AMOUR ET DELIRE
Cher Tuteur,
Nous sommes encore sous voiles, à trois lieues de la baie des Iles. Malheureusement le jour décline; la brise mollit; et la lune manque. C'est une nuit de plus à passer à la mer. J'en profite pour vous reprendre le récit de la bonne Eki.
Si bizarres qu'en soient les coupures, j'ai tenu à les conserver telles que notre amie les a faites. Voici donc ce qu'elle nous a dit.
Les femmes mahouries sont plus sages que les savants étrangers.
Jamais elles ne confient à des feuilles, légères et sans défense, les précieux poëmes de leur nation.
Jamais elles ne laissent une bouche vulgaire altérer leurs vers admirables.
Jamais les pensées qu'ils renferment (transportées constamment de mémoire en mémoire,
par des lèvres amies) ne s'engourdissent un seul instant dans le sommeil de PoublL
Pour se réciter, l'une à l'autre, les exploits glorieux de leurs Atouas ; leurs Tabous pleins de sagesse ; et les hauts faits des héros mahouris, elles se cachent religieusement.
Ainsi faisions-nous bien souvent ma mère et moi, sur la droite du petit lac, dans la grotte étroite et sombre que masquent si bien les buissons.
Honte aux hommes qui maintenant, comme à cette époque déjà, laissent aux femmes la charge écrasante de conserver ces précieux trésors.
Pour imiter les Picopos, ils méprisent les lois de Maoui ; n'apprennent plus nos chants sacrés ; et fuient les nobles travaux de leurs ancêtres.
Leur dédain stupide n'aura qu'un temps !
Maoui les dégoûtera de mendier aux étrangers des vivres, qui les empoisonnent ; et des vêtements, qui les pourrissent de vermine !
Il les dégoûtera de rester accroupis des journées entières, sous leurs chaudes couvertures, le corps en moiteur, l'œil somnolent, la figure hébétée, sans veiller ni dormir, immo-
biles et muets comme des phoques, vautrés par terre en plein soleil !
Il les dégoûtera d'avoir, pour seul exploit en leur vie, chassé, battu et dévoré les pous ignobles qui les dévorent !
Rendus un jour à leurs vieilles et nobles coutumes, les Mahouris saisiront leurs armes ; chasseront les Papalanguis ; et rapprendront, avec enthousiasme, les chants précieux qui enseignent les ruses de la guerre, les secrets de l'industrie et les tabous de la religion.
Ils les rapprendront !
Et, rendues à leurs occupations premières, leurs femmes ne deviendront plus stériles ; et ne seront plus flétries avant Page.
Les versets de nos chants n'ont pas de nombre.
Les crânes des hommes, plus épais et plus grands que les nôtres, leur sont (plus que les nôtres) des greniers sûrs et commodes ; leurs corps plus robustes, des supports plus solici.es; leur cervelle plus grosse et plus ferme, une nourriture plus abondante et meilleure.
Les Atouas et les héros mahouris, Maoui plus que tous les autres, ont mis leur courage indomptable et leur force prodigieuse dans nos poëmes sacrés.
Tout ce qui est impur, nos souillures périodiques surtout leur répugnent.
Voilà pourquoi celles de nous, qui ont en tête les versets innombrables de nos Tabous finissent par être lunairement aussi sèches que les hommes.
Pour nous forcer à devenir telles ; ces esprits emploient, tantôt, la violence et, tantôt, la séduction.
Tantôt, donc (en nous étranglant intérieurement, pour que nos membres se tordent, que tous nos traits grimacent, que notre face bleuisse, que notre bouche écume et que notre gosier jappe comme celui des chiens), ils font que les hommes nous prennent en horreur et nous fuient ; et, tantôt, au contraire (afin qu'on nous admire et vénère, sans oser nous approcher), ils immobilisent notre corps, par leur imperturbable majesté, pendant qu'ils enlèvent notre âme au radieux séjour des étoiles.
Là, par des images enchanteresses, ils nous ravissent.
Là, par des sensations délicieuses, ils nous bercent dans un bonheur incompréhensible, mais plein de charmes.
Là, pour la première fois de ma vie ; je fus transportée (moi aussi ! ) le matin même du
jour où mon bien-aimé se fit chef et moi, femme.
Oh, toujours il m'en souviendra.
Le dernier verset de nos innombrables Tabous reprend sa place, dans ma mémoire.
Ea me quitte.
Avec elle, grotte et buissons, lac et montagnes.... tout disparaît.
L'image adorée du compagnon de mon enfance remplit mon âme à elle seule.
Je vois sa figure, noble et belle ; son corps, souple et délié ; ses membres, gracieux et languissants dans la pose, accentués et prompts dans le geste.
Sa chevelure presque noire déjà, souple et soyeuse comme le fil humide encore du formium, tombe.... (caprice étrange....) par boucles jusque sur ses épaules.
Son front large, pur, droit, élevé, fier comme le pin géant, que ne courba jamais la brise, étale tout son orgueil.
Ses sourcils, puissants d'ombrage, comme la sombre verdure de cetÀriki des arbres, disent toute sa méfiance.
Le globe de ses yeux est blanc comme la neige ; sa pupille étincelante comme un rayon de soleil; son iris fauve et brillant comme la flamme.
De longs cils, plus noirs que le charbon de tatouage, ont peine, en s'entrecroisant, à modérer son regard. Ses paupières seules parviennent à l'p teindre un peu, en fermant leur parfait ovale.
Jamais yeux ne furent beaux comme ceux de mon bien-aimé !
Son nez, long, droit, courbé vers son milieu (moins que ne Test, à son bout, celui de l'albatros), descend majestueusement vers sa bouche admirable.
Ses narines sont fines, fendues à peine, et presque immobiles au repos. La colère les fait béantes, affreusement bombées, et tumultueusement soufflantes.
Ses lèvres, minces et vermeilles, par trois fois, s'abaissent; et, par trois fois aussi, se relèvent, en s'ondulant gracieuses sur ellesmêmes. S'entr'ouvrent-elles ; des dents blanches, courtes et serrées accourent sur leurs bords finement prolongés.
Jamais bouche ne sut, mieux que celle de mon bien-aimé, glisser les doux propos de la
persuasion ; ou cracher les accents saccadés et sonores de la colère et de l'injure.
Un léger duvet commence à parer sa lèvre supérieure. Plus ferme et plus abondant à mesure qu'il descend vers le menton, il termine sans trop le cacher l'ovale parfait de ce noble visage.
Comme des plumules blanches, frisées, transparentes et légères autant que des flocons de neige, embellissent la gorge resplendissante et verdâtre du toui coquet; les spirales, gracieuses et diaphanes aussi de sa barbe, encore blonde, ornent la gorge, hâlée déjà, de mon bien-aimé.
Aucun tatouage ne décore sa figure; et cependant elle est belle : si belle, que, maintenant encore, mes yeux se mouillent de larmes, en se la rappelant.
En se la rappelant même telle qu'elle
était quand mon âme revint sur terre, prendre à nouveau possession de mon corps, le matin du jour où!
J'étais debout et toute nue dans les
bras du jeune chef aux six doigts.
Ses veux ardents troublaient ma tête.
Sa main égarée sur mon sein m'inondait de frissons étranges.
Une angoisse horrible m'empêchait de fuir.
La honte enfin délia ma langue!
« Akaroa ; que me veux-tu ? »
« Ce qu'un mari veut à sa femme. »
Mon effroi, l'effraya lui-même : son visage devint triste et sombre : et ses pleurs coulèrent abondantes.
« Vois, » dit-il, « mes bras sont amaigris par p la lutte ; mes pieds brûlés par la marche ; » mon manteau rongé par les ronces ; mon » corps dévoré par la faim.
» La soif brûle ma bouche; et les larmes
» mes yeux..... La douleur égare ma tête
» Une ardeur toi seule peux l'éteindre !
» Eki sois bonne autant que belle. »
Et moi, de trembler plus encore.
Et lui (de sa main écrasant la mienne) de
me fixer à son côté et de poursuivre, hors
de lui-même :
« Ils ont mis mes guerriers en fuite!
» Ils m'ont fait errer comme un chien sau- » vage!
» Ils m'ont traqué comme un Taipo.
» Les mensonges de mon père retombent » sur ma tête.
» Maoui m'accable. Mes six doigts lui font » envie.
» Taia la belle fut trop crédule.
» Tous tous me pourchassent pour me
» tuer. Que du moins ma race revive.
» Eki, sois bonne autant que belle et
» recueille, avant mon départ, le souffle
» des Akaroas. »
Il me priait ! je refusai.
Sa voix, ses yeux, ses bras, sa rage, sa lubricité détestables, immédiatement, se ruèrent sur moi.
Taipos et Moa, m'écriai-je, Mopou $ à moi.
Comme un phoque sur une bonite, mon père fond sur Akaroa.
Us tombent, rugissent, roulent et se battent.
Le jeune homme se relève seul : Et ma vie suit celle de mon père.