur, et exprime l'idée craintif, lâche; harchihèt, coeur pesant ou bien lent de cœur, c'est-à-dire patient ; ssacihèt, cœur haut ou haut de cœur, orgueilleux; ssab-hM, cœur débile ou

débile de cœur, timide; hèt-nascht, cœur dur, inclément; hèt-snaou, ayant deux cœurs, indécis; tam-hêt, cœur fermé, fermé de cœur, obstiné; ouômhèt, mangeant son cœur, repentant; athet ou at-hèt, sans cœur, insensé. Et avec ces mêmes mots qualificatifs , par la simple addition du monosyllabe mit, qui signifie attribution , on formait les noms abstraits mét-hèt-schem, l'attribution d'avoir le cœur petit, c'està-dire la patience, la longanimité.

Enfin , une foule de verbes égyptiens se sont formés de ce même mot hèt, cœur, pour exprimer par des similitudes, tirées de l'ordre physique, des actions ou des manières d'être purement intellectuelles ; en voici quelques exemples : Ei-hét, qui signifie proprement sentir venir son cœur, exprime les idées rêver, réfléchir; thôt-hèt, mêler le cœur, tempérer, persuader; ha-hèt, placer son cœur, se confier; ti-hétj donner son cœur, observer, examiner; djem-hèt, trouver de cœur, savoir; meh-hèt, remplir le cœur, satisfaire, contenter. On voit par ces exemples quelle variété d'idées expriment les modifications grammaticales du mot radical hèt, cœur. Il en est de même d'une foule d'autres mots primitifs , et c'est ainsi que de tôt, main . on a fait titot, donner la main, aider; hitot, jeter la main, commencer. D'autres mots d'acception physique ont aussi servi à exprimer des idées métaphysiques ; apajir, étymologiquement , rechercheur de mouches, c'est-à-dire avare ; ajerbcU, œil pointu , impudent ; djacebal, œil levé, audacieux ; balhét, cœur dans l'œil, ingénu, naïf; elekscha, retirer le nez, se moquer; naschtmakh, cou dur, obstiné.

Tous ces mots nous révèlent les véritables procédés de formation de la langue égyptienne, et en même temps son originalité, faits d'un haut intérêt à Tégard de nos modernes idiomes, qui sont de dernière formation , semblables en cela aux roches venues après les grandes révolutions de la terre, et qui sont formées d'irrégulières agglomérations des restes dispersés des roches primitives.

Du reste, on remarque, dès une assez haute antiquité, quelque différence dans la manière de prononcer cette même langue égyptienne dans les différentes provinces du pays ; ces différences furent constatées, et servent à caractériser trois dialectes principaux, le thébain, ou de la haute Egypte , le memphitique , ou de la moyenne et de la nasse Égypte , et le baschmourique, où du Fayyoum, l'ancienne province de Baschmour; les deux premiers sont communément nommés par les modernes dialectes sâidi et bakhiri. Le plus ancien des trois dialectes est le saïdique ou thébain , qui fut le fond même de la langue égyptienne. Le memphitique vint après, mais très-anciennement sans nul doute.

Le dialecte baschmourique tenait à la fois du memphitique et du thébain, et le Fayyoum , nommé Baschmour, est une province intermédiaire à l'égard des provinces de Thèbes et de Memphis. Ces dialectes étaient caractérisés par quelques permutations de consonnes de l'un à l'autre; le p thébain devenait ph dans le memphitique; * et t thébain étaient ch et th en memphitique; r de l'un et de l'autre devenait / dans le dialecte de Baschmour; les voyelles, vagues de leur nature, se permutaient avec plus de facilité encore. On verra plus bas comment une seule écriture représenta cependant ces trois manières différentes d'orthographier un mot, et c'est ainsi qu'à chaque observation nouvelle l'Égypte nous montre une preuve de plus de r intelligence laborieuse qui présida à toutes ses institutions.

Telle fut cette langue à son époque primitive; à l'époque secondaire, quand elle se nomma langue copte, dans T Égypte devenue chrétienne, elle était encore la même, mais elle avait admis un grand nombre de mots grecs et arabes, et quelques mots latins, employés concurremment avec les mots égyptiens exprimant les mêmes idées, et dont l'introduction était l'effet des longs et intimes rapports qui s'établirent entre cette nation et ses dominateurs successifs, les Grecs, les Ro-

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mains et les Arabes. Mais la grammaire

de cette langue ne subit pas de notable changement; de sorte que la phrase d'un manuscrit copte des derniers siècles sera logiquement construite comme le fut u phrase correspondante sur un monument des temps antérieurs à Sésostris. Il n'y aura de différents que les mots étrangers qui se seront introduits dans cette phrase copte, et qui sont les synonymes exacts de mots égyptiens restés néanmoins dans le langage.

Du reste, il existe des grammaires de l'idiome copte, composées soit par des Contes mêmes, soit par des savants d'Europe, et des dictionnaires ou plutôt des nomenclatures de mots dont l'ordre a été déterminé par la nature de l'écriture figurée de l'ancienne Égypte, antérieure à l'alphabet copte; et aux ouvrages indiques plus haut, comme écrits en copte, nous n'avons à ajouter qu'une collection d'hymnes chrétiennes en strophes et en vers rimes , et un recueil de Recettes médicales contre les maladies les plus communes en Égypte, recueil déjà mentionné dans ce précis.

A l'ancienne Égypte aussi nous pouvons attribuer la culture de la langue en ce qui pouvait s'approprier et servir aux dons de l'esprit, comme à l'expression des passions de l'âme. Une chanson rustique est écrite dans un tableau à la suite d'une scène peinte d'agriculture, et dans cette chanson, comme dans les strophes chrétiennes, c'est toujours la langue égyptienne qui se montre dans les deux époques que nous avons déjà signalées, et dans les productions d'une second période, avec l'empreinte non équivoque des influences qu'elle avait subies.

Ce fut plus qu'une influence, ce fut une révolution réelle par ses effets, à la fois politique et religieuse, que la langue égyptienne eut à éprouver, quand , au système des signes par lesquels elle s'était exprimée pendant toute la durée de sa longue prospérité, on substitua un système graphique tout nouveau, quand l écrjture hiéroglyphique fut remplacée par l'alphabet copte. Une science ha-

L'UNIVERS

biie et profonde inventa ce moyen puissant d'élever entre l'ancienne et la nouvelle Egypte cette impénétrable barrière de T ignorance des temps anciens, afin que les opinions, les souvenirs et la gloire en fussent complètement effaces dans l'esprit des nouveaux citoyens. Les nombreux témoignages écrits qui en subsistaient dans tous les lieux étaient pour eux illisibles : aussi , peu de nations ont été plus complètement étrangères à leurs propres ori-

Sines , à leur primitive illustration. La es traction, d'autorité impériale, des livres gui renfermaient l'histoire et les doctrines des ancêtres, et l'introduction d'un alphabet nouveau, qui lit perdre complètement la connaissance de l'ancien , opérèrent cette monstruosité politique, et il a fallu quinze siècles pour en faire cesser, dans l'intérêt des sciences, les effets trop longtemps destructeurs.

Ce grand fait de l'histoire de l'Égypte peut être considéré sous deux aspects principaux : 1° l'état ancien du svstème graphique ou des écritures usitées dans l'ancienne Égypte; V la cause, l'époque et l'effet de l'introduction du nouveau.

L'exposé, même très-sommaire, des règles de l'ancien système graphique égyptien intéressera à un très-haut degré par la singularité de sa théorie, qui est absolument étrangère à nos idées comme à nos pratiques usuelles.

Rien n'est plus commun , dans les sociétés modernes , que l'usage de l'écriture composée d'un très-petit nombre de signes suffisants pour représenter aux yeux et rappeler à l'esprit tous les sons de la langue, et, par leurs combinaisons diverses, tous ses mots, toutes ses phrases et toutes les idées de ceux qui la parlent; mais rien n'est

f)lus rare que l'examen analytique de 'origine , de la formation et des règles de cette écriture , et que l'appréciation du laps de temps et des efforts inouïs de l'intelligence humaine pour arriver à cette théorie si simple , si exacte de l'écriture alphabétique, institution d'une utilité sans égale, l'auxiliaire indispensable de la civilisation, e+ nui

fut , à l'exclusion de toute autre, le plus fidèle courtier de l'intelligence. Du reste, ce qui va être dit de l'invention et du premier usage de l'écriture chez les Égyptiens, s'appliquera directement à tous les peuples qui furent inventeurs aussi des mêmes choses; car, en de telles matières, l'esprit humain est incapable de deux bonnes inventions à la fois.

L'ancienne écriture égyptienne est généralement connue sous le nom d'Écriture hiéroglyphique, composée de signes nommés hiéroglyphes, et qui sont en effet, comme le dit l'etymologie, des caractères sacrés sculptés.

Ces signes n'ont pas une expression uniforme, et les différences, qui les divisent en trois classes, indiquent très-vraisemblablement l'origine et le perfectionnement successif du système graphique tel qu'il est aujourd'hui constitué. Ce qui s'est passé presque sous nos yeux, parmi les peuples du nouveau monde, nous révèle plus vraisemblablement encore ce qui se passa dans l'ancien, et en Égypte comme ailleurs, quand l'idée d'écrire se révéla à l'homme.

a. Les objets matériels frappèrent ses regards; il reconnut leurs formes, et quand il voulut conserver ou transmettre le souvenir d'un de ces objets, il en traça la figure , et ce tracé fut un caractère d'écriture, caractère purement figuratif, peignant directement l'objet et non pas indirectement Vidé* de ce même objet, toutefois sans indication de temps ni de lieu; c'est à ce point que sont parvenus et que se sont arrêtés les peuples de l'Océanie.

6. L'insuffisance de ce premier moyen dut se faire sentir bientôt; en traçant la figure d'un homme, on n'indiquait pas un individu en particulier; il en était de même des figures des lieux. Le besoin de distinctions individuelles créa l'usage d'une autre sorte de signes dont chacun devint particulier à un homme ou à un lieu : ces signes furent pris ou des qualités physiques des individus ou d'assimilations à des objets matériels ; et comme ces signes n étaient plus proprement figura-

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