Li rois h done, et cil la prent
Qui qu'en ait duel, Ivains est liez.
Vait s'en Yseut, Yvains l'en meine.
A tote genz en prent pitiez.
Tôt droit vont vers l'embuschement.
Ou ert Tristran qui les atent.
A haute voiz Governal crie :
« Filz, que feraz? Ves ci t'amie, — Dex, dist Tristran, quel aventure!
« Tel gent vos tienent entre mains. »
Fiert le destrier, du buison saut.
Jusqu'ici les deux récits présentent un accord tout à fait remarquable; leurs différences ne portent que sur des détails qu'il est à peine nécessaire de signaler. Mais, à l'endroit où nous sommes, ils se contredisent formellement. Au dire d'Eilhart(43i5-39), Tristan et Gouvernai massacrent les lépreux, et il n'en reste qu'un seul pour aller porter la nouvelle au roi. Selon Béroul :
Governal est venuz au cri, En sa main tint un vert jarri Et fiert Ivain, qui Yseut tient, 62, 12-14 Mais
Li cont[e]or dient que Yvain Firent tuer, que sont vilain ; N'en sevent mie bien l'estoire :
Berox l'a mex en sen mémoire.
Trop est Tristran preuz et cortois A ocirre gent de tel[s] lois.
Si je ne me trompe, ces vers prouvent, à n'en pas douter, que le poème de Béroul ne saurait être la source où a puisé Eilhart. Comme d'habitude, la Folie Tristan du manuscrit de Berne offre la même version que Béroul :
« Ainz par moi n'en fu un desdit, « Mes Gorvenal, cui Dex ait, « Lor dona tex cox des bastons
« Ou s'apooient des moignons »
En revanche, le roman français en prose s'accorde mieux avec Eilhart : J. Maugin parle des amis de Tristan, là ayant de leur espces guery les ladres de tous maux (f°^ 25 1-252). A la suite de ce passage, Eilhart et Béroul se rejoignent de nouveau :
Tristrant nam dô daz wîp Tristran s'en voit a la roïne,
und hûb sich dannen balde Laisent le plain et la gaudine.
63, 2-3 kein einem vinstern walde. En la forest de Morrois sont.
Le roman en prose et Béroul donnent seuls à la forêt ce nom de Morrois.
Les amants dans la forêt (4331-4701 =^ B. p. 63-103). Cet épisode est commun à toutes les versions de la légende. Dans le roman en prose, Iseut, Tristan, Gouvernai et une demoiselle de la reine s'établissent au fond des bois, dans la demeure abandonnée d'une enchanteresse. Tristan chasse. Gouvernai achète le nécessaire à la ville voisine. Il va même réclamer le chien et le cheval de Tristan, qui lui sont rendus. D'après les
traducteurs de Thomas, surtout Gottfried, Tristan et Iseut mènent une vie heureuse, presque idéale (zuunschkben) dans
la fossiur' a la gent amant, G 16704
jusqu'à ce que, surpris dans leur sommeil par le roi Marc, ils se réconcilient avec lui et retournent à la cour. Gouvernai est avec eux, suivant Gottfried et la version arthurienne.
Eilhart rapporte brièvement les efforts du roi pour s'emparer de Tristan mort ou vif (4340-67) et l'aventure du chien Udan (4368-4514). Puis il décrit Vaspre vie que mènent les amants (4515-80) et, après avoir raconté la chevauchée de Marc dans la forêt (4581-4689), il ajoute encore quelques traits à la peinture de leurs misères. Le récit de Béroul est bien plus long, singulièrement confus; il y a beaucoup de redites. Au lieu d'être réunis dans un grand tableau , comme chez Eilhart , les détails sur le genre de vie des amants sont épars au cours de la narration. Divers épisodes, la mort du nain qui a trahi le secret des oreilles de cheval du roi Marc, celle d'un ennemi de Tristan que tue Gouvernai et qu'on voit néanmoins reparaître dans la suite du fragment ^, l'invention de l'arc Qui ne faut, ne se trouvent dans aucune autre version. Une courte analyse de cette portion du texte ne semblera peut-être pas inutile :
Pages 6J-64. Première nuit des fugitifs en Morrois.
Pages 64-66. Trahison et punition du nain.
Pages ^é^-70. Privations endurées par les amants; leur visite à l'ermite Ogrin.
Page yo , v. 16-21. Le roi fait crier son ban contre Tristan; celui-ci l'a déjà appris de l'ermite (67, 16 — 68, 2).
Pages yi-80. Le chien Hiisdent rejoint son maître, qui lui apprend à chasser à la muette.
Pages 80-81. Nouveau tableau des souffrances des exilés.
Pages 8i-8j. Gouvernai tue un ennemi de Tristan.
Pages 8j-86. L'arc Qui ne faut.
Pages 8y-io^. Les amants sont surpris par le roi Marc et s'entuient vers le pays de Galles.
Les ressemblances de détail ne sont pas très fréquentes au