LA LUNE ET SES PHASES
Nous retournons auprès d'Eki en passant par le petit lac.
Rien de plus triste et de plus sombre que sa vallée! Deux lieues de long: un demi-mille au plus de large: et, de chaque bord, des montagnes de 800 mètres et plus de haut.
Au milieu serpente, ou mieux, stagne une rivière plate, glacée, lente et silencieuse, que forment les torrents des montagnes. En ses eaux (qui vont se perdre.... on ne sait où !) le soleil (l'été seulement, et tout au plus pendant une heure, aux plus longs jours) se mire parfois à regret.
Sonfondest encombré d'herbages. Les plantes, qu'on trouve sur ses rives, sont sans couleurs ni parfums. Elles ne fleurissent que rarement et jamais ne portent de fruits.
Dans ce grand cercueil entr'ouvert, les
rats eux-mêmes ne peuvent vivre ; et les oiseaux, qui le traversent, y perdent la voix en passant.
Pas une mélodie, même triste, en ce lieu sombre et désolé. Dans l'herbe, pas un cri d'insecte. Dans l'air, pas une plainte du vent.
Pour lumière, une ombre éternelle : et pour atmosphère, la tristesse.
Le cœur se serre en y entrant.
Tout ce qui veut de l'air, pour vivre, y devient malade et stérile.
Les graines, que le hasard y jette, poussent des végétaux rabougris. Les animaux qui s'y égarent, y langissent immédiatement ; et bientôt meurent. L'anguille seule, rampante et vivace, trouve moyen d'y subsister: encore y devient-elle aveugle.
Les Mahouris, qui tous les ans viennent la pêcher, ont soin d'arriver en bon nombre: afin de n'avoir pas trop peur.
C'était pour les surprendre à l'œuvre ; et visiter la grotte d'Eki; que nous avions choisi cette route.
Pour la pêche, il était trop tard! Quant à la grotte, nous la vîmes. C'était un simple renfoncement, dans un rocher, bien masqué d'ar-
bres. Nous eûmes peine à le découvrir. Il était déjà dégradé.
Dans la pierre on avait sculpté, fort grossièrement, un homme, à moitié accroupi, qu'une femme portait sur la tête. Celle-ci, pareillement accroupie, était supportée par un disque; et ce disque, porté lui-même, par un homme accroupi aussi.
Les sexes étaient si accentués, qu'on ne pouvait pas s'y méprendre.
Que représentait cette image? L'histoire de la presqu'île de Bancks 5 que, mon maître, chemin faisant, me raconta, d'après Eki, voici comment :
« Le père de tous les Mahouris, après avoir » péché sa terre, y mit sa femme et ses enfants. » Ils y vivaient bien tranquillement, quand leur » mauvais génie survint.
» C'était un géant redoutable que les îles » de Maoui tentaient. Il voulait manger ses » enfants et, de plus, convoitait sa femme.
» Maoui, puissant autant que brave, vain- » quit cet ennemi terrible ; le jeta au fond de » la mer; et mit sur lui force montagnes. » Ainsi commença la presqu'île,
» Le génie, glacé par le froid, se tint coi » pendant tout l'hiver. Mais, lorsque revint la » chaleur, il se réchauffa et bougea.
» La terre, aussitôt, se fendit. Aussitôt la mer y entra. La baie d'Akaroa se fit.
» Maoui s'empressa d'accourir, apportant de nouvelles montagnes, et rechargea son ennemi.
» L'hiver encore il se tint coi. Mais, l'été d'après, rebougeant, il causa une fente nouvelle, dont la mer, en entrant, forma pigeon-bay. Alors Maoui recommença.
» Au printemps suivant, en bougeant, le génie fit une autre fente, où l'eau forma le petit lac. Maoui, furieux, tripla la charge de son vaincu qui, depuis lors, ne put jamais (en remuant à chaque printemps) que faire un peu trembler la terre ; mais sans la fendre. Ainsi fut finie la presqu'île.
» Maoui mourut longtemps après; puis sa femme; puis ses enfants.
t> Leurs âmes s'envolèrent toutes au ciel ; où Maoui, péchant, prit la lune qu'ils habitèrent.
t> A son tour le géant mourut. Son âme, en arrivant au ciel, s'en fut recombattre Maoui qui le vainquit, là comme sur la terre, et mit sur lui sa nouvelle île.
» Ne pouvant bouger, il la ronge et puis l'avale ; pour se venger. Donc, peu à peu, elle diminue et disparaît.
Elle disparait? mais elle l'étouffé; tant elle est grosse à digérer. Pour se soulager, il la rend. C'est ce qui fait qu'elle reparaît.
» Les exploits qu'ils ont fait, sur terre ; les » héros les refont au ciel. Par ces signes, ils » rappellent, aux hommes, qu'ils doivent tou- » jours les imiter. »
Cette fable, dis-je à mon très-cher maître, vaut bien celle du char d'Apollon.
Et, celle aussi de Parc-en-ciel, répondit-il ; tous ces mythes sont de même force et dictés par le même esprit.
Les idées de l'homme se forment, en suivant des lois invariables. Son cerveau est partout le même. C'est en voyant, aux mêmes âges, les mêmes objets et les mêmes faits se reproduire, qu'il a les mêmes conceptions.
Le silence, l'obscurité, la mort, l'âme (idées tristes et vagues) ont quelque chose de commun. Les yeux et les étoiles brillent. Les trépassés hantent la nuit. C'est par les astres qu'ils regardent. Maoui et le géant, la Nouvelle- Zélande et la lune (îles sur mer et dans les cieux) sont choses qui se tiennent et disent : bataille continuelle. Ainsi pensent les Mahouris.
Us expliquent les faits de l'espace et ceux du temps, les mouvements des astres et des
hommes, par les seules choses qu'ils connaissent : leurs propres coutumes. Ceux qui adoraient Jupiter (exterminateur de Saturne, l'anthropophage du vieux monde) ne raisonnaient pas autrement.
Les cieux racontent les gloires de l'homme. Immuables, inaccessibles à tous, ils sont le livre du passé. Ils gardent, sans les altérer, les événements de la terre et les secrets qu'on leur confie. Tous les enfants, hommes ou peuples, alors qu'ils sentent plus qu'ils ne pensent, y suspendent leurs souvenirs; et, dans l'âge mûr, oublient, leurs peines, en adorant ce beau fétiche, doux confident de leur jeunesse.
Nous avions, en causant ainsi, quitté la grotte et parcouru toute sa vallée. Arrivés sur le haut du morne, qui la sépare du grand lac, nous nous arrêtâmes encore, pour voir un étrange spectacle.