‹ ÉkiChapitre 9 sur 15 · CONSEIL DE GUERRE · texte numérisé non relu

CONSEIL DE GUERRE

Je reprends le récit cTEki. C'est toujours elle qui parle.

Le lendemain, au point du jour, ceux qui nous regardaient partir, causaient ainsi sur le rivage.

— Qu'elle est cette pirogue qui sort?

— C'est celle de notre jeune chef.

— Et quels sont ceux qui l'accompagnent?

— Ea, Eki et Mopou.

— Et pourquoi s'en vont-ils si tôt?

— Nous l'ignorons! Akaroane dit plus rien.

Ma mère et moi étions devant ; mon père et mon époux derrière. Tous les quatre nous pagayions avec ardeur et sans rien dire.

Nous doublâmes successivement la pointe nord de la passe ; puis son étroit et long chenal ; puis les hauts mornes de l'entrée ; puis les

deux roches qui la défendent; puis enfin nous voguâmes au large.

Quand nous fûmes bien loin de terre, Akaroanous commanda de rentrer, tous trois, nos pagayes ; et de nous tourner vers l'arrière.

Maintenant, je peux vous parler, nous dit-il, d'un air calme et digne.

« Hier, j'ai cédé à mon courage. J'ai laissé » voir mon secret. J'ai compromis votre salut. » J'ai peut-être enfanté un traître.

» Aujourd'hui, je veux être sage et n'écou- » ter que la prudence, amie des vieillards et » des femmes : voilà pourquoi je vous con- » suite.

» Vous êtes tous trois Iouikao. Je vous atta- » que ; defendez-vous ; apprenez-moi ce qu'il » faut craindre. »

— Maître, dis-je alors à mon père, quel est cet ennemi perfide, qui ceint de feu notre montagne et s'avance vers notre pas.

— C'est un petit enfant cruel : le fils du grand Akaroa.

Le présomptueux s'est mis en la tête que notre pas touchait aux arbres : que ses flammes y mettraient le feu: et, qu'effrayés par l'incendie, nous n'oserions lui résister.

Tout le contraire arrivera !

Vos cases resteront saines et sauves. Ses guerriers fuiront devant vous : et lui seul succombera.

Armez-vous donc ; et, sans rien craindre, c ispersez-vous vers les défenses.

Entassez, auprès de nos portes, les rouleaux, qui doivent les fermer ; commencez même à en garnir les coulisseaux jusqu'à moitié ; bouchez, vers Je sommet du pas, tous les sabords de la palissade extérieure ; puis après, venez me rejoindre.

Nous courons, mes plus braves et moi, arrêter, dans sa marche altière, ce chef qui ne doute de rien. Je vais le défier au combat. S'il ose accepter, je l'assomme. La gloire de sonpère expire; et ses conquêtes sont à moi.

Ainsi me répondit Mopou, contrefaisant Iouikao.

Continue, fit Akaroa; tout cela j'aurais pu le dire.

Mopou reprit :

— Me voici donc sur les glacis. Je m'avance de quelques pas et dis, en te tirant la langue :

Akaroa! que viens-tu faire, aussi près de nos palissades?

— J'ai fait vœu de vous sacrifier, toi et les

tiens, au grand Maoui : je viens accomplirs ma promesse.

—Quoi ! tu viens vraiment m'attaquer ? Pauvre tout petit chef de côte ! Enfant, que vaincrait une femme, tu veux dominer les hautes terres! Depuis quand le manchot barhoteur veut-il nicher dans les grands arbres ?

— Ne méprise, faible louikao, ni mon âge ni mon pays. Celui qui sait planer au large et ne dormir que sur les flots surpasse, en force et en courage, l'oiseau qui ne peut que sauter ou voltiger débranche en branche.

Quand même tu serais l'être étrange, moitié perroquet moitié chouette, que mon père vit au bout du monde ; ni ta vigueur, ni ta taille, ni (bien moins encore) ton courage et tes ruses de fils de la nuit ne m'effraieraient; car je suis un jeune albatros.

— Pour un homme, il n'y a que honte à frapper unPiguinini. Mais le bonheur d'exterminer la race des Akaroa éteint, chez moi, toute répugnance. Avance donc, arrogant enfant, pour que j'en finisse avec toi.

— Quand tous les tiens seront détruits, je pourrai te combattre seul et te procurer quelque honneur, avant de consommer ta ruine. Jusque-là, diffère ton défi.

— Ainsi, ce que l'on dit est vrai!

L'albatros n'a de courage que lorsqu'il est

en pleine mer. En mettant le pied sur le sol, il devient plus gauche et plus lâche que l'aptôrix ou le manchot.

Honte à toi, et honte à ton père !

Honte à tous ceux que tu commandes; et honte au grand Maoui lui-même !

Son chef aux six doigts (chose inouïe !) vient de refuser le combat

Vis-tu jamais, terre mahourie, une turpitude pareille?

Mer immense, entr'ouvretes eaux; pour noyer la souillure infâme qu'on vient de faire à mon pays.

A ce discours du grand chasseur, parlant en guise d'Iouikao, notre jeune chef est consterné.

Frémissant, en un trouble extrême, il cache sa tête entre ses mains; se répand en torrent de larmes ; et reste comme anéanti.

Alors nous éprouvons, tous trois, une angoisse vraiment horrible.

Le front baissé, les bras pendants, l'œil morne et l'oreille inquiète, nous attendons une réponse; et pas un mot ne nous arrive.

La seule feinte d'une vraie guerre vient- elle d'engloutir, à jamais, le courage de notre jeune chef? En est-ce fait des Akaroa ? Leur valeur

était proverbiale ; sera-ce leur lâcheté désormais?

Ces pensées nous brisent le crâne ; et mon époux ne nous dit rien?

Son corps et tous ses membres tremblent. Sa poitrine râle tumultueuse. La honte le serre à la gorge

La mer se retirait toujours. Notre pirogue, à la dérive, fuyait, honteuse d'un tel crime. La terre, en s'immergeant dans Tonde, avait hâte de s'en laver.

« Adieu, beau lac! Adieu, rivage! Adieu, » terres et eaux, illustrées par Mopou et son » noble maître !

» Adieu, cher orgueil d'Ea ! Unique amour » d'Eki, adieu! »

Ainsi, tous les trois en silence, immobiles et désespérés ; nous saluions, une fois encore, ce que nous avions adoré.

Ainsi, tous trois, l'âme navrée, et, maudissant tous trois la vie; nous conjurions la mer immense de nous prendre avec notre idole : ne pouvant vivre sans l'aimer.

A voir l'eau, si calme et si belle, vous auriez

cru à son sommeil: elle nous écoutait, la perfide!

Tout à coup, mon époux se lève et s'écrie d'une voix tonnante :

« Oui, je refuserai le combat ! Oui, mon cou- » rage et mon orgueil seront vaincus par ma » prudence! Oui, je braverai tous ces ou- » trages!

» Ecoutez ce que je veux faire.

» Je veux tuer tous mes ennemis ; et que pas » ua de vous ne meure.

» Je mets tous mes guerriers ensemble. Je » protège ceux du premier rang par de fas- » cines grandes comme eux. Tous ceux du se- » cond, je les arme defouenneset de lances » énormes. Ceux du centre, je leur fais porter » tout ce qu'il faut pour l'incendie.

* » Puis ; moi d'un côté, Mopou de l'autre, » nous empêchons qu'aucun ne quitte ce pas » mobile ; et nous le guidons, sans qu'il rompe, » jusqu'à celui d'Iouikao.

» Nous comblons le premier fossé, avec » une partie des fascines et la flamme combat » pour nous.

» Nous voilà donc sur la banquette, courant

» vers la porte du pas. Elle brûle aussi et nous » entrons.

» Alors, quartier par quartier, nous dépe- » çons toutes les cases. Et, toujours bien grou- » pés ensemble et sans nous quitter un ins- » tant, nous abattons, Pun après l'autre, tous » ceux qui veulent s'échapper.

» Ainsi, gravissant les terrains, et chassant » toujours devant nous les hommes du pas » d'Iouikao ; nous les repoussons vers son » antre, où ils s'empilent les uns sur les autres.

» Alors bourrant de feu ses gueules, nous » consommons le sacrifice, en les cuisant tous » pour Maoui ; et le voilà notre fidèle allié. »

Mopou répond :

— Mais avec leurs toco-tocos?

— Ils ne perceront que nos fascines.

— Mais avec leurs longs casse- tête?

— Ils ne blesseront encore qu'elles.

— Mais avec leurs patou-patous ?

— Comment veux-tu qu'ils nous atteignent !

Mon père, alors émerveillé, entonne le fameux chant :

« Préparez, préparez, enfants du feu, vos » fascines, légères mais perfides.

« Préparez, préparez, enfants du feu, vos.. . »

Mais le jeune chef l'interrompant :

« Vois le cormoran, quand il pêche. En » sentinelle et Pœil au guet, de sa branche ou » bien de sa roche, il surveille la mer trans- » parente.

* Un poisson passe; il fond sur lui; l'as- » somme de sa vitesse extrême, et le ramène. » Tant qu'il plonge, son trajet est sûr. Jamais » il ne manque sa proie.

» Sort-il de l'eau? c'est le contraire. Même » quand il n'a plus rien au bec, c'est à peine » s'il peut s'envoler. Il bat, il bat, il bat des » ailes, en pagayant, et ne s'élève que lente- » ment.

» Tous les casse-tête sont comme lui. Tant » qu'ils tombent, leurs coups sont terribles. » Gare les épaules ou bien la tète. Dès qu'ils » montent ils perdent leur force; s'égarent » facilement en route ; et, tout au plus, entam- » ment la peau.

» Que nos hommes (au pied des glacis, » dans les fossés, ou bien ailleurs, en contre- » bas) pour frapper un coup incertain se décôu- » vrent un seul instant ; et, des talus, ou des » banquettes, ou des crêtes des parapets, on » les assomme incontinent.

» Je ne veux pas que cela soit,

» Nos fascines recevront les coups: avec » nos lances, nous les rendrons : et nos

» fouennes, piquant les fagots, exciteront tel- » lement leur ardeur, que leur feu tuera tout » pour nous. *>

Mopou, n'y tenant plus, reprit :

« Soufflez, soufflez, enfants du feu, soufflez » que vos brandons s'enflamment; et qu'un » vaste incendie consume louikao et tous les » siens. »

Son jeune chef et lui se rapprochèrent alors, afin de mieux causer bataille.

De temps à autre ils chantaient.

Ma mère et moi nous pagayions .

Nous faisions route vers l'entrée. Le courant nous était contraire. Nous ne l'étalions qu'à grand peine. Nos deux guerriers causaient toujours.

C'est seulement à la nuit close que nous rentrâmes dans la baie.

Pendant vingt jours on prépara tout ce qu'on destinait au siège. Apres quoi on se mit enroute.

La promesse qu'il avait faite, Akaroa la tint entière, louikao, et tous les siens, et tout ce qui était à eux périrent consumés dans les flammes.

Ce sacrifice, sans pareil; Maoui l'eut pour si agréable ; que la vie demonbien-aimédevint,à partirde ce jour, une vraie marche triomphale.

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