‹ ÉkiChapitre 8 sur 15 · A-DIEU-VAT · texte numérisé non relu

A-DIEU-VAT

(Comme disaient les vieux loups de mer.)

La douleur me rend la vie!

J'aperçois Mopou sans mouvement, le front ouvert et tout ensanglanté.

On l'a déjà solidement garrotté à la poutrelle qui ne le quittera plus qu'en aidant à brûler ses chairs. La rage a tant serré les tresses de formium qui le marient à sa perfide compagne de route et de flamme, que d'un bout à l'autre son corps est coupé de nombreux anneaux.

Ainsi préparé pour le festin de ftlaoui, le vigilant chasseur, le guerrier intrépide, le noble si fier de ses nombreux exploits, ressemble à une chenille endormie, lâche, rampante et repoussante de grosseur!

Ces préparatifs excécrables font que je reporte la vue sur moi-même.

Horreur !

Moi aussi, pauvre inoffensive, je suis préparée pour le sacrifice !

Ah ! mes yeux, fermez-vous pour toujours!

Ils obéissent.

Mais, plus curieuses et plus cruelles qu'eux, mes oreilles restent entr'ouvertes.

Les hommes d'Akaroa chuchotent.

Elles écoutent leurs propos infâmes; entendent leurs rires libidineux; et m'expliquent les douleurs atroces qui me torturent aux entrailles.

La honte m'abîme. La pudeur m'exaspère.

Je veux insulter et maudire, au moins du regard, l'exécrable chef aux six doigts;

et voilà que (debout, tout près de moi) je le vois plus grand, plus terrible et plus beau que jamais.

Il évoque la colère.

La colère, implacable ennemie de l'irrésolution ! Sa gloire, enfin, va prendre son vol!

Lui ou moi, rugit-it, en écumant de rage.

(Ses paroles seules furent coupables, en cette journée si odieuse le matin, mais si adorable le soir!)

« Lui ou moi le faible ou le fort l'im-

t> posteur ou le taboue.

» Maoui, donne-moi la victoire! Et le sang » deslouikao étanchera ta jalousie.

» Esclaves et guerriers femmes et hom-

» mes enfants et vieillards vivres et

» cases tout, absolument tout, périra dans

» les flammes et pour toi seul.

» Maoui, done-moi la victoire! Et les victi- » mes, qu'à ma naissance te refusa l'avarice » de mon père, seront quarante fois doublées.

» Maoui, Maoui! donne-moi la victoire et jamais tu ne manqueras de chair humaine! »

Akaroa se décide et part.

On nous emporte mon père et moi. Les partisans du jeune chef se dispersent (joyeux qu'ils sont) pour folâtrer ; et le suivent, tout en s'éparpillant sur la rive du petit lac.

Le matin, quand les petits Kivi-Kivi partent pour la pâture, leur mère a peine à les veiller. Ils sont si frétillants alors qu'ils n'entendent même pas son gloussement inquiet. La fatigue, à défaut du danger, finit par les rendre attentifs ; et, le soir, ils marchent presque sur elle.

Au début de Jeur expédition, les guerriers du jeune Akaroa font comme eux. Comme eux encore, ils feront sur la fin.

Cependant le cortège remonte le petit lac ; s'engage, ensuite, dans les fougères; et puis, après, dans la forêt.

Plus il avance, plus il augmente.

Toujours de nouvelles figures, jeunes toujours, mais toujours sombres, souvent farouches : quelquefois même terribles.

On atteint les crêtes arides. Un court moment on se repose ; et Ton repart.

La descente se fait rapidement. On touche enfin le bord de mer, dans la baie même d'Akaroa

Calme parfait : ciel sans nuage : soleil radieux ; quoique déjà sur son déclin.

Sur l'eau, pas une ride ; pas un souffle, dans Pair ; aucun bruit, dans l'espace; dans toute la baie, aucun mouvement.

L'excessive chaleur du jour endort les plantes, les animaux, les hommes... et la prudence elle-même.

Le soleil et ses rayons, au ciel, le jeune chef et ses guerriers, à terre, sont seuls à veiller et marcher.

Tout sourit, maintenant, au fils; comme tout, jadis, souriait au père.

Le jeune Akaroa s'embarque et pousse un cri.

Aussitôt des anses et des criques, des ravins et des buissons eux-mêmes ; cent cris, cent guerriers, cent pirogues lui répondent.

La baie, si déserte et si calme à Pinstant même, s'agite et se peuple de tous côtés.

Les cormorans, les mouettes et les goélands, les albatros, les pétrels et les damiers sont moins bruyants et moins agiles, à s'abattre sur un cadavre, que ne le sont à rayonner, en chantant, vers leur maître, les guerriers du chef aux six doigts.

Tandis que la joie, l'enthousiasme, l'espoir de vaincre et butiner guident le jeune Akaroa; la tristesse et le découragement, la crainte du pillage et la terreur du massacre abîment le pas de son vieux père.

Le Magnanime a cessé de vivre. Mopou n'est point de retour : et l'on entend un cri de guerre.

Est-ce un Ariki protecteur? Est-ce au contraire un ennemi.

Faut-il attendre, ou bien s'enfuir? le recevoir ou bien combattre?

L'escadrille et les cris s'approchent. Ils s'approchent ; et le jeune chef envoie son nom vers le rivage.

L'enthousiasme, à terre, le reçoit; à la mer, les murmures commencent. Ses fidèles de toutà-Pheure sont maintenant ses ennemis, et ses ennemis ses fidèles.

Quels sont ceux qu'il s'en va trahir ?

11 débarque, le pas applaudit : mais on nous apporte, il murmure,.. Les fils du feu, tout au contraire, hurlent de joie. Ea paraît, ils la garrottent.

Le jeune chef, inquiet et sombre, dévisage tous ceux qui l'entourent.

îl fait un signe ; et l'on se tait.

Son œil s'anime, ses bras se lèvent, ses doigts s'écartent, sa voix vibre; il dit alors :

a Je suis taboue!

» Un doigt de plus donne à ma main une » puissance irrésistible. Un doigt de plus » donne à mon pied une agilité sans égale.

i> Qu'aucun de vous ne me résiste! la fuite » même le perdrait.

» Voyez Mopou ! Voyez Eki ! !

» Le père combattait pour sa fille! La fille... » pour sa virginité!

» Les forces de Pun où sont-elles? Où trou- » ver la pureté de l'autre?

» Chez les hommes , comme chez les » femmes... dans ce pas, comme dans tous d mes autres; je ne veux qu'un vouloir: le » mien!

» L'Ariki des mers était fort : l'Ariki du feu » est terrible!

» L'Ariki des mers était bon : l'Ariki du feu » est parfait!

» Délivrez Mopou : c'est mon père !

» Délivrez Ea : c'est ma mère !

» Délivrez Eki : c'est ma femme!

» Fêtes funèbres et chants de morts : corn- » mencez! »

Il dit : tous obéissent.

Alors ils se prosterne : applique à terre son front et sa poitrine : met sur sa tète les pieds de son père vénérable : et, sans plus s'inquiéter des autres, s'abîme jusqu'au soir dans sa douleur sincère, ses émotions profondes et ses gigantesques projets.

Le lendemain, au point du jour, Mopou

orna le corps de son défunt maître : l'accroupit dans sa posture favorite : mit en travers de ses genoux son patou-patou redoutable : et le descendit dans la tombe.

Mon noble époux déposa, aux côtés de son père, les têtes fumées des chefs, nombreux déjà, qu'il avait tués en ses excursions vagabondes ; empila, par derrière, les esclaves qu'il sacrifiait à l'inimitié qui les avait, tous deux, si longtemps divisés ; acheva de combler la vaste fosse de cadeaux et provisions de toutes sortes ; et fit recouvrir soigneusement le tout.

Les chants des morts recommencèrent alors, pour alterner avec les repas funèbres, et ne finir qu'avec le jour.

Ses magnifiques ornements, son maintien fier et majestueux, son glorieux cortège de nobles, sa troupe nombreuse d'esclaves et ses richesses prodigieuses valurent, au magnanime Ariki des mers, un si flatteur et si glorieux accueil, au séjour fortuné des morts, que sa haine pour son enfant s'y transforma en affection inaltérable.

LE PAS DIOUIKAO.

( Prononcez I-Oui-Kao. )

Trois jours après cet événement, comme nous étions sur le rivage, Âkaroa prit son manteau : le porta sur un petit tertre et Py maintint par cinq galets: deux gros, un moyen, deux petits. Le moyen, il le mit en haut; les deux petits, aux coins en bas; les deux gros sur chaque côté, au beau milieu de leur longueur.

Alors il s'en vint nous rejoindre; et murmura, d'une voix sombre: voici le pas d'Iouikao.

« Le galet d'en haut représente le réduit de » PAriki lui-même. Il surveille, de droite et de » gauche, le iront supérieur de son pas.

» Les deux énormes vous figurent les ouvra- » ges, qui font saillie au plein centre de chaque » flanc ; et les deux petits les renforts qui ter- » minent les bas-côtés.

» Des quatre fronts de ce village, perché » en haut d'une colline, Pinférieur seul est ac- » cessible. Ses extrémités sont très-fortes. C'est » au centre que j'attaquerai. »

Ce disant, il fixa Mopou. Mais lui, tout surpris, ne dit mot : et mon noble époux continua :

« Cinq terrasses superposées divisent l'inté- » rieur de ce pas. La plus basse a reçu dix » cases, qui forment deux groupes inégaux. » Celle d'au-dessus en a vingt, partagées en- » tre trois quartiers. Treize reposent sur la » troisième, en y simulant deux îlots. L'avant- » dernière en compte neuf, cinq d'un côté, » quatre de l'autre ; la plus haute une seule, » énorme, l'antre d'Iouikao lui-même.

» Cela fait deux cents hommes forts, plus » les femmes, enfants et vieillards.

. » Il me faudra cinq cents guerriers. »

Comme Mopou allait parler, son jeune chef l'arrête et poursuit :

« louikao, je le sais bien, a pour case un d nid de Taipo, tout à la fois montagne et » grotte, terre et branchage, case et grenier. » 11 est plein de fougère et d'armes. Deux ou

» trois soupiraux l'éclairent, mais la fumée le » rend obscur. Sombre et perfide comme son » maître, c'est un repaire impénétrable ; je le » détruirai sans le voir. »

Mais (dit Mopou, avec vitesse) Iouikao, dans ce donjon, peut tenir tète à tout un pas.

Une rangée de pieux énormes le sépare toutà fait du sien; et, derrière cette palissade, un fossé de grande profondeur et coupé de nombreuses traverses lui fait encore une défense.

Et, plus vite que mon père encore, mon noble époux de lui répondre :

«Une défense, contre les siens; comme à » eux une contre lui! Car, au village d'Iouikao, » pas de terrasse, ou de quartier, ou bien » même de simple case qui ne soit bourrée de » mangeaille et n'ait, pour le moins, sa ban- » quette, quelquefois même sa palissade.

» Un chef, qui redoute ses guerriers et que » ses guerriers n'aiment pas, est toujours vaincu » à l'avance. Tous se sont armés contre lui, » comme lui s'est armé contre eux tous ; donc » personne ne Test contre moi.

» Ne comptant nullement sur lui, au jour » de gloire, ils le quitteront; pour ne veiller » que sur eux-mêmes. Dispersés, que pour- » ront-ils faire? Rien!

» Il nous faudra les assommer, comme des phoques, l'un après l'autre.

» Malheur au chef que son courage et la » terreur que, personnellement, il empire ne » suffisent point à protéger! Malheur à celui » qui ne sait que tenir ses guerriers au ventre ; » c'est être maître de leur valeur.

» Pour ignorer ces vérités, louikao, tu pé-

» riras!

» A te tuer, j'aurai peu de gloire! Mais un » chef bête ne doit pas vivre. »

En parlant, le chef aux six doigts s'exaltait trop.

Mon père, pour qu'il devint prudent, lui dit:

« Akaroa, ne l'ignore point!

» Autour du pas d'Iouikao, règne un large » chemin de ronde; autour de ce chemin de » ronde, un assez fort parapet, et autour de » ce parapet, une rangée de pieux redouta- » blés, longs, pointus, durcis au feu, profon- » dément fichés en terre et dirigés dans tous » les sens. »

Après? fit le jeune chef, en riant. Mopou reprit :

« Autour d'eux circule un fossé, coupé de

» traverses nombreuses ; autour de lui, sur son » escarpe, une seconde palissade, dont tous » les poteaux élevés sont attachés, les uns aux » autres, et par le col et par la taille : autour » d'eux encore, à leur pied, une banquette » garnie elle-même, extérieurement, d'une » troisième palissade, à pieux comme la pré- » cédente, mais toute sabordée par en bas. »

Après? refit le jeune chef. Mon père, aussitôt d'ajouter:

« Aux pieds des sabords, un fossé ; sur son » escarpe, un talus encore; enfin, en dehors j> les glacis. »

. . . Par devant ! Mais sur les côtés, reprit enfin Akaroa, incapable d'attendre un mot.

« louikao, non rassuré, louikao, tremblant * toujours, a fait un grand abattis d'arbres!

» Entortillés, mêlés, brisés, troncs et bran- » ches, buissons et lianes, enchevêtrés etnoués « ensemble, font un rempart impénétrable.

» Sous cette forêt, morte et sombre, circu-

» lent mille sentiers tortueux, garnis de poin-

» tes, cachées sous terre ou dans les feuilles,

» et flanqués de gouffres affreux. Des claies

» fragiles masquent leur bouche; des pieux

» aigus arment leur fond.

ILofC.

» Enfants du feu, ne craignez rien !

» Aucun de ces monstres hideux, faux dor- » meurs, toujours prêts à mordre, n'engloutira » un seul de vous !

» Akaroa saura briser, ronger, brûler et con- » sumer, par la flamme qui l'a vu naître, tous » ces pièges épouvantables. »

Parlant ainsi, il s'animait. 11 s'animait et s'écria :

« Arbres et branches, buissons et lianes, » pieux, claies et pointes embrasez-vous !

» Dévorez, dans votre fournaise, toutes les » ruses d'Iouikao ; et montrez-nous, nue et » béante, comme les mille gueules de ses gouf- » fres, son atroce stupidité. »

Il dit, s'agite et gesticule. Mon père émerveillé l'imite; et les voilà bientôt tous deux près d'entonner leur chant de guerre.

Cependant ils s'arrêtent encore.

— Trois forts parapets, dit Mopou.

— Deux fossés, fait Akaroa.

— Plus trois rangées de palissades...

— ... Et toute une forêt renversée.

— Huit colliers... .

— ... Avec une ceinture...

— Beaux ornements d'un pas de niais.

— ... Vaines défenses d'un camp de lâches !

— Mopou(dit, en grinçant des dents, le jeune chef presque en fureur), les sardines, qu'elle veut dévorer, la taupe-marsouin les entoure d'un cercle aussi grand que rapide. Puis elle s'en va, serrant sa courbe, en se redressant à mesure; et, redoutant sa dent cruelle, le fretin n'ose plus courir.

Cependant, elle se dresse encore; et la voilà quasi-debout,pivotantsur sa queue flexible. Elle rejette alors, l'un sur l'autre, avec son corps toujours tournant, ces poissons qui ne peuvent fuir. Forcément donc ils sautent en l'air.

C'est dans sa gueule qu'ils retombent.

« Comme la taupe, j'irai serrant, autour du » pas d'Iouikao, mon cercle de flammes » cruelles.

» Toujours tournant, toujours montant, et » toujours poussant, vers son antre, ses guer- » riers trop mal défendus : je les entasserai au » repaire où ils cuiront tous pour Maoui.

» Son insatiable jalousie en aura plus haut » que la gorge. »

Et, déjà fier de son triomphe, mon noble époux, l'œil enflammé, entonne enfin un chant de guerre.

Malgré lui, ses bras et ses jambes dansent les gestes du combat.

Malgré lui, mon père vénérable imite son enfant bien-aimé.

Et, malgré eux, leurs Mahouris, étonnés et bientôt ravis, accourent, gesticulent, s'échauffent et, finalement, suivent la cadence de leurs chefs exaspérés. Si bien que, furieux à leur tour, ils dansent et chantent, comme eux deux :

« Préparez, préparez, enfants du feu, vos » fascines légères; mais perfides!

» Préparez, préparez, enfants du feu, vos » fouennes lourdes et cruelles !

» Iouikao et tous les siens vont périr au mi- » lieu des flammes.

» Iouikao et tous les siens vont apaiser le » grand Maoui.

» Enfants du feu, préparez vos toko-tokos, » si rapides!

d Enfants du feu, préparez vos casse-tête, » aussi légers qu'agiles !

» Enfants du feu, préparez vos patou- » patous sanguinaires !

» Qu'Iouikao et tous les siens soient percés » par vos traits mortels !

» Qu'Iouikao et tous les siens périssent » assommés par vos coups !

» Qu'Iouikao et tous les siens aient le crâne » en deux par vos armes !

» Soufflez, soufflez, enfants du feu !

» Soufflez, que vos brandous s'enflamment ! » Et qu'un vaste incendie consume Iouikao et » tous les siens ! »

Chantant ainsi, chefs et guerriers serpentent en dansant sur la grève ; et puis enfin rentrent au pas.

Page 1