CHAPITRE XIII
Je vais résumer les différents phénomènes que j'ai observés sur le lac Menzaleh. Parti à six heures, dès six heures un quart, je pus apercevoir des phénomènes de mirage. La température n'était pas élevée , aussi ne peut-on l'invoquer pour expliquer les faits ; la lumière était déjà assez forte , mais elle était loin de l'être autant que dans là journée. A ce moment, j'apercevais Port-Saïd avec ses bâtiments, mais la langue de terre sur laquelle la ville repose paraissait fort mince et élevée seulement de deux mètres au-dessus du niveau du lac. A mesure qu'on s'éloignait, la langue de terre paraissait s'amincir jusqu'à ce que la ligne d'horizon passât au niveau de la base des maisons. Port-Said semblait alors bâti dans l'eau ; les nxai&ous ^ maX^tè \a distance qui me séparait dç \a ^VWft^ ^avd^ve^V Vswx^ dimensions.
Mais voici le mirage qui va commencer.
A mesure que nous nous éloignions, Port-Saïd, au lieu de diminuer de bas en haut en paraissant s'enfoncer dans Teau, paraissait s'élever en Tair. T^s maisons semblaient s'élever en totalité, sans présenter la moindre déformation.
L'atmosphère paraissait s'engager entre la ligne d'horizon formée par l'eau et la base des maisons. Cette bande d'atmosphère avait la couleur, l'aspect, la diaphanéité de l*air. Ce phénomène a été croissant jusqu'à ce que la bande d'atmosphère finit par égaler la moitié de la hauteur des chalets (je parle de souvenir, car cette mesure ne m'a pas préoccupé au moment même ; d'après mes dessins, elle me semble exacte). Quoi qu'il en suit, il y eut un moment pendant lequel le phénomène resta stationnaire : Port-Saïd était en l'air, les bâtiments les plus élevés paraissaient les plus élevés, les maisons n'étaient pas renversées, mais la ville semblait avoir été élevée en l'air, tout d'une pièce, et comme si une bande d'air s'était interposée entre la ligne d'horizon formée par l'eau et la base des maisons. En quittant Port-Saïd, je ne pouvais voir les mâts des navires; eh bien, alors ils devinrent distincts et je les apercevais, avec ma longue-vue^ bien entendu ; je distinguais même les cordages et le pavillon. Les couleurs m'apparaissaient avec leurs nuances, et je voyais surtout la couleur rouge qui terminait un pavillon tricolore. Les maisons, les chalets se présentaient avec leurs contours, avec leurs détails, leurs couleurs. Mais bientôt la base des maisons, des chalets, de tous les autres bâtiments, a cessé d'être
distincte. Au lieu d'une ligne nette, j'avais une ligne difluse. Je dois faire observer que sur la surface de l'eau, sur la ligne d'horizon, je ne voyais pas l'air vibrer comme l'air échauffé; les maisons n'étaient point tordues comme quand on les voit à travers une couche d'air échauffé, elles ne tremblotaient pas. Or, ce phénomène de tremblotement est constant quand on aperçoit un objet à travers une couche d'air échauffé ; les lignes droites sont alors tordues. A mesure que nous nous éloignions, l'air paraissait gagner sur la base des maisons. Le sommet, les lignes des toits étaient trèsnettes ; seule, la base était diffuse dans la partie où elle était continue à l'air. Les parties les plus élevées sont celles qui sont restées distinctes les dernières ; ainsi le sommet du phare, du minaret, le pavillon tricolore dont j'ai parlé, ont disparu les derniers, puis tout a disparu. Il était onze heures et demie, j'avais quitté la ville à six heures du matin, soit cinq heures et demie auparavant.
En arrivant a Damielte à trois heures, j'ai aperçu d'abord le sommet de la mosquée vers le nord-est, puis vers l'est, mais plus au sud, les palmiers. A mesure que j'avançais, la mosquée et les arbres devenaient plus nets, mais de haut en bas. Enfin, il y eut un moment où la mosquée et les arbres paraissaient être en l'air et séparés de l'eau par une bande d'air. Puis, autant que je puis me le rappeler, la mosquée sembla s'abaisser pour arriver au niveau de la ligne d'horizon formée par l'eau, et la terre apparut au-dessous d'elle ; mais cette ligne de terre était fort amincie.
414 QUELQ ES OTES SUR LE MIKÂGE.
Daiiiietle m'apparut d'abord en Tair, puis peu à peu elle s'abaissa, mais elle me semblait presque sur le rivage. En descendant à terre, je constatai que j'avais été victime d'une illusion. Dans mon voyage à Tisthine, j'ai remarqué que les objets paraissaient très-rapprochés; j'attribue ce phénomène à la grande transparence de l'air. Un fait analogue se produit dans les pays de montagnes ; ainsi, quand pour la première fois je visitai les Pyrénées, je croyais les montagnes très-rapprochées lorsque j'en étais encore à une grande distance ; Thabi* tude corrige cette erreur d'appréciation. Tous ces faits reconnaissent une même cause : la grande raréfaction de l'air. En effet, l'air est plus raréfié dans les montagnes que dans les vallées ; il l'est aussi beaucoup au niveau du sol, dans les pays chauds, mais j'ai vu, à Damiette, l'air trembloter par échauffement à trente et quarante pieds encore au-dessus du sol.
J'ai cherché, pendant mon voyage, l'explication des faits que j'observais, mais sans pouvoir y parvenir.
D'ordinaire, quand on regarde à l'horizon en plein Océan, et qu'un navire se montre, on aperçoit d'abord le haut des mâts, les cordages et les voiles, puis enfin le vaisseau lui-même ; il en est de même des tours et des phares qu'on peut rencontrer. Le navire, la tour, le phare ne sont vus en entier que lorsqu'ils sont sur la ligne de l'horizon.
Dans les lieux où se produit le mirage, c'est tout le contraire qui arrive. L'objet que l'on aperçoit ne semble pas sortir de l'eau, il apparaît réellement en Tair, ce sont les parties supérieures qui sont vues les premières
avec une grande netteté. Tandis qu'un navire qui vient vers vous, en mer, parait s'élever, il y a dans le mirage un phénomène inverse. L'objet vu d'abord en l'air, croit de haut en bas, tout en gardant la position qu'il avait auparavant. Le navire qui s'élève au-dessus des flots, s'élève réellement, il change de place, l'objet aperçu dans un lieu où il y a mirage, ne change pas de place ; il est toujours en l'air, mais il croît jusqu'à ce qu'il soit complet.
Les maisons sont en l'air, les parties les plus élevées se voient les premières, et quand le phénomène' est complet, quand la série de maisons qui composent une ville est toute visible, alors la ville parait en l'air. La base de toutes les maisons est sur une ligne horizontale. Une bande d'air semble séparer la base des maisons de la ligne d'horizon, mais la base des maisons n'est nette que quand on voit la maison tout entière. A mesure qu'on se rapproche, l'ensemble des maisons semble descendre vers la ligne d'horizon, et après quelque temps, les maisons reposent sur l'eau. Puis on aperçoit la terre et la ville sous son véritable aspect.
Un fait notable, c'est que par l'effet du mirage, les objets s'aperçoivent à une grande distance et avec une netteté qu'il est difficile d'imaginer. Ainsi, quand je voyais Port-Saïd en l'air, je distinguais parfaitement la couleur des toits, des chalets, du pavillon d'un navire. Or, ce dernier était à trois ou quatre kilomètres en dehors de Port-Saïd. La langue de terre sur laquelle est bâtie la ville a 750 mètres environ, et comme je la voyais obliquement, elle devait avoir la moitié au plus, mais
je ne puis savoir qu'approximativement à quelle distance j'étais de Port-Saïd.
L'apparition d'objets dans le ciel peut avoir lieu quand ces objets sont séparés de l'observateur par du sable. En remontant le canal, avant d'arriver au cap, j'apercevais une montagne qui me paraissait en l'air. Le sommet était plus net que la base. Comme je remontais vers le sud et que je ne me suis pas rapproché, elle m'a toujours paru en l'air.
Un mot ici de la plus grande importance. Le mirage est la reproduction d'une chose vraie et dans sa position naturelle. Ainsi cette montagne (je l'ai observée plus tard, sans mirage et de très-près) avait bien la forme que je lui connaissais, mais elle m'a paru plus basse que le mirage me l'avait fait supposer. Jamais je n'ai vu d'hommes ni de bateaux renversés. Je ne nie pas que le fait existe, mais je ne l'ai pas observé.
L'effet du mirage le plus simple est celui qui est produit par la chaleur. L'air s'échauffe, et vous le voyez trembloter, vibrer et décrire des ondulations que j'ai pu bien souvent dessiner. A Port-Saïd, vers onze heures ou midi, en regardant du côté du lac, du côté sud, on voyait (avec une longue- vue) vibrer l'air, non pas à l'horizon, mais sur les objets placés au-devant de l'horizon. Par transparence, au travers de cet air échauffé, on apercevait les objets , mais ils paraissaient trembloter et décrire des mouvements presque fantastiques. Ces mouvements tenaient à ce que les rayons lumineux réfléchis par ces objets , traversaient une couche d'air échauffée et en mouvement ascensionnel, par la réfraction
celles-ci les tordait, les repliait de mille façons.
Cet air échauffé est d'aspect semblable à celui de l'air que l'on voit courir sur le côté d'un tuyau de poêle fortement chauffé; il ressemble à Télher qui se vaporise.
Cet air échauffé au contact du sol ou de l'eau, suit l'impulsion du vent et on peut le voir courir. N'y a-t-il pas de vent, il s'accumule et il devient assez dense pour intercepter les rayons lumineux provenant des objets placés derrière lui.
Le 1" juin 1862, quand nous avons été débarqués sur la plage (embouchure du Nil, rive gauche), nous avons aperçu de l'air échauffé courant en vibrant devant les maisons placçes vers l'ouest, à cinq cents mètres peut-être de nous. Cet air vibrant n'était pas assez épais pour cacher les objets devant lesquels il courait, aussi, avec la longue-vue, les apercevait-on derrière cet air. La couche d'air échauffé était plus considérable près du sol qu'au-dessus du sol. Pour bien apercevoir cette couche, il faut que derrière elle soient des parties de couleur foncée ; les objets de couleur verte surtout font un excellent effet, et l'on voit très-bien l'air échauffé courir devant des palmiers. La plus haute couche d'air échauffé que j'ai vue, avait six à sept mètres. Les objets que l'on aperçoit à travers un air éthéré, vibrant, semblent vibrer aussi; les branches de palmier semblaient onduler et décrire des espèces de torsions.
Dans une vaste pièce de la prison de Minieh, j'aperçus une centaine au moins déjeunes fellahs accroupis par groupes. Je demande quels sont les méfaits de ces jeunes criminels et j'apprends que j'ai devant moi de jeunes conscrits qui attendent en prison qu'on les conduise au Caire. On ne les laisse pas sortir de peur qu'ils s'échappent. J'ai déjà parlé du recrutement en Egypte, j'en dirai encore quelques mots.
Quand le gouvernement a besoin de soldats, il écrit aux mudirs avec ordre de lui fournir un certain nombre de jeunes gens de i5 à 18 ans. Ceux que j'ai vus avaient une piteuse mine; ils ne quittaient pas de l'œil un grand diable d'Albanais qu'ils paraissaient craindre beaucoup. Comme je les trouvais chétifs, maigres et surtout très-jeunes, on en fit lever un qu'on me permit d'examiner. 11 paraissait fort et vigoureux, il avait de larges épaules, une large poitrine, mais c'était le seul qui parût aussi bien constitué. Ces malheureux doivent servir un temps indéterminé; ils ont l'air d'un véritable troupeau. Très-certainement, il y en a qui n'ont pas plus de treize à quatorze ans. Sur quoi d'ailleurs se baseraiton pour avoir leur âge, il n'y pas d'état civil en Egypte.
La conscription se répète quelquefois à quinze jours d^intervalle, le gouvernement force le contingent à
ÂR*MÉE. 419
fournira sa guise. Du temps deMéhémet-Ali, pour avoir des soldats, le vice roi faisait entourer les villages par des Carras et des Bédouins, et pendant la nuit on surprenait les jeunes gens. Après examen du médecin, on renvoyait ceux qui n'étaient pas propres au service. Les jeunes fellahs ont en horreur l'état militaire, et il n'est pas de mutilations qu'ils n'inventent pour s'en affranchir. Ainsi ils se coupent, tantôt l'index, tantôt le pouce de la main droite; ils se crèvent quelquefois un œil, etc., etc.
Le 27 décembre 1861, je vais à la caserne de Casernil, au Caire. Cette caserne est placée autour du palais du vice-roi. Les officiers comme les soldats, sont logés dans la caserne, et il ne leur est pas permis d'en sortir sans autorisation. Les soldats ne l'obtiennent jamais, aussi sont-ils toujours renfermés. Quant aux officiers, ils sortent en secret. 11 y a pour cela une sorte de tolérance de la part du lieutenant ou du sous-lieutenant placé à la porte du bâtiment. Le pacha, qui ne va qu'une fois par an dans son harem, s'occupe constamment de son armée; c'est lui qui punit. Un officier ne peut imposer à ses soldats que deux à trçis jours de prison. Pour les peines plus graves, c'est le pacha seul qui ordonne, aussi les ofticiers ont-ils peu d'autorité sur leurs hommes. Le pacha écoute pluç volontiers les soldats que les officiers. Quand un soldat est condamné à la peine de mort, on peut le faire mourir de plusieurs manières. Tantôt on le pend, tantôt on le fusille, quelquefois on le jette tout vivant dans le Nil, avec un boulet au cou. Le pacha fait aussi administrer la bastonnade et parfois
jusqu'à cinq cents coups de nerfs de bœuf sur les reins; il n'en faut pas tant pour amener la mort, mais on's'arrête en route le plus ordinairement. On le voit, la nature des supplices varie selon le bon plaisir du pacha, qui s'inspire des circonstances. Comme je l'ai dit, les soldats ont fort peu de respect pour leurs officiers el ils se dérangent à peine pour les laisser passer. J'ai constaté plusieurs fois ce fait pendant ma visite à la caserne.
Le vice-roi peut faire bâtonner tout le monde, un pacha même si cela lui plaisait. Cependant, il est certaines gens qu'il n'ose pas faire battre à cause de leur éducation, de leur famille ou de leurs relations. Les individus connus pour leur courage et leur énergie, n'ont rien à craindre du bâton, le vice-roi aurait peui* d'une vengeance. En général, il n'ose pas faire battre un Turc. Il y a deux espèces de soldats : les plus jeunes de 12 à 15 ans sont commandés par les officiers; puis il y a ceux qu'on appelle « soldats du vice-roi » qui ont de 18 à 20 ans. Toujours en rapport avec l'Altesse, ils ont une sorte d'autorité. Un jour, un officier met en prison un de ses soldats. Un soldat de son Altesse vient à passer et lui demande pourquoi on l'a renfermé. « Tu es un imbécile, ajouta-t-il, va te plaindre à ton colonel, el dis-lui que tu as été puni parce que tu n'as pas voulu le laisser faire. » La chose aurait pris de graves proportions si l'officier, prévenu à temps, n'avait attiré le coupable dans sa chambre et ne lui avait fait avouer après force coups de bâton, le mensonge que lui avait conseillé le soldat de son Altesse.
Il est défendu aux soldats et aux officiers qui habitent la caserne de se marier. Aussi la sodomie est-elle en grand honneur. On la punit quand on veut la voir, mais constamment on ferme les yeux là-dessus.
Le soldat est bien nourri pour le pays. Il a par jour trois pains de 250 grammes environ et une ration. Le pain est fort bon, j'en ai goûté ; il est presque tout à fait blanc et bien supérieur au pain français. Les soldats n'ont que des légumes, jamais de viande. Ils mangent à midi et à 5 et 6 heures du soir; le matin, ils ont leur pain seulement. A mesure qu'il s'élève en grade, le militaire reçoit plus de rations. Un pacha a 150 pains et 50 rations par jour.
Les soldats ont, quand on les leur donne, 5 francs par mois. Ils emploient cet argent à s'acheter des bas, mais comme ils en usent trop rapidement le pied, ils portent aussi des chaussons. Ils ont des bottines, mais quelles' bottines ! elles sont trop grandes, éculées le plus souvent et sans cordons. Leur mollet est entouré par des jambières en cuir jaune. Ils portent une sorte de robe avec des jupons blancs, costume parfaitement en rapport avec leur rôle souvent féminin, autour de la taille une ceinture analogue à la ceinture gymnastique de nos pompiers. Les aristocrates mettent une autre ceinture dont les extrémités tombent sur les côtés, ce qui les fait ressembler à des écuyers du moyen âge. Le tarbouck constitue leur coiffure.
La caserne est fort malpropre. A voir les escaliers et les chambres couverts de poussière, de débris de paille ^t autres, on dirait qu'un déménagement vient d'avoir
An armêf:.
lieu. Il parait que l'usage du balai est peu connu par ici. Cependant, j'aperçois des soldats qui balayent les corridors, nous avons même beaucoup de peine à leur faire cesser leur ouvrage au moment où nous passons, bien que nous ayons un officier avec nous. Ces gaillards nous couvrent de poussière.
Ces soldats ne brillent pas parleur pudeur. J'en vois un accroupi sur le rebord de terre qui limite a l'ouest la cour de la caserne ; il fait ses besoins et laisse voir ses organes génitaux à tout le monde. Quand il a fini, il vient vers nous, le jupon levé. J'ai rarement vu un gaillard plus indécent.
Les capitaines savent lire le plus souvent, mais ce n'est pas indispensable. Un vice-roi n'aimait pas les officiers qui ont servi à l'étranger, et on lui prête cette parole : « Je ne veux pas, disait-il un jour, des officiei's qui en savent plus que moi. » Ce fait est caractéristique.
KOTES PBISES SUR LE NIL
25 mars 1861.
Ce matin, mal à la gorge, j'ai eu froid cette nuit. A neuf heures et demie du matin, je cautérise mes deux amygdales, mais surtout la gauche. Fièvre intense, cent pulsations.
A quatre heures et demie, j'étouffe; l'épiglotte dislen-
due par la sérosité appuie sur l'isthme du gosier, et je m'aperçois que J'ai un horrible œdème de répiglolle. Je l'incise à trois reprises différentes avec des ciseaux, et ce n'est pas sans grandes difficultés, puis avec mes deux index j'exprime la sérosité qui la distend. Je perds du sang par les blessures que je me fais, je suis affreusement pâle. Je me mets au cou des ventouses sèches dont je ferai des vésicatoires afin d'attirer la sérosité au dehors. Je me purge avec la limonade Rogé. J'ai une amygdalite violente avec œdème considérable de l'épiglotte. Pourvu que je puisse enrayer le mal à temps !
20 mars.
Ce soir je n\ii point mangé; l'incision de la luette m'a soulagé. Je prends du citrate de magnésie.
La nuit a été fort agitée. Selles ce matin. J'examine la gorge, elle va mieux. Je me cautérise de nouveau et je me gargarise avec l'acide gallique. Dans la journée, quoique très-faiblé, plus de fièvre, je prends des biscuits et du vin. Ce soir, fièvre intense que j'attribue aux biscuits. Je prends une cuillerée d'eau de laurier-cerise dans du lait.
27 mars.
Cette nuit, j'ai dormi jusqu'à une heure, mais d'un sommeil fort agité; fièvre; le cou me fait mal, les glandes sous-maxillaires sont prises. Je demeure au lit toute la journée. Ce soir, je suis assez fort, bien que je n'ai rien mangé ; je reste à lire dans le petit sa\on.
Un mot sur mon comp^. ^ ^e ^^N^oft \ ^ ^^^^ ^^'
4Si SOUFFRANCES.
glais. La nuit, il dort parfaitement; le matin, à peine éveillé, il crie : « Café. » Il tombe de son lit ; et, sans culotte, en chemise rouge, les jambes découvertes pleines de pustules d'ecthyma et d'ulcérations en partie cachées par des bandelettes de sparadrap que je lui ai données, il arrive en trois ou quatre sauts sur le canapé du salon, et il place ses pieds dégoûtants sur les oreillers et les coussins. D'une main il mange gloutonnement et de l'autre, armé d'un moustiquaire, il fait la guerre aux mouches qui le poursuivent. Pendant le déjeuner, il tripote alternativement les rôties et ses ulcères fétides, il se gratte, il me montre ses jambes : c'est ignoble. Il a de véritables poses de fou. Il avale, il engouffre comme un affamé. Je me lave les mains avant de me mettre à table, lui jamais; il l'a fait une fois seulement. Pendant le repas, il attrape des mouches qu'il écrase devant moi. A peine a-t-il englouti quatre ou cinq rôties et une tasse et demie qu'il va rejoindre son grabat.
25 avril.
Le dîner a lieu comme le déjeuner ; après le dîner il se couche.
Ce matin, je me suis éveillé avec des idées tristes; pour la première fois, je m'ennuie, je me trouve seul. Depuis bien des jours en effet, je n'ai pu échanger une parole sérieuse avec qui que ce soit. Tout d'abord l'espérance de rapporter des vues de voyage à ma mère, faisait ma joie; mais la photographie est impossible ou à peu près. L'Anglais est devenu moins insupportable depuis qu'il est malade, mais les repas sont pénibleSi II est si mal-
propre! Il mange avec un couteau. Il rejette de sa bouche la moitié de ce qu'il mange, puis il a le regard tellement égaré qu'on le dirait échappé des petites-maisons. Ses plaies inspirent le dégoût le plus profond et le malheureux ne les cache pas; elles exhalent une odeur insupportable. Enfin, c'est terrible de voyager avec un être qui ne vous dit que des. bêtises révoltantes. Tout cela me fait hâter mon retour, d'autant plus que je voudrais aller visiter la Palestine et Gonstantinople. Le pourrai-je? J'en doute, à cause de la grande chaleur. J'ai besoin de parler à un être raisonnable, et je suis bien ennuyé de n'avoir pu partir avec le consul de Piémont. Faute de mieux, je voudrais voir arriver le marchand grec avec lequel je parle espagnol ; sa conversation du moins m'apprend quelque chose.
7 mai.
Je m'éveille vers deux heures. Tout le monde sommeille à bord. Je vais voir sur le pont ; le bateau va peutêtre à la dérive, peut-être est-il arrêté par quelques pierres ; il est au milieu du Nil. A sept heures et demie, je fais appeler le reis (chef de la barque), je lui disque depuis deux jours, je m'aperçois que tous ses gens dorment la nuit, laissant aller le bateau à l'aventure, je le menace de le faire punir dans toutes les villes où nous passerions, chaque fois que pareil fait se reproduirait.
18 mai.
Nos matelots ne veulent point ramer quand le vent est contraire, et quand il e^^ loinbé, ils \a\s^seul aWer \e bateau à la dérive, Cepead^ Aeç^3L\sVoiçîfe^ivce de àeu\
ieisàbord,îls travaillent assez et je n'ai pas trop à m'en plaindre. Quand ils rament, l'un d'eux chante, fait des fioritures et les autres répètent ensemble une sorte de refrain. Quelquefois ils poussent des cris d'admiration semblables aux : 0, 0, que nous adressons aux chevaux pour les arrêter. A cinq heures dix minutes du matin, tout le monde travaille avec ardeur. Un matelot veut quitter sa rame pour aller à l'arrière, mais le vieux reis qui désire gagner mes bonnes grâces depuis que je ne fais plus attention à lui, lui ordonne dedemeurer en place. Nos matelots appellent le reîs « Reis Hassan » pour le distinguer de Hassan Effendi, nom qu'ils donnent par flatterie, à l'ex-relieur qui nous sert de drogman. Il faut rendre cette justice à ce dernier (quoiqu'il ne vaille pas la corde avec laquelle on devrait le pendre) qu'il est toujours très-propre dans sa mise. Dans les grandes circonstancas, il endosse un costume de drap, fort chaud sans doute, mais avec lequel il pose auprès des imbéciles qui l'entourent et qui l'appellent «Effendi »gfro« comme le bras. Il faut le voir aller à terre canne à la main, et se rengorger comme un paon^ quand les marchands, pour lui vendre leur marchandise, écoutent ou semblent écouter avec bonheur les récits qu'il leur fait.
22 mai.
Cette nuit, j'ai beaucoup souffert de mon œil gauche. J'ai une blépbarite fort intense. Quand je me réveille, mes paupières sont enflées ; à l'angle interne, j'ai une quantité considérable de muco-pus épais, sécrété par la face postérieure de ma paupière inférieure. Chaque fois que je pleure je me sens soulagé. A plusieurs reprises
je mets du collyre. J'éprouve des douleurs atroces à l'angle externe des paupières, comme si on me brûlait avec un fer rouge. Dans la nuit, je prends un gramme cinquante centigrammes de poudre de jalap, ce qui me procure le matin trois ou quatre selles.
2 juin.
Hier soir, nous avons quitté Siout à huit heures trente minutes, mais vers dix heures, le vent est devenu tellement violent que nous avons dû nous arrêter au village de « El-Boulediah ». C'était une véritable tempête.
Cette nuit, j'ai bien dormi; je m'habitue à ma mauvaise couche. Je croyais pouvoir coucher vêtu simplement d'une chemise, mais le froid m'a réveillé , et comme les deux nuits précédentes, j'ai dû mettre sur moi une grosse couverture et mon manteau.
Ce matin, nos matelots rament avec ardeur, puis après le lever du soleil, ils s'attellent à la corde et leur zèle est si grand qu'ils marchent, ma foi, fort bien.
Impossible d'avoir du. lait, je prends du vin et de l'eau sucrée avec des rôtieSy cela me convient. Toute la journée, vent du nord très-fort. Nos matelots ne se reposent que pour déjeuner. M. FF. donne lui-même au cuisinier le sucre et le café toujours avec ses affreuses mains qu'il ne lave jamais, et qu'il promène constamment sur ses ulcères. Nous déjeunons avec du mouton et du poulet. J'offre une de mes belles pommes à M. FF. qui la refuse en me disant qu'elle est mauvaise ; je mange alors toutes les aulres. Ai Jiiv^\a\s esl toujours furieux des cadeaux a\X^ \^ Teço\s.
5 juin.
A quatre heures de raprès-midi, grande chaleur, les mouches nous tracassent horriblement; les lieux dégagent une odeur très-pénible. Bien qu'en manches de chemise on transpire beaucoup. Depuis quatre à cinq jours, je souffre au pied droit, j'ai là deux plaies qui me font mal. Par moment, je me demande si je n'ai pas gagné les affreux ulcères de mon compagnon de voyage donl j'ai pu prendre les pantoufles maculées de pus.
12 juin.
Sur les neuf heures du ma tin, j'aperçois un troupeau de buffles, qui traverse le Nil, au niveau d'un gué ; il est conduit par deux enfants de douze à treize ans, montés sur ' Téchine de deux de ces animaux. Les buffles se serrent les uns contre les autres, pour mieux résister au courant. Les enfants ont fait de leurs habits un paquet qu'ils portent sur leur tête. Les buffles qui les portent nagent, ils ont seulement le muffle hors de l'eau et ils font entendre en respirant un bruit particulier. A l'arrière-garde, il y a un homme qui nage en se cramponnant à un buffle. Il veille à ce qu'il n'y ait pas de retardataires. Comme les enfants, il porte ses vêtements en paquet sur sa tête.