‹ ÉkiChapitre 10 sur 15 · LA CONSTELLATION DES AKAROA · texte numérisé non relu

LA CONSTELLATION DES AKAROA

Mon cher et vénéré Tuteur,

Les efforts de la bonne Eki, son émotion et ses regrets, en nous racontant son histoire, valurent à cette pauvre femme une crise des plus violentes.

Elle en sortit brisée, rompue, ne pouvant même plus parler.

Deux heures d'un plein et bon sommeil lui rendirent quelque peu de force.

En se réveillant, elle nous dit :

« Eki est brisée pour toujours! Vienne le » génie du Magnanime la visiter encore une » fois, et son veuvage finira.

» Sa vie est maintenant pendue à un fil plus » mince et plus frêle que celui du formium » frais. Quand Maoui aura, de nouveau, recon- » quis sa terre lumineuse; ce dernier lien se » brisera. »

Bonne Eki, dit alors mon maître, pourquoi ces funestes présages? Ma science, tu le sais, possède...

— Et pourquoi prolonger ma vie?... N'ai-je donc point assez souffert?... N'aimé-je donc plus Akaroa?... 11 m'oublierait à trop attendre!... Qui sait, s'il me reconnaîtra?

Maouï l'a dit : que le Mahouri, dès qu'il souffre, soit Tabou pour les autres hommes. Que le malade et le valide n'habitent jamais sous le même toit.

Il faut vous retirer tous deux.

— Eki, 3i, chez les Mahouris, l'occasion éveille parfois l'avarice; puis la violence ; puis même le crime...

— Ce qu'a fait Maoui est bien fait. Les préceptes qu'il nous donna, nous devons, tous tant que nous sommes, les suivre et non les expliquer.

— Ainsi les secours qu'autrefois ?...

— ... Si j'ai violé sa sainte loi; il t'appartient, moins qu'à tout autre, de le dire.

Oh ! noble Eki, reprit mon maître en baisant sa main décharnée, pardonne à ton meilleur ami.

La pauvre femme n'entendait plus. Comme un enfant, qui a lutté trop longtemps contre le sommeil, succombe et s'endort brus-

quement ; elle aussi venait de céder à son excessive fatigue.

Nous la couvrîmes avec soin ; et la veillâmes toute la nuit.

Le jour venu, elle reprit:

« Il faut vous éloigner tous deux. Ecoutez- » moi : et puis partez.

» Après ma mort, Toma-Kéké vous remet- » tra mon coffret rouge, mes longs et beaux » pendants d'oreilles, et le grigri d'Akaroa. »

Toma-Kéké ! mais c'est un traître, fit mon maître tout étonné.

— Pourquoi m'interrompre déjà?

« Ne suis-je point assez épuisée?

» Eki l'a fait trembler vivante. Eki morte le * fera trembler.

» Tu donneras, au chef des Oui-Oui, le » grigri de mon noble époux; pour qu'il » vienne protéger mon peuple.

» Tu remettras à Ouéréra mon coffret rouge.

» Je donne, à mon fils étranger, mes beaux » et longs pendants en jade.

d Tous les hommes papalanguis, se trouvant » plus beaux que les femmes, méprisent de se

» parer comme elles. Ceux de mon pays sont » plus sages, ils nous imitent et font bien. »

(Elle souriait en me regardant.)

« Ornes-e^ donc celle qu'un jour tu épou- » seras. Ils bi ta son oreille. Ils reflète-

» ront sur son visage la grâce printanière » d'Eki. Tes yeux la trouveront plus belle.

» Peut-être, alors, tu l'aimeras comme Eki

» aime Akaroa.

» Du radieux séjour des étoiles, plus haut » que toutes les montagnes, mises les unes au- » dessus des autres, on découvre la terre en- » tière.

» Mes yeux reconnaîtront mon jade. Il guiy> dera vers moi les tiens. Une mère aime tou- » jours revoir ses enfants, même étrangers. »

Eki un moment s'arrêta; puis elle reprit :

« La coutume de votre pays est de mourir » parmi les siens: la nôtre de finir tout seul.

» Comme ont fait mes pères, je ferai.

» Des pleurs ; mais pas de funérailles.

» Les Taipos porteront mon corps au sein » des montagnes de neige, dans la tombe où » ils mirent Mopou.

» Les Moas envoleront mon âme, parmi ses » sœurs les étoiles, au groupe de mes bien- » aimés. »

Dessinant alors, sur le sable, une figure de six côtés ; elle montra chacun de ses angles, à partir du plus élevé; et dit (tournant de gauche à droite ) :

« Akaroa, le chef aux six doigts ; son père, » l'Ariki magnanime; son épouse la belle » Taia:

j> Eki, la dernière d'eux tous ; Ea, son excel- » lente mère ; et Mopou le hardi chasseur :

» Au centre, mon enfant, tout seul.

» Ainsi nous fûmes, sur la terre ; ainsi nous » serons tous au ciel.

» Les trois hommes ont beaucoup d'éclat : » ils brillent en haut. Les trois femmes, bien » plus modestes, scintillent en bas. Le plus » faible, mais le meilleur, est au centre de tous » les autres: sa lumière est aussi plus douce.

» Comme nous avons brillé sur terre ; nous brillerons aussi au cieL »

Et reprenant en sens inverse la figure qu'elle avait faite.

« Taia, la belle, morte d'abord; le Magna- » nime ; puis leur enfant.

» Puis Mopou, le hardi chasseur; puis sa » femme ; et leur fille enfin.

» Toujours seul, le fils d'Eki.

» Dans Tordre ou nous quittâmes la terre ; » nous serons tous rangés au ciel. j>

Et faisant, une dernière fois, Pénumération de ses angles d'une manière encore différente :

« A droite, TAriki des mers ; et sa femme , » la belle Taia :

» A gauche, le hardi chasseur; et la sienne, » Pexcellente Ea :

» Entre eux quatre, TAriki des flammes; » son enfant, le chef aux yeux bleus ; sa mère, » la pieuse el bonne Eki.

* Ainsi, nous fûmes mariés sur terre; ainsi » nous le serons au ciel. »

Elle sourait, en nous parlant, et ses yeux brillaient de bonheur.

Etait-ce d'avoir rangé les siens, sans laisser son enfant tout seul? Etait-ce de n'avoir plus à vivre qu'un mois lunaire, tout au plus? Etait-ce

Pourquoi tant de questions?

Eki est rentrée dans sa case. Rien ne la ferait nous répondre.

Laissons-lui, de nos provisions, le plus qu'il nous sera possible ; et conformons-nous à ses ordres.

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