‹ Eilhart d'Oberg et sa source francaiseChapitre 32 sur 56 · I. Liclîtenstein, p. CXXIV, n · texte numérisé non relu

I. Liclîtenstein, p. CXXIV, n

ERXEST MURET 37

Le premier de ces traits rappelle une situation répétée dans le poème d'Eilhart. Pendant que le roi Marc chasse dans la Blanche Lande et que Tristan attend sa maîtresse dans la forêt, Antrêt chevauche dans le cortège d'Iseut et monte jalousement la garde autour d'elle.

Audré est-il encore ce neveu de Marc, mentionné obscurément à l'endroit (149, 1-2) où les félons s'approchent du roi pendant une chasse, pour dénoncer une fois de plus les amants ?

En mié l'essart li rois s'estot,

Vit son nevo

Quoi qu'il en soit, au début du fragment (9, 3-5), les barons ne paraissent avoir aucun allié parmi les parents du roi Marc :

« Or voi je bien, si com je cui(st) , i< Qu'il ne voudroient que o lui « Eust home de son linage. »

Inconnu à la version de Thomas, Audré n'est qu'une figure tout à fait secondaire dans celle de Béroul. En revanche, le principal adversaire de Tristan dans le roman en prose est son cousin Audret. Dans la rédaction contenue dans les manuscrits B. Nat. 756-757, le roi Marc, sur les conseils d'Audret, se cache armé de flèches dans les branches d'un laurier, sous lequel les amants ont leurs rendez-vous. Ils l'aperçoivent et feignent une conversation indifférente; Marc, convaincu de leur innocence, rend sa faveur à Tristan. Dans un passage du manuscrit 103, Audret lui-même, caché dans un arbre, blesse son cousin et Iseut. C'est encore lui qui leur dresse un piège avec des faux aiguisées, comme Eilhart le raconte ailleurs du roi Marc.

Selon toute vraisemblance, Audret, comme le nain ou Mériadoc, ne figurait anciennement que dans un ou deux épisodes de l'histoire poétique de Tristan. Il faut, me semble-t-il, chercher l'origine de ce personnage dans les lais qui racontaient les entrevues dans la Blanche Lnnde. L'extension donnée à son rôle permet de distinguer au sein de la version arthurienne deux groupes de récits : d'une part, la version de Béroul, comprenant le fragment et la Folie de Berne; d'autre part, la prose française et le poème d'Eilhart, avec les continuations de Gottfried. La place si considérable occupée par Audret dans le second groupe tient peut-être à une influence des légendes concer-

nant la fin de la Table Ronde. On remarquera la ressemblance de ce nom avec celui de Mordret; à la forme ancienne Modred répond une forme Antrêd, qu'on trouve parfois chez Eilhart. L héroïque Tristan et le lâche Audret se font contraste à peu près comme le courtois Gauvain et le perfide Mordret, les deux neveux d'Arthur. On se rappelle que les triades rapprochent Tristan de Gauvain. Dans un passage d'Eilhart ils sont compagnons : c'est même grâce à cette amitié que Tristan exilé parvient à revoir sa maîtresse. L'adultère du traître Mordret avec la reine Guenievre est jugé tout autrement par nos vieux romanciers que l'irrésistible passion du fidèle Tristan pour la blonde Iseut. Bref, ces trois rôles de mélodrame et d'épopée, roi, héros et traître, sont tenus chez le prosateur français et le poète allemand, comme dans les histoires de la Table Ronde, par un oncle et ses deux neveux, l'un sympathique aux conteurs et à leur public, l'autre chargé de leur haine et de leurs malédictions. « Que le diable le noie dans le Rhin ! » comme dit ce bon Eilhart.

Nouvelle ruse du nain; les amants surpris (3765-3990 = B. p. 30-42). Les trois barons félons de Béroul menacent le roi de se retirer dans leurs châteaux et de lui faire la guerre, s'il tolère plus longtemps l'intimité de sa femme et de son neveu . Marc est perplexe : à ce moment le nain, qui s'était enfui, reparaît on ne sait comment et le décide à tenter une nouvelle épreuve. Selon Eilhart, le nain a été recueilli dans un bois par Dinas qui, ne le connaissant pas, demande au roi sa grâce et l'obtient. On dirait ici que le fidèle Dinas a pris un instant le rôle de son collègue, le sénéchal Mériadoc. Le plan qu'imagine le nain pour surprendre les amants est exposé à peu près de même dans nos deux textes :

« Hère, daz ist der rât mîn, « Di ton nevo qu'au roi Artur

« daz ir sagit Tristrande, « A Carduel, qui est clos de mur,

« her sulle ûz dem lande « Covient qu'il aile par matin,

« nâch ûwir botschaft rîten.... « .1. deus (?) escrit au parchemin

« morgen vrû. c Port a Artur toz les galoz.

« wil her denne ûf die strâze,

« sô enmag her des nicht lâzin, « Sai que voudra a lui parler,

« he mûz die koninginne sên. « Por Deu ! que devra la aler. » 3833-35 34,4-5

ERNHST MURET 39

P. Si, 4 : « So wilich ym mit wcissem B. p. 54-3 j. Le nain achète de la fariiw

melb den estrich zwischen der zweier cl)e:{ un boulanger.

bet bestreùen

Ih. 1} : ob aber er... nit zuo ir geet, « A lui vendra a parlement;

so heisset mir mein haubt abschla- « Et s'il i vient et ge nul sai, hen. »

« in désir nacht, vor dem tage.

« so en mag he des nicht vorslân, « swen he in daz mel hât getretin.

« Se tu nu voiz, si me desfai.

34, 9-11 « Anevoies* en ceste nuit. »

34, 3 Entre .IL liez la flor respant, Que li pas allent paraisant, Se l'un a l'autre la nuit vient La flor la forme des pas tient.

Le soir venu, Marc dit à son neveu qu'il se rende auprès d'Arthur, et fixe le temps que peut durer son absence. Suivant Eilhart, Tristan est chargé d'un message oral, dont il recevra communication au moment du départ :

La nuit, quant ot li rois mengié.

dô daz in die nacht quam, der koning in betin began daz he worbe die boteschaft :

mit listen her im zû sprach.

3867-70 « und rite hen morgen vrù « ZU Artûse deme herren :

Britanjà ist nicht verre, « dû kumest in siben nachten wedir

3876-79 « sô schîre als ez werde tag,

35, 5 « Beaus nies, fait il, je vos requier,

« Ma volenté faites, gel vuel.

« Au roi Artus jusqu'à Carduel « Vos covendra a chevauchier.

36, 8-11 « O lui c'un jor ne sejorner. »

35, 14 « Rois, ge irai bien par matin »

« O vos, ainz que la nuit ait fin.

« sô wil ich dir die botschaft sagin. « Cel brief li faites desploier. »

3882 et 3884 3 5, 12

des wart an sînen sinnen

Tristrande wê zu mute. Tristran fu mis en grant effroi, dô sprach der degin gûte 35, 19

daz her ez mit willin tête. Du mesage ot Tristran parler,

swes sô her in bête. Au roi respont de lui porter. 3886-90 35, 15 16

I. Ed. avenoies. Au vers 33,19, cité à la page précédente, le texte de Michel a coinenge.

Béroul se représente le roi et la reine couchés ensemble. Il faut donc, pour que Tristan puisse aller trouver Iseut, que Marc sorte de la chambre avec le nain. Eilhart dit ailleurs (5300-301) expressément que les époux font lit à part :

eines setin sie dô plâgin daz ir iegelîch aleine lach.

Dans cette version, le nain se cache sous le lit de la dame et promet d'éveiller, quand il sera temps, Marc et les gardes :

dô Tristrant au sîn bette quam,

und der vil cleine man

die dele bestrauwit habete

mit dem mele^ als her sagete,

unde die nîdâre

in der kamere wâren

dâ sie in vân soldin,

nû hôret, wie Tristrant wolde

sîne vrauwen gote bevelin.

dô sach he, daz mit dem mêle

die erde was bestrauwit.

Li nains la nuit en la chanbre ert. Oiez comment celé nuit sert :

Entre .II. liez la flor respant.

36, 7-9 Li troi baron sont en la chanbre.

39, 14; cf. 38, 5

Tristran vit le nain s'esvelier

Et la farine esparpellier.

Les deux poètes nous communiquent les réflexions de Tristan à ce spectacle et déplorent sa folle résolution de se rendre auprès de la reine :

Daz was eine grôze tumheit.

3909 ss.

recht an der mittirnacht wolde he zû der vrauwen gân.

dô stunt ir bette alsô nâ, daz im des bedûchte, daz her wol springen mochte zû der vrauwin hère, dô sprang her alsô sêre, daz im die wunde ûf brach ^ dô her bî der vrauwin lach, sie wart von im recht als ein blût.

daz getwerg lûte an hûb...

Trop out Tristran foie atenance.

35, 22; cf. 36, 5 et 37, 13 Et li rois live a mienuit.

37, 7 Entre son lit et cel au roi Avoit bien le lonc d'une lance.

35, 20-21 Les piez a joinz, esme, si saut, El lit le roi chaï de haut.

Sa plaie escrive, forment saine ; Le sanc qui en ist les dras ensaigne.

En plusors leus li sanc aune.

Li nains

I. P 83, 4 : iind spranfr aîsoseer, das sich seiner vor geheileten wunden eine widerumh aiifprach. C 187, 6 : es offneten sich ihm alte wunden an der seite.

« nû niogit ir Tristrandin vân. » Et dist au roi : « Se nés puez prendre

« Ensenble, va, si me fai pendre. »

38, 3-4 ûf sprang der koning sân. Li rois a sa chanbre revient.

Béroul nous apprend (37, 1-3) la cause de la blessure de Tristan :

Le jor devant, Tristran el bois

En la jambe nafrez estoit

D'un grant sengler, molt sedoloit.

D'après lui, Tristan, en entendant venir le roi, ressaute dans son lit et fait semblant de dormir; mais les traces de sang le trahissent. Il demande grâce pour Iseut et se déclare prêt à soutenir en champ clos qu'elle est innocente. Il a tant de confiance en Dieu, dit le poète, qu'il n'essaye pas de se défendre par la force. Selon Eilhart, c'est un saut malheureux qui livre le héros aux mains de ses ennemis : aber mit deni einen fuos:^ trat er :(uonider (P 83, 4).

und vîngen Tristranden. Li troi qui a la chambre sont

sie bundin in mit bandin. Tristran ont pris et lié l'ont.

Le roman en prose remplace cette épreuve par le piège des faux aiguisées. Tristan v échappe; mais d'autres circonstances amènent son arrestation et celle de la reine. Dans la version de Thomas, Marc et les amants ont été saignés. Le roi sort à minuit, comme dans le récit de Béroul. Tristan saute dans le lit d'Iseut, mais parvient à regagner le sien avant que Marc soit rentré. Celui-ci reste dans le doute, parce qu'il n'y a pas de taches de sang sur la farine, et ordonne le jugement de Dieu. Tristan exilé a diverses aventures et envoie à sa maîtresse le chien Petitcriu. Plus tard, il rentre en grâce; mais, comme il est surpris encore une fois avec la reine, Marc leur ordonne de quitter le pays et de s'exiler dans la forêt.

Saut de la chapelle et délivrance d'Iseut (3991-4330 = B. p. 42-63). Le matin,

Des morgens dô ez tagete, Ja estoit bien prime de jor,

doivent avoir lieu le jugement et le supplice; Marc a fait aussitôt convoquer l'assemblée :

dô hîz lier lirâte Ja estoit bien prime de jor.

wâfin schrîen in die lant. Li banz crièrent par l'enor, swaz lûte man dâ heime vant,

die hîz man ze dem gerichte komen. Que luit en allent a la cor t.

Le texte de M. Lichtenstein, le livre populaire allemand et la continuation d'Henri de Freiberg rapportent que Tristan est condamné à être roué et Iseut à être brûlée. Mais le continuateur tchèque, bien qu'il raconte la délivrance et la fuite des amants d'après Henri de Freiberg % s'accorde avec le roman français et Béroul pour affirmer que le roi prépare le même supplice aux deux coupables :

Li rois lor a dit et monstre

Qu'il veut faire dedenz .1. ré

Ardoir son nevo et sa feme. B. 44, 15-17

Telle était sans doute la version originale d'Eilhart.

Suivant cet auteur, le sénéchal Dinas vient demander à son seigneur la grâce de Tri«stan et d'Iseut; suivant Béroul (p. 54- 56), il intercède seulement pour Iseut, à la suite de l'évasion de Tristan :

nîman in ichtes betin torste N'i ot baron tant fort ne fier

Qui ost le roi mot araisnier, Qu'il [IJi pardonast cel mesfait.

wen der eine vorste, 43, 19-21

der trugsêze Tînas. Dinas, li sire de Dinan,

ci, wie holt he Tristrande was * ! Qui a mervelle amoit Tristran ,

3995-98 he vil im zù den fûzin Se lait choier au pié le roi :

und bai in inniglîchen. « Sire, fait il, entent a moi »

4004-5 54, 8- II ss.

Le roi persévère dans sa résolution et Dinas insiste en vain. Déjà auparavant, selon Béroul (p. 44-45), les Cornouaillais assemblés n'ont pu obtenir la grâce de Tristan; la douleur est générale dans le pays. (p. 42-43) :

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