‹ Eilhart d'Oberg et sa source francaiseChapitre 46 sur 56 · Voy · texte numérisé non relu

Voy

d'Iseut que s'éprend son compagnon Kehedin, bientôt conduit au tombeau par cet amour malheureux.

Suivant Thomas, Kehedin obtient les faveurs de Brangien, dont il est d'avance épris pour avoir vu son portrait dans la salle des images :

E \-unt s'en dreit vers Engleterre Ysolt veeir et Brangain querre ; Ker Kaerdin veeir la volt E Tristran volt veeir Ysolt.

D'après Eilhart, Kehedin désire seulement savoir laquelle des deux Iseut est la plus belle et comment la reine traite le chien que lui a laissé Tristan, Auprès d'elle il voit Brangien^, mais il préfère passer la nuit avec Gymêle von der Schitrîêle, qui le trompe au moyen d'un coussin magique et le couvre de ridicule. Cette demoiselle, qui s'appelle Kaméle dans le récit d'Ulrich de Tûrheim, Kameline chez Henri de Freiberg et le second traducteur tchèque, est évidemment cette Camille qui figure dans l'épisode de la folie du manuscrit 103. Wolfram d'Eschenbach la nomme Gymêle von Monte Rybéle; et W. Scherer a très ingénieusement conjecturé que Rîéle était un nom de ville et que l'autre élément du mot est le français chit (civitas)^. Si cette hypothèse est admise, on aurait à enregistrer, à côté du nom à'Isalde, une seconde forme appartenant aux dialectes du nordest. Mais, à en juger par le mot schevalier, la source manuscrite d'Eilhart n'offrait pas une langue très pure.

Gymêle et le chambellan Perinis sont les seuls confidents d'Iseut à l'époque du second rendez-vous dans la Blanche Lande; à ce que nous apprend notre auteur, Brangien est morte. Sans doute tous les anciens lais ne la connaissaient pas; quelquesuns la remplaçaient par une autre demoiselle de l'entourage royal. En lui donnant pour amant Kehedin, Thomas ou l'un de ses prédécesseurs a relié habilement des éléments divers de la légende. Il fait concourir au même effet les enfantines mer\'eilles

1 . C'est à peu près à cet endroit, au vers X 6654, que le second traducteur tchèque abandonne définitivement Eilhart, pour sui\Te jusqu'à la fin de son poème Henri de Freiberg.

2. Lichtenstein, p. CXCIII. Les variantes des mots Gymék et Schitrîék se trouvent réunies à cet endroit.

de la salle des images, prodiges de cet art d'une barbarie savante, en honneur chez les décadents byzantins et dans nos romans du xir siècle. Du même coup, il prête au départ de Kehedin un motif moins puéril et un but moins chimérique. Mais, en imaginant ou en adoptant une si ingénieuse donnée, Thomas ne s'est pas aperçu qu'elle est en désaccord avec celle d'un autre épisode, probablement traditionnel. Je veux parler de la scène, un peu différente chez Eilhart, dans laquelle Kehedin, voyant défiler le cortège de la reine, prend successivement des lavandières et des chambrières pour Iseut et Brangien. C'est en vain, me semble-t-il, que M. Vetter ^ fait effort pour se dissimuler cette légère contradiction. Mais c'est à plus grand tort que d'autres savants en ont voulu conclure que le fragment de Strasbourg était interpolé d'après la version d'Eilhart. Ne serait-il pas aisé de noter de pareilles incohérences dans des ouvrages composés avec plus d'art et de réflexion que ceux de Thomas ou d'autres poètes du Moyen Age ?

Après les amours de Brangien et de Kehedin, Thomas rapportait la poursuite des écuyers par Cariado. Nos deux héros, accusés à tort de s'être enfuis, cherchent à se rapprocher de leurs maîtresses. Tristan se déguise en lépreux pour parvenir auprès d'Iseut; mais Brangien, furieuse d'avoir été donnée à un lâche, fait bonne garde autour de la dame, plus disposée qu'elle au pardon. La réconciliation finit cependant par avoir lieu ; Iseut met une haire pour expier ses injustes soupçons. Plus tard, Tristan et Kehedin reviennent en Angleterre, déguisés en pèlerins, font briller à divers jeux leur force et leur adresse, et se distinguent à un tournoi, où Cariado est tué. A leur retour à Carhaix commence l'épisode de Tristan le nain et le récit de la mort de Tristan « l'amerus ».

Dans la version d'Eilhart, c'est un personnage nouveau, le chevalier Pleherîn, qui poursuit avec sept compagnons maître Gouvernai et les autres écuyers. Persuadé que Tristan est parmi les fuyards, il l'adjure au nom d'Iseut de revenir en arrière. Une telle prière, suivant les idées qui régnaient alors dans les cours galantes de la France et de l'Angleterre, et que les romans de la Table Ronde commençaient à répandre dans tout le monde

Page 1