DISCOURS PRO.NONCÉ SUR LA TOMBE DU E. GODARD
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C’est donc eji lie eoinptant que- sur lui-mèiiie, qu’Ernest Godard s’est mis rcsolûment à l’œuvre de son avenir de savant.
Dans tontes les carrières les débuts sont difficiles, mais, dans la carrière des sciences, plus que dans aucune autre, à cause de la somme de vérités déjà acquises, les débuts sont chaque jour rendus plus difficilement remarquables ; plus qu’ailleurs encore, parce qu’il faut préserver les hautes régions de la science de l’envahissement du charlatanisme, les positions y sont sévèrement gardées.
Si donc, pour s’engager dans cette laborieuse carrière, il faut une vocation bien décidée, pour y persévérer, il faut une dose de patience acharnée, une force de volonté et d’entrain qui ne sont que par exception l’apanage des fils de famille.
Si, du moins, en attendant de plus définitives compensations à ses rudes travaux, le néophyte de la science avait, pour l’encourager et le soutenir dans sa vie d’étude et d’abnégation, un peu de la popularité qui flatte l’amourqu'opre ; aux lueurs caressantes du présent, il pourrait plus doucement attendre le grand jour de Eavenir. Mais il n’en est rien! L’âme des savants doit être d’une trempe particulière. Leur plus ordinaire récompense est l’oubli, et parfois ringratitude.
En effet, la foule, qui savoure si sensuellement les avantages que lui procurent les découvertes de la science^ ne connaît que peu oA point le nom de ses })rimitil‘s l)ien(àitenrs ; elle n’a d’ailleurs d’admirations que pour les tapageurs et les miroirs à facettes, et les savants n’ont
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ni le temps, ni les dispositions d’esprit nécessaires pour SC taire valoir. Comme le laboureur ([ui sème à l’écart, ils travaillent obscurément et doivent forcément prendre patience jusqu’au jour de la récolte.
Ernest Godard avait au suprême degré cette double vertu de la patience et de l’abnégation.
Tout entière sa vie est raffirmation de cette vérité ; sa mort en est la consécration.
Beaucoup de travail sans prétention, des succès sans tapage, telle fut sa constante devise et sa seule préoccudation.
A cette patience, à cette abnégation, qui sont comme la base constitutive du caractère si noble des savants, Ernest Godard joignait une habileté de tact, une modestie de maintien qui ravit ses amis en extase, depuis qu’ils savent qu’Ernest pouvait sans forfanterie avoir, sous tous les rapports, une attitude moins réservée.
Biche, en effet, il sut, sans irritante ostentation, faire servir sa fortune au culte dévoué qu’il avait pour la science.
Becommandé, jeune encore, à l’attention du monde savant par des travaux d’une heureuse originalité, il ne s’est jamais servi d’un tel avantage que pour se faire discrètement aimer et rechercher dans les cercles illustrés de noms fameux et respectés.
Quant à son amour })Our la science, il a été égal au dévouement qu’il a mis à la servir. Bien ne lui a coûté j)our en témoigner.
C’est ainsi (jne, lauréat de l’Institut, quand, [)onr attirer à lui l’attention tlatteusede la foule, il n’avait })lus
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qu’à payer à la 'sociélé un tribut public et facile de soins obligeants; quand, pour être beureux selon le inonde, il n’avait pour ainsi dire qu’à se laisser vivre, il s’est jeté à corps perdu dans le courant de cette vie d’épreuve et de sacrifice qui l’a conduit en Égypte, jusqu’en Nubie et en Syrie, dans l’intérêt exclusif de la science et de l’humanité, à la recherche de la vérité, recherche partout et toujours difficile, mais plus particulièrement périlleuse dans des contrées où le climat, les mœurs, les usages et les croyances sont pour les Européens des ennemis également perfides.
Vingt mois durant, il a butiné là dans un domaine de préjugés et d’impuretés.
Hardi jusqu’à l’imprudence, il n’a échappé à la perfidie des populations que pour subir les étreintes du mal dont il s’était donné mission de connaître les causes et d’étudier la marche.
Rien n’a pu le distraire de ses travaux d’étude, ni les dangers, ni les souffrances.
Une fois au champ d’épreuves, il a voulu tout voir, tout interroger, tout connaître. Et ses travaux étaient déjà riches de faits acquis; sa moisson de vérités, sinon prochaine et définitivement assurée, du moins bien venante et largement préparée, quand, du foyer d’infection sur lequel l’étude le tenait incessamment penché, est sortie pour lui cette maladie aiguë, qui, à Jaffa, le 21 septembre dernier, l’a enlevé à l’affection de sa famille, à l’admiration de ses amis et à l’attente du monde savant.
La science l’avait trouvé ardent et infatigable; le mal h* tronvn fier et indomptalib'.
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En Égypte, couvert de douloureux ulcères, il observe sur lui-même, et cela pendant plusieurs mois, la marche de cette maladie climatérique, connue sous la dénomination de Bouton du NU.
A Jérusalem, l’excès de travail lui donne une fièvre qui le dévore.
Provoqués par l’étude trop assidue qu’il fait de la lèpre dans un milieu des plus rebutants et cependant des mieux choisis, des symptômes alarmants l’envahissent et l’obligent au repos. Sur son grabat de caravansérail, il rappelle ses souvenirs et rédige ses notes.
Bientôt des accidents nerveux rétreignent et l’étouffent, il lutte avec eux d’opiniâtreté et d’énergie.
Plus tard, loin de tout secours, sous la tente, dans le désert, campé douze jours comme un pestiféré, la prévision de sa mort prochaine ne l’émeut que pour de grandes pensées, et, calme et résigné, il emploie les heures de répit que lui laisse la souffrance à consigner ses dispositions testamentaires, qui fondent des bibliothèques pour les hôpitaux, des prix d’émulation au sein des sociétés savantes dont il fut memhre. Et quand, enfin, la mort plane sur lui, avec cette placidité d’esprit, cette sérénité d’âme, cette indépendance de sentiment et de pensée qui fout toujours distingué, il écrit pour sa mère, son père et ses frères, pour ses amis et ses maîtres, des lettres d’adieu, toutes pleines de son cœur, des lettres qui sont comme autant de faire part autographes de sa mort du lendemain.
Mais si, sur la terre, toujours musulmane, des sanglantes et stériles croisades, il est mort, comme Moïse,
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avant d’avoir atteint la terre promise à ses précieu.x travaux, lui du moins, le généreux croisé de la science, l’intelligeiit martyr du dévouement, c’est avec la consolante pensée d’avoir marqué chacune des étapes de sa trop courte existence par des trésors d’observations savantes et désintéressées qui peuvent profiter à l’humanité tout entière.
Et c’est parce qu’Ernest Godard, assidu d’abord, persévérant ensuite, laborieux toujours, s’est montré à ses maîtres savants, riche d’intelligence, avide de vérité, fort d’une volonté que rien ne rebute, que pour préluder à sa célébrité ils l’ont reçu dans leur flatteuse intimité.
C’est parce que, grâce à son assiduité obstinée et à son travail sans repos, Ernest Godard donnait chaque jour tout ce que sa luxuriante intelligence pouvait prometti’e, que ses maîtres savants l’avaient associé à leurs travaux.
C’est parce que, dans le commerce ordinaire de la vie, Ernest Godard était facile, bon, serviable et sans prétention, qu’il s’était fait des amis de qurconque avait eu le bonheur de l’approcher.
C’est enfin parce que j’ai pu, grâce à mes relations d’intimité avec sa noble famille, grâce aussi à quelque peu d’intelligence et à beaucoup de cœur, c'est parce que j’ai pu connaître Ernest Godard, dans toutes les conditions de son existence, qu’il avait mon amitié sans réserve, et que je m’efforce, pour lui rendre l’hommage qui lui est dû, d’élever mon admiration pour lui à la hauteur de celle de ses amis de la science, juges si compétents et de son grand caractère et de ses travaux de savant.
DISCOURS PRONO>XÉ SUR LA TO.MBE DU D' K. GODARD.
Kl maintenant, Ernest, adieu !
Adieu encore à toi aussi, Philippe, son digne frère ! Nous tous qui vous pleurons, fiers d’avoir pu être de vos amis, nous ne nous séparerons jamais de vos souvenirs.
C’est encore à titre de document explicatif des circonstances agitées de la vie laborieuse d’Erifest Godard, que nous croyons devoir joindre aux pièces qui précèdent la notice publiée, en 1865, par M. Ollivier Beauregard, sur la mission scientifique confiée à Ernest Godard par le ministre d’État.
A la suite de cette notice, nous donnons le titre et la date des diverses publications du docteur Ernest Godard.
MISSION SClENTlFlOfE DU DOCTEUR ERNEST GODARD
DANS l’Égypte, la türquie d’asie et la Turquie d’europe '■
Dans une contrée comme la France, le professorat est une magistrature, et l’enseignement dépliantes sciences,
' Voici le texte de la lettre ministérielle qui lui confère cette mission :
Ministère d'ÊLat. — Cabinet du Ministre.
Monsieur,
Le 5 février 18G1.
J’ai l'honneur de vous informer que, par un arrêté en date de ce jour, je vous ai chargé d’une mission gratuite dans l’Égypte, la Turquie d’Asie, la Turquie d’Europe, à l’effet d’y étudier les questions qui se rattachent à l'état social, moral et sanitaire de ces contrées.
Je vous prie de vouloir bien, à votre retour, me faire connaître le résultat de vos recherches. ■> '•
Ilecevez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.
Le Ministre d'Ètat,
Signé : Walewski.
A M. le docteur Godard, rue Bonaparte, 02, à Paris.