‹ Eilhart d'Oberg et sa source francaiseChapitre 55 sur 56 · I. Romaniay XII, p. 519, note · texte numérisé non relu

I. Romaniay XII, p. 519, note

allemand, il n'en avait sans doute aucun dans celui de Chrétien : la prose a dû emprunter cet élément au roman de Lanceîot. Cette nuance de l'amour ne se montre, en effet, ni dans Érec ni dans Cligés et semble inconnue à Chrétien de Troyes jusqu'au moment où sa protectrice lui donne la matière et le sens du Conte de la Charrette. Cette conception est également étrangère à la plus grande partie du récit d'Eilhart et ne l'a inspiré que dans quelques épisodes^ qui suivent le mariage de Tristan et son établissement à Carhaix. Peut-être les relations de la duchesse Mathilde avec des cours françaises ont-elles apporté à Eilhart, vers le temps où il achevait son poème, un écho des idées nouvelles sur Tamour, incarnées par Chrétien de Troyes dans ces deux figures de Lanceîot et de Guenièvre, bientôt chères" aux âmes sensibles à l'égal de celles de Tristan et d'Iseut. Il est peu vraisemblable qu'Eilhart ait connu directement le Conte de la Charrette. Les ouvrages de Chrétien paraissent avoir pénétré plus tardivement en Allemagne, vers le temps où, sous les auspices des landgraves de Thuringe, des Babenberg d'Autriche et des Hohenstauffen, la poésie florissait dans les états du Sud. UErec et le Chevalier au Lion n'ont été traduits qu'à la fin de ce siècle ou au commencement du suivant par le Souabe Hartmann d'Aue. Mais, ci défaut d'Eilhart lui-même, le poète qu'il imitait avait peut-être lu la Charrette et lui avait emprunté quelques traits.

Les dates ne font point de difficulté. M. Lichtenstein fixe celle de l'imitation allemande entre 1170 et 1175 ; mais rien ne nous empêche d'admettre que le Tristan a été achevé à peu près en même temps que YÉnéidedc Veldeke, aux environs de 1184. On n'a donc pas besoin de faire remonter l'original français audelà de 1170. Le Conte de la Charrette peut avoir été écrit dans les années qui suivirent immédiatement le mariage de la fille de Louis VII avec le comte de Champagne, en 1 164. Selon toute vraisemblance, la source d'Eilhart est un roman composé à cette époque dans le nord-est de la France, en Picardie ou dans les Flandres. Peut-être même possédons-nous le nom du poète dans un texte de cette région, un miracle du xiii^ siècle conservé à la bibliothèque de TArsenal. Les classiques du xii^ siècle y sont énumérés dans un passage ^ qui offre un nouvel exemple

I. Cité par M. Grôber, Grundriss der romanischen Philologie, vol. I , p. 430, note 2.

de la forme rare Isaut, répondant à Ylsaîde d''Eilhart. Parmi des noms célèbres, Gautier d'Arras, Guiot, Chrétien de Troyes, Benoit de Sainte-More, se trouvent deux inconnus, Rogier de Lisais,

Et h Kievres , ki rimer valt L'amour de Tristran et d'Isault ^ .

La source d'Eilhart, le poème de Béroul, le roman en prose sont en quelque mesure autant de compilations, dont il est généralement aisé de reconnaître les éléments divers. Mais, si ces trois représentants principaux de la version arthurienne remontent en dernière analyse à des lais bretons, anglais ou français^ ils ne sauraient en être dérivés directement. Leur ressemblance dans le choix et la suite des récits, les différences communes qui les séparent de Thomas, supposent nécessairement que les trois auteurs ont puisé à une même source. Il serait impossible que trois compilateurs, procédant séparément, fussent arrivés à un résultat aussi semblable : il faut que les trois compilations reposent sur une compilation antérieure. L'existence d'un poème anglo-normand plus ancien que celui de Béroul 2 ne suflBt à expliquer ni les divergences que l'on a observées entre certains récits d'Eilhart et de la prose, ni l'étroite parenté de ces deux versions^ qu'atteste leur innovation commune, le rôle considérable donné à Audret. Supposer que l'une a connu et, par endroits^ imité l'autre me semble être une explication tout aussi peu satisfaisante.

Une 'autre hypothèse paraît mieux rendre compte de ce que la tradition a d'un peu flottant, des rapports et des divergences qu'offrent à la fois les textes, de Taccord plus intime d'Eilhart'et de Béroul dans les parties mouvementées et dramatiques, de leur moindre ressemblance dans les parties de

1. M. G. Paris me fait remarquer que La Chievre est encore cité ailleurs comme auteur d'un Tristan : Seigfior, oï avés maint conte Que maint travere vos raconte.... De Tristan que la Chievre fist^ Oui asse^ bêlement en dist, lit-on au début d'une branche ancienne du Renart (éd. Martin, branche II, v. 5; car il faut lire Que (ou Dont avec B) au lieu de ui. Sur un chansonnier de Reims appelé aussi La Chievre, ou Robert la Chievre, voy. Hist. litt. , t. xxii, p. 752.

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