‹ ÉkiChapitre 5 sur 15 · LA JALOUSIE DE MAOUI · texte numérisé non relu

LA JALOUSIE DE MAOUI

En mer, un peu au nord du cap Est, par le travers des marais sulfureux. La plage est basse ; et le soleil n'a pas encore dissipé la brume qui la couvre. On ne voit que le sommet du volcan, au pied duquel était le pas de Iotété. Son panache de fumée s'élève verticalement, tant il y a peu de brise. C'est donc, à terre comme au large, calme plat.

Cher et bon Tuteur,

Je profite de l'impossibilité où nous sommes, d'aller de Pavant, pour vous continuer l'histoire d'Eki.

N'oubliez pas que c'est elle qui parle.

Quand Maoui défendit ses îles, sa femme et ses nombreux enfants, contre le génie redoutable qui voulait tous les dévorer; quand sa voix tonnante emboucha son formidable cri de guerre; quand son bras vigoureux lança, contre ce géant ennemi, des roches énormes et des arbres tout embrasés : le feu, l'eau et les vents aussi, la terre, le ciel et la mer, tout éperdus, se confondirent; et criant, et s'entrechoquant, et courant partout effarés, firent un

tumulte épouvantable et causèrent un désastre affreux.

Maoui triomphant, dit aux siens :

« Voici le feu qui m'a fait vaincre! je vous » le donne; et veux qu'il soit le souvenir, tou- » jours vivant, de mon éclatante victoire.

» Le feu est un ami puissant! Il vous aidera » dans vos travaux; vous protégera contre le » froid; vous préservera des ténèbres... et de » ses perfides enfants.

y> C'est un Taio sûr et fidèle ! Après la mort, » c'est lui qui guide, au radieux séjour des » étoiles, l'âme des hommes valeureux.

» Ne le laissez jamais éteindre. »

Maoui est jaloux de sa gloire.

Maoui ne veut aucun rival.

Maoui, quand un héros va naître, rappelle aux hommes son grand combat.

Ainsi fit-il, la nuit affreuse où mon bienaimé vint au monde.

Nuit affreuse! matinée horrible.

Le jour parut pour n'éclairer, * à l'ancien pas de lotété, qu'une immense désolation.

Les cases, les plantes et les hommes jonchaient la terre de tous côtés. Partout des morts et des mourants ! Partout la terreur et les larmes!

Le village pleurait sur ses cases, relevées à peine et détruites ; les Mahouris, sur leurs frères tués par les fils odieux de la nuit; et les cadavres sur leurs âmes, abimées par eux, sans retour, aux gouffres de l'obscurité.

La plaine pleurait ses fougères couchées, brisées, déracinées ; la montagne ses hautes forêts; les forêts, leurs arbres énormes : les arbres, leurs branches altières ; les branches, leurs feuilles vertes et fermes ; et les feuilles, leur fraîcheur si belle et leur rigidité perdues.

Ainsi chaque homme, ainsi chaque être pleurait ses parents... ses amis.

A voir cette contrée, en larmes, rouler et descendre à la mer, par des ravins multipliés, les victimes (hélas! trop nombreuses) de la jalousie de Maoui, vous eussiez dit la terreau jour où, l'arrachant du sein des mers, ce père commun des Mahouris retendit, pour la faire sécher aux brûlants rayons du soleil.

Ses plantes, molles et gorgées d'eau, s'étalèrent sur le sol verdâtre, comme une immense chevelure; et, des fils malheureux de l'onde, ceux-ci, écrasés sous les mailles de la forêt qu'ils habitaient crevèrent, en baillant au soleil; pendant que ceux-là, plus à plaindre,

broyés par les torrents furieux, n'arrivaient à gagner la mer qu'en lambeaux et privés de vie.

Tous les Mahouris qui ont vu... et tous ceux aussi qui sauront... le cataclysme épouvantable, où nos frères servirent de poissons, ne pourront oublier Maoui.

Jamais ils n'oublieront sa gloire.

Jamais ils n'oublieront son nom.

Jamais, surtout, ils n'oseront lui comparer qui que ce soit; si grand homme qu'il puisse leur paraître, fût-ce même un Âkaroa!

Maoui surpasse tous ses enfants, par sa force et sa jalousie; comme le feu, son vivant emblème, surpasse, par son pur éclat, le plus beau de tous les tatouages.

Au matin de cette nuit affreuse, ma mère sortit pour porter des vivres à Taia, et, chemin faisant, l'aperçut accroupie au bord d'un torrent.

Son corps (aussi blanc que la lune, quand elle nous regarde en plein jour) brillait, de toute sa nudité, parmi les cadavres brunâtres que ce déluge avait roulés; comme (parmi les cases détruites et couvertes, en partie de boue) brillait, toute flambante encore, la case tabouée des accouchements.

La noble femme du magnanime, seule, souffrante, manquant de bois, mais toujours fidèle à Maoui, Pavait incendiée elle-même; pour qu'il

protégeât son enfant et les efforts de la

tempête et les méchants fils des ténèbres n'avaient rien pu contre elle et lui.

Autant que le veut bien l'espace, qui doit séparer l'être sain de celui que le mal taboue; ma mère s'approcha de Taia. Mais l'accouchée était si faible qu'à peine on l'en tendait parler.

« Ea (murmurait sa voix frêle, douce et » lente comme une brise du soir) porte, à son » père, mon bel enfant... que son nom soit » Àkaroa!... Maoui, s'il l'appelait ainsi, l'ex-

» terminerait immédiatement sa jalousie

p est insatiable! Sacrifiez lui beaucoup

» d'esclaves Les Atouas ne protègent pas

» les Arikis moins cruels qu'eux!

Alors (belle et fière pour la dernière fois) elle tendit, à ma mère, son fils qu'elle avait soigneusement enveloppé de son propre manteau, et lui dit (la voyant hésiter à le prendre):

« Viens;... ne crains rien;... il est parfaite- » ment pur;,., j'ai pris soin de le bien » laver;... et puis, d'ailleurs... il esttabcué! »

Ce disant, comme les forces lui manquaient, elle posa vite l'enfant par terre ; roula plusieurs tours sur elle-même, pour ne le point souiller; et perdit, en même temps que la vie, ses impuretés*

Ea fît alors, en tous points, ce qu'avait dit Taia mourante.

Akaroa le magnanime (sans dire un mot, sans faire un geste) reçut l'enfant qu'il avait annoncé ; compta différentes fois, des yeux, les vingt-quatre doigts qui l'ornaient ; et s'éloigna plus tourmenté que jamais par ses

trois esprits.

Quand un chef redoutable insulte le plus lier de ses guerriers, sans que celui-ci puisse en tirer vengeance ; on voit ce ernier, dévorant sa haine, s'éloigner sombre et silencieux.

Ainsi parut quitter son fils, Akaroa le magnanime.

Le jour même de cette mémorable naissance, il reprit le cours de ses excursions conquérantes.

Pas un seul sacrifice n'eut lieu.

Mon père et ma mère inhumèrent le corps de la belle Taia; et son bel enfant prit ma place au sein maternel.

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