‹ Egypte ancienneChapitre 25 sur 40 · S XX. PRÉCIS HISTORIQUE · texte numérisé non relu

S XX. PRÉCIS HISTORIQUE

On a exposé sommairement, dans les paragraphes qui précèdent celui-ci , les opinions et les usages de la nation égyptienne en ce qui concerne ses principales institutions; cequ'elle pensa de ses origines , de son antiquité , et de la terre qu'elle habita ; de Dieu, et comment elle l'adora ; de l'univers, et com- ' ment dMe le connut ; d'elle-même, enfin, et comment elle s'organisa, se nourrit, s'habilla, régla sa police et ses lois , don na des préceptes et des types aux arts divers qu'elle cultiva ; comment elle les appropria au culte des dieux, à l'ornement des cités, à tous les établissements d'utilité publique , tels que les veut une civilisation successivement perfectionnée par lesconseils d'une longue expérience , et par les méditations habituelles de ce peuple sage , réfléchi, moral et laborieux. On a également essayé de donner une idée précise et complète de la littérature de l'ancienne Egypte, de l'origine et de la constitution de sa langue , de celle de son écriture, agent général de la pensée partout où cet art fut connu. Il nous reste.

pour compléter cette faible esquisse d'un si grand sujet , à retracer un précis historique des principaux événements , intérieurs et extérieurs , qui figurent dans les annales égyptiennes, durant l'intervalle borné entre l'invasion de l'Egypte par les Arabes , sous la conduite d'Omar second, successeur de Mahomet leur prophète, et les plus anciennes époques mentionnées pour l'Egypte dans les ouvrages des hommes.

Pour la première fois on trouvera dans ce précis le résumé des témoignages que renferment et les écrits authentiques qui nous sont restés de l'antiquité classique, et les monuments égyptiens encore subsistants, revêtus de cette inaltérable autorité que les siècles ont consacrée , et que leur étude impartiale confirme de plus en plus. Ces monuments publics, temples ou palais, ont excité au plus haut degré l'admiration de tous les hommes qui les ont vus; ils sont couverts sur toutes leurs parois de tableaux sculptés et d'inscriptions retraçant en un grave langage les traits divers de l'histoire des rois qui les élevèrent aux dieux ou les édifièrent pour y faire leur demeure; et ces sculptures contiennent une foule de noms et de dates. D'autres ouvrages moins considérables, également authentiques, originaux, non moins dignes de l'attentive confiance de l'historien, ajoutent à cette première série de données, d'autres renseignements égaux en nombre comme en autorité, et les uns et les autres concourent à constituer cet ensemble de notions historiques qui donnent aux annales d'un peuple toute leur valeur, en y répandant à la fois la lumière et la certitude. Celles de l'Egypte en retireront inévitablement cet avantage; et pour une grande partie de ces annales, ces mêmes monuments se trouvent en un accord trop constant avec les listes chronologiques des dynasties égyptiennes de Manéthon , pour que l'on veuille, pour que l'on puisse séparer ou isoler des témoignages d'un tel ordre ; car nous croyons a la véracité de ces listes d'hommes , comme à l'autorité des autres monuments qui n'ont rien non plus de sur-

âr«

L'UNIVERS

humain. Le lecteur sait donc déjà que Doiis prendrons pour guides dans ce précis historique les listes de Manéthon et les monuments originaux.

Pour un long intervalle de temps ils se corroborent réciproquement ; quand on s'enfonce plus avant dans les anciennes époques , Manéthon est seul , car la barbarie a aussi ses antiquités dans l'histoire de ses œuvres ; mais nous recueillerons religieusement tous les indices que pourront fournir, pour les anciens temps, les monuments de tout âge, même les plus modestes.

Diodorede Sicile a tracé en quelques lignes un résumé assez exact de l'histoire générale de l'Egypte, et il est remarquable que ce résumé peut , à quelques différences numériques près, convenir à notre propre travail, a nos propres idées, comme si Diodore avait acquis par son voyage en Egypte la .science ou la conviction de la concordance des monuments avec Manéthon.

Et comme pour prévenir toute méprise à ce sujet, Diodore a exactement séparé la cosmogonie des Égyptiens , «ians laquelle figurent leurs dieux et le;irs héros , de' leurs annales qui ne s'occupent que des hommes, en un uiot, leur mythologie de leur histoire.

Il s'exprime ainsi (liv. I, 2' partie, chap. 44) : « Suivant leur mythologie, quelques Égyptiens prétendent qu'en premier lieu les dieux et les héros relouèrent en Egypte pendant un espace •le temps qu'ils n'estiment pas beaucoup au-dessous de dix-huit mille ans, et que le dernier des dieux qui fut roi est Horus, fils d'fsis.

« Depuis, le pays a été gouverné par des hommes qui régnèrent un peu moins de cinq mille ans, jusqu'à la 180' olympiade ( 60 ans avant l'ère chrétienne ). Parmi cette longue série de souverains, dont le plus grand nombre était indigène, l'on en trouve à peine quelquesuns d'origine éthiopienne, perse ou macédonienne, et l'on compte seulement quatre rois éthiopiens qui n'ont pas même régné de suite, mais de loin a loin, un peu moins de 36 ans. Depuis Cambyse, qui soumit par les arwies la nation égyptienne, Ief5 Perses

régnèrent sur elle 135 ans, auxquels il faut ajouter le temps des diverses révoltes des Égyptiens, qui ne purent tolérer ni I.t lureté des gouverneurs établis par les rois de Perse, ni l'impiété que les conquérants manifestaient envers les dieux du pays ; enfin , les Macédoniens tinrent le sceptre en Egypte pendant 270 ans. Dans tout le reste du temps, le pays n'eut pour souverams que des rois indigènes : l'on en compte 470 et 5 reines. Les prêtres conservaient dans des livres sacrés , qu'ils transmettaient à leurs successeurs, les annales historiques de tous ces rois , en remontant jusqu'aux époques les plus reculées. On y trouvait consigné quelle avait été la puissance de chacun de ces souverains, quel était son caractère, ce qu'il avait fait pendant la durée de son règne; mais pour nous, ajoute Diodore de Sicile, il serait superflu et trop long de donner des uns et des autres une histoire séparée qui embrasserait nécessairement une foule d'objets inutiles : nous essayerons donc seulement d'exposer en abrégé les faits principaux et dignes d'être conservés dans la mémoire des hommes. »

Cette dernière réflexion de Diodore ne peut manquer d'exciter quelques regrets; malheureusement on n'en est plus, de notre temps, en ce qui concerne les annales de l'antique Egypte, à la nécessité d'abréger, car nonseulement l'ensemble des documents connus jusqu'à ce jour ne contient rien de superflu ni de trop long ; il y reste au contraire d'immenses lacunes, ef les écrivains modernes en sont réduits aux abrégés d'Hérodote, de Manéthon, de Diodore, aux abrégés même des monuments, puisqu'ils sont tous ou mutilés ou détruits.

Parmi les documents historiques, le tableau des dynasties égyptiennes est celui qui nous reste le plus entier, du moins par rapport au système général qui présida à sa rédaction. Cette liste, par les noms des rois qui s'y succèdent dans l'ordre du temps, et par l'indication du nombre des années du règne de i chaque prince ou de chaque dynastie , forme unevéritable échelle chroiiologi« ;

EGYPTE

çwc sur lamiefle les noms et les faits ont (l'avance leur place marquée : suivons ce fil conducteur dans l'ensemble des temps et des événements que nous entreprenons de raconter.

« Après le règne des demi-dieux, dit Manéthon, et celui des Mânes, vint la première dynastie, composée de huit rois qui régnèrent ensemble pendant 252 ans. Menés fut le premier de ces rois : il était originaire de This; il porta les armes égyptiennes dans les pays étrangers et se rendit illustre; il lut enlevé par un hippopotame, après un règne de 62 ans. »

Menés, clief de la caste militaire, opéra heureusement la révolution qui substitua le gouvernement civil à la théocratie; il fut revêtu le premier du titre de roi; et de ce nouvel ordre de clioses, sortit le gouvernement royal héréditaire. Quoique occupé de conquêtes au dehors par la guerre , Menés ( ou plutôt MÉNEÏ d'après les monuments ) ne négligea pas les établissements de la paix. Il jeta les fondements de Memphis , prévoyant avec raison que la grande Thèbes , ville toute sacerdotale, pourrait demeurer sous des influences plus puissantes que celles du gouvernement nouveau. Il fortifia et garantit la nouvelle ville par des chaussées, redressa le coude du Nil pour le porter plus au midi, fit creuser un lac pour la défendre au nord , et éleva le temple de Plitha, édifice célèbre à toutes les époques de la monarchie égyptienne. Sous son règn^, le luxe, jusque-là réservé pour les demeures et le culte des dieux, s'introduisit dans les habitations et les usages des hommes; moyen d'un effet puissant pour adoucir les mœurs de la nation , exciter son génie, la fortifier et l'enrichir; circonstance toutefois qui nuisit à la mémoire de Menés dans l'estime de la postérité.

Les monuments ont cependant conservé le nom du fondateur de la monarchie égyptienne, et c'est à ce titre qu'il se trouve inscrit le premier dans les listes royales qu'on voit gravées dans divers temples de l'Egypte encore subsistants. Menés est le premier nom

de la table royale du Memnonium de Thèbes , table sculptée dans ce temple durant le règne de Sésostris ; imitant en cela tant d'autres rois égyptiens qui , pour honorer leurs ancêtres par un culte ou des offrandes, rappelaient d'abord dans ces tableaux historiques leurs plus proches aïeux, et inscrivaient toujours Menés en tête de ces listes, plus ou moins nombreuses, de leurs pères et prédécesseurs. La table royale sculptée dans la chambre des rois du palais de Karnac à Thèbes, ne r^nfernne pas moins de 60 figures de rois égyptiens, accompagnées de leurs noms; ils reçoivent les offrandes et les adorations de'Thouthmosis III(Mœris), leur successeur vers l'an 1700 avant l'ère chrétienne. Enfin, le célèbre canon chronologique des dynasties égyptiennes, écrit sur papyrus en caractères hiératiques, composé vers le XV' siècle avant notre ère, et appartenant au musée de Turin , s'ouvre par le nom même du roi Menés , en ces termes : Stn Mnei nphr nnecootitniou.... Le roi Mènes exerça les attributions royales. .. . années. ( /Wànuscrits de Champollion le jeune. )

A Menés succéda son fils Athothis ( Athôth ) , qui fit bAtir le palais des rois à Memphis, cultiva les sciences physiques, écrivit un ouvrage d'anatomie, et mourut après 27 ans de règne.

L'histoire ne mentionne pas de ce prince d'autre action mémorable. Six autres lui succédèrent de père en fils : Cencènes, qui régna 31 ans; Ouanéphis, dont le règne dura 42 ans, et fut marqué par une famine qui désola l'Egypte; Ousaphès et Niébais, qui occupèrent le trône sans lustre et sans gloire, s'il faut en juger par le silence des historiens, le premier pendant 20 ans, le second pendant 26; Mempses (ou Simempsis), qui régna 18 ans, période féconde en grands crimes, et pendant laquelle une peste cruelle ravagea l'Égvpte; enfin, Oubienthis ou Vibithis qui régna 26 ans, et fut le dernier des rois de la première dynastie.

La seconde fut composée de neuf princes, d'origine thinite-thébaine, comme ceux de la première, et elle régna en Egypte pendant 297 ans. \j^

L'U.NIVERS

premier de ses rois porta le nom de Bôchos, et régna 38 ans. Durant ce règne, un gouffre s'ouvrit auprès de Bubaste,et occasionna la mort de plusieurs personnes. A Bôchos succéda Choûs , qui régna 39 ans et régla le culte des trois animaux sacrés. Apis à Memphis, Menévis à Héliopolis, et le bouc à Mendès.

Biophis, qui régna 47 ans, fut le troisième roi de la seconde dynastie.

C'est à lui que l'histoire fait honneur d'une loi nouvelle en Egypte , celle qui appela les femmes à la succession de l'autorité royale; institution fondamentale, propre à tout État où la loi est toute-puissante, le pouvoir pondéré par l'influence des castes ou les privilèges des corps politiques, et que l'Egypte conserva jusqu'aux derniers moments de son existence sociale.

L'histoire nomme à peine les trois successeurs de Biophis, Tias, Sethinès , Chœrès ; elle se borne à dire qu'ils ne firent rien de remarquable; jugement dont le laconisme augmente encore la sévérité.

Après eux, Népherchérès régna 25 ans ; et si la tradition recueillie dans les annales publiques ne cache pas quel-

3ue allusion, il faudra croire que penant onze jours les eaux du Nil furent mêlées de miel.

Le règne suivant, celui de Sésochris , qui dura 48 ans , fut marqué par un autre prodige : le roi était d'une corpulence extraordinaire ; il avait cinq coudées de haut (2 mètres et demi) et trois coudées de large. Son successeur se nomma Chénérès ; ce nom est tout ce qui nous reste de son histoire. Il fut le dernier roi de la IP dynastie. La troisième dynastie fut originaire de Memphis ; composée de huit rois , elle occupa le trône pendant 197 ans.

Néchérophès en ouvre la liste, et on attribue 28 ans à son règne. Il fut troublé par la guerre : les Libyens attaquèrent l'Egypte ; mais, effrayés par une grandeur en apparence extraordinaire de la lune, ils se soumirent d'eux-mêmes et rentrèrent dans l'ordre. Néchérophès eut pour successeur Sésorthos, qui régna 29 ans; il fut

très-habile en médecine, et c'est pour cela que les Égyptiens le considérèrent comme leur Esculape. On lui attribue aussi l'art de tailler les pierres pour la construction des édifices ; tradition iqcomplète sans doute, puisque Thèbes et Memphis existaient avant le règne de Sésorthos ; et c'est peut-être plus légitimement qu'on pourrait lui faire honneur de l'application de la scie à la coupe des pierres employées dans les édifices, la figure de ce précieux instrument existant sans nul doute sur les plus anciens monuments de l'Egypte. Ce fut enfin ce même roi , disent les chroniques , qui s'appliqua à donner aux signes de l'écriture des formes exactes et élégantes; contribuant ainsi par ses propres études à perfectionner les institutions publiques , à faciliter dans sa patrie le progrès de la civilisation.

Les six successeurs de Sésorthos sont nommés dans les annales égyptiennes; mais ils régnèrent sans éclat • Tyris 7 ans, Mésochris 17 ans, Sôuphis 16 ans, Tosertasis 19 ans, Achès et Séphuris 72 ans à tous deux, et Kerphérès 26 ans.

Ce fut cependant par des rois de cette dynastie que furent bâties les pyramides de Sakkarah et de Dahschour; elles sont pour nous les plus anciens monuments sortis de la main des hommes, dans le monde connu.

La quatrième dynastie fut remarquable par le nombre des princes qui la composèrent et la longue durée de leurs règnes. Originaire de Memphis, elle fournit dix-sept rois qui occupèrent le trône pendant 448 ans.

Le premier de cette liste fut nommé Souphi.Il est mentionné dans les annales égyptiennes comme un prince impie et orgueilleux; revenu toutefois au sentiment de ses devoirs, il écrivit sur les choses sacrées un livre que les Égyptiens eurent en grande estime. Après un règne de 63 ans, il eut pour premier successeur Sensaouphi, qui régna aussi 66 ans , et après celui-ci , Manchérès, dont le règne fut encore de 63 ans. On nomme aussi Sôris, Ratoeses , Bichères ,. Seberchères et

EGYPTE

Tamphtis, parmi les successeurs de ces trois princes; mais il y a de l'incertitude sur la vérité de ces noms , sur leur ordre de succession; et ces incertitudes naissent du silence des abréviateurs de Manéthon, dont un seul a mentionné ces cinq derniers noms dans la liste abrégée de cette quatrième dynastie.

Les pyramides de Ghizé furent édifiées paV les trois premiers rois de cette dynastie, et leur servirent de tombeau. Autour de ces immenses monuments s' élèvent d'autres pyramides de moindres proportions , et des tombeaux construits en grandes pierres, qui ont servi de sépulture aux princes de la famille de ces anciens rois.

Il y a peu de distance entre les pyramides de Sakkarah au nord et celles de Ghizé au sud , et elle est occupée par le désert.

A Sakkarah est l'antique cimetière de iMemphis , appelé la Plaine des momies, parsemée de pyramides et de tombeaux. Son aspect est aujourdliui triste et affligeant. La rapacité des foiiilleurs y a répandu la dévastation; les tombeaux ornés de sculptures sont ravagés ; le sol est couvert de monticules de sable produits par les bouleversements, et il est tout parsemé d'ossements humains à découvert, blanchis par le temps , restes des plus vieilles générations.

A Ghizé, sont les pyramides les plus célèbres par leurs masses ; ces merveilles ont besoin d'être étudiées de près pour être bien appréciées; elles semblent diminuer de hauteur à mesure qu'on en approche, et ce n'est qu'en touchant les blocs de pierre dont elles sont formées, qu'on acquiert une idée juste de leur masse et de leur immensité.

Ici le lecteur doit attendre la description des pyramides ; nous ne parlerons toutefois que de la plus grande, de celle de Ghizé, celle de toutes qui a été la plus étudiée et qui est la plus connue.

Notre planche 10 donne l'aspect général des pyramides des environs de Memphis, entre la rive gauche du Nil

et la chaîne libyque, et du sphinx, qui s'élève au-dessus du sol de la même plaine. Dans la planche 39, ces pyra* mides surgissent à l'horizoD au nai* lieu des palmiers, des Turcs et des ruines de l'antique capitale; la planche 60 offre la véritable physionomie de la grande pyramide et du splùox qui l'avoisine. Enfin l'entrée et Tintérieur de cette même pyramide sont géométriquement figures sur notre planche 75. Quelques mots encore, consacrés à sa description , feront connaître complètement ce merveilleux monument.

La première assise de pierre repose sur le rocher même qui forme la plaine , et cette assise y est placée dans une ligne parfaitement dressée et creusée verticalement de sept àhuitpouce.s. .

Au-dessous de cette première assise encastrée , le rocher est taillé en socle régulier , avant cinq pieds huit pouces et demi de hauteur. Le rocher qui fournit le socle, est naturellement élevé de près de cent pieds au-dessus des plus grandes eaux du Nil , et il forme un solide dont on n'a pas trouvé la base à deux cents pieds de profondeur. A sa surface, c'est un désert privé de toute espèce de végétation :

l'homme ne s'y manifeste que par ses ossements impitoyablement exhumés de leurs tombeaux.

Au-dessus de la première assise encastrée, on en compte deux cent deux autres placées successivement en retraite , la supérieure sur l'inférieure, d'environ neuf pouces et demi par pied d'élévation , mesure moyenne, et formant autant de gradins. Ces deux cent trois gradins, au-dessus du socle gui les porte, donnent à la pyramide pour hauteur verticale quatre cent vingt-huit pieds trois pouces et quelques Ugnes (139 mètres 117 millim.); mais, dans l'état actuel du monument , en voit que deux assises au moins ont été abattues à son sommet : en tenant compte de cette destruction et du socle pris dans le rocher, la hauteur totale et primitive de la grande pyramide devait être de quatre cent cinquante pieds moins quelques pouces;,

L'UiMVFRS.

eest plus de deux fois la hauteur des tours de l'église Notre-Dame de Paris.

La base du niqnument a été mesurée à là ligne d'encastrement de la première assise , et elle a été reconnue longue de sept cent seize pieds et demi (J8a mètres 747 millimètres) ; il en résulte un volume d'un million quatre cent quarante-quatre mille six cent soixante-quatre toises cubes, en ne tenant pas compte des vides peu considérables qui existent dans l'intérieur.

Les matériaux d'une si colossale construction furent tirés des carrières de Thorrah, sur la rive droite du Nil , précisément en face de Memphis. Ces carrières de calcaire blanc furent exploitées du temps des Pharaons, des Perses , des Ptolémées , des Romains et des Arabes; de nombreuses inscriptions tracées durant ces époques diverses en rendent encore témoignage : les derniers voyageurs français en Egypte y ont découvert les noms d'Auguste ," de Ptolémée, d'Achoris; et deux stèles sculptées dans les deux carrières les plus vastes de toutes , leur ont appris que ces deux carrières furent ouvertes en l'année 22 du règne d'Amosis , le Pharaon prédécesseur de la dix -huitième dynastie, et que les matériaux qui en furent extraits furent employés à la réparation des temples d'Apis , Phtha et Ammon a Memphis. En examinant les pierres du parement des galeries et de la chambre inférieure de la pyramide, on est aussitôt convaincu que ces pierres ont été en effet tirées des carrières de Thorrah et de Messarah , dans la petite chaîne arabique nommée aujourd'hui le Mokattam.

L'emploi de ces matériaux est remarquaole en ce qu'on reconnaît sans peine qu'il est difficile d'appareilUr avec plus d'exactitude , d'établir des lignes plus droites , et des joints plusparfaits que ceux que présente la construction intérieure de la grande pyramide. Chaque pierre des quatre arêtes est incrustée dans la suivante ; ia pierre inférieure, rreusée de deux };ouces, reçoit une saillie égale de la pierre supérieure, ^t chaque arête est

ainsi liée de toute sa hauteur : aussi n'a-t-on remarqué sur aucun point ni le plus léger écart ni la moindre dégradation.

Selon des traditions d'époques diverses, la grande pyramide aurait été revêtue extérieurement de manière que les gradins étaient couverts par des pierres en forme de prisme triangulaire, qui remplissaient les vides de chaque degré, et la surface de chaque côté de la pyramide était ainsi un plan incliné. Tel a été le dire d'Hérodote et de plusieurs autres écrivains qui ont adopté son avis. Il paraît même que des fragmentsde granit de forme prismatique, trouvés auprès d'une autre pyramide , servaient à appuyer cette opinion. Mais les difficultés et le défaut de solidité d'une telle construction, en ont fait rejeter l'idée par d'autres écrivains qui ont pensé que le revêtement extérieur delà grande pyramide consistait seulement dans l'emploi d'une pierre plus dure , plus égale, plus susceptible de recevoir un beau poli , que la pierre de la chaîne Libyque, dont on s'est servi pour l'intérieur du monument. Enfin , comme il a fallu niveler la plaine pour asseoiï la pyramide, on pense aussi que le noyau du rocher , plus élevé en approchant du centre du monument, a seulement été coupé pour s'ajuster aux pierres du parement. Du reste , riei n'est plus variable que les renseignements sur les pyramides, qui sont cor signés dans les écrits des anciens, soit sur leur origine , leur époque ou leur destination , soit sur la dépense qu'elles occasionnèrent et les motifs qui portèrent les rois à les élever. Les auteurs de ces écrits en ont rapporté tout ce qu'ils pouvaient dire d'ur monument célèbre qui les frappail d'admiration quand ils le visitaient, mais dont ils ignoraient complètement l'histoire , et dont ils ne pouvaient apprendre de leur temps que les plus fabuleuses traditions. Les écrivains orientaux , venus après les Grecs et les Latins, n'ont fait qu'enchérir sur leurs douteuses assertions.

Nous n'entreprenons pas de les conci*

f'GYPTE.

Jirr ; nous ne consignons ici que des laits recueillis et authentiqués par le concours des plus exactes observations et des opinions les plus dignes de confiance.

La grande pyramide est exactement orientée, chacun de ses quatre angles fait face à l'un des quatre points cardinaux; ce n'est encore aujourd'hui qu'avec de grandes difficultés qu'on réussirait à tracer une méridienne d'une aussi grande étendue sans dévier; et de cette orientation de la grande pyramide on a tiré ce fait d'une haute importance pour l'histoire physique du globe : c'est que depuis plusieurs milliers d'années la position de l'axe terrestre n'a pas varié d'une manière sensible : et la grande pyramide est le seul monument sur la terre qui, par son antiquité, puisse fournir l'occasion d'une semblable observation.

La face nord-est de la grande pyramide est celle oii se trouve son entrée actuelle, au niveau de la quinzième assise et à quarante-cinq pieds environ d'élévation au-dessus de la base. Le iiasard l'a fait découvrir ; à l'époque où l'on a cherché à pénétrer dans la pyramide, l'enlèvement du parement aura mis à découvert une construction différente de tout le reste; c'était celle qui formait l'entrée de l'étroite •l^alerie du canal incliné, exactement iiguré sur notre planche 75; ce premier canal a douze toises trois pieds de longueur : il aboutit à un autre de mêmes proportions (trois pieds cinq pouces de haut et de large), mais ascendant et de cent deux pieds de longueur. Un gros bloc de granit le ferme exactement vers le coude de jonction des deux canaux, et il a fallu tourner cet obstacle en brisant les pierres

f)lus tendres qui forment le massif sur a droite du canal, et parallèlement à sa direction. On entre ainsi dans le second canal ; à son extrémité on se trouve sur un palier , et on a à sa droite l'entrée d'un puits profond taillé dans le roc. Là aussi commence un canal horizontal , de dix-neuf toises et demie d'étendue. Il conduit a une chambre •îu'on a nommée Chambre de la Reine,

qui a di.x-sept pieds di* pouces de long sur seize pieds un pouce de large. Elle est vide.

En retournant à l'entrée du canal horizontal , on monte dans une nouvelle galerie, longue de cent vingtcinq pieds, et qui en a vingt-cinq de hauteur et six et demi de largeur. De chaque côté sont des banquettes de vingt et un pouces sur dix-neuf de large. Vingt-huit trous, de douze pouces sur six et demi de profondeur, ont été pratiqués sur chaque banquette. Huit assises de pierre en encorbellement forment les murs de cette galerie et donnent l'aspect d'une voûte à son plafond. A son extrémité on arrive sur un palier, de là dans un vestibule qui conduit à une ouverture de trois pieds trois pouces de large, sur trois pieds cinq pouces de haut, et sept piecis dix pouces de longueur; c'est l'entrée de la chambre supérieure nommée la Chambre du Roi, entrée primitivement fermée et cachée par des blocs de pierre.

Cette chambre est entièrement construite en larges blocs de granit, parfaitement dressés et polis; voici ses dimensions :

Hauteur 18 pieds 0 pouce 5 lignes.

Largeur N. 32 2 8

Largeur 0.16 1 5

A l'extrémité ouest de la chambre , on voit le sarcophage, aussi en granit , de sept pieds un pouce de long sur trois pieds un pouce de large et trois pieds six pouces de haut : il est placé dans la ligne du nord au sud; son couvercle n'a pas été vu. Un vide existe au-dessus de cette chambre sépulcrale:

il n'est élevé que de trois pieds; les pierres qui forment cette enceinte, également en granit , sont dressées sans être polies, et celles du plancher, qui est le revers du plafond de la chambre royale, sont brutes et d'une hauteur inégale; il résulte de ce vide un double plafond pour la chambre royale, propre à la préserver des effets de'la surcharge supérieure.

Le puits, déjà indiqué à l'entr^a

L'UNIVERS

de la galerie horizontale , est en grande partie creusé dans le rocher , dans des dimensions tellement étroites (vingtdeux pouces sur vingt-quatre), qu'un homme peut s'y accroupir mais non pas s'y courber; c'est cependant un travail de main d'homme , et à une grande profondeur qu'on a reconnue Jusqu'à deux cents pieds. Des entailles irregulières pratiquées dans les parois, rendent la descente moins pénible et moins périlleuse. On n'est point parvenu au fond, mais, dans la partie reconnue , on est descendu jusqu'à cinquante pieds au-dessous du niveau du Nil.

C'est dans la partie de la chaîne Lihyque qui s'avance à l'est vers la plaine, qu'existe la ligure du sphinx ( Foir noire planche 60) ; c'est dans une des faces de la coupure de la chaîne qu'il a été taillé; il adhère au sol ; et son élévation de quarante pieds au-dessus de «e sol, est le témoin et comme la mesure de la quantité de pierres enlevée à la superficie pour dresser cette partie de la plaine. La longueur totale du sphinx monolithe est de trente-neuf mètres (cent dix-sept pieds); contour de la tête ài front, vingt-sept mètres (quatre-vingt-un pieds); hauteur depuis le ventre jusqu'au sommet de la tête, dix-sept mètres (cinquante et un pieds). Une excavation de quelques pieds a été pratiquée sur la tête : elle servait à y fixer les ornements et la coiffure royale ou religieuse qui déterminaient l'expression symbolique de ce sphinx.

A cette description, dont l'exactitude fera peut-être excuser la monotonie, nous n'avons à ajouter que quelques observations critiques ou historiques , dans l'intention de fixer l'opinion du lecteur sur l'objet et l'époque de ces monuments immuables , destinés dès leur origine à frapper d'une admiration non interrompue toutes les générations d'hommes qui devaient se succéder sur la terre , et à s'offrir à elles enveloppés d'énigmes, de grandeur et ae souvenirs. Que le génie de l'homme veille religieusement à la conservation de ces ouvrages merveilleux : ce sont des témoignages de son existence, de

ses actions et de son antiquité , antérieurs à toutes les traditions de l'histoire , et aussi les titres les plus certains et les plus anciens que puisse invoquer le généalogiste des œuvres de l'inteUigence humaine.

Depuis le vojage scientiflque et militaire de l'armée française en Egypte, et la publication des observations recueillies sur ce pays, il s'est ouvert à la civilisation européenne , et de nouvelles recherches y ont été faites , qui compléteront celles que le commencement de ce siècle avait produites. Le sphinx des pyramides a été étudié; le sable qui l'encombrait momentanément détourné, et il a été reconnu que ses colossales dimensions avaient permis de J pratiquer entre le hautde sesjambes an térieures et son cou, une entrée qu'indiquent d'abord les montants d'une porte ; elle conduisait à des galeries souterraines creusées dans le rocher sur une très-grande distance, et enfin on se trouvait en communication avec la grande pyramide. Ceci expliquerait 1° ce que disaient les écrivains arabes , savoir : qu'il y avait plusieurs puits et galeries souterraines dépendants de la grande pyramide; 2" qu'il, y avait dans la tête du sphinx une ouverture qui menait à ces galeries et à la pyramide; enfin, on comprend pourquoi on ne pouvait entrer dans la pyramide par une porte extérieure, et comment les galeries indiquées sur notre planche étaient extérieurement fermées par des blocs de granit.

La grande pyramide , comme toutes les autres qui subsistent dans la basse Egypte , était un tombeau. Le sarcophage royal occupait la chambre sépul^ craie; la chambre inférieure pouvait être une chapelle destinée aux cérémonies périodiques ordonnées envers les dieux ou envers ledéfunt, et accomplies par ses successeurs. '

D'après les historiens arabes, on aurait autrefois recueilli une grande quantité d'objets précieux dans cette pyramide, même beaucoup de monnaies d'or. Mais cette tradition est bien nouvelle pour mériter quelque confiance, et les Arabes sont de trop récente

EGYPTE

époque en Egypte pour avoir appris ce que ne sut aucun des anciens Grecs qui virent ce pays avec la plus attentive curiosité. Les Arabes, un seul excepté, Abdallatif, ont parlé si étourdiment , si merveilleusement des antiquités de l'Egypte , qu'il est difficile de leur accorder la moindre foi, si ce n'est quand de bons observateurs nous certifient que les faits énoncés sont vrais,quoique les Arabes les aient racontés. Il est certain qu'il ne reste dans la pyramide qu'un sarcophage en granit, sépulture ordinaire des rois.

Mais ce sarcophage n'est orné d'aucune figure , ne porte aucune inscription, et jamais on n'en a reconnu aucune trace sur aucune des parties de la pyramide. Hérodote raconte, cependant , que son interprète lui expliqua une inscription gravée sur une des faces de la pyramide, et qui contenait le compte des dépenses faites en raves et autres légumes pour les ouvriers qui avaient travaillé à la construction de ce monument; on disait aussi que cette inscription était tracée sur le revêtement de la pyramide , mais l'on a fait remarquer avec toute raison que le revêtement primitif, s'il fut contemporain du temps de la pyramide, put être postérieurement restauré, et aussi, que le roi qui avait fait faire cet ouvrage (que ses contemporains ni la postérité ne lui pardonnèrent pas ) , n'avait aucun intérêt à braver la haine publique, en proclamant avec une ostentation sans bénéfice , ces détails d'une dépense qui l'avait rendu odieux universellement. Un fait domine toutes ces considérations ; il n'y a jamais eu un seul trait d'écriture dans la grande pyraaiide ; le sarcophage en granit en est absolument dépourvu sur toutes ses faces extérieures et intérieures ; les plus anciens tombeaux de Thèbes , et tous les sarcophages qui s'y sont trouvés, ceux-mêmes de personnages de conditions secondaires, en sont absolument couverts : l'antiquité des pyramides expliquera suffisamment cette différence. II paraît donc qu'à l'époque où elles ont été élevées, l'usage de l'écriture n'était pas connu , que le sys-

tème graphique n'était pas constitué, enfin , qu'on ignorait encore l'art de « fixer la parole et de parler aux yeux. « Bien d'autres considérations tirées de faits de divers ordres appuieraient cette opinion assez généralement adoptée, qiii nous montre, approximativement il est vrai, le temps où commença l'unedes plus grandes institutions delà civilisation égyptienne; et l'on doit inévitablement subordonner à cette observation tout ce qui peut être dit de l'invention et de l'usage de l'écriture chez les anciens Égyptiens ; on peut aussi ajouter qu'elle y était inconnue du temps du roi Souphi, le premier des dix-sept princes de la quatrième dynastie.

A quelle époque remonte donc ce règne mémorable par l'exécution de tels monuments.^ Réunissons ici quelques faits propres à éclaircir les doutes qui environnent la solution de cette question. Hérodote place le roi qui fit bâtir la grande pyramide, après un Sésostris , et au cinquième règne avant l'Éthiopien Sabaccon. Quant à Sésostris, on est enclin à croire que ce nom, ou celui de Sésoosis, fut porté par plusieurs princes célèbres pour leurs faits militaires, dans les annales de l'Egypte : et s'il s'agissait du Sésostris qui avait sur les monuments le nom de Rhamsès (HI) , ce serait entre le milieu du XV* siècle avant l'ère chrétienne, temps du règne de Sésostris, et le commencement du VUr siècle avant la même ère, époque du roi Sabaccon, qu'il faudrait placer la construction des pyramides. Une telle opinion n'aurait aucun fondement, et le déplacement évident des noms et de leurs époques relatives , dans le texte d'Hérodote qui cite quelques noms célèbres sans avoir l'intention de rapporter la liste complète et chronologique des dynasties égyptiennes, concourt à faire rejeter une telle indication. On peut appliquer la même considération à ce qu'a dit sur le même sujet un autre écrivain grec, Diodore de Sicile, car Champollion le jeune a découvert, dans le fossé même de la seconde pyramide, près de l'angle et de face nord, le tombeau d'un oflicier de Sésostris ; de plus»

il est avéré gu'il se trouve sur le grand sphinx une inscription hiéroglyphique datée du règne ae Thouthmosis IV, qui précéda Sésostris de plus de deux cent cinquante années. On sait aussi qu'on a recueilli dans les tombeaux creusés dans le roc au voisinage des pyramides , des noms de rois qui ne se trouvent pas dans la série successive, et règne par règne, des dynasties égyptiennes, à commencer par le premier roi de la dix-septième dynastie , dont le règne remonte à un peu plus de deux mille ans avant l'ère chrétienne. Il faut donc, sur l'antiquité des pyramides, suivre l'opinion des écrivains nationaux qui pouvaient être bien instruits par des recherches consciencieuses dans les archives publiques , et laisser avec Manéthon, la grande pyramide de Ghizé dans le tableau des faits mémorables du premier roi de la IV*' dynastie.

Il paraît aussi que des tombeaux creusés peu de temps après , pour des parents ou des officiers des rois de cette époque, offrent déjà des preuves de la pratique de la peinture, car ces tombeaux en sont décorés; et aussi de J'écriture , car on y a recueilli des inscriptions. Enfin , une dernière observation nous est suggérée par les monuments , et elle nous semble trèsimportante : le nom de la ville de Memphis , écrit phonétiquement dans les textes hiéroglyphiques, et qui se prononçait Mannophré ou bien Mannoufi, a pour caractère déterminatif spécial, la figure d'une /?yramic?e placée avant même le caractère déterminatif générique qui signifie ville ou contrée; on peut en induire que lorsque l'orthographe du nom vulgaire de la ville de Phtha,ou demeure de Phtha, nom sacré de Memphis , fut réglée , les pyramides voisines de cette \\\\e existaient déjà, et qu'elles pourraientavoir précédé l'usage de l'écriture, au moins l'introduction de l'écriture alphabétique dans le système hiéroglyphique; et il n'existe pas de monument connu dans lequel on puisse remarquer l'absence de cette écriture alphabétique. Dans un des plus wiciens tombeaux de l'Egypte , creusé daiK le roc au-dessous de la surface

du sol, au miHeu des pyramides d* Sakkara , mon frère a recueilli le cartouche-prénom d'un très -vieux roi dont il n'existe pas de mention dans les tables généalogiques qui remontent à l'invasion des Pasteurs ; et à côté du cartouche-prénom, est placé le nom propre du même roi , écrit en caractères alphabétiqu€S , et qui se lit Osse ou Asso. IMais nous serions forcés d'étendre cet exposé au delà des bornes que nous devons lui imposer ici, s'il nous fallait énumérer tous les motifs qui peuvent porter le lecteur à considérer, en toute conscience, les pyramides de Sakkara et de Ghizé.

comme les plus anciens ouvrages sortis de la main des hommes, comme les plus anciens monuments de la terre et antérieurs à toutes les autres preuves connues de l'antiquité des sciences des efforts et des succès de l'intelligence humaine. Celles que la grande S'yramide porte en soi, et que des ommes habiles ont développées sous les rapports astronomiques et géométriques, témoignent de l'avancement de la civilisation égyptienne, dans la pratique des arts l'es plus utiles aux hommes, à l'époque de l'établissement de la IV dynastie des rois héréditaires. Souphi en fut le vingt -sixième depuis Menés.

Sensaouphi, son successeur, éleva aussi, pour lui servir de tombeau, une grande pyramide près de celle de Sour phi ; Mankherri , troisième roi , imita l'exemple de ses prédécesseurs. Les trois grandes pyramides de Ghizé sont les trois tombeaux de ces trois souverains ; les deux plus récentes des trois ne paraissent pas avoir été ouvertes.

On compte depuis Menés jusqu'à la fin de la IV^ dynastie, quarante-deux règnes et 1194 années.

Dès lors, Memphis perdit temporairement l'avantage de voir sur le trône d'Egypte des familles originaires de ses murs. La V dynastie sortit en effet d'Éléphantine, île située aux i frontières méridionales de l'Egypte l vers l'Ethiopie.

Cette cinquième dynastie eut pouri chef Ouscrchérès, et l'on ignore pafi

EGYPTE

quelles circonstances il fut appelé à remplacer sur le trône d'Egypte l'héritier des deux familles memphites qui venaient de l'occuper pendant plus de six siècles. On n'est pas plus instruit sur les événements de son règne , sur ses vices ou sur ses vertus ; on sait seulement qu'il régna 28 ans. Il eut huit successeurs qui régnèrent, savoir : Séphrès 13 ans, Népherchérès 20, Sisiris 7, Chérès 20, Rathouris 44, Menchérès 9 , Tanchérès 44 années aussi , et Onnos 33. La durée totale de la V^ dynastie fut ainsi de 248 ans et de 9 règnes.

On a pu remarquer , dans la liste de ses rois, plusieurs noms terminés par les deux syllabes cAeres; il enestdeméme pour les princes de la dynastie précédente , et nous arrêterons un moment le lecteur sur cette particularité, afin de l'informer en même temps qu'on trouve, parmi les plus anciens rois d'Égvpte de la liste qui résulte du Canon chronologique fourni par le papyrus hiératique de Turin , plusieurs noms de ces vieux Pharaons terminés aussi par les mêmes syllabes chérès, des noms même absolument identiques avec ceux que les abréviateurs de Manéthon nous donnent comme appartenant à des rois de la IV^ et de la V^ dynastie : et une telle analogie peut un jour acquérir quelque poids dans l'ensemble des preuves pour l'histoire des premiers temps de la monarchie égyptienne. Du reste, l'examen attentif des monuments , et en particulier celui des cartouches -prénoms des rois, nous porte à croire, et par l'analogie des signes graphiques et par l'analogie d'expression qui en est la conséquence, qu'on s'attacha à multiplier ces rapports, pour un motif qui nous est inconnu , par respect peutêtre pour un ancêtre ou pour un grand roi; ce qui multiplia ainsi la désinence fhérès, et les deux bras élevés en signe d'adoration, qui en sont le signe graphique dans les cartouches des rois des |)lus anciennes dynasties, et ensuite dans ceux de la XVP et de la XVII*.

•On remarque de même dans les cartouches provenant des rois de la XVIII', le sjgne du monde, le scarabée, six

fois adopté pour les prénoms royaux d'autant de princes qui se succédèrent dans cette même dynastie. Ce qui s'est passé dans les temps modernes fourni- f raitdes exemples analogues, de pratiques inspirées par des motifs humains ou religieux.

A la mort du dernier roi de la cinquième dynastie, une famille nouvelle parvint au trône : nous ignorons par quelle voie ; mais on sait que la ville royale de Memphis récupéra son ancien privilège et le conserva pendant plusieurs siècles; la VI* dynastie et les deux qui lui succédèrent furent en effet originaires de cette célèbre capitale.

Othoès fut le premier roi de la VI* dynastie ; il fut mis à mort par ses propres gardes ; voilà tout ce que l'on sait de sa vie. L'histoire écrite garde un silence non moins regrettable sur les quatre premiers successeurs d'Othoès : elle les nomme Phios, qui régna pendant 53 ans; Méthousouphis, pendant 7 ans; Phiôps, qui vécut jusqu'à l'âge de cent ans ; et Menthesouphis, qui n'occupa le trône que pendant une année.

C'est à ce roi que succéda la reine Nitocris, la femme la plus belle et la plus distinguée de son temps, la première aussi qui porta la couronne royale en Egypte , à la faveur de la loi par laquelle Biophis, roi de la H' dynastie, avait modifié en ce point les règles an térieuremeut établies.

L'histoire et la fable ont également célébré les actions de Nitocris; Hérodote apprit des prêtres égyptiens, que le frère de cette reine fut précipité du trône et égorgé par ses propres sujets. Un tel événement s'accorde avec la courte durée d'une année queManéthon donne au règne de Menthésouphis. Appelée à lui succéder, par la loi comme par le vœu public, IN itocris ne voulut cependant pas laisser sans châtiment les instigateurs du crime dont Menthésouphis venait d'être la victime. Occupée à faire élever divers édifices publics, elle attira dans une galerie souterraine les coupables qu'elle voulait punir, etoeodan t les joies d' un repas que la reine leur

L'UNIVERS

avait fait servir, les eaux du Nil, conduites par un canal inconnu, les y noyèrent tous. Nitocris se fit aussi construire une pyramide pour lui servir de tombeau. Hérodote ajoute à son récit, que cette reine se donna la mort en se précipitant dans une chambre remplie de cendres, échappant ainsi à la vengeance des partisans de ses ennemis.

La durée du règne de cette femme illustre est portée à 12 ans dans les listes de Manéthon. Sa figure était, selon les uns, d'une rougeur éclatante; selon d'autres , elle avait le teint jaune et les joues d'un rouge incarnat. Et si l'histoire écrite nous a transmis ce fait et cet éloge , c'est sans doute parce que cette rubicondité devait être un rare mérite et un avantage très-recherché dans un climat où la race blanche 3ui l'habitait se colorait constamment 'un rouge cuivré. Les monuments nous montrent sous cet aspect tout le nu des figures d'hommes ; les figures de femmes sont en jaune, et cette couleur indique pour elles, par sa teinte glus douce, l'effet des voiles, des omrelles et de la retraite, qui les exposaient moins aux effets de l'ardeur du climat. Il reste toujours que la reine Nitocris fut considérée par les Égyptiens comme la plus belle femme de son époque.

Les séditions qui se passèrent à Memphis, et qui mirent fin à la Vr dynastie, après une durée de 203 ans, approchèrent du trône et y firent monter, après Nitocris , une autre famille memphite; elle fournit 5 rois qui ne régnèrent que 75 ans , et composèrent la VII' dynastie. On ne connaît pas même leurs noms; l'obscurité de leur vie royale est même très-ancienne, car les prêtres égyptiens, malgré leur piété envers leurs rois , dirent à Hérodote que les premiers successeurs de Nitocris ne firent d'ailleurs aucune entreprise remarquable.

Il parlait aussi sans doute de ceux qui , au nombre de cinq , formèrent la VIirdynastie,égalementoriginairesde Memphis ; ils régnèrent cent ans en tout, et disparurent de la terre, inaperçus vraisemblablement, comme ils

le sontdans l'histoire, qui les mentionna tous les cinq en une seule ligne.

Il paraît que cette longue succession de rois fainéants pendant deux siècles compromit les plus grands intérêts de l'État, excita les craintes et le patriotisme des principales classes , et lassa la patience de toutes. Une famille nouvelle , étrangère à Memphis , et venue du nome deHnès, dans l'Egypte moyenne , le nome Héracléopolite des Grecs, monta sur le trône, et donna 4 rois qui régnèrent cent ans. Le portrait que Manéthon a tracé du premier de ces princes (IX* dynastie) nous donne l'idée d'un homme capable de se faire roi par son courage et par son caractère : il se nommait Achthoès; mais, parvenu au trône, il se livra à ses inclmations violentes , tyrannisa ses sujets, et surpassa tous ses prédécesseurs qui s'étaient fait un renom de cruauté ; enfin, frappé de démence, il fut dévoré par un crocodile.

Une autre famille d'Héracléopolis {*) occupa le trône après le troisième successeur d'Achthoes; elle forma la X* dynastie, composée de 19 rois, qui régnèrent moinsdedixannéeschacun, 185 ans seulement tous ensemble. Cette dernière donnée n'est point indigne d'attention, car elle révèle hautement de fréquents changements de règne, signes certains de désordres dans l'État ou de troubles dans la nation. Une famille nouvelle , et d'une autre origine , succéda en effet aux deux dynasties d'Héracléopolis.

En résumant les indications numériques consignées jusqu'ici dans ce précis historique, on trouvera que ce tableau si succinct des dix premières dynasties égyptiennes, comprend 90 règnes successifs, qui embrassent un espace de 2105 années, ce qui donne un ! .terme moyen de 23 ans et quatre mois ! et demi pour chaque règne. '

Memphis fut pendant tout ce temps le séjour des familles royales , et cette ville, la capitaJe civile et militaire de (*) Dans le tableau qui est à la page 269, on a imprimé deux fois héliopolite, au lieu de héraeléopolite : le lecteur est supplie de »'en souvenir.

r:GYPTE.

rempire, acquit successivement par la munificence des rois et le concours de la nation, une splendeur qui en fit l'émule et la rivale de Thèbes toute sacerdotale. Des édifices tels que les pyramides, accessoires funéraires de Memphis, disent assez ce que devaient être, dans la même ville, les demeures royales, et celles des classes dominantes s'empressant d'imiter le souverain pour l'embellissement de la principalecité. Elle s'agranditen même temps, et rivalisa sous ce rapport avec les plus grandes villes de notre Europe; quand elle fut ravagée par Cambyse, sa circonférence égalait celle deParis. Après avoir brillé du plus vif éclat, la destinée de cette ville opulente fut de rester ensevelie et ignorée pendant une longue série de siècles : il y a à peine cinquante ans que l'Europe savante a retrouvé les ossements de ce vaste colosse. Mais tandis que les ruines de Thèbes inspirent encore l'enthousiasme et l'admiration aux peuples et aux soldats, et que ses temples et ses palais s'élèvent très-haut au-dessus du sol et le dominent comme dans les plus anciens âges , les ruines de Memphis n'offrent plus , au contraire, que l'aspect d'une tombe violée et négligemment recouverte d'un peu déterre :

le sol est nu, brûlé, uni, et les monticules de débris qui y surgissent de place en place, y sont isolés de tout plan général , et n'en laissent deviner aucun , tant l'arrasement de cette ca-

fntale a été profondément opéré par a barbarie. Il est vrai qu'elle eut à subir toutes les invasions venues de l'Asie; la position plus méridionale de Thèbes , la préserva de quelques conquérants. La fondation d'Alexandrie porta à Memphis le dernier coup ; le Nil a couvert les ruines de son limon , et le sable du désert les a ensuite ensevelies d'un double linceul. Mais, semblable à une de ces grandes images d'hommes qui nous viennent de l'antiquité , et que notre esprit admire et vénère à la fois , l'image de Memphis, il y a six cents ans, inspirait encore ces mêmes sentiments aux Arabes qui les visitaient. Abdallatif, l'un des

meilleurs esprits de l'Orient moderne, homme doué de science et de bon sens, disait des ruines de Memphis, après les avoir vues : « Malgré l'immense étendue de cette ville et la haute antiquité à laquelle elle remonte, nonobstant toutes les vicissitudes des divers gouvernements dont elle a successivement subi le joug, quelques efforts que différents peuples aient faits pour l'anéantir, et en faisant disparaître jusqu'aux moindres vestiges, effaçant jusqu'à ses plus légères traces, transportant ailleurs les pierres et les matériaux dont elle était construite, dévastant ses édifices, mutilant les figures qui en faisaient l'ornement; enfin, en dépit de ce que quatre mille ans et plus ont dû ajouter à tant de causes de destruction , ses ruines offrent encore aux yeux des spectateurs une réunion de merveilles qui confond l'intelligence , et aue l'homme le plus éloquent entreprenarait inutilement de décrire.

Plus on la considère, plus on sent augmenter l'admiration qu'elle inspire; et chaque nouveau coup d'oeil que l'on donne à ses ruines , est une nouvelle cause de ravissement. A peine a-t-elle fait naître une idée dans l'âme du spectateur, qu'elle lui suggère une idée encore plus admirable; et quand on croit en avoir acquis une connaissance parfaite, elle vous convainc au même mstant que ce que vous aviez conçu est encore bien au-dessous de la vérité.

« Du nombre des merveilles qu'on admire parmi les ruines de Memphis, est la chambre, ou niche, que l'on nomme la chambre verte. Elle est faite d'une seule pierre de neuf coudées de haut sur huit de long et sept de large. On a creusé dans le milieu de cette pierre une niche, en donnant deux coudées d'épaisseur , tant à ses parois latérales qu'aux parties du haut et du bas : tout le surplus forme la capacité intérieure de la chambre. Elle est entièrement couverte , par dehors comme par dedans, de sculptures en creux et en relief, et d'inscriptions en anciens caractères. Sur le dehors, on voit la figure du soleil dans la partie

L'UNIVERS

du ciel où il se lève , et un grand nombre de figures d'astres, de sphères, d'hommes et d'animaux. Les hommes y sont représentés dans des attitudes et des postures variées.

« Quant aux figures d'idoles que l'on trouve parmi ces ruines, soit que l'on considère leur nombre , soit qu'on ait égard à leur prodigieuse grandeur, c'est une chose au-dessus de toute description et dont on ne saurait donner une idée; mais cequi est encore plusdigne d'exciter l'admiration, c'est l'exactitude de leurs formes, la justesse de leurs proportions et leur ressemblance avec la nature. Nous en avons mesuré une qui , sans son piédestal , d,vs.\tplus de trente coudées. Sa largeur , du côté droit au côté gauche, portait environ dix coudées, et du devant au derrière elle était épaisse en proportion. Cette statue était d'une seule pierre de granit rouge. Elle était recouverte d'un vernis rouge, auquel son antiquité semblait ne faire qu'ajouter une nouvelle fraîcheur Il y a quelques-unes de ces

figures que l'on a représentées tenant dans la main une espèce de cylindre d'un empan de diamètre, qui paraît être un volume... La beauté du visage de ces statues , et la justesse de proportion qu'on y remarque, sont ce que l'art des hommes peut faire de plus excellent, et ce qu'une substance telle que la pierre peut recevoir de plus parfait. Il n'y manque que l'imitation des chairs et du sang... J'ai vu deux lions placés en face l'un de l'autre, à peu de distance ; leur aspect inspirait la terreur. On avait su , malgré leur grandeur colossale et infiniment audessus de la nature, leur conserver toute la vérité des formes et des proportions ; ils ont été brisés et couverts île terre. » ( Abdallatif , traduit de l'arabe en français , par M. le baron de Sacy.)

Il est douteux que les monuments décrits par Abdallatif remontent par leur antiquité aux premiers temps de l'existence de Mempbis ; trop d'infortunes alors avaient frappé cette ville célébrée dans les annales de tous les peuples policés de l'Orient, rivale de

Tyr et de Babylone , qui fut si hospitalière pour Abraham et Jacob, fit la fortune de Joseph , et en éduquant Moïse donna un législateur aux Hébreux : illustration presque sans égale, 3ui protège encore les ruines de la cité e Menés , consacre à jamais à la vénération des hommes le génie du fondateur de la monarchie égyptienne, et la munificence de ses successeurs durant les dix plus anciennes dynasties

Comme nous l'avons dit, la XI' dynastie fut originaire de la plus vieille capitale de l'Egypte , de Thèbes , florissantes malgré la magnificence de Memphis, et chef-lieu delà hiérarchie religieuse , séjour de la caste sacerdotale qui était riche de ses propres biens et des offrandes pieuses des citoyens de l'Egypte entière. Ce ne serait peut-être pas trop s'écarter de la vérité au sujet des causes de ce nouveau changement dans l'origine des dynasties , que de l'expliquer par la rivalité des deux villes capitales. Depuis l'établissement du pouvoir monarchique civil, aucune famille purement thébaine n'avait occupé le trône ; Memphis et ses environs, pays nouveau relativement à la Thébaïde, avaient au contraire donné sept dynasties sur les dix qui s'étaient élevées depuis la même époque ; Thèbes et la caste sacerdotale n'avaient pas renoncé librement à leur ancienne influence, et devaient s'efforcer de la ressaisir :

tout changement était favorable à ces graves desseins, mûris dans le silence du sanctuaire , et favorisés par l'opinion d'une vaste cité presque descendue au second rang , après avoir si longtemps occupé, seule , le premier.

Elle réussit enfin à réaliser ses désirs; et , après un veuvage du trône qui durait depuis près de deux mille ans , elle l'occupa de nouveau par une de ses familles qui donna un assez grand nombre de rois. On le porte jusqu'à 17 , quoique l'ensemble de leurs règnes i n'ait embrassé que 59 ans. Ce résultat! extraordinaire fait penser que desévé-* nements qui le furent aussi, suivirent ( ce changement de dynastie; dans !««( temps des discordes civiles, des riva-i

EGYPTE. 389

lités des provinces et des villes principales, surtout dans les États fortement organisés, où les classes de la population sont intimement agglomérées par l'influence de la loi , de leurs croyances ou de leurs préjugés, les divisions s'opèrent par grandes masses; chacune d'elles se considère comme la plus puissante, comme le centre national , fait des lois ou exalte des chefs que les autres s'empressent d'abolir; et, après un petit laps de temps, le

f>ays, rentré sous l'autorité des lois égitimes, apprend qu'il a été gouverné par une foule de souverains éphémères dont il n'a pas même connu les noms.

Tels furent peut-être les 16 premiers rois de la XP dynastie égyptienne, dont les règnes ne durèrent que 43 ans, moins de 31 mois chacun , et dont les annalistes de l'Egypte n'ont pas pris la peine de conserver les noms. Ces annalistes ont fait plus pour leur successeur : ils nous apprennent qu'il se nommait Amménémès , et qu'il régna pendant 16 ans.

Ce laps de temps put permettre à ce prince de rétablir l'ordre en Egypte et de se distinguer par quelques services signalés : car c'est , dans l'histoire égyptienne , un fait constant et qui se renouvelle à toutes les périodes de sa durée, que les événements les plus mémorables, l'élévation des plus grands édiflces , l'origine des institutions les

f)lus utiles , et toutes les actions ilustres appartiennent à des règnes dont la longue durée s'étendit au delà du terme commun à tous les autres règnes. Les trois rois qui succédèrent à Amménémès en fournissent une nouvelle preuve; chacun d'eux régna près de 40 ans ; et les temps de la grandeur et de la prospérité de l'Egypte se renouvelèrent sous leurs règnes.

Ils appartiennent à la XII' dynastie, originaire aussi de Thèbes. Sésôchris , fils d'Amménémès , en fut le premier roi ; il régna 46 ans. Un autre Amménémès, ou'^Amménémôph, succéda à Sésôchris , et occupa l* trône pendant 38 ans ; il périt assassiné par ses eunuques. Les listes de Manéthon

!»• Livraison. (Egypte.)

nomment ensuite pour 3* roi de cette dynastie, un Sésostris, qui régna 48 ans, et qui serait, si les textes sont fidèles , Sésostris l'ancien, souvent confondu, par l'analogie de leurs grandes actions, avec le prince de même nom de la XVIir dynastie. On donne à Sésostris l'ancien une taille colossale; ou dit qu'il conquit toute l'Asie dans l'espace de neuf années , et qu'il pénétra même en Europe par la Thrace , laissant partout , inscrits sur des colonnes de pierre, les souvenirs de ses victoires. Labarès succéda à ce Sésostris; et c'est à ce prince qu'on attribue la construction du célèbre labyrinthe ( appelé labarinthe par les anciens écrivains français), [suprà, page 36); Labarès et ses'deux successeurs, Ammérès et Amménémès , régnèrent chacun 8 ans ; une femme , Scenniophrès, sœur du dernier Amménémès , lui succéda , mais ne régna que durant quatre années.

Malgré les incertitudes qui existent sur le nom et les actions de ce premier Sésostris , il est cependant avéré qu'à cette époque les arts s'étaient développés en Egypte ; que cette monarchie était puissante ; que de beaux et vastes édifices, enrichis par la peinture et la sculpture , ornaient ses villes principales ; que les rois de cette époque , notamment Sésôchris , Aménémès et Aménémôph , firent avec succès de grandes entreprises militaires au dehors; enfin on a reconnu, dans les ruines des plus anciens monuments de Thèbes , où ils sont employés comme matériaux de construction , des débris d'édifices portant, sculpté, le nom d'un des rois de cette XII* dynastie. Dès cette même époque, en effet , et quelque reculée qu'elle soit en arrière des origines de nos annales occidentales, les monuments contemporains, où sont inscrits les noms de cea vieux rois , surgissent des entrailles de la terre, et viennent, de leur antique autorité, corroborer et mettre hors des atteintes du doute , les monuments des temps postérieurs où oes mêmea rois sont inscrits par les mêmes noms et pour les mêmes époques; succès- Id

ï;univf/rs.

sion admirable de témoignages originaux en faveur de l'identité des hommes i des temps et des événements.

Tous les textes des listes de Wanéthon s'accordent à donner soixante rois à la XIII' dynastie , et à fixer la durée de leurs règnes réunis à 453 ans. Mais les abréviateurs de ces antiques annales ont néglige de nous conserver les noms des rois de cette troisième famille tliébaine; il paraît toutefois que l'obscurité de leurs actions a justement enveloppé à jamais leur nom et leur vie. Diodore de Sicile a dit de quelques autres souverains égyptiens également demeurés inconnus : « Ces rois vécurent tous dans une profonde oisiveté, et ne s'occupèrent que de leurs plaisirs. Aussi, les chroniques sacrées ne nous transmettent sur leur compte le souvenir d'aucun monument niagniUque, ni d'aucune action digne de trouver place dans l'histoire. « Mais il est vraisemblable que l'Egypte jouit, pendant cette longue succession de rois , d'une paix profonde ; l'obscurité de la vie de ces princes fut la véritable cause du bonheur des peuples.

La XIV' dynastie fut originaire de Skôou (Xoïs), grande ville de la basse Egypte , et qui enleva momentanément à Thèbes l'honneur d'être le berceau de la famille régnante , si toutefois il y eut quelque honneur à fournir une longue série d'hommes inconnus, quoique devenus rois ; car on ne retrouve plus, dans les annales écrites, ni leurs noms , ni le plus fugitif souvenir des actions de leur vie ou de leur règne : misérable condition pour des êtres humains , que d'être élevés par le hasard au premier rang, pour s'y dissiper comme de vains fantômes privés de sens , de pensée et de mouvement. On porte à soixante-seize le nombre de ces ombres àe rois qui traînèrent, pendant 484 ans, leur nullité sur le trône d'Egypte.

La XV" dynastie fut thébaine, et la ville sacerdotale s'assura dès lors , pour près dequinze siècles, l'avantage qu'elle venait de %-eprendre sur Xoïs ; ce fut de rhèbes , en effet , que sortirent aussi les familles dont se lormèrenl les cinq

dynasties qui succédèrent à la XV*.

Celle-ci eut plusieurs rois , on n'en consaît pas exactement le nombre, qui régnèrent pendant 250 ans. On ignore aussi ce qui se passa pendant leur règne , et il dut être calme et modéré , puisque l'histoire n'en a recueilli aucun événement digne d'être transmis à l'avenir.

. Il est très-vraisemblable que la ligne supérieure de la table historique et généalogique d'Aydos (voy. pi. 47), contient, rangés de la gauche à la droite, les cartouches -prénoms des rois de cette XV' dynastie : l'examen attentif de ce précieux monument, et sa comparaison avec d'autres documents semblables qui ont permis de le compléter en partie, ont fait reconnaître eu effet que la ligne intermédiaire se terminait à droite , quand le bas-relief était entier, par la suite des noms des rois de la XVII' dynastie, et successivement par ceux des rois de la XVI' ; qu'ainsi la série des rois de la XV' se trouvait à la ligne supérieure, le dernier cartouche à gauche étant celui du dernier roi de cette XV' dynastie.

Les noms et prénoms du roi qui fit sculpter ce précieux bas-relief (Sésostris) , occupent , plusieurs fois répétés, la ligne intérieure toute entière. Ainsi les annales écrites par IManéthon , et les listes qui en furent extraites par ses abréviateurs qui nous les ont conservées , entrent déjà en communauté de témoignages pour l'histoire, avec les monuments des arts ; double et précieux avantage peu commun dans les annales de l'antiquité, u)éme pour les temps bien postérieurs à l'époque égyptienne où nous sommes parvenus.

En supposant , comme des analogies nous y autorisent, que les 260 années de la XV' dynastie furent réparties entre sept rois au moins , nous connaissons , encore subsistant de nos jours, un monument contemporain d'un des rois de cette même dynastie, du VIP , tel qu'il est inscrit dans la table d'Abydos. Ce monument se voit sur la route de Cosséir , sculpté sur un des rochers qui la bordent; c'est un bas-relief soigneusement tra-

IlGYPTE.

vaiilé; l'enseigne du roi, surmontée de l'épervier mitre, en occupe le milieu; et à droite et à gauche est son prénom , précédé de son litre de roi et des autres qualilications honoriOques dont le protocole égyptien fut habituellement assez prodigue; le voeu vivant a toujours y complète les pieux honneurs rendus à ce roi • il se nommait Mérenrhès.

Ce lait, qui intéresse l'histoire des hommes à un si haut degré, n'est pas absolument isolé , quoique appartenant à une époqne ou il n'y a pas encore d'histoire ni peut-être d'existence sociale pour les plus anciennes et les plus illustres nations de l'Occident.

On a recueilli en effet , auprès des pyramides, dans les vallées sépulcrales de Thèbes, sur les côtes de la mer Rouge, dans les grottes des lieux nommés El -Tell, Zaoyet-el-Maïetin , et dans d'autres localités, des noms de rois et de reines , gravés sur des monuments contemporains , antérieurs à l'époque du septième roi de la XV* dynastie ; et même aux six rois connus de la XI'V^*; toutefois ces noms antérieurs ne se trouvent point parmi ceux qui subsistent encore sur la table d'Abydos. Mérenrhès , de la XV' dynastie , vécut vers l'an 2500 avant l'ère chrétienne.

C'est dans la même dynastie qu'on doit placer le règne du roi Osymandvas, dont Diodore de Sicile, d'après l'historien grec Hécatée , a décrit les actions si merveilleuses , et le tombeau plus digne encore du nom de noerveille par son étendue, par les sculptures et les peintures dont il fut orne, et qui en fer?.ient l'un des plus magniflques édifices de la magnifique Thebes. On y avait représenté les campagnes de ce roi contre les Bactriens, le siège d'une ville défendue de tous côtés par ui;e rivière, le roi combattant lui-même du haut de son char, et secondé par son lion apprivoisé; enfin toutes les circonstances d'ujie grande campagne heureusement entreprise par une armée de quatre cent mille hommes, conduite par un chef valeureux; à la suite des malles

décorées de ces tableaux militaires, on voyait un sanctuaire pour l'adoration des dieux, un promenoir, une bibliothèque intitulée : Remède de l'âme; enfin, le tombeau même du roi : et toutes ces notions topographiques sur le tombeau d'Osymandyas , ont porté les derniers voyageurs en Egypte a reconnaître les analogies les plus frappantes entre le plan du Rhamesséum, encore subsistant à Thèbes (connu aussi sous la dénomination inexacte de Memnonium, puisqu'il a été élevé par R.hanisès III, Sésostris), et le tombeau d'Osymandyas décrit dans l'ouvrage de Diodore de Sicile; les proportions du Rhamesséum sont seulement inférieures en tout point à celles qu'on donnait au tombeau d'Osymandyas.

C'est sur lesommèt de ce même édifice que ce roi avait fait placer le fameux cercle d'or, de 365 coudées de circonférence (environ 500 pieds), et dont chacune de ses divisions, affectée à un jour de l'année , portait écrite l'indication de l'heure du lever et du coucher des astres, ainsi que les pronostics sur les variations de l'atmosphère : indications plus oiseuses encore que les mesures d'un tel ouvrage en or massif; puisqu'un tel cadran annuaire eilt été complètement inutile en raison de l'absence de tout rapport vrai de ses divisions , avec la longueur réelle de l'année solaire et le mouvement des astres; ce qui fait supposer à cette narration de l'histoire quelques exagérations, ou dans les écrivains qui l'ont tracée, de l'inexactitude ou de l'ignorance.

11 ne reste rien de ces merveilleuses constructions, si toutefois elles ont jamais existe; et jusqu'ici on n'a pas été plus favorisé a l'égard des monuments originaux de la' XV* dynastie; on en connaît bien peu qui puissent lui être attribués avec toute certitude.

Un de ses rois est cependant nommé dans le tombeau du prêtre Othoès , creusé auprès des grandes pyramides ; Othoès étant au service personnel de ce roi , dont le nom se trouve au.wi rappelé da;is la table royale du temple (Je Karnac : c'est le quatrième cartouche

L'UNIVEHS.

de la première rangée inférieure , sur la partie droite du temple.

Ces souvenirs historiques de la XV' dynastie nous rapprochent de la grande époque des annales égyptiennes, de celle où une invasion de barbares arrêta et détruisit presque, de fond en comble la civilisation de l'Egypte , et en dessécha pour trois siècles les germes les plus précieux.

Cela arriva aux temps de la XVI* dynastie , originaire de Thèbes , composée de plusieurs rois dont les règnes successifs durèrent 190 ans. Les chronologistes qui ont pu lire l'ouvrage de Manéthon, n'y ont pas recueilli pour nous les noms des princes de cette dynastie ; mais des monuments élevés durant leur règne, nous ont révélé les noms de quelques-uns de ces rois , et l'ordre de leur succession , suppléant ainsi , en partie , a« silence absolu des historiens.

Il paraît qu'un roi nommé Osortasen , l'un des derniers de cette dynastie, fut aussi un prince illustre, et que son règne dura près d'un demi siècle, circonstance favorable aux bons vouloirs de la fortune et à la fécondité du génie. Osortasen éleva l'obélisque qui est encore debout à Héliopolis (voy. pi. 74). Son prénom royal (le cartouche supérieur) et son nom propre (le cartouche au-dessous du premier) se lisent sur les quatre faces de l'obélisque , et font partie des quatre inscriptions, en l'honneur d'Osortasen, qui décorent ce monument; le cartouche-prénom est répété au bas de l'inscription , et les caractères alphabétiques qui composent le nom propre (cartouche au milieu de la hauteur) , se lisent OSRTSN; ailleurs ce même nom est écrit Osortsn. Nous avons dit plus haut (page 274) comment il nous semble que peut s'expliquer l'existence actuelle de ce précieux monument élevé par un roi qui régna avant l'invasion et les affreux ravages des Hyksos.

D'autres monuments originaux , contemporains de ce même roi , datés des années de son règne, consacrés à sa mémoire, ou rappelant ses mémo-

rables actions , sont également parvenus jusqu'à nous, et, comme l'obélisque d'Héliopolis, doivent servir à faire placer au rang des princes illustres par leurs hauts faits , à la têt(^ d'une nation puissante par sa parfaite civilisation plus de vingt-trois siècles avant l'ère vulgaire, Osortasen l'un des derniers rois de la XVI' dynastie.

Son nom est inscrit dans les tables généalogiques du temple de Karnac à Thèbes; il a disparu de celle d'Abydos, où il se serait trouvé le deuxième à la droite du cartouche qui borne la ligne intermédiaire du côté fragmenté. Des stèles funéraires isolées , élevées dans les tombeaux de particuliers de classes diverses , et dont quelques-unes sont remarquables par la beauté du travail ou par leur volume , portent les dates des années 13 , 17 , 25 et 43 du règne d'Osortasen ; sur l'une d'elles , le père du roi est nommé , c'était Ptahawtep.

Le nom du roi se lit aussi sur des monuments de plus petite proportion , des scarabées , des figurines : mais cette série de témoignages, malgré leur intérêt évident , n'est plus qu'un utile accessoire du monument principal qui nous reste de ce règne et de ce roi.

Les ruines de l'antique ville égyptienne deBéhéni, aujourd'hui occupées par le village arabe de Ouadi-Halfah , en Nubie , près de la seconde cataracte du Nil au midi de l'Egypte , se composent des restes de plusieurs édifices publics. La position de cette ville était importante pour l'Egypte, toujours intéressée à maintenir dans l'obéissance les populations fixées entre les deux cataractes. C'est là que le roi Osortasen fit édifier un temple en l'honneur de la grande divinité de l'Egypte , de Horammon, ou Ammon générateur.

Cette antique origine donnait aux ruines de ce temple une importance sans égale; Champollion le jeune les fouilla religieusement; il reconnut que les murs qui subsistent ont été construits en grandes briques crues; que l'intérieur était soutenu par des piliers ou des colonnes en grès , ouvrages du

l'.GÏ PTE.

Fè.j,'iie d'AméiioiiliiJ II, de la XVIir iJvnaslie; que ce temple fut enrichi par Rhamsès I" et Ménephtha I""", princes de la même dynastie ; et une stèle historique , arrachée de ces ruines par notre voyageur , et déposée par lui au INIusée du Louvre, contient la liste (les dons et des offrandes faites à ce temple par ces deux rois. Mais il reconnut aussi que cet édilice religieux avait été primitivement fondé par Osortasen de la XVI"' dynastie , et il en recueillit la preuve en arrachant aussi de ces mêmes ruines, et de la place qu'occupait d'abord le sanctuaire du temple , une autre stèle encastrée autrefois dans ce sanctuaire même, monument sans prix par son antiquité , par son importance historique, également recueilli avec un zèle patriotique pour le Musée du Louvre, mais que d'occultes manœuvres ont dirigé à l'étranger.

Le champ de cette stèle est occupé par un bas-relief; le roi Osortasen, armé de la masse et coiffé en Ammon, est debout devant le dieu Month , qui lui livre, avec l'emblème de la vie stable , les peuples de la Libye , dont les noms sont inscrits dans des cartels placés auprès de douze figures d'hommes, et ces figures sont attachées à des liens dont le dieu réunit les extrémités dans ses mains. C'est la représentation , en style religieux, de la conquête de la Nubie par Osortasen, qui fit ainsi rentrer sous le joug les peuplades révoltées entre les deux cataractes. « Je te livre, «lit le dieu, toutes les contrées de la terre de Kenous; » et dix noms, d'autant de ces peuplades, sont encore lisibles sur le monument. Dans le texte de l'inscription, le roi est qualifié de taureau blanc, qui a mis en fuite les peuples de Pliot (les Libyens); et ce monument, d'une victoire utile à la sécurité de l'Egypte, était religieusement déposé dans le sanctuaire du temple de Béhéni, qui eut pour fondateur le même roi dont la stèle enlevée à la France a transmis jusqu'à nous, à travers plus de quarante siècles, le nom et la gloire.

A Osortasen , vers la fui de k\ \\V

dynastie, succéda un autre roi qui se nomma Amenhemhé; il est également inscrit dans les listes royales dtt Karnac ; il se trouve aussi dans le texte d'un monument contemporain sculptd sur le milieu de la route de Cosséir; enfin sa légende complète se lit dans un des antiques tombeaux de Bènihassan-el-Qadin ; les inscriptions, dont cette légende n'est qu'une partie, font dire au roi Amenhemhé qu'il a entrepris plusieurs guerres , notamment contre les Éthiopiens. Il paraît ainsi que cette partie des frontières de l'Egypte ne cessait d'exciter la sollicitude du gouvernement égyptien, et l'histoire prouve assez, par le succès de quelques invasions éthiopiennes en Egypte, que cette sollicitude devait être permanente comme le danger qui la faisait naître.

Les voisins de l'Egypte à l'orient semblaient plus tranquilles, peut-être parce qu'ils étaient plus divisés, ou qu'uneciviHsation plus analogue, etsurtout de grands intérêts commerciaux réciproquement avantageux , portaient ces voisins orientaux a des relations

Pacifiques. Le peuple hébreu, illustre ranche de la grande famille arabe, n'habitait pas loin de l'Egypte. Encore à rètat de pasteurs, soumis au gouvernement patriarcal , à l'autorité de l'ancien, campant sous la tente, dans de gras pâturages avec leurs troupeaux, Bédouins primitifs pieux et hospitaliers, les Hébreux connaissaient les richesses de l'Egypte, et ne semblaient pas lui porter envie. Ils s'unissaient en mariage avec les Égyptiens ; Agar, femnif' d'Abraham, était née en Egypte, et elle choisit pour l'épouse de son fils une autre femme de la même nation.

Ils y descendaient quand la famine frappait leur pays. La famine y conduisit Abraham, âgé de soixante-quinze ans, et cet événement, le plus ancien de ceux que la Bible mentionne à l'égard de l'Egypte , se passa , d'après les époques connues de l'histoire sainte, pendant le règne d'un des rois de la XVI" dynastie.

La Bible raconte comment Abraham , ayant avec lui Sara , et craignant

L'UNIVERS

que ia beauté de sa femme ne portât les Égyptiens à le tuer pour la lui ravir, rengagea à se dire sa sœur. Sara fut enlevée et conduite au palais du roi , mais Abraham fut très-bien traité; les Egyptiens lui donnèrent des brebis, et des bœufs, et des ânes, et des esclaves , et des servantes , et des ânesses , et des chameaux. Bientôt la maison de Pharaon fut frappée de la main de Dieu; le roi fit venir Abraham : « Pourquoi , lui dit-il , as-tu annoncé que Sara était ta sœur, afin que je la prisse pour épouse? Voilà ta sœur, prendsla et va-t'en; » et Abraham se retira avec tout ce qu'on lui avait donné, et remonta en Chanaan, possesseur de beaucoup d'or et d'argent ; dives valde, dit la Bible, In possessions auri et argenti; nouveau témoignage de la prospérité de l'Egypte aux temps de Ja XVP dynastie.

Le dfcinier des rois de cette famille est appelé Timaos par Manéthon ; i'iiistorien juif Josèphe nous a conservé, au sujet de ce roi , quelques fragments du récit de l'annaliste égyptien; il rapporte textuellement un 'court extrait de la seconde partie de l'histoire de Manéthon, dans laquelle se trouvait la narration de l'événement mémorable qui changea subitement la face des choses en Egypte : une barbarie farouche y remplaça l'habitude des lois, et la civilisation de l'Egypte aurait été entièrement détruite, si elle avait reposé sur de débiles fondements; mais elle résista à deux siècles et demi d'inouïes calamités. Laissons parler Manéthon.

« Sous le règne de Timaos , Dieu fut irrité , on ignore pourquoi , et des hommes de race ignoble, venant à l'iniproviste des régions orientales , envahirent i'Égypte, pénétrèrent dans la contrée et s'en emparèrent en peu de temps, presque sans combat; ils opprimèrent les chefs du pays, brûlèrent les villes avec fureur, et renversèrent les temples des dieux. Ils se conduisirent en ennemis cruels contre les habitants de l'Egypte, réduisirent en esclavage une partie des femmes et des enfants; et, ce qui mit le comble aux malheurs de

l'Egypte, ils choisirent un d'entre eux, nommé Salathis, et ils le firent roi.

Salathis se rendit maître de Memphis, sépara par là la haute Egypte de la basse, leva des impôts, plaça des garnisons dans les lieux convenables, et fortifia particulièrementla partie orientale du pays. Méditant une entreprise contre les Assyriens, alors très-puissants, Salathis se rendit dans le nome Méthraïte, releva une ancienne ville située à l'orient de la branche bubasti-

aue du Nil, nommée Aouaris, la ferma e fortes murailles, et il y rassembla deux cent quarante mille hommes; il les visitait dans la belle saison; il les nourrissait, les comblait de présents, et les exerçait aux manœuvres militaires, afin d'inipirer le respect et la crainte aux nations étrangères. Salathis mourut après avoir régne pendant dixneuf ans. »

Tel est le récit de Manëthoi!. Le roi Timaos fut le témoin des premières entreprises de ces barbares; il tenta vainement de lear résister; son courage lui coûta la vie; il la perdit après six années de règne, vers l'année 2082 avant l'ère c!: rétienne.

Alors finit la XVI" dynastie, et la XVII* commença. Les étrangers qui avaient envahi l'Egypte et la tenaient courbée sous leur joug sanguinaire et dévastateur, sont désignés par Mané-< thon sous le nom de Hyksos; on les appelle dans notre langue les Pasteurs, et l'usage a accrédité cette dénomination. Leur origine n'est pas connue avec certitude; Josèphe, pour exalter les antiquités de sa nation, les considère connue des Juifs, et il en conclut que les ancêtres de sa race ont ainsi régné sur l'Egypte, en brigands armés il est vrai, mais Josèphe ne répudie pas ces souvenirs. D'après ce que les monuments nous apprennent de ces hordes incultes et farouches, on voit qu'elles appartenaient, par leur constitution physique, à la race blanche, que les individus étaient en général d'une taille haute et grêle; on a cru y retrouver les traits principaux de la race scythique, et l'on sait que ses incursions armées sur les pays ri-

I^.GYPTE.

ches, parce qu'ils étaient civilisés, datent d une très-haute antiquité dans riiistoire de l'Asie.

Après la mort de Timaos (nommé aussi Concliaris), les principales familles du pays, fuyant devant l'ennemi, se retirèrent dans la haute Egypte, en Nubie, au-dessus de la nreinière cataracte, et sur les côtes de la mer Rouge où l'Egypte possédait d'importants établissements. Timaos eut des successeurs tirés du sang royal, légalement revêtus, par droit d'hérédité, de la souveraineté, mais qui d'abord n'eurent vraisemblablement que peu d'occasions de l'exercer avec avantage. Ils s'établirent dans la haute Egypte.

Il y eut donc alors deux royaumes en Egypte et deux autorités contemporaines et rivales : les Pharaons , souverains légitimes, résidant dans la haute Egypte; et les Pasteurs, barbares conquérants, occupant Memphis, la moyenne et la basse Egypte.

C'est ainsi que la XVIP dynastie égyptienne se compose de deux'listes de rois qui furent contemporains, et dont 1 existence, à peu près d'une durée égale, est un synchronisme historique incontestable, quoique fondé sur des preuves différentes; car les textes écrits ont conservé l'histoire des Pasteurs, et les monuments des arts celle des Pharaons : la barbarie n'écrit ses annales sur les édifices qu'en les détruisant par le fer et la flamme.

Les Pasteurs s'y appliquèrent avec un déplorable succès, et de tous les monuments élevés en Egypte avant leur invasion, il en restera peine un seul encore entier, tout le reste a été détruit, et il a fallu, singulière destinée! une nouvelle série de catastrophes et de destructions, pour qu'il nous ait été donné de rencontrer dans les ruines des monuments élevés sur le sol de Tlièbes et de Memphis par les grands rois de la XVIIP dynastie, les ruines toutes historiques des monuments élevés par les ancêtres de ces grands rois avant l'invasion des Pasteurs :

Juifs ou Scythes, ils détruisirent tout ce que leur" fureur aveugle put attein-

dre , et des grands édifices de l'Egypte, aucun ne fut épargné.

Il paraît qu'ils pénétrèrent jusqu'ô la cataracte deSyène, limite méridionale de l'Egypte; car jusque-là les deux rives du Nil, sur toute la longueur de la vallée, sont également dépourvues de traces de monuments antérieurs à l'autorité des Pasteurs ou lli/ksos.

Mais dès que la prévoyance de leur premier roi Salathis eut fait du lieu nommé Aouaris , dans la basse Egypte , un camp retranché ou une enceinte fortifiée, qui devint le séjour habituel de l'armée, le chef de ces hordes dut se tenir à leur portée, pour les visiter fréquemment, comme le dit Manéthon; car sur cette armée reposait réellement son pouvoir. Le lieu qu'elle occupait assurait naturellement la défense de l'Egypte, qui était exposée, par le chemin que ces conquérants venaient de faire, aux entreprises des grandes monarchies de l'Asie, dès longtemps les rivales de l'Egypte.

L'armée à Aouaris et le gouvernement à Memphis , Salathis gardait tout à la fois les avenues de l'Egypte à l'est et au nord, et surveillait le midi, qui ne devait pas lui donner de craintes fondées , quoique les Pharaons s'y fussent réfugiés.

Les successeurs de Timaos surent en effet se maihtenir dans la Thébaïde, et les autres dépendances de l'Egypte soustraites à l'occupation des Hyksos; les Pharaons ne purent toutefois y exercer qu'une autorité très-précaire, et presque nominale; ils songèrent d'abord à maintenir leurs droits par ces droits eux-mêmes, par la fidélité de leurs serviteurs les plus dévoués, par l'adhésion aussi de la population tout entière, des castes supérieures surtout, dont tous les intérêts avaient péri du même coup qui avait frappé à mort le dernier roi de la XV1'= dynastie.

On ne peut s'empêcher de remarquer, avec quelque surprise, que, de tous les abreviateurs de Manéthon qui ont copié ses listes des dynasties et des •rois, aucun n'a inscrit, pour la XV11« dynastie, les noms des souverains de droit, des Pharaons; que tous, au

L'UNIVERS

cûiilraire, portant à six le nombre des règnes de cette dynastie, y ont inscrit les noms des rois Pasteurs occupant rftgypte de fait en l'accablant de calamités, et qu'ils ont ainsi abandonné à l'oubli les noms et les actions des souverains de la race égyptienne, qui ne cessèrent de lutter contre les barbares , et qui , après deux siècles et demi de combats , purgèrent enfln le sol de la patrie de ces immondes vainqueurs.

La surprise que cette remarque a fait naître cessera en se rappelant l'origine de ces abréviateurs de Manéthon et de leurs listes. Le plus ancien de tous est le Juif Josèphe; il considérait les Pasteurs comme les ancêtres de sa nation; il les inscrivit de préférence dans sa liste des rois d'Egypte ; il en rejeta les Pharaons, les véritables rois; et les chroniqueurs venus après Josèphe ont copié ses listes, quoique étrangers à des intérêts , à des préjugés , et à des prétentions que l'histoire n'a pu justifier.

11 en est tout autrement dans la table d'Abydos et dans les autres monuments de la piété des rois et des peuples de l'Egypte : immédiatement avant le prénom royal du premier prince de la XVIII*' dynastie , on trouve les cartouches de six Pharaons de la XVTI". Dans les monqpients égyptiens, les Pasteurs ne sont rappelés que sous des formes propres à entretenir la haine universellement vouée à cette race d'impurs, la véritable plaie de l'Egypte.

On compte six règnes de Pharaons entre la mort de Timaos et l'expulsion des barbares; ces Pharaons formèrent la XVII* dynastie qui régna 260 ans. Le cartouche du premier roi est le premier, de droite à gauche, de la ligne intermédiaire de la table d'Abydos; d'autres monuments ont fait connaître la légende entière de ce roi; il se nommait Aménemdjôm.

Plusieurs stèles, dont quelques-unes sont peintes, et d'autres se distinguent par une exécution soignée, portent des dates tirées du règne de ce roi. Une de ces stèles est datée de l'an 3 , et le ni Aménemdjôm I", et un Osortasen,

l'un et l'autre de la XVII' dynastie»

sont mentionnés dans les inscriptions de ce monument. D'autres stèles portent des dates de la 3'', de la 14% de la id'', et de la 29' année du règne de cet Aménemdjôm, qui est le II* de ce nom. A Beni-Hassan-el-Qadim, la légende entière du même roi se trouve deux fois dans les inscriptions du tombeau de Névôth, avec la date de l'an 9 de son règne; enfin on voit au musée de Genève une autre stèle qui est relative à une campagne entreprise par ce même roi,, en l'an 19 de son règne, contre les Éthiopiens. Dès les antiques époques, les ennemis le plus menaçants pour l'Egypte furent a ses frontières du midi : a chaque règne, on voit se renouveler les tentatives pour les repousser ou les contenir ; Aménemdjôm II eut aussi ce devoir à remplir; la durée du règne de ce roi , le premier de la XVIP dynastie, fut au moins de 29 ans.

Il eut pour successeur un autre Osortasen, qui fut ainsi Osortasen II.

Son prénom est , sur la table d'Adydos , à la gauche de celui de son prédécesseur; trois autres monuments contemporains font connaître son nom prc pre, écrit des mêmes signes que celui du premier Osortasen. On a vu au musée du Louvre une jolie statuette!

de ce roi , en cornaline, avec cette ins« cFJption : le roi Osortasen, fils du roi Aménemdjôm. Une belle stèle en calcaire blanc porte la date de la 2" année de son règne. Les tombeaux de Beni- Hassan renferment aussi la légende entière de ce roi; un scribe royal présente à son supérieur une tablette dont l'inscription porte la date de l'an 6 du règne d'Osortasen II : ce règne eut donc au moins cette durée.

Il paraît toutefois qu'elle fut courte , car Osortasen II eut pour successeur son frère, qui porta aussi le nom d'Osortasen. Son cartouche prénom est à son rang dynastique sur la table d'Abydos , et la légende entière de ce loi existe encore sur un grand nombre de monuments contemporains. Dans l'inscription de l'un d'eux, les signes du cartouche-prénom sont précédco ds

EGYPTi:.

litre (Je fils de roi. ti'est dans la Nubie principalement que les souvenirs d'Osortasen III se sont conservés sur les monuments. Dans le temple de Semné , au-dessus de la seconde cataracte, la légende de ce Pharaon est sculptée dans le sanctuaire, et les tableaux qui ornent ce lieu représentent le roi adoré en même temps que le Nil; ce qui a fait supposer, non sans vraisemblan- »

ce, que ce souverain était le roi Nilus des historiens; on le voit, en effet, adoré comme une divinité, et placé parmi les dieux, dans une des stèles sculptées à Maschakit, lieu situé au sud d'Ibsamboul. Dans le même temple de Semné, le roi Mœris, de la XVIIP dynastie, rend ses hommages au dieu Nil et à Osortasen III en même temps.

Un autre bas-relief du même temple représente ce même roi portant les titres : Le fils du soleil qui l'aime, Osortasen vivificafeur, et figuré en pied, revêtu du costume d'Osiris, et assis dans un naos sur la barque du soleil; enfin une inscription du même temple prouve que cet édifice fut dédié au dieu ISil et au roi Osortasen divinisé , circonstances plus que suffisantes pour que cette communauté d'adorations et d'hom. nages ait établi une communauté de dénomination entre le dieu et le roi. Ce prince n'a pas été oublié dans la table royale de Karnac à Thèbes; on y lit son nom au rang qui lui était assigné. On ignore quelle fut la durée de son règne.

Le successeur d'Osortasen III fut un autre Amènemdjôm , le IIP de ce nom ; et si nous avons oublié de le faire, c'est à l'occasion des princes qui viennent d'être nommés , que nous devons rappeler l'usage adopté de toute antiquité en Egypte, et dont les monuments égyptiens de tous les temps fournissent des exemples , celui de donner habituellement le nom du grand-père au petit-fils; c'est pour ce motif sans doute que les Osortasen et les Amènemdjôm se succèdent si régulièrement dans la liste des princes de la XVP et de la XVIP dynastie. Le prénom d' Amènemdjôm III se trouve sur beaucoup de monuments : dons la

table d'Abydos comme dans (.elle de Karnac, sur une stèle funéraire de la bibliothèque royale, un amulette en terre émaillée de la galerie de Florence , et une autre stèle où se lit la date de l'an 25 de ce roi. D'autres monuments encore , revêtus du plus haut caractère historique, concourent à compléter ces données sur cet ancien Pharaon , et ne permettent pas de douter qu'il ne fût resté le maître des possessions égyptiennes en Arabie. De riches mines de cuivre existaient à El- Magarah , dans cette province ; Sabout-el-Kadim y était également situé; et l'on a retrouvé dans ces deux lieux des stèles sculptées sur les ro chers mêmes , et qui portent des dates des années 3, 31 , 41, 42 et 44 du règne d'Amènemdjôm III.

On ne connaît de son successeur, après son prénom royal inscrit à son rang dans les tables royales d'Abydos et de Karnac, que quelques monuments isolés , sur lesquels ce même prénom est figuré, deux scarabées, et une stèle funéraire qui existe à Paris. Mais aucun d'eux ne nous donne ni le nom que porta ce roi , ni la durée de son règne; espérons dans les monuments pour faire cesser notre ignorance.

Le sixième roi de la XVIP dynastie se nomma Ahmôs ( le fils du dieu Lune), dont les Grecs ont fait Amosis; son prénom signifiait le soleil seigneur de la vigilance. Avant de dire comment il justifia ce beau titre , et accomplit les devoirs qu'il lui imposait envers sa patrie, revenons aux Pasteurs que nous avons laissés maîtres de Memphis, soumettant toute la contrée à leur brutale autorité , et régularisant en quelque sorte l'odieux exercice de leur pouvoir, en déférant a l'un de leurs chefs , à Salathis , le titre de roi.

Tout ce que nous savons de ses successeurs dans la lignée des barbares, c'est leurs noms et la durée de leurs règnes , grâce à la vaniteuse attention de Tosèphe pour ces étrangers qu'il voulait bien considérer comme ses ancêtres en Israël. Il nous en donne cette

L'UJNIVERS

liste : après Salathis qui régna 19 ans, les Pasteurs eurent pour chefs Boeon , 44 ans; Apachnas, 36 ans 7 mois; Apopliis , 61 ans ; Anan , 50 ans 1 mois ; Assès ou Assètli , 49 ans 2 mois ; total , pour le règne des 6 rois pasteurs, 259 ans 10 mois.

On ne doit chercher ni dans les manuscrits ni dans l'histoire de l'Egypte, les noms ou les actions de ces prétendus rois, d'origine inconnue: il ne resta d'eux , dans le pays , que la haine nrofonde qui anima , à toujours , toutes les classes. Ils n'édifièrent rien ; l'écriture sacrée ne pouvait pas conserver leurs noms sur le frontispice des temples, ils rejetèrent la religion nationale; ni sur les palais, ils habitaient les camps et détruisaient les cités. Ils permettaient la culture des champs , afin d'en tirer des tributs onéreux au peuple asservi , mais suffisants pour l'entretien ^e l'armée, les besoins des chefs , et les exigences de la guerre.

C'est donc uji fait d'une grande singularité, que le nom d'an des rois pasteurs se trouve dans un texte égyptien, écrit à la gloire d'un des Pharaons, proche descendant de celui qui les chassa ; le nom d'Apophis , tracé dans le cartouche consacré , et précédé du cartouche- prénom dont le premier signe est aussi le disqut du soleil , se trouve dans un manuscrit en écriture hiératique , relatif au règne et aux victoires de Sésostris.

Josèphe convient que tous ces rois nouveaux ne cessèrent de ravager le

f)ays par leurs incursions et leurs pliages , s'efforçant avec persévérance de détruire la race égyptienne tout entière. Il avoue aussi que la première syllabe du nwt Ilyksos par lequel on les désignait, exprime, en langue égyptienne, l'idée de captif; et la vérité de cette étynioiogie (*) indique, sans nul doute, que cette dénomination , modifiée par Josèphe en celle de Pasteur, leur fut donnée par les Égyptiens. Manethon, à qui l'historien des Juifs emprunte ces curieuses données , ajoute , selon le même his-

(*) 2HK , en égyptien , signifie, eu effet, tic, attaché, captif.

torien , qu'en effet c'est à l'état de captif qu'on avait figuré ces étrangers sur les temples des dieux en Egypte:

l'étude des monuments confirme pleinement l'assertion de Manethon ; la figure des Pasteurs enchaînés y fut très -fréquemment reproduite par la peinture et la sculpture : c'était une idée nationale que le gouvernement s'appliquait à entretenir dans toutes les classes ; toutes avaient sous leurs yeux des tableaux multipliés des actions les plus funestes à leurs intérêts : les femmes et les hommes trouvaient partout cette leçon sous leurs yeux.

Ce fut aussi durant le règne de ces étrangers que Joseph , fils du patriarche Jacob, parut en Egypte , d'abord comme esclave acheté par un des principaux officiers du roi , et successivement comme intendant de la maison de cet oilicier; ensuite condamné aux fers comme ravisseur; plus tard, honoré comme devin interprète des sonf PS , et enfin premier ministre et favori du roi.

D'après le texte de la Bible , gui contient la naïve narration de la vie ou de la légende de Joseph , les marchands ismaélites qui l'avaient acheté de ses malheureux frères, l'emmenèrent en Egypte, et le vendirent à un Égyptien nommé Putiphar. Ce nom, ramené à sa véritable orthographe, Pétéphré , est en effet un nom égyptien qui signifie celui qui appartient à Pliré ( le dieu soleil) , et il est analogue à d'autres noms égyptiens, tirés aussi de ceux de divinités , tels que Pet-Ammon , et Pet-Isis. On sait conmient, par là malice de la femme de Pétéphré , Joseph , investi d'abord de la confiance entière de ce chef des troupes égyptiennes, fut bientôt après jeté dans une prison, où, comme par l'effet d'une certaine prédestination au gouvernement des hommes , le geôlier lui remit une partie de son autorité et la surveillance de tous les autres prisonniers. Parmi eux se trouvaient le pannetier et le sommelier du roi : ils i eurent des songes, Joseph les a\pliqua , et les prédictions de Joseph s« ( réalisèrent.

Deux années après , le roi d'Egypte eut aussi des songes , que ses devins nf les savants du roi n'expliquèrent pas. Sur l'avis du pannetier, qui avait été réintégré dans sa charge , comme Joseph l'avait prédit, le jeune Hébreu fut tiré de la prison; et, après lui avoir coupé les cheveux et changé d'habit, on le conduisit auprès du roi. Joseph expliqua ses songes , et n'épargna pas au Pharaon de sages conseils : « Il faut, lui dit-il, que le roi donne à un homme habile et probe l'administration du territoire de l'Egypte; que ses délégués dans toutes les provinces lèvent, pendant les sept années de fertilité qui vont se succéder, un cinquième des récoltes ; que ces approvisionnements soient fermés dans les greniers publics , et qu'ils y restent, dans toutes les villes , soiis l'autorité royale : on préparera ainsi les ressources nécesaires contre les sept années de stérilité qui doivent frapper l'Egypte. » Ce conseil plut au Pharaon ; et" ce roi fut assez heureusement inspiré pour confier l'exécuti" : de ce sa^je dessein à l'homme qui la.^à conçu. Il donna à Joseph l'administration supérieurede l'Egypte; lui remit l'anneau royal, le revêtit de la tunique de byssus, et du collier d'or ; changer son nom hébreu en celui de sauveur du monde, selon la langue égyptienne ; le présenta au peuple, assis a ses côtés cians son char royal , et le maria avec la fille d'un prêtre d'Héliopoiis, nommée Asséneth , autre nom égyptien d'une étymologie trèsrégulière. Joseph , qui était d'une belle figure et d'une physionomie agréable , avait 30 ans quand il fut conduit auprès du roi : il se passa à peine un jour entre son abjecte prison et son élévation à la plus éclatante fortune.

Les écrivains grecs, commentateurs de la Bible , et parmi eux les plus savants , reconnaissent unanimement que les malheurs et le triomphe de Joseph en Egypte se passèrent pendant le règne'du roi Apophis, le quatrième de la XVir dynastie , de celle des Pasteurs , qui avaient fait de Memphis le lieu de la résidence royale. Ces mêmes écrivains fixent à la 17*^ année

EGYPTE. ÎSn

du règne d'Apophis rdevation de Joseph au gouvernement de l'Egypte.

Les dates historiques, tirées des monuments originaux précédemment exposés , nous paraissent convenir avec ces mêmes indications : nous devons au lecteur de le rendre juge de ce sentiment.

Selon le tableau des dynasties égyptiennes , qui se trouve à la page 269 de ce précis, la 17* année du règne d'Apophis répondait à l'an 1967 avant l'ère chrétienne : Joseph étnit alors âgé de 30 ans ; si , à ce dernier nombre, on ajoute 91 ans pour l'âge de Jacob à la naissance de Joseph , 60 ans pour l'âge d'isaac à la naissance de Jacob, et les 25 ans dont la venue d'Abraham en Egypte précéda la naissance d'isaac, on aura un total de 206 années qui , ajoutées à l'an 1967 qui répondait à la 17' année d'Apophis de la XVIP dynastie , donnent l'année 2173. Or, cette année 2173 , d'après le même talleau précité, appartient à la XVr dynastie égyptienne ; et c'est en effet duiant le régne de cette même dynastie que nous avons déjà indiqué ( page 293) la venue d'Abraham en Egypte : les temps de Jost,.h, premier ministre du Pasteur Apophis, s'accordent ainsi très-bien avec les temps d'Abraham et avec l'ordre généralement reconnu des dynasties d'Egypte pour les époques qui précédèrent son invasion.

Il en est de même pour les temps qui la suivirent; aux sept années de lertilité succéda , en Egypte et dans les contrées voisines , une famine générale. Les frères de Joseph se rendirent en Egypte pour acheter des grains^ la seconde année de la famine, ils amenèrent Jacob' auprès de leur frère qui s'était fait connaître ; et 17 ans après Jacob mourut ; Joseph comptait alors la 56" année de son âge, et Apophis la 43* de son rè^ne.

Ce roi parvint jusqu'à la 61*^; et, a sa mort, l'an 1922 avant J. C, Joseph était âgé de 74 ans. Or , qu'on prolonge sa vie jusqu'à 110 ans, comme le disent les écrivains bibliques, ou qu'on lui donne agc d'homme comm<

ÎOO

L'L'iMVERS.

à tous les hommes ses contemporains dans l'histoire, le rèi^ne îles deux rois Ij.nsteurs qui succédèrent à Apophis dépassera toujours de près d'un siècle la durée de la vie de Josepli ; et, dans ces mêmes supputations , Joseph aura pu voir les petits -fils de ses fils Éphraïm et Manassés ; enfin , de la mort ae Joseph jusqu'à l'Exode, ou la sortie des Hébreux de l'Egypte sous )a conduite de Moïse, la suite des années suffira pour placer dans un ordre régulier de succession tous les événements que la Bible raconte à la suite de la mort de Joseph : celle de ses frères , de sa parenté, la multiplication des Israélites , et l'avènement de ce roi nouveau, qui , selon la Bible, ignorant et Joseph et sa renommée, opprima le peuple d'Israël, et le soumit à la plus dure servitude. C'est ainsi que les annales de l'Egypte, dressées d'après l'autorité des monuments originaux, se prêtent exactement aux relations synchroniques des annales des peuples

aui la connurent, et que la concorance de ces rapports pour les temps et les lieux produit , pour ces annales diverses, rédigées dans des intérêts mutuellement inconnus les uns aux autres , des certitudes mutuelles.

On ne sait rien du règne des deux derniers rois pasteurs, depuis la mort de Joseph. On dit que ce fut le dernier de tous, Assèth, qui ajouta cinq jours au calendrier égyptien, et qui fixa ainsi la durée de l'année solaire à 36-5 jours; mais des monuments encore subsistants indiquent à une époque bien antérieure au règne d'Assèth cette importante réformation (wo?/. page 234 ci-dessus). D'ailleurs les habitudes des barbares ne se ^tournent pas d'ordinaire vers le perfectionnement des institutions publiques.

Pendant que tous ces événements se passaient à Memphis et dans la moyenne et la basse Egypte , les Pharaons au midi de Thèbes ne cessaient de penser et d'agir contre ces étrangers maîtres d'une partie de leurs Etats. Josèphe , dans son livre contre Apion, rapporte, d'après Manéthoii , qi>e les rcis de la Thébaïdc fciisaient

aux Pasteurs une guerre continuelle et poussée avec vigueur ; qu'après de longs efforts , un de ces Pharaons , à force de succès, réussit à expulser ces étrangers des divers points de l'Egypte qu'ils occupaient, et à les enfer- Tuer dans leur ville ou camp retranché i d'Aouaris, dont il entreprit de faire le siège.

Ce Pharaon fut Ahmosis ; ses campagnes contre les Pasteurs furent pénibles et multipliées. L'inscription funéraire d'un de ses officiers de marine nous apprend qu'il entra au service de ce roi au moment où le Pharaon se trouvait à Tanis ; que plusieurs combats sur l'eau furent livrés : qu'un corps de troupes , dont cet officier faisait partie , fut dirigé contre l'ennemi vers le Sud; que ces guerres duraient encore dans la 6' année du règne d' Ahmosis; et que, dans les, années suivantes , le roi se rendit en Ethiopie pour lever des tributs.

Il ne laissait point, pour cela , de pous ser l'ennemi principal dès qu'il l'eut enfermé dans Aouaiis ; mais Ahmosis; mourut sur ces entrefaites , avant d'avoir ierminé cette guerre sacrée.

Son fils , le roi Aménophis Thethmosis , dit Manéthon , continua le siège de cette place ; et , n'ayant pu la forcer ni l'enlever, après des tentatives infructueusement renouvelées, il en-i tra en négociation , et , par l'effet du traité qui fut conclu, les Pasteurs quittèrent l'Egypte avec leurs troupeaux, leurs familles, tout ce qu'ils possédaient, et se rendirent en Assyrie par la route du désert.

Telle fut la fin , en Éçy[).te , de cette horde conquérante , après en avoir occupé souverainement une grande partie pendant 260 ans. Le prince qui contribua le premier à en délivrer le pavs fut Ahmosis, le 6« roi de la XVII* dVnastie, le soleil seigneur de la vigilance, que nous avons déjà nommé (page 297). Le sixième cartouche dfl.

la table d'Abydos (ligne intermédiaire) est celui de son prénom royal; et cej prénom , accompagné de son nom projtre , n'est pas très-rare sur les monunicnts. On les trouve sur une stèle et '

I^.GYPTE.

sur un cercueil de nioiuio du Musée de Turin, dans un manuscrit qui contient les litanies des rois , au temple de Semné dans la haute Nubie, et dans un des tombeaux deThèbes. Deu^c autres monuments essentiellement historiques , rappellent encore le nom et les actions du roi Ahmôsis : ce sont deux stèles sculptées à même dans les deux plus vastes carrières de la montagne de Massarah ; les inscriptions de ces stèles annoncent que ces carrières ont été ouvertes l'an 22 du règne d'Ahmôsis , et que les pierres qui en ont été extraites ont été destinées à la réparation des temples de Phtha , d'Apis et d'Ammon à Memphis : souvenirs mémorables de la piété d'Ahmôsis qui, venant de délivrer Memphis de l'occupation des Pasteurs, et de les refouler dans leur camp retranché , relève aussitôt les temples des dieux, et les implore pour qu'ils protègent ses nouveaux efforts contre les impies. Cette date , la seconde connue du règne de ce roi , remonte vers Tan 1825 avant l'ère chrétienne.

La femme d'Ahmôsis est aussi désignée dans les inscriptions de Massarah ; elle s'appelait Ahmôs-Nofré-Atari , et son nom est accompagné des titres:

la royale épouse principale , royale mère , la dame du monde. Une autre femme du même nom est mentionnée dans le même monument, avec les qualifications de fille de roi et sœur de roi ; ce fut la sœur du roi Ahmôsis qui est l'Amosis des listes de Manétnon , le dernier de la XVIP djuastie des rois égyptiens.

Après les glorieux succès de ce grand prince, les actions des rois de la XVHI' dynastie , régnant sur l'Egypte délivrée d'une odieuse invasion , seront encore remarquables dans les fastes historiques. De mémorables événements s'accomplirent alors en Egypte , et l'on ne refusera pas cette qualification à l'expulsion complète des Pasteurs , à la restauration de l'antique monarchie, à la construction des plus beaux édifices de Thèbes et de la Nubie , à la sortie des Hébreux conduits par Moïse, ;i rémigration en Grèce des

colonies égyptienne*, enfin à des conquêtes plusieurs fois renouvelées en Afrique et en Asie. Et , comme si l'écla tant triomphe obtenu enfin sur les barbares avait agrandi la puissance des esprits, les ressources publiques, et multiplié les inspirations du génie et du goilt, la splendeur de rÉg)T)te, parvenue dès lors au plus haut point, se révèle dans tous les ouvrages de cette époque, et les témoignages historiques, temples, palais, colosses, obélisques, s'offrent encore à nos yeux dans des proportions grandioses comme le siècle qui les a produits', et comme les rois qui le dominèrent. Nous n'aurons ainsi, dans l'histoire des arts, que des merveilles à décrire , et les actions des hommes ne resteront pas au-dessous de ces admirables productions.

Aménophis, le premier de ce nom, ouvre la liste des princes de cette XVIII* dynastie. Manéthon nous apprend que ce roi régna 25 ans et 4 mois, après que les Pasteurs eurent quitté l'Egypte; indication qui porte la durée du règne d'Aménophis V à près de trente années. Le même Manéthon nous dit , en effet , qu'après la mort d'Ahmôsis , Aménophis , à la tête d'une armée de- 480 mille hommes , continua à pousser vivement la guerre contre les Pasteurs renfermés dans Aouaris ; qu'il essaya vaineaient d'emporter cette place' d'assaut , et qu'il n'en reconnut l'impossibilité que par d'infructueuses tentatives plusieurs fois renouvelées ; un traité mit fin à cette guerre et à cette cruelle invasion.

Le trône national fut dès lors relevé ; l'Egypte entière et toutes ses dépendances se trouvèrent de nouveau réunies sous l'autorité protectrice d'un seul prince , descendant des anciens rois , et ramenant avec lui dans le pays les anciens dieux et les anciennes lois de la monarchie. La restauration fut opérée dans toutes les branches de l'administration publique ; tous les efforts furent réunis pour rétablir les lieux saints, les édifices publics, la police des cités, l'influence des coutumes et des croyances nationales , et

UUiNIVEKS.

particulièrement les anciennes règles d'aménagement du fleuve sacré, le père nourricier de l'Egypte; car l'incurie des rois pasteurs à l'égard des canaux du Nil sufût pour expliquer la famine qui lit la fortune de Joseph.

Le règne d'Aménophis I" fut d'environ 30 ans ; il nous reste de ce prince de nombreux monuments contemporains , et un plus grand nombre encore , consacrés à sa glorieuse mémoire par les rois ses successeurs, qui l'honorèrent d'un culte presque divin. Son nom est inscrit dans les litanies royales dont des manuscrits sur papyrus nous ont conservé le texte ; sur une foule de bas-reliefs, l'image de ce Pharaon est placée au milieu de celles des divinités de l'Egypte, et associée aux actes de piété , qui sont accomplis par des rois , des princes ou des personnages de diverses castes. Une statue d'Aménophis I*'', divinisé , en calcaire blanc , est au Musée de Turin ; au Musée égyptien de Paris, on voit, sur des monuments de formes et de matières diverses, ce même Pharaon combattant contre des peuples étrangers ennemis de l'Egypte, ou bien porté sur un palanquin a côté de la déesse Thméi, la justice et la vérité, qui le couvre de ses ailes ; enfin recevant en même temps que le dieu Osiris les offratîdes de fruits et de fleurs , présentées par une famille du pays.

La reine sa femme est habituellement associée aux honneurs du roi.

Elle se nommait Ahmos-Nofré-Ari, Vengendrée du dieu Lune , la bienfaisante Ari; on pourrait s'autoriser de quelques données monumentales pour croire qu'elle fut Éthiopienne ; et le séjour en haute Egypte des rois de la "XYIP dynastie, d'Aménophis luimême pendant sa jeunesse, expliquerait cette alliance du tils d'Ahmôsis avec la fille de quelque personnage puissant en Ethiopie. La reine Nofré- Ari est aussi inscrite dans les litanies royales ; une statuette en bois peint , du Musée de Turin, représente cette reine; et l'inscription tracée sur la base lui donne les titres de royale épouse d'Ammon , royale épouse prin-

cipale , dame du monde , tutrice de la région d'en haut et de la région d'en bas (la haute et la basse Egypte). Son nom tut aussi conservé dans les actes d'adoration adressésà la mémoiredeson mari par les rois et les reines qui leur succédèrent sur le trône. Notre planche 67 donnera une idée de ces pieuses pratiques : une reine, nommée Nofré- Ari , est à genoux en acte d'adoration devant le roi Aménophis II , à côté de qui est assis le prince son fils ; au-dessus d'eux sont assis Thouthmosis III, Mœris , la tête casquée; puis en avant, Thouthmosis II , coiffé en dieu Sockaris ; et à droite , sur deux sièges séparés , Aménophis P' et sa femme Ahmos-Nofré-Ari, dont la tête est ornée d'une coiffure divine. Les noms de tous ces personnages sont inscrits dans des cartouches auprès de leurs images.

On pourrait aussi penser, d'après un tableau qui se voit dans un des tombeaux de Gournah , à Thèbes , que le roi Aménophis P'' aurait eu une seconde femme , nommée Ahôthph , et de race blanche; elle a les titres de royale fille, royale épouse, royale mère; elle ne fut peut-être que la'fiUe d'Aménophis; et l'on voit au Musée du Louvre une statuette de cette princesse, dont les deux derniers titres peuvent être des qualifications religieuses.

Le tombeau d'Aménophis V n'a pas été reconnu dans la vallée funéraire d^ Biban-el-Molouk , où les dynasties thébaines choisirent leur dernière demeure ; c'est dans la vallée de l'Ouest que le chef de la XVIII* dynastie avait fait creuser son tombeau, ainsi que ses premiers successeurs; mais d'im- \ menses déblayements , opérés au pied ( des grands rochers à pic dans lesquels I ces tombeaux furent creusés , seraient \ nécessaires pour rendre ces sépultures i royales aux arts et à l'histoire : Il nous reste assez d'autres monuments de l'illustre renommée d'Aménophis \" , qui mourut après avoir tiré la monarchie égyptienne des mains impies des barbares.

Son fils lui succéda ; il se nomma

EGYPTE

Thôthmes, le fils de Thût/i ; c'est un des Thouthmosis des écrivains grecs.

Son prénom est le onzième cartouche de la table d'Abydos {planche 47), ligne intermédiaire, en commençant par le premier cartouche à gauche.

La construction des grands édifices de I\1édinet-Habou,àThèbes, remonte jusqu'au règne de ce Pharaon; il s'occupa , comme son père , à relever pieusement les temples des dieux du pays.

La partie la plus ancienne de ces édifices, monument qui présente à la fois le double caractère de temple et de palais, consiste en un sanctuaire environné de galeries formées de piliers ou de colonnes, et de huit salles de dimensions diverses. Toutes les parties sont chargées de sculptures en relief, remarquables par l'exacte correction du style et par la finesse du travail : ce sont là des travaux de la plus belle époque de l'art en Egypte. On voit à Ibrim , en Nubie , lieu nommé Primis par les géographes grecs , un Spéos , ou temple creusé dans le rocher, exécuté pendant le règne de ce Thouthmosis , le premier des princes qui portèrent ce nom.

Le fond de ce Spéos est occupé par quatre figures assises, dont deux sont celles de ce Pharaon qui est placé entre le dieu seigneur d'Ibrim (une des formes du dieuThôth, à tête d'épervier), et la déesse Saté, dame de Nubie. Dans le temple d'El-Assasif, non loin du Rhamesséum de Thèbes, ce Pharaon est adoré par ses successeurs

3ui lui font les mêmes offrandes qu'aux ieux. Sur d'autres monuments il est associé au culte d'Aménoph's I", son père. Une magnifique statue colossale de Thouthmosis T"" orne le Musée de Turin ; et , sur ce bel ouvrage en granit noir à taches blanches , on a inscrit ses titres de dieu gracieux , soleil grand du monde, etc., aimé d'Ammon, vivificateur à toujours , fils du soleil Thôthmès, chef semblable au soleil , aimé d'Ammon-Pia, roi des dieux , etc.; il ajouta aussi à ces divers titres la qualification particulière d'image du soleil ; et ce Pharaon est ainsi designé sur le premier obélisque du palais de Karnac à Thèbes , et dans los tnbleaux

de la troisième cour du même édifice. Dans le temple d'El-Assasif, on voit , dans un bas-relief, ce même Pharaon accompagné de la reine sa femme ; elle se nommait Ahmôs , et portait les titres de royale sœur, royale épouse principale, dame du monde; et, auprès du couple royal , se voit leur jfeune fille, nommée Sotennofré. D'autres monuments nous ont conservé le nom d'un prince ou gouverneur d'Éléthya, attaché au service personnel delà reine Ahmôs, et celui d'un officier supérieur de la marine de Thouthmosis I*"' : ce roi mourut après un règne de treize ans.

Il eut pour successeur son fils , qui s'appela aussi Thouthmosis , et fut le deuxième de ce nom de la XVIIP dynastie. Comme ses prédécesseurs, il s'occupa particulièrement de relever les monuments religieux dans la capitale et les grandes villes de l'Egypte.

Il existe encore à Esnèh , en beau granit rose , des débris des édifices qu'il y avait fait construire, et qui portent son nom. Il contribua aussi à la décoration de la partie la plus ancienne du palais de Médinet-Habou à Thèbes, principalement des six dernières salles ; et ces ouvi âges sont également remarquables par leur belle exécution. Sa piété s'étendit sur les édifices même de la Nubie ; et ceux de Semné et de Contra-Semné conservent encore les preuves de sa munificence. Le nom de ce roi est plusieurs fois tracé au milieu de leurs sculptures , et les titres de dieu gracieux , seigneur du monde , chef des biens, sont plusieurs fois mêlés aux signes qui expriment phonétiquement le nom de Thouthmosis ; enfin il se trouve à son rang dynastique dans les litanies royales. Il régna vingt ans et sept mois , selon les listes de Manéthon.

La reine sa femme porta le nom d'Amon-Maï, et les titres ordinaires de royale fille , royale épouse principale, dame du monde, tutrice de la haute et de la basse Egypte. Le nom de cette princesse se retrouve dans une des excavations funéraires de la vallée des Reines à Thèbes ; il se lit

L'UNIVERS

aussi dans les inscriptions peintes sur une des momies de Turin , et enfm à Éléthya , si toutefois ce n'est pas une autre reine du même nom que mentionne le monument de ce lieu. Des amulettes en terre émaillée portent sur l'une de leurs faces le prénom royal du roi , et sur l'autre le titre de chéri d'Amon-Ra : il ne faut pas , à l'imitation de ceux qui débitent par habitude les plus aventureuses inter-

f)rétations , voir dans ce dernier titre e nom même de la reine au revers de celui du roi; la reine se nommait Amon-Maï ; et on lit , sur les amulettes, Amon-Ra-Maï, le chéri d'Ammon-Ra , qualification ordinaire des rois, et signe constant de l'efficace protection que leur accordait le grand dieu de ïlièbes et de l'Egypte.

Avec le règne du successeur de Thouthmosis II, surgissent les premières difficultés qui procèdent d'un désaccord manifeste entre les données tirées de.s écrivains anciens, et les notions non moins précises que fournissent les monuments historiques ; entre les listes de Manéthon et les monuments; entre les monuments euxmêmes attentivement comparés.

D'une part, la table d'Abydos, la liste royale du Rhamesséum , celle de Médinet-Habou , et les tombeaux de Gournah , donnent pour successeur à Thouthmosis II, le roi dont le cartouche est immédiatement placé à la gauche du sien. Dans ces listes généalogiques , ce cartouche est reconnu , sans opposition, pour être celui de Thouthmosis III.

D'un autre côté, les monuments d'El-Assasif, les propyions et l'obélisque de Karnac , nomment évidemment trois personnages royaux, qui existèrent et régnèrent entre Thouthmosis II et Thouthmosis III ; enfin Manéthon rapportait que Thouthmosis II avait eu pour successeur immédiat la reine Amensé sa sœur , fille , comme lui , de Thouthmosis I^"^ , et qu'elle régna vingt-deux ans.

Voici toute l'explication de ces énigmes historiques, explication tirée de Texamen même des monuments

origiaaux, par ChampoUion le jeune

« La vallée d'El-Âssasif, située au nord du Rhamesséum, se termine brusquement au pied des rochers calcaires de la chaîne libyque : là existent les débris d'un édifice au nord du tombeau d'Osymandyas. Mon but spécial était de constater l'époque encore inconnue de ces constructions, et d'en assigner la destination primitive; je m'attachai à l'examen des sculptures et surtout des légendes hiéroglyphiques inscrites sur les blocs isolés et les pans de murailles épars sur un assez grand espace de terrain.

« Je fus d'abord frappé de la finesse du travail de quelques restes de basreliefs martelés à moitié par les premiers chrétiens ; et une porte de granit rose encore de bout au milieu de ces ruines en beau calcaire blanc, me donna la certitude que l'édifice entier appartenait à la meilleure époque de l'art égyptien. Cette porte, ou petit propylon , est entièrement couverte de légendes hiéroglyphiques. On a sculpté sur les jambages , en relief très-bas et fort délicat, deux images en pied de Pharaons revêtus de leurs insignes.

Toutes les dédicaces sont doubles et faites contemporainement au nom de deux princes : celui qui tient constamment la droite ou le premier rang , se nomme Aménenthé ; l'autre ne marche qu'après, c'est Thouthmosis IIP, nommé Mœris par les Grecs.

« Si j'éprouvai quelque surprise de voir ici et dans tout le reste de l'édifice , le célèbre Mœris orné de toutes les marques de la royauté , céder ainsi le pas à cet Aménenthé qu'on chercherait en vain dans les listes royales, je i dus m'étonner encore davantage , à lecture des inscriptions, de trouven qu'on ne parlât de ce roi barbu , et en» costume ordinaire de Pharaon , qu'eni employant des noms et des verbes au' féminin, comme s'il s'agissait d'unei reine. Je donne ici pour exemple la dédicace même des propyions.

« L'Aroëris soutien des dévoués , le roi seigneur, etc., soleil dévoué à la vérité ! {EUe) a fait des constructions en l'honneur de son père (le père d'c/Zf) ,|

EGYPTE

soi;

Amon-Ra, seigneur des trônes du inonde; elle lui a élevé ce propylon (qu'Ammon protège l'éilifice !) en pierre de granit : c'est ce qu'elle a fait (pour être) vivifiée à toujours. »

L'autre jambage porte une dédicace analogue , mais au nom du roi Thouthniosis IIP, ou Mœris. En parcourant le reste de ces ruines , la même singularité se présenta partout. Non-seulement je retrouvai le prénom d'Aménenthé précédé des titres le roi souveraine du monde, mais aussi son nom propre lui-même à la suite du titre la fille du soleil. Enfin , dans tous les bas -reliefs représentant les dieux adressant la parole à ce roi Aménenthé , on le traite en reine comme dans la formule suivante :

« Voici ce que dit Amon-Ra, seigneur des trônes du monde, à sa fille chérie , soleil dévoué à la vérité : L'édifice que tu as construit est semblable à la demeure divine. »

De nouveaux faits piquèrent encore plus ma curiosité; j'observai surtout dans les légendes du propylon de granit, que les cartouches - prénoms et noms propres d'Aménentlié, avaient été martelés dans les temps antiques, et remplacés par ceux de Thouthmosis III , sculptés en surcharge.

Ailleurs , quelques légendes d'Aménenthé avaient reçu en surcharge aussi ; relies du Pharaon Thouthmosis IP.

Plusieurs autres enfin offraient le pré- I nom d'un Thouthmosis encore inj connu, renfermant aussi dans son I cartouche le nom propre de femme Amensé, le tout encore sculpté aux ; dépens des légendes d'Aménenthé, préalablement martelées. Je me rappelai alors avoir remarqué ce nouveau roi Thouthmosis , traité en reine , dans le petit édifice de Thouthmosis IIP à j Médinet-Habou.

C'est en rapprochant ces faits et ces

■ diverses circonstances, de plusieurs

j observations du même genre , premiers

résultats de mes courses dans le grand

palais et dans le propylon de Karnac,

que je suis parvenu à compléter mes

connaissances sur le personnel de la

Page 1