La plupart des mss. écrivent même Tristan
rimes de Cligés, et de la forme Tristrant, qu'Eilhart trouvait sans doute dans sa source écrite. Mais, au début de sa carrière littéraire, le poète a pu prendre certaines licences, qu'il se serait interdites plus tard. Son inexpérience de l'art d'écrire justifierait l'incohérence qui règne dans la version allemande. Les œuvres postérieures de Chrétien ne sont pas non plus irréprochables au point de vue de la composition. En revanche, la maigreur^ la sécheresse, l'allure saccadée de la narration sont des défauts imputables à Eilhart plutôt qu'à son modèle français. On n'attendra d'ailleurs ni de l'un ni de l'autre qu'il fasse preuve d'une science psychologique très délicate et très raffinée.
Ces réserves faites, il faut néanmoins convenir que l'original qu'on restitue à l'aide des traductions tchèques ne ressemble guère à un ouvrage authentique de Chrétien de Troyes. S'il est permisd'attribuer les différences de style à l'âge du modèle ou à l'indépendance du copiste^ on ne saurait faire si bon marché de divergences plus graves dans la conception des caractères, dans l'ordonnance et le choix des récits. L'aventureux batailleur dont Eilhart se plaît, comme la vulgate, à raconter les grossières sotties, ne rappelle ni les Lancelot, les Ivain, les Perceval, ni ce héros du roman en prose, qu'on voit à deux reprises, à l'exemple du Chevalier au Hon, devenir fou d'amour. La rudesse guerrière et épique de l'Allemand n'est cependant pas tout à fait étrangère au plus ancien des poèmes de Chrétien parvenus jusqu'à nous, celui d'Erec. Ce qui frappe bien davantage dans la version suivie par Eilhart, c'est le défaut d'invention, l'absence d'une empreinte individuelle, de la griffe du lion. On sait avec quelle souveraine liberté Chrétien traite les données de ses sources et les assujettit à ses conceptions nouvelles. Or, qu'y a-t-il de moins original que cette longue compilation de récits purement traditionnels , mise en allemand par le poète brunswickois ? Bien plus, ces récits eux-mêmes ont-ils pu se trouver dans la version de Chrétien de Troyes ? La donnée du combat livré au Morhout sur une montagne est contredite par l'allusion à'Érec ; mais peut-être Eilhart avait-il mal compris l'original français ? Les détails du premier voyage en Irlande, l'oubli du motif si poétique de la harpe^ l'ignorance d'épisodes tels que celui de la harpe et de la rote, indiquent clairement une source différente de celle de la prose. Celle-ci offre, dans la plupart des rédactions, un dénouement sans aucun
rapport avec celui d'Eilhart et de la vulgate. On le tient en général pour assez moderne; mais qui oserait affirmer qu'il ne se trouvât pas déjà dans le poème de Chrétien et qu'il ne représente pas une tradition ancienne ? Quoi qu'il en soit, les arguments que l'on est tenté de faire valoir pour démontrer qu'Eilhart a traduit Chrétien sont bien faibles en comparaison des difficultés que soulève cette hypothèse. Si séduisante qu'elle soit au premier abord, elle ne supporte pas l'examen et doit être abandonnée.
La conception particulière de l'amour que l'on a remarquée dans quelques épisodes propres à la version d'Eilhart est pourtant celle que le Conte de la Charrette paraît avoir introduite dans la littérature et qu'ont propagée les romans en prose de Lancelot et de Tristan. C'est même dans l'œuvre d'Eilhart que M. G. Paris ^, étudiant cette nuance originale du sentiment, a retrouvé la trace la plus ancienne de l'influence de Chrétien de Troyes sjur la vie morale de ses contemporains et de la postérité. On se souvient de la fausse accusation de Pleherîn et des coups de bâton que fait donner Iseut à Tristan, déguisé en lépreux. Ce trait rappelle, à une date fort voisine de celle du poème de Chrétien, l'accueil sévère fait par la reine Guenièvre à son sauveur Lancelot, pour avoir hésité un instant à monter, pour l'amour d'elle, sur la charrette infamante. Ce traitement brutal à coups de bâton était peut-être une donnée traditionnelle; mais le poète l'a renouvelée et ennoblie, en voulant que son héros fût battu pour une infraction prétendue aux règles sacrées de l'amour chevaleresque. On ne saurait assez regretter que nous n'ayons plus dans cette partie le contrôle de la traduction tchèque, afin d'être assurés que ce passage important n'est pas interpolé. Heureusement, il est du moins avéré que la leçon originale contenait le premier des épisodes où se fait jour une conception chevaleresque et mystique de l'amour. C'est l'endroit où Tristan, interpellé au nom d'Iseut, consent à avouer à Gauvain qu'il est le vainqueur du chevalier Delekors. En général, les interpolations des remanieurs se bornent à quelques vers, dont il est presque toujours aisé de reconnaître la source dans les œuvres de Veldeke, de Gottfried et d'autres classiques.
Mais, si l'amour courtois joue un rôle certain dans le Tristan