S XIX. RELIGION
En écrivant ces premières lignes sur une des plus importantes institutions de l'antique Egypte, nous nous rappelons, sans le' vouloir, ces paroles tirées d'un des anciens livres philosophiques égypgtiens,^ attribués à Hermès : « O Egypte, Egypte, y est-il dit, " un temps viendra où , au lieu d'une '< religion pure et d'un culte pur , tu « n'auras plus que des fables ridicules, « incroyables à la postérité, et qu'il ne « te restera plus que des mots gravés « sur la pierre , seuls monuments qui « attesteront ta piété. »
Le temps et les malheurs qi'i frappèrent l'Egypte réalisèrent aussi cette fatale prophétie, et les peuples ;éttrés que rÉgypte éduqua, se chargèrent à l'envi de lui prêter les plus ridicules croyances , les plus monstrueuses pratiques.
Selon quelques écrivains grecs ou romains , l'adoration des animaux et de certaines productions de la terre était un des préceptes de la religion égyp-
tienne. Les premiers voyageurs grecs, témoins des cérémonies du culte , n'en comprirent pas l'expression emblématique, et n'en virent que la partie matérielle. D'après le rapport de quelques-unes de ces mêmes cérémonies avec les phénomènes célestes, ils jugèrent que cette religion était toute astronomique, et cherchèrent à interpréter par ce moyen tous les mythes sacrés , même les plus opposés dans leurs sources et dans -leur motif réel ; des suppositions astronomiques, il n'y avait qu'un pas aux rêveries astrologiques, et on ne se lit faute d'en doter la sagesse égyptienne. Les monuments publics de l'Egypte démentaient hautement toutes ces suppositions , mais les voyageurs étrangers en ignoraient le langage et l'interprétation; les suppositions les moins fondées, les moins raisonnables s'accréditèrent ainsi, répétées par quelques écrivains de l'antiquité, et ceux des temps modernes ont encore ajouté à toutes ces erreurs par des suppositions nouvelles, non moins hasardées que celles dont ils se faisaient les bénévoles plagiaires.
C'est sur de si incertains témoignages que les anciens philosophes égyptiens, instituteurs d'une des plus illustres nations qui aient jamais existé , ont été déclarés ignorants de la divinité, enfoncés dans les ténèbres du polythéisme, n'adorant que des agents matériels, en un mot, aveugles , impies , et athées pour tout dire.
Quelques philosophes cependant, plus disposés à bien voir , animés de quelque impartialité, et plus capables de sérieuses études , approchèrent peu à peu de la vérité, et furent ainsi récompensés de la fatigue de leurs veilles. Porphyre osa afurmer que les Égyptiens ne connaissaient autrefois qu'un seul dieu ; Hérodote avait dit aussi que les Thebains avaient l'idée d'un dieu unique qui n'avait pas eu de commencement, et qui était immortel; lamblique, très-curieux scrutateur de la philosophie des anciens siècles, savait, d'après les Égyptiens eux-niêmes , qu'ils adoraient un dieu maître et créateur de l'univers , supé-
EoypTn.
-Mo
rieur à tous les éléments , par lui-même immatériel, incorporel, incréé, indivisible, invisible, ettout par lui-même et en lui-même, et qui, comprenant tout en lui, communiquait à tout; et la doctrine symbolique, ajoute le philosophe que nous citons , nous enseigne que par le grand nombre des divinités elle ne montra qu'un seul dieu, et, par la variété des pouvoirs émanés de lui, l'unité de son pouvoir. C'est ainsi que parlaient les philosophes égyptiens eux-mêmes, et qu'ils s'exprimaient dans leurs livres sacrés.
Un tel témoignage a une tout autre autorité que les plaisanteries des satiriques anciens ou modernes; et l'étude récente des ouvrages mêmes des Égyptiens, les ttrbleaux religieux (|ui couvrent leurs monuments , et les textes écrits qui en donnent l'interprétation , ont ratifié enfin l'opinion des personnes de bonne foi que n'offense pas l'antiquité de la raison humaine, et qui ne réservent pas orgueilleusement pour leur siècle et pour leurs amis, les révélations de l'esprit et les plus nobles inspirations de l'âme.
Quelques mots peuvent suffire pour donner une idée vraie et complète de la religion égyptienne : c'était un monothéisme piu", se manifestantextérieurementpar un polijt/iéismesiimboligue, c'est-à-dire, un seul dieu dont toutes les qualités et les attributions étaient personnifiées en autant d'agents actifs ou divinités obéissantes.
Dans cette religion antique, comme dans toutes celles de l'ancien monde , on remarque trois points principaux , savoir : le dogme , ou la morale; la hiérarchie , indiquant le rang et l'autorité des agents; enfin le ciàte, ou la forme de ces agents, et les cérémonies sacrées pratiquées en public ou dans le secret du sanctuaire.
Le premier point, à l'égard des Égyptiens , est clairement établi par les faits et l'opinion des hommes les plus distingués , et il est très-vrai que les Egyptiens s'étaient élevés, par leur pensée et la longue observation de la natf.Tc, à l'idée de l'unité de Dieu , de 1 iinntortalité de l'âme , et d'une autre
vie qui serait celle des peines ou des récompenses.
Le second point peut se résumer par ces paroles de Champollion le jeune ^ écrites en la contemplation des monuments mêmes qui avaient si vivement éclairé son esprit dans la recherche studieuse des traces de la philosophie égyptienne.
« C'est dans le temple de Kalabschi.
en ]\ubie (qu'il visitait le 27 janvier 1829), que j'ai découvert une nouvelle génération de dieux, et aui complète le cercle des formes a'Amon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. AniOiJ- B4, Vétre supi'éme et primordial, étant son propre père , est qualifié de imxi de sa mère (la déesse Mouth),sa portion Xéiiij ni ne renfermée en sa propre essence à^la.fois mâle et femelle, ApoevsOeXu; : tous îes autres dieux égyptiens ne sont que des formes de ces deux principes constituants , considérés sous différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions du grand être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrompue qui descend des cieux , et se matérialise jusqu'aux incarnations sur la terre, et sous forme humaine. La derniçre de ces incarnations est celle d'Horus , et cet anneau extrême de la chaîne divine forme, sous le nomd'Horammon, l'n des dieux, dont Amon-Horus (lo grand Amon, esprit actirët générateur) est l'A. Le point de départ de la mythologie égyptienne est une triadn formée des trois parties d'Amon-Ra , savoir : Amon (le mâle et le père), Mouth ( la fëiîielle et la mère), et klions (le fils enfant). Cette triade s'ètïïn't manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la parité n'est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C'est à Kalabschi que j'ai enfin trouvé la triade finale, celle dont les trois membres se fondent exactement dans trois membres de la triade initiale : Horus y |X)rte en effet le titre de mari de la mère; et le fils qu'il a ou de sa merc . cl qui se nomme Ma/ouli ( le Mandouh:
QyVqjH
L'UNIVERS
dans les Proscynéma grecs ) , est le dieu principal de Kalabschi, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la triade finale se formait d'Jtïorus, de saaifiXëJsis et de leur lil's Malouli , personnages qui rentrent exactement dans la triade initiale, Amon, sa mère Moût et leur iils Klions. Aussi Malouli était-il adoré à Kalabschi sous une forme pareille à celle de Khons , sous le même costume , et orné des mêmes insignes ; seulement, le jeune dieu porte ici de |)lus le titre de Seigneur de Talmis , c'est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent en effet TalmiSf nom qui se retrouve d'ailleurs dans les inscriptions des temples. »
Ainsi l'ensemble du système de la hiérarchie religieuse égyptienne était composé d'une série de triades, diversiliées sans être isolées, s'enchaînant les unes aux autres par des alliances collatérales attentivement constituées, et chaque temple de TÉgypte était spécialement consacré à une de ces triades.
Chaque nome ou province avait sa triade ; et celle qui était adorée dans le temple de la capitale d'un nome, était aussi l'objet du culte public dans tous les temples des autres lieux du même nome; chaque nome ayant ainsi , on pourrait dire, un culte particulier voué à trois portions distinctes de l'être divin , lesquelles avaient leurs noms et leurs formes spéciales.
Quelquefois un grand édifice était consacré, divisé conventionneliement en deux portions , à deux triades en même temps ; ainsi le grand temple d'Ombos , dont les ruines ont encore un aspect très-imposant , était occupé par deux triades, et chacune d'elles résidait dans une moitié de l'édifice divisé longitudinalement. De ces deux triades, l'une est composée des divinités Sevek-Ra (la forme primordiale de Saturne , Kronos), à tête de crocodile, de Hathôr, la Vénus égyptienne, et de leur fils Khons-Hôr ; l'autre comprend Aroëris, la déesse Tsonénoufrc et leur iils Pnevtho.
D'autres divinités étaient en même temps adorées dans un même temple pour des motifs particuliers . c'étaient des divinités synthrônes auxquelles on adressait des prières et des offrandes après avoir fait ce qui était dû à la Triade.
Par une déférence toute politique, la divinité principale d'un nome était adorée comme divinité synthrône dans le nome le plus voisin. Des règles fixes et conformes avaient établi ces préséances, et elles sont assez certaines pour aider l'arclvéologue à reconnaître, aux tableaux religieux qui subsistent encore dans les ruines des édifices, quelles divinités y furent adorées en première ou en deuxième ligne.
Ainsi, au petit temple de Thèbes situé derrière l'Aménophium , et dans un lieu solitaire dénué de toute végétation, les tableaux qui ornent le bandeau de la porte du propylon , représentent Ptolémée Soter II" faisant des offrandes, du côté droit, à la déesse Hathôr (Vénus) et à la grande triade de Thèbes, Amon-Ra, l\Iouth et Chons ; du côté gauche, à la déesse Thmé ou Thémeï (la vérité ou la justice, Thémis) et à une triade formée du dieu hiéracocéphale Mandou, de son épouse Ritho et de leur fils Harphré. Ces trois divinités, celles qu'on adorait principalement à Hermonthis, occupent la partie du bandeau dirigée vers cette capitale de nome.
Ces courts détails suffisent, lorsqu'on est un peu familiarisé avec le système de décoration des monuments égyptiens, pour déterminer avec certitude, 1° à quelles divinités fut spécialement dédié le temple auquel ce propylon donne entrée; 2* et quelles divinités y jouissent du rang de synthrônes; et il devient ici de toute évidence qu'on adorait spécialement dans ce temple le principe de beauté confondu et identifié avec le principe de vérité, de justice , ou, en termes mythologiques , que cet édifice était consacré h la déesse Hathôr, identifiée avec la déesse Thméï. Ce sont, en effet, ces deux déesses qui reçoivent les premiers honmiages de Soter II'; et comme l'é-
EGYPTE
dilice faisait partie de Tlièbes et avoisiiiait le nome d'Hermonthis, on y otïrait aussi , d'après une règle de saine politique, des sacrifices en l'honneur de la triade thébaine et de la triade liermontliite. La suite de la description de l'intérieur de ce temple n'est pas étrangère à notre sujet : elle nous montre en réalité des laits et des coutumes religieuses dont la description , plutôt qu'un exposé détaillé, peut être agréable au lecteur.
Les adorations pieuses figurées sur le propylon de ce temple sont répétées sur la porte du temple proprement dit, qui s'ouvre par un petit péristyle que soutiennent des colonnes à chapiteaux ornés de fleurs de lotus et de houpes de papyrus combinées; les colonnes et les parois n'ont jamais été décorées de sculptures. Il n'en est point ainsi du pronaos, qui est formé de deux colonnes et de deux piliers ornés de têtes symboliques de la déesse Ilathôr, à laquelle ce temple fut consacré. Les tableaux qui (iouvrent le fût des colonnes représentent des offrandes faites à cette déesse et à sa seconde forme Thmeï, ainsi qu'aux dieux Amon-Ra, Mandou, Tmouth, et plusieurs formes tertiaires de la déesse Hathôr, adorée j)ar le roi Ptolémée-Épiphane , sous le règne duquel a été faite la dédicace du monument, comme le prouve la grande inscription hiéroglyphique sculptée sur toute la longueur de la frise du pronaos , et dont voici la traduction qui n'est que la formule ordinairement adoptée pour les dédicaces des temples.
(Partie de droite. ) Première ligne.
« Le roi (dieu Épiphane que Phtah- Thoré a éprouvé, image vivante d'Amon-Ra), le chéri des dieux et des déesses mères, le bien-aimé d'Amon- Ra, a fait exécuter cet édifice en
> l'honneur d' Amon-Ra , etc. , pour être
1 vivifié à toujours. »
( Partie de gauche. ) Première ligne.
« Le fils du soleil (Ptolémée toujours vivant, dieu aimé de Phtah), chéri
! des dieux et des déesses mères, bien-
j aimé d' Hathôr, a fait exécuter cet édifice en l'honneur de sa merc, la rectrice
de rOccitlent , pour être vivifié à toujours. »
La reine Cléopàtre est aussi associée à cette dédicace, dans la suite de cette inscription.
Ces textes justifient entièrement ce que nous venons de dire, d'après les sculptures du propylon , relativement aux divinités honorées dans ce temple.
Les bas-reliefs encore existants sur les parois de droite et de gauche du pronaos, ainsi que sur la façade formant le fond de ce même pronaos, appartiennent tous au règne d'Épipliane. Tous se rapportent aux déesses Hathôr et Thinéï , ainsi qu'aux grandes divinités de Thèbes et d'Hermontis.
On a divisé le naos en trois salles contiguës ; ce sont trois véritables sanctuaires : celui du milieu, ou le principal, entièrement sculpté, contient des tableaux d'offrandes à tous les dieux adorés dans le temple, les deux triades précitées, et principalement aux déesses Hathôr et Thméï , qui paraissent dans presque toutes les dédicaces du sanctuaire, inscrites sur les frises de droite et de gauche au nom de Ptoiémée-Philopator.
" L'Horus, soutien de l'Egypte, celui qui a embelli les temples comme Thôth deux fois grand , le seigneur des panégyries comme Phtah, le chef semblable au soleil, le germe des dieux fondateurs , l'éprouvé par Phtah , etc. ; le fils du soleil , Ptolémée toujours vivant, bien-aimé d'Isis, l'ami de son père (Philopator), a fait cette construction en l'honneur de sa mère Hathôr, la rectrice de l'Occident. »
C'est à la déesse Hathôr qu'appartenait plus spécialement le sanctuaire de droite; cette grande divinité y est représentée sous les formes variées, recevant les hommages des rois Philopator et Épiphane ; les dédicaces des frises sont faites au nom de ce dernier.
Le sanctuaire de gauche fut consacré à la déesse Thméï , la Dicè et l'Alétè des mythes égyptiens; aussi, tous les tableaux qui décorent cette chapelle , se rapportent-ils aux importantes fonctions que remplissait cette divinité
L'UNIVERS
dans l'Amenthi , les régions occidentales ou l'enfer des Égyptiens.
Le grand et magnifique temple d'Edfou était consacre à une autre triade composée, 1° du dieu Har-Hat, la science et la lumière célestes personnifiées ; 2" de la déesse Hathôr ou Vénus; 3° de leur fils Harsont-Tho (l'Horus soutien du monde, qui est à peu [très Eros ou Amour des mythes de la Grèce). Ces trois divinités sont figurées dans les tableaux sculptés à Edfou, avec des qualifications, des titres et >sous des formes qui jettent un grand jour sur plusieurs parties importantes du système théogonique égyptien. On V voit aussi , représentés sur quatorze Iias-reliefs dans l'intérieur du pronaos, le dieu Har-Hat identifié avec le soleil, ainsi que son lever et son coucher comme cet astre , et ses formes symboliques à chacune des douze heures du jour : et cet ensemble de représentations à la fois mythologiques et symboliques, doit être d'un grand secours pour la connaissance de la petite portion de la religion égyptienne à laquelle il se mêlait quelques idées astronomiques.
Le grand temple d'Esnéh était dédié à l'une des plus grandes formes de la divinité , à Chnouphis , qualifié des titres NEV-EN-THO-SNÉ , selgiieur du pays d'Esnéh, esprit créateur de V univer s, principe vital des essences divines, soutien de tous les mondes, etc.
A ce dieu sont associés la déesse Néith représentée sous des formes diverses et sous les noms variés de Menhi, Tnébouaou, etc. , et le jeune Hiiké, représenté sous la forme d'un enfant; ce qui complète la triade adorée àEsnéh.
C'était a ces trois personnages qu'étaient consacrées les principales fêtes et panégyries célébrées annuellement a Esnéh.
Le temple de Dakkèh , l'ancienne Pselcis, en Nubie, présente un double intérêt sous le rapport mythologique ; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre la nature et les attributions de l'être divin que les Égyptiens adoraient sous le nom de Tboth (rilermcs deux fois grand);
une série de bas-reliefs offre , en quelque sorte, toutes les transfigurations de ce dieu. On l'y trouve d'abord (ce qui devait être) en liaison avec Har- Hat ( le grand Hermès Trismégiste) , sa forme primordiale, et dont lui, Thôth , n'est que la deryiière transformation, c'est-à-dire, son incarnation sur la terre à la suite û'Àmon- Ha et de Mouth incarnés en Osiris et en Isis. Thôth remonte jusqu'à V Hermès céleste (Har-Hat), la sagesse divine , l'esprit de dieu, en passant par les formes : \°AePahitnoiifi{ct\m dont le cœur est bon); 2" à! Arihosnofri ou Jrihosnoufi (celui qui produit les chants harmonieux) ; 3° de Ment ( la pensée ou la raison) : sous chacun de ces noms Thôth a une forme et des insignes particuliers, et les images de ces diverses transformations du s'econd Hermès couvrent les parois du temple de Dakkèh. On y voit aussi ce Thôth (le Mercure égyptien) armé du caducée, c'est-à-dife, le sceptre ordinaire des dieux , entouré de deux serpents et d'un scorpion.
A Beit-Oually , les sculptures du spéos sont en grande partie religieuses. Ce monument était consacré au grand dieu Amon-Ra et à sa forme secondaire Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses légendes , avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à son fils chéri, « le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice), Rhamsès (IF). »
Dans le sanctuaire, ce pharaon est représenté suçant le lait des déesses Anouké et Isis. « IMoi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine , dit la première , je te reçois sur mes genoux , et te présente mon sein pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès ! « « Et moi , ta mère Isis, dit l'autre déesse, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait et qui s'écouleront en une vie pure. »
Nous avons déjà rappelé une liste des dons et des grâces accordés par plusieurs divinités à un roi qu'elles déclaraient [)rendre sous leur protection SDéciale.
r.GlPTK.
On trouve dans i|up1(|iu'S temples des tableaux représentant des dieux secondaires venant adorer le grand être Anion-Ra, en compagnie même des rois. Ainsi au Rhamesseum de ïlièbes , dans une pièce voisine de la salle hypos- ' tyle, et qui était dans la partie privée de ce palais, destinée à l'habitation de ia race royale, on reconnaît le sanctuaire spécial du grand dieu de Thèbes.
Les bas-reliefs sculptés sur les parois, à la droite et à la gauche de la porte, représentent quatre grandes barques ou bari sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté, comme pour dérober à tous les regards le personnage qu'il renferme. Ces bari sont |)ortéès sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit prêtres, selon l'importance du maître de la bari. Les insignes qui décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes symnoliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l'épouse et le fils d'Amon-Ra; enfin , la troisième et la quatrième portent les têtes d'un roi et d'une reine, coiffées des marques de leur dignité. Ces tableaux, comme l'apprennent les légendes liiéroglyphiques, représentent les deux divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux, ./mon- fia, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent d'ailleurs aucun doute a cet égard : « Je viens, " dit la déesse Mouth , rendre hommage « au roi des dieux, Amon-Ra, modé- >' rateur de l'Egypte, afin qu'il accorde " de longues années à son fils qui le » chérit, le roi Rhamsès. »
« Nous venons vers toi, dit le dieu "Chons, pour servir Ta IMajesté, ô <■ Amon-Ra, roi des dieux! Accorde « une vie stable et pure à ton fils qui « t'aime, le Seigneur du monde. »
Le roi Rhamsès dit seulement : « Je «viens à mon père Amon-Ra, à ia « suite des dieux qu'il admet en sa pré- » sence à toujours. »
Mais la reine Nofré-Ari , surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune), exprime ses voeux plus positivement; rins(ri['.tion porte : << Voici ce que dit
« la déesse épouse, la royale mère, la « royale épouse, la puissante dame du « monde, Ahmosis-Nofré-Ari : Je viens « pour rendre hommage à mon père « Amon, roi des dieux; mon cœur est « joyeux de tes affections (c'est-à-dire, « de l'amour que tu me portes) ; je suis « dans l'allégresse en contemplant tes « bienfaits. O toi, qui établis le siège « de ta puissance dans la demeure de " ton fils le Seigneur du monde, Rham- «sès, accorde-lui une vie stable et » pure; que ses années se comptent par » périodes de panégyries ! »
Il existe encore aux environs de Médinet-Habou , à Thèbes, un édifice de petites proportions et qui n'a pas été terminé. La dédicace annonce expressément que le roi Ptolémée Èvergètell, et sa sœur lareine Cléopâtre, ont construit cet édifice, et l'ont consacré à leur père, le dieu Thôth, ou Hermès Ibiocéphale,
C'est le seul des temples encore existants en Egypte qui soit spécialement dédié au dieu protecteur des sciences , à l'inventeur de l'écriture et de tous les arts utiles, en un mot à l'organisateur de la société humaine.
On retrouve son image dans la plupart des tableaux qui décorent les parois de la seconde salle , et surtout celles du sanctuaire. On l'y invoquait sous son nom ordinaire de Thôth, que suivent constamment soit le titre sotem qui exprime la suprême direction des choses sacrées , soit la qualification Hoen-Hib, c'est-à-dire, qui a %me face d'Ibis, oiseau sacré, dont toutes les figures du dieu , sculptées dans ce temple , empruntent la tête, ornée de coiffures variées.
On rendait aussi dans ce temple un culte très-particulier à Nohémouo ou Nahamouo , déesse que caractérisent le vautour, emblème de la maternité, formant sa coiffure, et l'image d'un petit propylon s'élevant au-dessus de la coiffure symbolique. Les légendes tracées à côté des nombreuses représentations de cette compagne du dieu Thôth, qui , d'après son nom même , paraît avoir préside à la conservofin/i des fjermrs , l'assimilent à la déesse
L'UJNIVERS.
Sa.sc/ifmoué , compagne habituelle de Thôth, régulatrice des périodes d'années et des assemblées sacrées.
Le bandeau de la porte qui donne entrée dans la dernière salle du temple, le sanctuaire proprement dit, est orné de quatre tableaux représentant Ptolémée faisant de riches offrandes , d'abord aux grandes divinités protectrices de Thébes, Amon-Ra, Mouth et Chons , généralement adorées dans cette immense capitale , et en second lieu aux divinités particulières du temple, Thôth et la déesse Nahamouo.
Dans l'intérieur du sanctuaire , on retrouve les images de la grande triade thébaine , et même celles de la triade adorée dans le nome d'Hermonthis qui commençait à une courte distance du temple. Deux grands tableaux, l'un sur la paroi de droite, l'autre sur la paroi de gauche-, représentent , selon l'usage, Ta bari ou Arche sacrée de Ja divinité à laquelle appartient le sanctuaire. L'Arche de droite est celle de Thôth-Peho-en-Hib ( Thôth à face d'Ibis)^ et l'Arche de gauche, celle de Thôth Psotem (Thôth le surintendant des choses sacrées). L'une et l'autre se distinguent par leurs proues et leurs poupes décorées de têtes d'épervier, surmontées du disque et du croissant, à tête symbolique du dieu Chons, le fils aîiié d'Amon et de Mouth, la troisième personne de la triade thébaine, dont le dieu Thôth n'est qu'une forme secondaire.
Un autre petit temple de Thébes, situé au sud de l'enceinte fortifiée nommée improprement Hippodrome, et qui est de l'époque romaine, sert à démontrer la réalité de l'usage qui a été plus haut mentionné, sur les divinités particulières à chaque nome; et l'ancienne division géographique de l'Egypte tire parfois de ces données d'utiles renseignements.
Les salles intérieures de ce petit temple sont couvertes de tableaux qui , presque tous , surtout ceux du sanctuaire , appartiennent a l'époque iïHad'ilen. Ce successeur de Trajan comble de dons et d'offrandes les divinités adorées dans le tcHiple; et à
côté de chacune de ces images , on a répété les mots : l'empereur César Trajan-Hadfien .
« Quatre grands bas-reliefs superposés deux à deux couvrent la paroi du fond du sanctuaire. Les deux basreliefs supérieurs représentent l'empereur HadAen, costumé en fils aîné d'Amon, adorant une déesse coiflée du vautour, emblème de la maternité, et surmonté des cornes de vache, du disque et d'un petit trône. Ce sont les insignes ordinaires d'/.sw , et la légende sculptée à côté des deux images de la déesse , porte en effet : Isis la grande, mère divine qui réside dans la montagne de l'Occident. Les bas-reliefs inférieurs nous montrent le même empereur présentant des offrandes au dieu Month ou Manthou, le dieu éponyme d'Hermonthis , et au roi des dieux Amon-Ra , le dieu éponyme de Thébes.
« Ainsi , ce temple fut consacré à la déesse Isis , puisque ses images occupent sans partage la place d'honneur au fond du sanctuaire; au-dessous d'ell(3 paraissent les grandes divinités du nome de Thébes et du nome Hermonthite, dieux synthrônes, adorés aussi ! dans ce même temple. Mais le dieu j Manthott, occupant la droite, quoique tenant dans ces mythes sacrés un rang j inférieur à celui du roi des dieux j Amon-Ra, qui occupe ici la gauche , I il devient certain que le temple d'Isis, \ situé au sud de l'Hippodrome , dépen- j dait du nome d'Hermonthis et non du i nome Diospolite, puisque le dieu Man- \ dou reçoit immédiatement après Isis et avant Amon-Ra , dieu éponyme de Thébes , les adorations de l'empereur Hadrien.
« Ainsi la divinité locale, celle que les habitants de la bourgade du nome Hermonthite, qui exista jadis autour du temple, regardaient comme leur protectrice spéciale , fut la déesse Isis, qui réside dans Ptôou-en-eîiem (ou la Montagne de l'Occident); et cette qualification nous paraît analogue aux titres Hitem Pselk, résidant à Pselchis; Hitem Manlak, résidant à Philœ : Hiiem Souan, résidant
r.GYPTK.
à Syèiie ; Hitcm Ebôu , résidant à Elépliantine ; Hitem Snè, résidant à Latopolis ; Ilitein Ebôt, résidant à Abvdos , etc. , que reçoivent constamment Tliôtli , Isis , Chnoupliis , Saté, Aeitli, Osiris, etc., dans les temples que leur élevèrent ces anciennes villes, ; placées sous leur protection immédiate. 1 « Les bas -reliefs sculptés sur les I parois latérales et sur la porte du siinctuaire , ainsi que ceux qui décorent la porte extérieure du naos, et les j restes du grand propylon, représen- I tent aussi l'empereur Othon ou ses t successeurs, faisant des offrandes à i isis, déesse de la montagne d'Occii dent, en même temps qu'aux dieux ' fivntlirônes Manthou et Rit ho , les , grandes divinités du nome Hermon- \ tliite. De semblables hommages sont \ aussi rendus aux dieux de Thèbes, i Amon-Ra, Mouth et Chons, suivant ' l'usage établi d'adorer à la fois dans un
■ temple d'abord les divinités locales , ensuite celles du nome entier, et enfin
I un dieu du nome le plus voisin :
comme pour établir entre les cultes particuliers de chacune des préfectures de l'Egypte , une liaison successive et continue qui les ramenait ainsi à l'unité. Tous les temples de l'Egypte et de la Nubie offrent les preuves de cette
■ pratique, motivée sur de graves con- ; siderations d'ordre public et de saine
politique. » {Lettres de Champollion jeune. )
Et l'époque où ce temple fut élevé ne doit en rien diminuer l'autorité des données qui en ont été si évidemment tirées : la perpétuité des usages et (les croyances de l'ancienne Egypte, durant sa plus mauvaise fortune, est mise hors de doute par une foule de monuments, et il est reconnu que les temples élevés sous la domination des Grecs ou des Romains ne sont que des reconstructions des édifices pharaoniques , et qu'elles étaient consacrées aux mêmes divinités. C'est ainsi qu'il y a eu à ïalmis trois constructions successives du même temple dédié au dieu Maloidi; une sous les pharaons et du règne d'Aménophis II, successeur de Mœris; une du temps des IHolémccs,
et la dernière, le temple actuel qui n'a jamais été terminé, sous Auguste, Caïïis Caligula et Trajan; et la légende du dieu Malouli, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes. Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de la Nubie et de l'Egypte n'a jamais reçu de modification; on n'innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour 011 leurs temples ont été ferméspar le christianisme. Les dieux de l'Egypte s'étaient aussi, en quelque sorte, partagé l'Egypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition, féodale. Chaque ville avait son patron; Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantine, a Syène et à Béghé, et leur juridiction s'étendait sur la Nubie entière; Phré, à Ibsamboul, à DerrL et à Amada; Piitah, à Ghirsché; Anouké, à Maschakit; Thôth, le surintendant de Chnouphis sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghebel-Addeh et à Dakkè; Osiris était seigneur de Dandour; Isis, reine, à Philœ; Hathôr, à Ibsamboul , et enfin Malouli , à Kalabschi. Mais Amon-Ra règne partout et occupe la droite des sanctuaires.
Il en était de même en Egypte, et l'on conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu'il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque chacune d'elles admettait dans son temple (comme synthrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les divinités adorées dans les cantons linntrophes. Ainsi on voit à Kalabschi les dieux de Ghirsché et de Dakkè, au midi ; ceux de Déboud , au nord , occupant une place distinguée; à Déboud, les dieux de Dakkè et de Philœ; à Phi- Ise, ceux de Déboud et de Dakkè, au midi; ceux de Béghé, d'Éléphantine et de Syène, au nord ; à Syène enfin, les dieux de Philœ et ceux d'Omhos.
Ce que nous venons d'exposer si sonnnairemeat sur un sujet aussi
L'UNIVERS
étendu que l'exposé de la religion d'un peuple éclairé, donnera, nous l'espérons , une idée suffisante de l'objet réel des temples égy})tiens, tous consacrés à une triade, diftérente dans chacun; et ces trois dieux, le père, la mère et leur lils , n'étaient que la personnification , a des degrés différents dans la hiérarchie, des trois agents immédiats du grand être, qui occupaient le premier degré de l'échelle des puissances et des générations; car l'ordre hiérarchique était fondamentalement réglé et déterminé par l'ordre généalogique.
Il y avait donc destriades pour toutes les régions du monde. En ce point, le ciel et la terre avaient reçu une organisation identique, et l'autorité comme le rang diminuaient à mesure que le dieu s'occupait plus directement des affaires terrestres. Osiris , Isis , Horus , formaient la triade à laquelle était commise la conservation de l'ordre dans le monde sublunaire ; ils étaient, en quelque-sorte, le dernier anneau de cette grande chaîne théogonique qui embrassait l'univers entier, et qui, de triade en triade, remontait à Amon-Ra, le grand être, le père des dieux, le créateur de toutes choses. Osiris, Isis et leur fils Horus , devaient donc être plus habituellement l'objet de l'adoration et des prières des hommes ; ils étaient en Egypte comme les dieux populaires ; leurs noms ont dû l'être aussi; et les foules incultes qui s'introduisirent, des diverses parties de l'ancien monde, dans les cités égyptiennes, ne purent y apprendre que lés noms et les idées religieuses répandus parmi la population égyptienne qu'ils purent fréquenter, et ce fut toujours celledu dernier rang. On voit donc pourquoi les noms de ces trois divinités du dernier ordre sont parvenus jusqu'à nous, comme étant les plus connus popidairement, et ont été répétés d'âge en âge par l'antiquité classique, qui ne s'éleva pas, dans ses incomplètes remarques sur la religion égyptienne, au delà de ces noms et de ces pratiques populaires. Il n'en est pas moins certain que Osiris , Isis , Horus , qui étaient, on pourrait dire, les dieux les plus à la portée de l'ignorance et
de la misère humaine, et quoique occupant presque la dernière place du système religieux, n'y perdaient rien en puissance ni en dignité; Horus enfin devenait à son tour le chef d'une triade , c'est-à-dire, qu'il en faisait partie comme père, Isis comme mère, Blalouli comme fds, et, par cet extrême anneau de la chaîne des êtres divins, Horus, qui n'était que la dernière incarnation d'Amon, le grand être, se rattachait à cette puissance suprême et rentrait en elle-même, pour que ce même être fût tout en lui-même, le commencement et la fin.
C'était comme pour retracer le mythe de la personnification de la triade, qu'on élevait, à côté de chaque temple, un autre petit édifice, auquel on a donné le nom ae Mammisi. Des petits temples de ce genre existent à Hermonthis , à Philse , à Ombos ; et il devait en subsister un semblable auprès de chaque grand temple, pour l'histoire mythologique de la triade qu'on y adorait. A Hermonthis, par exemple, le mammisi qui a été construit sous le règne de la dernière Cléopâtre , fille de Ptolémée-Aulétès , est une commémoraison de la grossesse de cette reine, ■ et de son heureuse délivrance de Ptolémée-Caesarion, fds de Jules-César.
La triade de ce temple était composée du dieu Mandou , de la déesse Ritho , et de leur fils Harphré ; les trois personnages royaux se substituent symboliquement aux trois divinités dans les scènes figurées sur les bas - reliefs; de l'édifice.
La cella du temple est en effet divisée en deux parties : une grande pièce- (la principale), et une toute petite,, tenant lieu ou la place du sanctuaire.. On n'entre dans celle-ci que par une petite porte; vers l'angle de droite, toute la paroi du mur de fond de cette petite pièce (laquelle est appelée le lieu de l'accouchement, dans les inscriptions hiéroglyphiques) est occupée par un bas-reliet représentant la déesse Ritho , femme du dieu Mandou , accouchant du dieu Harphré. La gisante est soutenue et servie par diverses déesses du premier ordre : Vaccoucheuse di-
KGYPTE.