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STATUES DES PREMIERS AHMESSIDES

Les premiers monuments que nous ayons du temps des Ahmessides conservent encore assez fidèlement le style des écoles précédentes. C'est le cas notamment pour l'image de la reine Touitishéré, à Londres (fig. 305), et pour les deux statues d'Aménothès I , à Turin et au Caire. Celle de Turin (fig. 306) est en calcaire blanc et d'une conservation admirable : le roi y est assis de face, dans la pose hiératique, et, n'étaient les cartouches, on dirait volontiers une oeuvre de la Xli"^^ Dynastie. Celle du Caire (fig. 307) est mutilée, mais la face et le buste sont intacts : le roi y revêtait les insignes de Tatounen, et il avait les chairs peintes. C'est la finesse des anciennes écoles memphites, mais avec la fermeté de ciseau et la virilité d'allures qui sont la marque des thébaines. La tête d'un des atlantes érigés par Thoutmôsis r dans la cour de l'obélisque à Karnak, et qui est aujourd'hui au Caire, établit, je pense, la transition entre le style vieux et le moderne. Comme elle a conservé sa couleur rouge, elle est très vivante d'aspect malgré la perte de sa coiffure (fig. 308). Le Pharaon lui-même semble souhaiter la bienvenue au visiteur, et sa face presque ronde, ses

yeux rieurs, ses joues à fossettes, sa bouche aimable rappellent les traits du Sanouasrit de Licht : on y observe en plus une sûreté de touche et une individualité d'expression qui manquent aux autres. L'atelier royal une fois réorganisé, la multiplicité des commandes y réveilla promptement les qualités en sommeil depuis l'invasion des Pasteurs, puis il s'y en ajouta de nouvelles qui résultent, je pense, d'influences venues d'autres parties de la vallée. Les Thébams seuls n'auraient pas suffi à décorer les monuments, temples ou tombeaux : ils accueillirent des auxiliaires provinciaux, et ils leur empruntèrent un peu des traditions ou du tempérament que ceux-ci apportaient de

re

Fig. 320. — Les deux colosses

DE Memnon a Thèbes.

fCliché Béato.)

FiG. 321. — Aménôthès, FILS DE HaPOUÎ.

iMuséedu Caire.) (Cliché Legrain.)

leurs cités natales. L'école, ainsi renforcée, se subdivisa en plusieurs branches dont chacune assuma bientôt sa physionomie personnelle.

C'est, par exemple, à un même atelier, installé probablement dans Karnak, que j'attribuerai bon nombre des statues royales de Turin ou de celles qui sont sorties récemment de la facissa, l'Isis, les Thoutmôsis III, le Sanmaouit. La statuette de la reine Isis (fig. 309) nous révèle l'introductrice du type facial qui prévalut chez les Ahmessides pendant trois générations, le nez busqué, les larges yeux a fleur de tête, la bouche charnue, la face ronde. La perruque pesante qui lui emboite la tête n'était pas pour

faciliter la tâche du sculpteur : il en a pourtant dissimulé le mauvais

effet. LeThoutmôsis III a la physionomie de sa mère, mais en moins

dur (fig. 310). Il est de schiste fin, et nulle gravure ne rend justice

à la délicatesse de son modelé : le jeu des muscles y est

noté discrètement, avec une

félicité extraordinaire, et les

ombres imperceptibles qu'il

produit variant quand on

tourne autour du personnage,

l'expression des traits semble

changer d'instant en instant.

Les statues agenouillées d'A-

ménôthes II offrant le vin ou

l'eau ne déparent pas la série,

bien qu'elles ne témoignent

pas autant d'individualité que

leThoutmôsis III, et le couple

de Thoutmôsis IV et de sa

mère ne manque pas de grâce

naturelle (fig. 311). Le coup

Fig. 322. — Aménôthès, le scribe

accroupi.

(Musée du Caire.) (Cliché E. Bruffuch.)

LES SCULPTEURS ANIMALIERS

FiG. 323. — Sannafi,

SA FEMME ET LEUR Fil. LE.

(Musée du Caire.)

de l'outil est le même chez tous et trahit la communauté de provenance.

J'en dirai autant du groupe qui représente la petite princesse Nafrourîya, et son tuteur Sanmaouit. Rien n'y sent moins le convenu que le geste franc par lequel le brave homme tient l'enfant, ou la pose d'abandon confiant avec laquelle celle-ci se blottit contre sa poitrine. Le naturel du mouvement s'accorde bien avec la douceur spirituelle de la face et avec le sourire qui anime les yeux et les grosses lèvres.

Nous avons d'ailleurs la preuve directe qu'ici, comme aux temps memphites, les Thébains s'efforçaient, par-dessus tout, d'assurer la ressemblance. La momie de Thoutmôsis III a certes souffert depuis l'antiquité : le visage s'est ratatiné pendant la préparation, et le retrait des chairs, l'affaissement des yeux, l'écrasement du nez, la décoloration de la peau le font très différent de ce qu'il était autrefois. Pourtant, SI le relief superficiel s'est atténué, celui des dessous demeure : lorsqu'on le compare au modelé de la statue, on est forcé d'avouer qu'il lui est semblable, avec la vie en plus dont le sculpteur a perpétué l'expression.

Il eût été étrange que des gens si experts à interpréter la figure humaine n'eussent pas conservé intact l'art de traduire les formes animales. Le lion et son dérivé le sphinx, le bélier, le singe (flg. 313), le faucon, le vautour, ont inspiré aux Thébains des oeuvres admirables. Sphinx de la reine Hatchopsouîtou à Rome, sphinx de Thoutmôsis III au Caire, sphinx hiéracocéphales, sphinx criocéphales, béliers, Sakhit à tète de lionne debout (fig. 312) ou assise, jamais

FiG. 324. — TÈTE d'homme.

(Cliché E. Brugsch.)

FiG. 3-5. — Tronc et tiîte

DE FEMME

(Musée du Caire.) (Cliché E. Brugsch.)

le talent d'associer des parties d'êtres divers dans un corps unique n'a été poussé plus loin. Les lions d'Aménôthès III au Gébel-Barkal (fig. 314) ont une noblesse d'attitude et une vérité de physionomie qui manquèrent toujours aux lions des sculpteurs grecs ou romains. Ils sortaient des ateliers royaux, et c'est aussi peutêtre à l'un de ceux-ci qu'on attribuera l'Aménôthes II en granit noir qui se tient debout, adossé au cou gonfle de la déesse des morts, le serpent Maritsakro, et sous sa protection. Le travail en est minutieux et banal : c'est de la mythologie réalisée honnêtement, mais rien de plus. Il n'en est pas de même de la vache découverte par Naville dans une chapelle presque intacte, à Déir-el-Bahari (fig. 3 1 5) : elle est égale, sinon supérieure, à ce que la

Grèce ou Rome ont conçu de mieux en ce genre, et il faut

descendre à travers les siècles jusqu'aux grands animaliers de nos

jours pour arriver enfin à une œuvre

d'une vérité aussi saisissante. Elle est

encombrée d'emblèmes mystiques, la

coiffure a disque et a plumes qui lui

pèse entre les cornes, et les deux

touffes de lotus qui, jaillissant du sol

à ses pieds, lui montent le long des

épaules (fig. 317). Le dévot adorait

en elle l'Hathor postée à la lisière du

marais d'Occident pour intercepter

les morts récents et les initier a la vie

d'outre-tombe ; toutefois, le sculpteur

a réduit chez elle l'appareil religieux

à son expression la plus simple. Est-ce

lui qui a créé le thème, ou, en d'autres

termes, qui l'a détaché des bas-reliefs

(fig. 3 1 6) pour le transposer en rondebosse ? Sa déesse n'est pas une vache

de convention mise sur pied d'après

FiG. 326. — L.\ st.\ti:ette

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