‹ ÉkiChapitre 6 sur 15 · L'ENFANCE DU CHEF AUX SIX DOIGTS · texte numérisé non relu

L'ENFANCE DU CHEF AUX SIX DOIGTS

Toujours en calme plat.

Traduction de quelques uns des mots que je vais employer. Ariki, chef: Atoua, esprit, génie, dieu : Picopo, prêtre chrétien : Papalangui, étranger, tombé du ciel. Patou-Patou, casse-tête: Toco-toco, javelot: piguinini, petit bambin.

L'enfant mahouri tête jusqu'à trois, quatre cinq ans, tant qu'il veut presque. J'en ai vu quitter la pipe ou le jeu, pour aller prendre le sein.

Cher et bon Tuteur,

Je reprends le récit d'Eki ; toujours en lui laissant la parole.

Le père allait croissant en gloire : le fils en force et en malice.

Avant même de pouvoir mordre ; il serrait, en tétant, ma mère ; et lui faisait verser des larmes. Les dents venues; il fit pire encore.

Oh; comme il m'en souvient!

Un jour, nous étions seuls; il crie; je me trouble.... Que faire?

Moitié candeur et moitié jeu; je lui offre mon petit sein. Sa bouche gloutonne s'en empare; le coupe: et suce mon sang.

J'ai peur. J'appelle. Nul ne répond.... Tout disparaît.

On nous retrouva, l'un sur l'autre; lui ronflant, et moi presque morte.

Ses premiers gestes furent pour battre.

Ses premiers cris pour commander.

Encore moins que Piguinini, il me criait: « Eki, Eki! à genoux Eki; et bataille! »

Et courant, et gesticulant, et trébuchant, et bredouillant (des jambes et de la langue) sa danse et sa chanson guerrières; il s'élançait furieux sur moi.

Ses ruses étaient déjà savantes. Bien souvent il me faisait mal.

Quand sa bouche changea ses dents, comme les oiseaux muent leurs plumes; il me fallut l'accompagner contre des enfants grands et forts.

Bientôt après, l'idée lui vint de s'attaquer à des hommes faits.

Il me pria ; me supplia ; me battit et me rebattit, pour l'assister. Ce fut en vain.

Sans les connaître encore; je pressentais déjà des violences plus odieuses que celles de la guerre.

Faute de moi; il s'adjoignit Toma-Kéké, garçon robuste, mais très lâche.

Pour le décider à se battre, mon petit bienaimé le pérorait des jours entiers. Quelques fois même il le frappait.

Lui se riait de toutes ses peines. Esprit fourbe mais sans courage, corps vigoureux mais inerte, il n'aimait qu'une chose : manger.

À les voir l'un derrière l'autre, en quête d'aventures; vous auriez ri.

L'enfant chef, maigre et pétulant, l'œil en feu et l'écume aux lèvres, marchait devant, la tête haute. Sa langue tirée le plus possible défiait et provoquait le monde.

Son guerrier, tout au contraire, lourd et trop gras, quoique à peine homme, le suivait la paupière basse et le regard éteint ; sans souffler mot.

Un pilote agile el rusé, un requin lent, poltron, goulu... font leur image.

Allant ainsi, mon bien-aimé, s'enflait d'orgueil et de courage ; se faisait craindre et estimer.

Jamais, de sa part, une plainte ; même à mon père qui Padorait.

Recevait-il un mauvais coup, c'est vers moi qu'il venait pleurer, rager, maudire et ruminer toutes ses vengences.

Elles s'en allaient avec ses larmes.

Rien ne pouvait calmer son activité prodigieuse.

De moins en moins battu, mais de plus en plus se battant; assez vite il devint jeune homme.

Alors il disparut six jours.

Le septième au soir il revint; le visage méconnaissable ; le corps noir et meurtri de coups ; boitant et se trainant à peine : une tête de moâ dans les mains !

Ces vertus énergiques, inflexibles, sanguinaires même ; ces qualités, si indispensables à un chef de guerriers cruels, épouvantaient son vieux père.

Donc, jaloux de son fils, il Pécartait soigneusement des champs de bataille.

Et donc aussi, jaloux de son père, il s'en allait (pauvre jeune homme !) répétant partout avec frénésie, en versant des larmes de sang: moi aussi, j'ai faim de chair noble!

Par malheur, ces justes plaintes ne sortaient pas seules de sa bouche ; et, trop souvent, repoussant toute prudence, il s'écriait:

« Les forces de mon père déclinent; les » miennes augmentent. .. Son courage s'éteint; » le mien s'embrase.... Ses Mahouris ne le » craignent plus ; moi, je les fais trembler !

» Il n'est plus digne de commander !

» Qu'il me remette le pouvoir; et ne m'o- » blige point à le prendre !

» C'est à la jeunesse, forte et courageuse, à » protéger la viellesse, débile et timide. »

Ces propos inconsidérés volaient de bouche en bouche et perchaient d'oreille en oreille. Des langues envenimées les guidèrent vers le vieux chef: et lui, si magnanime jadis, sombre et perfide maintenant, finit par renvoyer son fils.

Il s'éloigna.

Ses compagnons d'enfance le suivirent; et, ne pouvant mieux faire, ils se mirent à courir et piller le pays.

La violence et la rapine séduisent les Mahouris. Les hommes propres à la guerre s'enfurent rejoindre le jeune chef. Sa bande devint nombreuse et redoutable. Son père, alors, ordonna de le tuer;

La presqu'ile, aussitôt, redevint sûre et tranquille.

Cependant les terreurs du viel Akaroa continuèrent. Ses meilleurs guerriers l'effrayaient.

Les fourbes et les lâches rapprochaient seuls.

Des meurtres nocturnes avaient lieu.

Il était temps qu'il cessât de vivre.

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