L'ORGIE SAUVAGE
« Le repas de cette conquête dura cinq jours « et cinq nuits.
» Pour manger, on ne tua personne. Les » quelques morts du combat furent seuls servis » au festin.
« Suivant l'usage, la cervelle de Ticao, ses » yeux, ses mains et ses pieds firent la part » d'Akaroa. »
Parlant ainsi, Eki nous dévisageait l'un et l'autre, avec une sombre méfiance.
La figure de mon noble maître demeurait impassible : mais la mienne trahit ma pensée.
Alors interrompant son récit, la pauvre femme, tout empourprée de colère, se mit à déclamer :
« Les coutumes des Mahouris sont plus sa- » gesque ne le veulent croire les étrangers!...
« Les esclaves, semblables aux Taïpos,
» mangent par gourmandise la chair hu-
» maine ! Les Arikis ne le font que pour assurer » leurs conquêtes....
» L'esprit, la clairvoyance, la force et
» la vitesse, d'un vaincu dévoré, augmentent » l'esprit, la clairvoyance, la force et la vitesse » de son vainqueur... etjamais ne nuisent à sa » race.
» Voilà pourquoi l'infâme voleur qui va di- » sant partout : « Je suis un Tikao » ne peut at- » teindre, ni même découvrir
» .... Puisse- l-il ne jamais avoir d'enfant... « Et puisse- l-il arriver surtout... que ses pro- » près filles... pendant V obscurité de la nuit... >.> V étranglent de leurs propres mains... pour » lui manger le cœur ! »
Ce disant, notre vieille amie, évidemment égarée par la haine, ^ s'éloigna, au plus vite; pour nous cacher ses appréhensions et, plus encore, les charmes, exorcismes, conjurations et autres formules ou opérations cabalistiques , qu'elle se mit à diriger contre le nouveau chef delà baie.
Profitant de cette embellie, mon noble maître me dit alors :
« Cher enfant, les faits et gestes, us et cou- » tûmes, superstitions et préjugés des Mahouris » m'ont offusqué, tout d'abord, pour le moins » autant que toi. Mais, peu à peu, je les ai
» compris ; et, peu à peu aussi, je les ai pres- » que admirés.
» Ne te hâte donc point de critiquer leurs » erreurs et d'en rire.
» Compare-les plutôt aux pratiques et con- » ceptions, fort souvent plus que bizarres, de » nos barbares ancêtres, Francs ou Gaulois; et » bien vite, il te sera donné de contempler » (non pas le moins cruel, mais à coup sûr) le » plus intéressant spectacle qui soit au mon- » de : celui de l'homme conduit, par l'inexo- » rable enchaînement des choses, à dépouiller » un à un et son pays et sa personne des in- » nombrables attributs de son initiale sauva- » gerie.
» Mais Eki revient ; sois bon pour elle : et » garde-toi de l'interrompre. »
Effectivement ; notre vielle hôtesse, obsédée par ses trop cruels et trop nombreux souvenirs, reprit sa place entre nous deux : et, bientôt, soulagea son cœur en même temps que sa tête, en nous psalmodiant ce qui suit :
« Akaroa ; que sont devenues ta prudence et » ta sagesse, ta soif de gloire et de combats?
» Tu prolonges outre mesure les fêtes de ton » triomphe ; et le désordre entre dans ton camp !
» Tes guerriers délaissent maintenant la fou- » gère maigre (j'en conviens), mais tenace et » indestructible; pour s'empiffrer des chairs du » manchot surchargé de graisse, gauche à la » marche et toujours prêt à fuir.
» Gardes, à force d'en faire leurs délices, » qu'ils ne deviennent comme lui !
» Vois!
» Ils sont pleins jusqu'aux narines.
» Leurs yeux sont rouges et demi-clos.
» Abrutis par une digestion impossible, ils » ne respirent plus qu'avec peine; poussent » des gémissements ignobles ; et se vautrent, » comme à plaisir, dans leurs ordures surabon- » dantes.
x> Ainsi font les souffleurs et les baleines t) monstrueuses ; quand elles échouent sur la » plage. Leur ventre énorme les étouffe. » Leur propre poids les écrase. Ils se vident » par les deux bouts et crèvent noyés dans » leurs excréments.
» Dans ces hommes oublieux de la sobriété, » mère de la force et sœur de la prudence; » dans ces brutes, qui viennent d'engloutir en » un jour ce qui les eût nourris quarante ; qui » reconnaîtrait les compagnons agiles et vi- » goureux du magnanime Akaroa,
» Akaroa, réveille-toi!
» Laisse ta demeure mystérieuse.
» Abandonne ton lit de délices.
x> C'est au grand jour que brille la gloire.
» Viens; ta présence est nécessaire.
» L'orgueil aveugle ceux de tes guerriers que » n'a point immobilisés la débauche.
» Soûls, furieux de leurs propres louanges, » dans un instant, ils vont se battre.
» Parais! ou la jactance va nuire aux tiens » cent fois plus que la gloutonnerie.
» Parais ! Celui qui commande à des hommes » ne doit pas languir dans les bras d'une fem- » me, comme un lâche lotété.
» Notre timidité boit votre courage. Notre » faiblesse mange vos forces !
» EttoiTaia!
» Taia, si belle dans ta nudité! Taia, sigrad cieuse aux danses lascives! Taia,.... si sad vante aux ébats de la volupté,... rends ton » époux à lui même,
» Tes ardeurs n'enflammeront jamais le sang » d'Àkaroa, comme les luttes violentes delà » guerre.
» Les chefs mahouris ont encore plus besoin » de haine que d'amour ! »
Ainsi disaient plusieurs guerriers, ne voyant pas leur chef paraître.
Ainsi j'aurais pu dire moi-même; si alors j'avais su parler.
Eh bien! Ainsi qu'eux tous; je mî serais trompée.
Durant que ses hommes succombent à leurs instincts les plus grossiers; Akaroa (étendu tout au long par terre, le corps entre les jambes de Mopou, la tête sur le ventre de ce hardi chasseur, et le visage dans ses mains puissantes) Akaroa le magnanime ne songe qu'à de nouvelles prouesses ; pendant qu'on le tatoue.
Un scribe, versé dans les hiérogliphes de la gloire, trace avec soin, sur son admirable figure, les gracieuses courbes de la victoire.
Point par point, il enfonce dans les chairs frémissantes la dent acérée du marsouin ; la tourne, la retourne... tant! qu'à la fin (rouge et furieux) le sang accourt. Dès qu'il parait on le saisit; on l'étouffé avec de l'étoupe; et l'encre bleue de la noblesse rentre à sa place.
Son fusain est indélébile, comme la valeur qu'il inocule !
Pour calmer l'ardeur qu'elle excite, un barde chante les hauts faits d'Akaroa.
Peine inutile! La dent qui, toujours, vient le mordre ne fait qu'exaspérer sa rage.
Vers superflus ! Tous les combats, qu'ils lui rappellent, ne lui semblent plus que jeux d'enfants; tant ceux qu'il conçoit sont terribles.
« Bardes et scribes, auxquels Maoui a légué » l'art de perpétuer la gloire par des poëmes » et par des signes ; rapsodes et héraults que, » de tous temps, ses tabous ont protégés; » vous surtout (qui gravez, sur la figure du » magnanime, les dessins qui paraient jadis » les Iotété, les Téroupara, et les Ticao). » Soyez prudents en votre office !
» Resserrez dans un étroit espace, ces bla- » sons si rapidement conquis !
» La gloire d'Akaroa commence.
» Ses hauts faits doivent surpasser ceux de » ces trois lignées ensemble.
» Réservez la moitié au moins de son noble » visage, pour les tatouages qu'il veut gagner » encore.
» Un chef, qu'on prive de son éclat, devient » un ennemi mortel. Celui-ci est trois fois » taboue. Redoutez sa juste colère. Rien ne » pourrait vous en préserver.
» Pourquoi sourire à mes conseils? Ils sont
tardifs! Votre œuvre est faite; et vous n'a-
» vez plus rien à craindre.
» Eh bien! tremblez...
» Tremblez! Car vous avez fait Pimpru- » dence de planter, d'un coup, trois noblesses, » sur un visage noble déjà ; de renfermer trois » ambitions, dans un crâne ambitieux déjà ; » de verser trois ardeurs guerrières, dans un » sang trop bouillant déjà; au risque de tout » embraser!
» Tremblez ! Car sa tête se gonfle ; car son » visage se cramoisit ; car tout son corps se » volcanise; car tout en lui bout et frissonne.
» Qu'il meure! Et ses fidèles immédiate- » ment le vengent.
» 0 génies hospitaliers (de sa tête, de sa » cuisse et de son dos) qui tourmentez (en sa y> raison, en sa démarche et sa majesté) Aka- » roa le magnanime ; aidez-le, au combat ter- » rible où son âme doit s'incarner trois âmes » ennemies à la fois ; puisque vous seuls pou- » vez l'aider, en cette lutte tout intestine.
» Et toi, belle Taia, qui ne peux que gémir » ou bien te lamenter sur le corps de ton • noble époux ; que du moins tes plaintes et » tes larmes servent à calmer ses douleurs.
» Penche, sur son visage, tes lèvres fraîches » et parfumées ; promène, sur lui, ta douce » haleine. Sur lui, verse un torrent de pleurs : » Et que (noyée par eux ou par elle envolée) » la souffrance, à la fin, cesse de le torturer.»
Ainsi fait-elle cinq jours durant.
Le sixième, Akaroa sort; et retourne parmi les siens.
Aussitôt, tous accoururent.
Aussitôt, tous regardent.
Aussitôt, émerveillés par cette admirable figure moitié noire et moitié blanche ; tous restent immobiles, la bouche béante et l'esprit en suspens ; sans pouvoir acclamer leur chef.
Avez-vous vu les petits nestors, la première fois qu'emplumés à peine ils songent à prendre leur vol.
Le courage les pousse jusqu'au bord du trou qui les fit éclore ; mais la prudence les y retient. Alors ils équarquillent les yeux ; entrouvrent leurs petites ailes ; et s'arrêtent. L'espace leur paraît beau mais terrible. Tout dans leur attitude exprime la crainte et le ravissement.
Eh bien ! l'effet d'Akaroa sur les siens n'est pas autre.
Il le voit, et, ravi dans son orgueil, il est heureux !
Secrètement alors, il remercie le dieu terrible de la guerre, qui Ta fait si beau. Secrètement encore, il lui jure de nouveaux combats : et, secrètement aussi, il promet un présent magnifique aux graveurs habiles des blasons mahouris.
Cependant, plus familiers que leurs nouveaux compagnons d'armes, les enfants des boues salutaires vont et viennent autour de lui : plongent leurs doigts dans sa chevelure abondante ; agitent sa tête dans tous les sens ; et finissent par se persuader qu'à elle seule appartiennent, bien réellement, ces deux joues si dissemblables.
Akaroa se prête un moment à leurs expériences enfantines. 11 reprend ensuite sa marche à travers son camp.
Les traces nombreuses et les résultats ignobles de cette orgie prolongée choquent presque sa vue ; mais il dissimule.
Il feint aussi de prendre pour siens les guerriers de Ticao, ralliés à son parti pendant son absence; et même, se trompant à dessein, il leur adresse des paroles bienveillantes.
Nul, mieux que lui, ne sait l'art de vaincre les hommes par la violence ou le plaisir.
Nul, mieux que lui, ne sait Part de les attirer par la flatterie.
Nul, mieux que lui, ne sait l'art de les retenir par la promesse.
Ses propos aimables rassurent les fils du sol qu'agite, chaque printemps, le vaincu du grand Maoui. Immédiatement, ils font des signes à leurs frères, demeurés jusque là sur la défensive : et, tout aussitôt, leurs dernières craintes se dissipent.
Alors, les crêtes des montagnes se dégarnissent des formes humaines qui les parcouraient.
Alors, rentrent sous bois et retournent vers leurs cases ceux des guerriers de Ticao, que la peur en éloignait encore.
Alors, sous la feuillée, retentissent, de toutes parts, les cris d'allégresse et de ralliement:
« Accourez, enfants de la baie qu'ornera » désormais le nom d'Akaroa : Venez parta- » ger, avec vos nouveaux amis, la seule jour- » née de fête qui leur reste encore ; venez.
» Les chairs palpitantes de vos parents n'af-
» fligeront pas vos yeux. Les seuls débris hu- » mains, qui souillent le sol de la victoire, » sont les ossemenis de Ticao,
» Nulle main amie ne les déposera dans la » tombe.
» Le chef qui manque de prudence trahit la » confiance des siens. Il est comme le patou- » patou qui blesse, en se brisant, la main qui » le brandit.
» On ne doit pas de sépulture aux débris » d'un casse-tête infidèle.
» Venez; déjà le soleil baisse; et demain » recommenceront les fatigues de la guerre !
» Akaroa, jaloux de conquérir toute la côte, » vous conduira demain vers les cruels habi- » tants du sud.
» Vous verrez les contrées lointaines , où les » jours, pendant l'été, sont d'une longueur ex- » cessive ; où les nuits, durant l'hiver, sem- » blent ne pas finir ; où la mer et les vents, » toujours en fureur, suspendent enfin la » marche altière de notre terre mahourie.
» En votre absence ; Mopou, le hardi chas- » seur, étendra la protection puissante du » grand Akaroa sur vos femmes, vos enfants
» et vos vieillards, trop craintifs ou trop faibles » pour combattre.
» Quel plus noble Ariki aurait-on pu choi- » sir? »
Mes yeux ont vu disparaître, une à une, derrière les mornes élevés qui défendent l'entrée de la baie, les pirogues nombreuses de cette belle et puissante escadre ; pendant que mes oreilles attentives écoutaient les souhaits bruyants qui lui disaient adieu.
Mais plus inexpérimentées qu'eux, elles n'ont pas (comme ils le firent, pour son image) gravé, dans ma mémoire, les chants enthousiastes qui saluaient son heureux départ.
Mon premier souvenir complet ne remonte qu'à la nuit terrible où mon noble époux prit naissance.
Nuit terrible comme la fin de sa vie !
Nuit triste, hélasl comme la fin de la mienne.
Eki pleurant cessa de parler.
Je dois donc cesser d'écrire.