‹ ÉkiChapitre 3 sur 15 · AKAROA LE MAGNANIME ET LA BELLE TAIA · texte numérisé non relu

AKAROA LE MAGNANIME ET LA BELLE TAIA

Presqu'île de Bancks ; baie d'Akaroa orientée N. et S., dix milles de long snr deux ou trois de large. A l'Est, quatre anses assez grandes, séparées par de très hauts mornes, savoir : celle d'Akaroa, des Anglo-Français, des Allemands et de Robinson. A l'Ouest, quatre anses pareillement, mais moindres, savoir : celle du Lieutenant, celle du Carénage, de Tikao et de la Ferme. Au Sud, l'entrée. Au Nord, une anse coupée en deux par une langue de terre escarpée, longue, mince, courant droit au Sud, pendant un mille, et terminée par un très gros morne au sommet duquel juchait, au temps jadis, le pas de Tikao.

Tout autour de la baie, en l'air, à trois milles du rivage, quelques fois quatre ; on voit les crêtes des montagnes. Au pied des roches, qui les composent, règne une zone aride. Au dessous, est une ceinture plus ou moins large d'herbes, sèches et coriaces, ou de fougères rabougries ; plus bas encore, la forêt aux arbres séculaires et gigantesques, avec leurs filets inextricables de lianes sans fin ; en descendant encore, des arbrisseaux et des buissons ; en descendant toujours, des fougères élevées ; enfin, au bord de la mer, dans les endroits marécageux, des arundos et du formium ; dans les secs, la falaise à pic, le galet ou le sable.

Suivant l'épaisseur, forte ou faible, de son humus et l'ampleur de ses dimensions horizontales ; le manteau de terre qui couvre les collines * étend ou resserre et hausse ou bien abaisse les festons, luxuriants ou pauvres, de ces diverses végétations.

Cher et vénéré Tuteur,

La bonne Eki, prenant la parole, nous raconta ce qui suit :

Les Akaroa n'ont pas toujours commandé.

Le chef de cette illustre famille, simple guerrier de Iotété, vivait jadis, comme lui, au pied de la montagne qui surnage des boues salutaires, fume constamment le jour et flambe la nuit.

Sa figure (c'est d'Akaroa que parle Eki) était parfaitement belle. Mais son corps était difforme ; parce qu'il logeait, à la fois, trois esprits.

Akaroa, le magnanime, était fou, bossu et boiteux.

Trois fois, donc, il était taboue.

Donc trois fois on le vénérait.

Iotété avait pour femme Taia, fille de haute naissance, belle ; mais stérile. A cause de ce

honteux défaut, son époux la délaissait ; et ses compagnes se moquaient d'elle.

Souvent même elles l'injuriaient; de sorte que, souvent aussi, elle pleurait.

Un jour que ses larmes coulaient abondantes, Akaroa, mu de pitié s'approcha d'elle et lui dit :

« Que sert à Taia d'être belle ?

» Elle n'enfante pas; et son époux la dé- » laisse.

» Que sert à Taia d'être la première ?

» Elle n'enfante pas ; et ses compagnes se » moquent d'elle.

» Mieux vaudrait, pour elle, être

» femme d'Akaroa ! >•

Indignée, Taia répondit :

« Remercie Maoui, qui tourne ton esprit » comme il lui plaît et souffle à ta langue des » paroles, tantôt bonnes tantôt mauvaises.

» Remercie Maoui d'étendre sur toi ses ta- » bous protecteurs.

» Si ta raison était libre ; tu ne vivrais pas » demain. »

Akaroa s'en fut, sans proférer un seul mot.

A quelque temps de là, un messager vint dire au pas de Iotété :

« Téroupara veut un tribut ; qu'on paye : » sinon, la guerre !

Iotété, lâche et gourmand ; Iotété qui jamais ne suçait la fougère, lait précieux du courage mahouri ; Iotété promit de payer.

Apprenant cette conduite indigne, Akaroa s'en fut de nouveau trouver Taia et lui dit :

« Que sert à Taia d'être belle ? Elle n'en- » fante pas ; et son époux la délaisse.

» Que sert à Taia d'être la première ? Elle » n'enfante pas ; et ses compagnes se moquent i d'elle.

» Que sert à Taia d'être la femme d'un » Ariki 5 Iotété va payer tribut; et les étran- » gères, elles-mêmes, se moqueront d'elle, à » leur tour.

» Mieux vaudrait pour elle être la

» femme d' Akaroa. »

Taia, folle de colère, se leva pour le frapper.

Mais lui, grand, droit, lucide et terrible devant elle, reprit, d'une voix imposante :

« Le courage féconde la beauté ; non la d peur !

» De toi me naîtra un fils, l'orgueil de ma » race, Six doigts à chaque pied ; six doigts à » chaque main.

» Ainsi le veut le grand Maoui. »

Et Taia, toute tremblante, ne put que répéter à voix basse :

« De moi te naîtra un fils, l'orgueil de ta » race. Six doigts à chaque pied ; six doigts à » ehaquemain!

» Ainsi le veut le grand Maoui. »

Le lendemain lotété mourut ; les Mahouris consternés tinrent conseil ; Akaroa devint chef; et le messager de Téroupara partit les mains vides.

C'était, la guerre !

Cependant au pas de lotété les combattants étaient rares. Un à un, les hommes de cœur avaient abandonné ce chef indigne. Se défendre était impossible : et, mieux que personne, Akaroa le sentait.

Il prit un parti extrême ; répara ses pirogues ; lés remplit de fougère ; ravagea tout le pays d'alentour ; brûla ses cases ; détruisit ses fortifications ; embarqua son peuple ; et disparut avec la belle Taia.

Pendant qu'il se tenait caché au large ; de petites pirogues, distancées les unes des autres le plus possible, et ne portant qu'un seul homme, surveillaient la côte.

Le cinquième jour de cette navigation audacieuse ; la flotte de Téroupara, longeant la terre, croisa celle d'Akaroa. Tout aussitôt ce dernier courut au détroit.

Quand il parut au pas de son ennemi ; ce fut pour tous une terreur délirante.

Les femmes, les enfants, les vieillards, les guerriers de Téroupara, ses amis même se rendirent.

Akaroa, le conquérant, Àkaroa le magnanime ne tua personne.

Il emmena vers le sud les hommes et les pirogues de Téroupara; et fît son entrée, dans la baie, qui maintenant porte son nom, le jour môme où les vents, les vagues et la famine achevaient d'exterminer la flotte de son agresseur.

Voyez !

Voyez! Akaroa le victorieux s'avance.

Ses embarcations volent au pas de Tikao. La crainte s'étale sur toute la baie !

Pendant que son escadrille pagaye; les

guerriers du magnanime le parent pour le combat.

Mopou, le premier d'entre eux, excelle en cet art. Il y est si habile que tout mouvement d'un corps humain, zébré par lui, est effrayant. A chaque nouvelle attitude, c'est pour l'ennemi un monstre de formes et de couleurs nouvelles.

Akaroa, pour la bataille, ne garde que son manteau d'ariki.

Des touffes de cheveux, trophées célèbres, ornent son col, ses poignets, sa ceinture et ses jambes.

De longues plumes diversement colorées couronnent sa tête altière.

Akaroa sait prendre des attitudes inimitables et des poses surhumaines. Tantôt, replié sur lui-même, il semble un enfant chétif. Tantôt, développé dans toute sa grandeur, il paraît un géant immense.

Mais, géant ou nain, toujours il est plus rapide que l'oiseau.

Akaroa sait rugir des cris féroces ; lancer des éclairs par les yeux ; tonner des injures exécrables ; et foudroyer des coups terribles.

Akaroa sait fasciner son ennemi; et, suivant

qu'il le veut, l'immobiliser, par la terreur, ou le mettre en fuite, par la peur seulement. Pour triompher, rarement il lutte.

Akaroa n'ignore aucune ruse. En marchant au combat, il les pèse dans sa mémoire.

Son arme favorite est un casse-tête en jade.

Deux langues fort inégales, sorties de la même bouche en sens contraire, voilà sa forme.

Craignez ce terrible instrument de mort! Jamais on n'a pu suivre ses mouvements rapides ; et jamais il n'a pardonné.

Le magnanime Akaroa s'avance. Il est assis sur un trône, au centre de sa longue pirogue. La belle Taia est à ses pieds.

Comme on voit les petits des albatros, des mouettes et des cormorans s'empresser, dans le sillage de leur mère et nager au plus vite, pour la suivre ; on voit les pirogues de sa nombreuse escadre rivaliser de vitesse derrière la belle embarcation d'Akaroa.

Une ceinture de plumes blanches, noires et vertes, en orne les fargues élevées. Seize fois la hauteur d'un homme; voilà sa longueur. Rouge de sang est sa couleur.

A l'avant, son taille-mer (découpé tout à jour par de nobles tatouages et couronné de guirlandes en plumes ainsi que de légers penoms), s'avance audacieusement au devant d'elle, pendant que sa guibre, plus tranchante que la feuille de l'arundo, fend l'eau toute empressée de s'entr'ouvrir et de prendre la fuite.

C'est que la figure du dieu terrible de la guerre est couchée, tout au long, sur sa longue étrave.

Oh ! redoutable Tou-mata-ouhenga ! Comme ta langue monstrueusement tirée nargue les timides, soigneux d'éviter le combat ; et comme surtout elle nargue les audacieux, assez vains pour s'y présenter.

Akaroa, ton favori, n'a pas oublié de ciseler ton image tutélaire sur toutes les moulures de sa pirogue capitane.

De sa pirogue capitane ! dont le château de poupe (riche de sculptures, cent fois plus que sa proue, déjà si belle) se dresse, dans l'air, noble, gracieux, léger et transparent comme la feuille dont le froid a rongé les chairs.

De longues banderolles pendent derrière lui. La vitesse de cette admirable embarcation les entraîne, comme malgré elles ; et leur gracieuse courbure change à chaque fois que l'aire se renouvelle.

Deux fois quarante pagayes; voilà ce qui anime cette coque immense que toute une escadre s'empresse de suivre.

L'enthousiasme, à bord, est extrême !

Jamais chef plus audacieux n'a conduit guerriers plus bouillants d'ardeur.

Chants de guerre, cris, gestes, menaces, provocations de toute nature surexcitent chaque matelot.

Tous ont à tâche de multiplier leur valeur et grandir leurs forces à la hauteur des exploits qu'ils imaginent !

La mer, parfaitement calme, sourit au grand Akaroa; et s'ouvre, avec empressement, sous ses proues rapides.

Pendant cette marche triomphale ; on voit les guerriers de ïicao descendre vers le rivage ; s'agiter, se réunir et s'empresser d'un groupe à l'autre.

Etonnés ils se demandent ce que veut cette flotte imposante? D'où elle vient? qui la commande ? Et, ne sachant que se répondre, ils se penchent vers la mer ; glissent leur voix sur ses eaux paisibles ; et s'interrogent d'un rivage à l'autre.

Vaines questions! Le nom d'Akaroa, chanté par ses guerriers, retentit de tous côtés et frappe leurs oreilles ; mais ils ne le connaissent pas : et cette ignorance même ajoute à leur anxiété déjà si grande.

Femmes, enfants, vieillards et vous guerriers dans la force de l'âge ( imprudents qui avez déserté votre pas redoutable), courez, courez au plus vite vers le fond de la baie !

Mais non ; arrêtez-vous : il n'est plus temps ! L'escadre d'Akaroa est trop rapide ; et ses guerriers redoublent d'ardeur.

Déjà ; ils sont par le travers du morne ! Déjà ; ils le dépassent !

Déjà ; ils rencontrent l'isthme !

Déjà ; ils débarquent !

Malheureux Ticao ; que veux-tu faire avec une aussi faible troupe ?

Meurs ! Et que le bruit de ton trépas, divulgué par tes guerriers eux-mêmes, annonce de tous côtés la victoire d'Akaroa.

Splendides fêtes de triomphe commencez !

Quant à toi, récente épousée de Ticao,.... si pure.... si jeune.... si belle.... et surtout si près d'être mère !... vas périr aussi.

Ni Taia, ni le magnanime, trois fois enceinte lui-même, ne sauraient avoir une rivale !

A ce propos extraordinaire; je ne pus m'empêcher de rire.

Eki, tout animée déjà, s'emporta immédiatement.

Mais pour cette première fois, mon noble maître parvint à l'adoucir.

Reprenant la parole, elle me dit donc, d'un ton fort sec tout d'abord :

« Etranger ! Le fou a, dans la têle ; le bossu, » dans le dos; ou le boiteux, dans la jambe, » un esprit qui lui fausse la pensée, la sta- » ture, ou la marche ; comme la femme » grosse a, dans le ventre, un enfant qui la » bombe et fait vaciller. »

Et sautant une partie de ce qu'elle voulait nous raconter, elle ajouta :

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