i.ojrij
' Apparenjmenl le rameur jjarlagea l'impression que celte musique produisit sur le
colonel^ cai il arrêta tout à-fait sa barque el la maintint immobile devant la petite fenêtre d'où sortait la voix el sur le forul lumineux de laquelle se détacliaient, comme une gaze noire, les croisillons d'une grille. De temps à autre, uneoiubre passait derrière les vitres transparentes de celle fenêtre, et le colonel pouvait reconnaître les formes bizarres de la chachia maui'esque, el les ondtiiations des draperies de soie que les sbaïa ont coutume (l'agiter en dansant.
La musique se lut îoiJl-à-coup, et les silhouettes disparurent au grand regret de Gaston, enivré par les prestiges d'une fcoii-' templation pleine de magie.
En ce monicnt, le rameur plaça ses mains
autour de ses lèvres, en guise de cornet acoustique, et avec une force et une aigreur qui exaspérèrent le rêveur troublé dans son extase, se mit à jeter le cri de joie que les Arabes font entendre pour exprimer leur satisfaction, en quelque circonstance que ce soit.
— Louilouil ! louilouil! louilouil ! iouilouil !
L'écho répéta au loin ce bruit guttural et alla réveiller quelques oiseaux marins qui répondirent par des cris plaintifs.
Le colonel saisit sa canne pour en frapper le malencontreux piauleur. Celui-ci reprit
ses rames, (ju'il avail un inslanl abandonnées, se pencha en arrière, et sans tenir compte de la menace du colonel, poussa de nouveau le louilouil !
Une mauresque apparut alors à la fenêtre lumineuse, se pencha en dehors, autant que le permettait la grille, et passa à travers les larges mailles de fer un de ses bras nus, tandis que , pour mieux regarder , elle appuyait son front contre les barreaux.
Pas un nuage n'était au ciel : la clarté de la lune, pure et presque égale au jour, permit à Gaston de distinguer les traits de Nsina,
et de reconnaître le bizarie i)racelol d'or (ju'il avait déjà remarqué à son poignet.
Klle regarda curieusement dans la barque.
— Agitez votre mouclioir, nTôn colonel, (îit le rameur à M. d'Outrepont, qui (it machinalemeni le signal qu'on lui conseillait. Mainlenant, passez votre main sur vos lèvres en caressant votre barbe.
Le colonel Ht ce geste,
,■,— Relevez votre moustache! Voyez, la jeune fdlc vous a compris; i\ son tour elle
livre au venl son mouchoir; elle lépond par un signe affirmalif à votre première question, et elle agile son doigt pour dire non à la seconde. Vous êtes-aimé et Nsina est libre.
Le colonel avait entendu parler déjà du langage mystérieux et mimique que mettent en œuvre les Maures dans leurs intrigues amoureuses. Néanmoins il demanda d'un ton brusque au rameur :
— Prétendrais - tu t'arnusor à mes dépens ?
— Je le prétends si peu, mon colonel, que je vais vous donner une preuve de l'amour
de Nsina pour vous. Veuillez suivre encore mes conseils une dernière fois ; montrez à la sbaïa les fleurs que voici.
En achevant ces mots il lira de dessous son burnous un bouquet de jasmin, d'œillels et (îe lentisques, dont les tiges étaient recouvertes d'une légère feuille d'or. Le colonel prit le bouquet et l'éleva vers Nsina. Celle-ci détacha de sa coiffure une des reines-marguerites qu'elle y avait attachées et la lança vers la chaloupe. Le vent (|ui commençait à s'élever retarda de quelques instants la chute de la fleur, et le rameur manœuvra avec tant d'adresse que la reine-marguerite vint tomber sur la pr.iliiiie du colonel.
Gaston couvrit de baisers la tleur avec des
îransports de joie cl de bonheur dont il lïe tarda point îj sourire lui-même, et qui couvrirent ses joues de rougeur lorsqu'il se rappela qu'un inconnu se trouvait le témoin de ces extravagances. Le rameur semblait n'avoir rien vu. La tête à demi cachée sous les plis de son burnous, il regardait In fenêtre, à laquelle ne se montrait plus Nsina. Quelques minutes s'écoulèrent, la fête recommença , ei le rameur, donnant tout-à-coup une vive impulsion à la chaloupe, ramena son passager vers le rivage.
Le colonel, en abordant la terre, jeta quelques pièces (i'or au matelot et dit d'une voix sévère :
— Voici pour payer Ion silence,.. Et voici
pour punir tes indiscrétions, ajoula-l-il en brandissant sa canne. Oublie que lii me connais et ne garde aucun souvenir de nos deux entrevues de ce soir et d'hier. ^ f^^^*}
Le colonel avait reconnu le juif de la veille dans le matelot réel ou supposé.
Le rameur se baissa, ramassa les pièces d'or, les pesa dans sa main, soupira et répondit :
— Colonel d'Outrepont, je serai discret, mais à une condition.
— Une condition, et laquelle, drôle, s'il te plaît? ,
— Reprenez cet or.
— Que veut dire eeci?
— Le service 4^juc je vous ai rendu, si c'en est un toutefois, vaut plus ou vaut moins que cet argent. i\vec l'or se trouverait le mépris. Ne veuillez donc voir dans celte aventure qu'un service rendu par un ami que le hasard a placé sur votre passage. Enfin, Colonel, si la belle Nsina, plus redoutable, prenez-y garde, que toutes les bayadéres de l'Opéra parisien, vous rendait nécessaire un banquier, n'hésitez point à recourir au crédit de mon ami Samuel Chebabi. Telles sont les conditions que je requiers de votre loyauté, colonel, en échange d'une discié lion à toute épreuve, soyez en convaincu.
A ces mots il s'inclina profondément , donna, de nouveau, une brusque el rapide impulsion à la chaloupe et disparut, laissant le colonel décontenancé, stupéfait et ne songeant pas même à suivre du regard l'inconnu qui venait de lui tenir un langage si singulier.
Le lendemain malin, Jean, assis dans l'antichambre, réfléchissait de nouveau à tout ce qu'il voyait depuis (juelques jours. La veille au soir, le colonel, en rentrant, avait trouvé deux lettres de Joséphine, arrivées par un courrier extraordinaire venu de France. M. d'Outrepont avait reçu ces lettres d'un air distrait, sans prêter la moindre attention à la manière dont son domestique
;<vail appuyé sur les mots : Deux lettres particulières de France. Il les avait même jetées sur son bureau sans les ouvrir, sans regarder l'écriture de l'adresse!
Le vieux domestique comprenait sans peine que son maître se trouvait sous le prestige d'une nouvelle intrigue amoureuse.
Quelle en était l'héroïne invisible':^ de quel philtre avait-elle user pour en effacer tout-àcoup et à tel point l'amour profond inspiré par la jeune fdiedelarue INeuve-Hauteville? là venaient échouer les suppositions du valet de chambre émérite.
Tandis qu'il se posait de si graves ques lions, non sans méditer les bras croisés et la
tête penchée sur la poitrine, «lans son c\ttitiule favorite, tout-à-coup un bruit de sonnetle vint l'arrachera ses conjectures et lui rappelerquc Gaston attendait depuis un grand quart d'heure le repas du matin auquel ne songeait plus maître Jean. Le valet de chambre, pris en faute, courut à soii maître, qui lui adressa des reproches dont l'énergie attestait à la foisdcrappétitel uncdisposition évidente. à la mauvaise humeur. Jean se hâta donc de courir à la cuisine pour prévenir un nouvel orage.
Tout-à-coup il s'arrêta, sourit, reprit sa place dans le fauteuil «piil venait de quitter au bruit de la sonnette ei se croisa les bras en murmurant de ses grosses lèvres passablement Fculieuses ;
207 — • >— 01»! j'ai le lemps maintenant.
Un fantôme blanc, le visage caché sous les plis d'un long voile mauresque, venait d'entrer dans l'antichambre. Après quelques instants d'hésitation , sans dire un mot , sans faire un signe à Jean , il avait été droit au cabinet du colonel et en avait ouvert la porte qui s'étaient brusquement refermée aussitôt.
Le -colonel écrivait, il leva la tôle et jeta un cri de joie.
Sous les voiles transparents du fantôme debout (ievant lui et dont une vive émotion faisait palpiter la |)oitrine, il avait enlrevu
un bras charmant et un riche bracelet d'or bizarrement travaillé.
Un bouquet de reines-marguerites dont les tiges étaient recouverles de feuilles d'or venait de tomber à ses pieds.
L\ SBAlA.
Nous l'avons dit, le colonel, comme la plupart (les officiers supérieurs de l'armée, oc* cupait une des maisons arabes qu'avaient abandonnées les familles mauresques ou cou-
iouglies émigrées de l'Algérie ù l'époque de l'invasion française. Séquestrées par l'administration des domaines, ces maisons servaient alors et servent encore aujourd'hui soit à des établissements publics, soit à loger les principaux chefs de l'occupation militaire. Nsina, dont personne du reste ne pouvait soupçonner la présence chez M. d'Outrepont, s'était réfugiée dans la petite galerie ou ghorfa qui s'étendait immédiatement sous la terrasse, et se terminait de chaque côté par un charmant cobba en dôme. D'une petite fenêtre ménagée dans les sculptures de ce pavillon, on voyait la ville blanche s'épancher comme des flots écumeux, sur la pente de la colline. A l'autre extrémité de la ghorfa, se trouvait une chambre dont les murs étaient revêtus de tuiles en faïence peinte, et que couronnait un plafond
en bois sculpté, imitant les plis d'une tenture rattnchés au milieu par une corbeille de fruits. On avait laissé aux plis figurés en bois de cèdre leur teinte brune parsemée de tons jaunâtres; mais l'artiste avait donné à chacun des fruits de la corbeille sa couleur naturelle, depuis l'or de l'orange jusqu'à la pourpre sombre de la banane et au vert éclatant de la pastèque. Un divan placé dans l'ogive appelée cabou , des coussins brochés de soie et d'or, une table en marqueterie de bois et de nacre; un narghilé, des vases de cristal rehaussés d'or, et toujours remplis de fleurs dorées, composaient le mobilier de ce boudoir mauresque, d'où s'éloignait rarement la sbaïa. Assise les jambes croisées, dans l'attitude si favorable à la rêverie el au farniente qu'affectionnent ies Maures, elle se tenait toute la
journée prés de la fenêtre grillée , épiant le retour de Gaston, l'oreille aux aguets pour entendre au loin le pas de son cheval, l'œil fixé sur la ville, pour raper<:e\'oir , grâce au hasard peut-être, traversant rapidement un des quartiers français, les seuls qui permissent au regard de pénétrer dans leurs places et dans leurs rues. Quelque longue que fût l'attente, elle ne lassait jamais la persévérance de Nsina. A de longs intervalles, sans s'éloigner de la tenêlre, elle appelait sa négresse Ambor, qui s'empressait aussitôt d'accourir et de s'agenouiller devant sa maîtresse, dans l'attitude à la fois soumise et familière qui caractérise les serviteurs favoris des Orientaux. Ambor, que de larges cicatrices sur chaque joue attestaient avoir reçu la naissance au-delà tlu désert, dans le mystérieux pays de Tom-
bouctou, croisnit ses br;is d'ébène sur sa poitrine à demi nue. Au plus léger signe de sa maîtresse, à (a moindre syllabe tombée nonchalauimeiU de ses lèvres, elle s'empressait d'npporter sur un plateau de métal les petites tasses de porcelaine transparente qui sem blenl donner un parfum encore plus exquis au café délicat des Maures. Ou bien, dénouant la longue chevelure de la sbaia, et la délivrant des rubans de pourpre qui en recouvraient les brillantes et longues tresses, elle la peignait doucement, avec cette adresse souple et caressante innée cliez les femmes de couleur, et dont elles seules ont reçu le privilège. Nsina s'abandonnait au soin d'Ambor, comme l'eût fait un enfant : elle lui laissait prendre ses petits pieds, finement cambrés, pour raviver les teintes jaunes du hennàh, qui commen
çaient à perdre de leur vigueur; ou hun elle lui ubaudonnail ses maius afin qu'elle en teignît les ongles en noir ^ après eela, elle présentait son visage ehar niant à la négresse : celle-ci plaçait au milieu du front, sur les joues et au bas du menton, de légères paillettes d'or ; Nsina confiait encore à l'esclave le soin de rajuster les plis de son large pantalon ou de ses manches transparentes. De temps à autre, Ambor présentait à sa maîtresse un miroir, sur la glace vénitienne duquel la danseuse laissait tomber un regard distrait qu'elle reportait aussitôt vers la fenêtre. Ambor veillait sans cesse sur Nsina, déployant une sollicitude infatigable, jamais obséquieuse, jamais à charge. Ainsi dit un poète oriental : « Le bon ange protège le vrai croyant, s'^ns
qu'on le voie, sans qu'on l'enlende; présent et absent à la fois (1). »
Lorsffue Nsina apercevait enfin Gaston, elle se soulevait et elle appelait Ambor pour lui faire part de son bonheur. La négresse battait des mains, attachait une guirlande de fleurs d'oranger dans les beaux cheveux de sa maîtresse, et courait, en chantant un des airs de son pays au-devant de M. d'Outrepont. La sbaia, avec la tendresse passionnée des filles de l'Afrique, tendait les bras à son seigneur, comme elle l'appelait ; s'efforçait de lire sur son visage s'il revenait gai ou triste, satisfait ou mécontent, et reflétait aussitôt la sensation
(^) Eugaddi.
qu'elle avait lue dans les traits du colonel. Du reste , jamais une question ne sortait de ses lèvres : la joie ou la tristesse de Gaston , telle était la seule chose qu'elle pût comprendre ; la seule pensée qui arrivât jusqu'à son intelligence. Heureux, elle s'associait à son bon heur, se blottissait sur ses genoux, ainsi que l'eût fait une jeune lionne domptée, et le fascinail de son œil limpide tout chargé d'amour. Triste, elle le consolait par des paroles affectueuses, par des caresses enivrantes, et ne tardait pas à endormir peu à peu ses ennuis ou ses chagrins.
Telle est l'existence d'une femme de l'Orient : plaire et aimer; non pas de cet amour chrétien qui fait de la passion un culte, trans-
figure l'âme, et l'élève jusqu'à de stnntes extases, La passion orientale n'a [loinl de ces élans sublimes , de ces abnégations qui comptent pour rien les plus grands sacrifices, et qui s'immolent avec joie, heureuses et fiéres de leurs tortures. La sbaia aimait de toutes les forces de sa nature, et ne comprenait (jc l'amour que son bonheur et ses enivremenls. Elle appartenait y Gaston comme Ambor lui appartenait à elle ; elle était son esclave, sa sbaia, son chien. VMe ne vi\ait que par lui et pour lui. Insoucieuse de tout le reste , lorsqu'elle l'avait aimé , elle était venue lui dire :
— Me voilà, jc t'aime.
r.t depuis lors, clic n'était point sortie,
même par la pensée, de la maison de Gaslon. INe gardant ni un regret des fêles où les spectateurs enivrés jetaient des monceaux d'or à ses pieds, ni de ses compagnes, ni de sa famille, tout se résumait pour elle dans ce mot : Gaston. Ainsi doi\ent aimer les liouris que Mahomet promet aux vrais croyants.
Cet amour sans cesse varié dans sa monotonie apparente, ce long enivrement sans malaise el sans réveil, a\ail complètement subjugué le colonel II n'avait plus d'autre pensée, d'autre souvenir; semblable aux Theriakis et aux buvcui s de hachiche, rien ne lui importait que la tendresse de Nsina. A peine trouvait-il assez de courage pour s'acquitter de ses devoirs militaires. Le Tasse avait com-
pris el peulétre éprouvé du pareilles sensations. Sans cela, il n'eûl ni conçu ni célébré les enchanlenienls d'Ârnjjde, celle lilh; de l'Orient connue la sbaia.
Jean ne remettail même plus à son maîlre les lettres de Joséphine. Il se conientait de les placer à côté des au 1res, qui s'amoncelaient, sans avoir été ouvertes dans l'un des tiroirs du bureau du colonel.
Pendant un mois enlier , rien n'éveilla M, d'Outreponl de l'exlase dans lequel Nsina le tenait plongé. Un malin, qu'assis près de la sbaia, il ne pouvait se lasser de l'entendre chanter à mi-voix ses refrains favoris, les ro fiains qu'elle avait dits le soir où Gaslon l'a-
vail vue pour la première fois, Ambor se glissa doucement el en silence près de la Mauresque, qui jeta sur elle un regard de colère; Ambor croisa les mains sur sa poitrine, baissa la tète, el allendil les questions de sa maîtresse irritée. Celle-ci la renvoya d'un signe de tête, l'esclave obéit sans dire ce qui l'avait amenée; mais à peine eût elle disparu qu'on entendit la voix de Jeaa.
— Une ordonnance du gouverneur en chef apporte une lettre au colonel, disait-il. L'ordonnance a reçu l'ordre d'attendre et de recevoir immédiatement la réponse.
Gaston se leva et quitta Nsina, qui ne comprenait point qu'on pût s'éloigner d'une
femme aimée pour obéir à Tordre {l'un supérieur.
Le colonel sortit et rentra pâle et agité : il tenait à la main un papier ouvert. Nsina jeta un cri déchirant :
— Tu vas te sépan'r do moi ! s'écria-lelle.
Le colonel détourna la tête pour cacher une larme. Nsina, éperdue de douleur, se livra aux transports de désespoir qui sont particuliers aux orientaux. Elle mit en lambeaux ses vêtements, se déchira le sein et le visage, et se roula sur le plancher en poussant des sanglots et des lamentations.
Le colonel chercliait en vain ;'t la calmer et h la consoler.
— Rassure-toi, disait-il : mon absencenesera point de longue durée; l'expédition que je suis appelé à commander ne peut se prolonger long-temps.
— Une expédition! reprit Nsina : des coups de fusils el de yatagans; des Arabes qui cou pent les tètes des Roumis! n'est-ce pas?
Àmboi pleurait et se lamentait prés de sa maîtresse.
— Cela est écrit! se hasarda-t-elle à dire.
Ces mois, sans consoler la musulmane, l'anienèrenl tout-à-coup à Ja résignation. Elevée dans lo dogme de la fatalité, habituée à se courber sous les événements de la vie, sans résistance, sans lutte, elle ne chercha même plus à retenir le colonel quelques instants encore. Elle se laissa aller sur le divan et cacha son visage dans les coussins pour étouffer ses sanglots qui protestaient encore contre la loi d'Allah.
Cependant, il fallait organiser en toute hâte un aussi brusque départ; mille complications se présentaient à l'esprit de Gaston et se trouvaient toutes dominées par une seule plus cruelle encore et plus difficile à résoudre. Qu'allait devenir Nsina? il ne pouvait la lais-
ser, pendant une longue absence, dans la maison qu'il occupjiit. Celte maison appartenait au domaine et pouvait recevoir une autre disposition, tandis que son hôte actuel, comme tout le donnait à supposer, après une expédition dont on ne pouvait prévoir la durée, se trouverait appelé ;» commander une des provinces de l'Algérie qu'il allait soumettre. Cependant l'ordre de dépari était formel 5 Toificier supérieur qui comman iait la colonne dont on confiait la direction à M. d'Outrepont Venait d'être blessé gravement, et le général en chef prescrivait à Gaston de partir sur l'heure. De chaque moment de retard pouvait résulter une grave responsabilité pour le colonel. Il écrivit à la hâte un mandat à vue sur son banquier, le remit à Nsina avec quelques poignées d'or, et donna à Jean l'ordre de
s'occuper, avant tout autre soin, de trouver un logement convenable à la Mauresque.
La sbaia écoutait la voix de Gaston sans comprendre le sens des paroles qu'il disait. Brisée par la douleur et pourtant résignée, elle subissait son sort avec la morne abnégation du musulman condamné par le cadi aux tortures du bâton et qui s'eiïorce de se relever sur ses pieds sanglants pour aller baiser le turban du juge qui l'a condamné. Des larmes néanmoins ruisselèrent sur ses joues pâles et glacées lorsque le colonel la pressa une dernière fois dans ses bras et s'arracha, non sans efforts, à ses étreintes. Elle se traîna vers la fenêtre, elle regarda Gaston qui montait à cheval et qui s'éloignait avec quelques officiers
au milieu d'uue escorte, et puis elle cacha son visage dans le sein d'Ambor , accourue près d'elle.
Lorsque Jean revint , il trouva encore les deux Mauresques dans la même attitude. L'or (lu colonel et le bon au porteur sur le banquier gisaient épars sur le tapis.
Le fidèle domestique était un de ces valets de chambre qui gardaient encore quelques traces du vieux type des Frontin et des Figaro; type tellement détruit de nos jours qu'il paraît à la génération actuelle une fantaisie de poète et non l'expression d'une race véritablement elïacée par la sanglante éponge de la révolution.
Dans ses moments d'inspiration, Jean se montrait digne des maîtres illustres dont il était la tradition dernière; mais parfois aussi la promptitude de résolution, l'esprit de ressources et d'expédiens lui faisaient défaut, surtout maintenant que l'âge l'avait un peu alourdi. Il composait encore au besoin et en son temps, mais il ne savait plus improviser. Dans ces moments de crise et de hâte, il perdait la tête, recourait aux inspirations delà bouteille pour éclaircir ses idées et ne tardait point à les obscurcir tellement qu'il commetlait bévue sur bévue, f /aplomb et le sang froid qui le caractérisaient ne l'abandonnaient j)oint au milieu de ces erreurs. H faisait de fielïées sottises avec une gravité de sénateur romain et cachait les oscillations de ses jambes un peu clKUicclantes en inq)rimaul à sa démar-
che une lenteur solennelle qui souvent donnnif le ehanoe à son maître lui-même.
Tel était l'état moral et physique de maître Jean, lorsqu'après une demi-heure il rentra au logis et vint retrouver la pauvre Nsina. Il s'approcha d'elle, étalant ses pas et les accentuant à la manière de don Juan, lorsqu'il guide à son souper la statue du commandeur. Après quoi, s'éiayaut sur ses jambes, il se mit à expliquer en français qu'il venait de louer pour «( madame » un appartement. Ensuite, sans réflé(;hir que ni la sbaia ni Ambor ne couq>renaient le français, — surtout le français provençal et aviné de M. Jean, — le digne valet de chambre écrivit l'adresse du logement arrêté par lui pour les deux Mauresques, la plaça sui' les g(;U(Mix de la négresse,
alla s'acquitter avec la même sagacité des autres ordres qu'il avait reçus du colonel, et parlit sans s'inquiéter autrement de Nsina. Ajoutons pour sa justilication que le soir, en se mettant en route avec les fourgons de scn maître et l'escorte qui devait proléger le petit convoi, il ne tarda point, tant la tête lui tournait, à descendre de cheval et à se cout lier dans une voiture d'allure douce, destinée à transporter les blessés, et qui porte, si nous ne nous trompons point , le nom de prolonge .
En reconnaissant les pas du domestique de Gaston, Nsina avait soulevé la lêle, ranimée par je ne sais quelle vague espérance. Aux premières paroles de l'orateur empâté, elle atlacha sur lui ses }cux rougis de larmes, et se
hlotlit (!e nouveau dans les bras d'Ambor. Gelic-ci chercha à conr) prendre, mais ne put saisir que des mots sans suite de la harangue embrouillée du majordome. Elle ne tarda pas néanmoins à s'inquiéter du bruit qui se faisait autour d'elle dans la maison. Des biskris allaient et venaient, transportant des fardeaux, tandis que des ouvriers emballaient à la hàie les meubles du colonel, sous la direction de Jean. Ce dernier, la tête de plus en plus confuse, multipliait les ordres contradictoires et agissait au hasard, sans s'inquiéter des instructions, d'ailleurs fort incomplètes, qu'd avait reçues de son maître. Il faisait subir une sorte de siège au mobilier de M. d'Outrepont, sous prétexte de le garantir de toute chance fâcheuse.
Les ouvriers ne tardèrent point à envahir jusqu'à l'appartement de Nsina. Ambor se hâta de rassembler les bijoux et les parures de sa maîtresse, les déposa dans le coffre de bois peint qui sert à renfermer le trousseau, toujours fort restreint d'ailleurs des Mauresques, quelles que soient leur élégance et leur richesse, plaça le coffret sur sa tête et fit signe à la triste sbaia de la suivre.
Nsina cacha machinalement son visage sous les plis d'un eudjar, s'enveloppa d'un long haick, et accompagna Ambor.
Celle ci prit le chemin qui conduisait chez la mallima des sbaia. Puisqu'on les chassait de la maison du colonel, n'était-ce point à la
mallinia qu'elles devaient aller demander un asile?
La maîtresse de danse reçut avec bonté la plus jolie et la plus habile de ses danseuses. Elle la vit triste, et cherchf» à la consoler des chagrins dont elle ignorait la cause. Nsina raconta ingénuement son nmour pour le colonel et le brusque départ de ce dernier. La vieille femme sourit et se dit tout bas que la douleur de la jeune fdle serait bientôt consolée. Selon elle, musulmane et sbaia , >isina ne pouvait se courber longtemps sous le mal de l'absence .
La ujatrone traita néanmoins son élève favorite avec la condcscendanco il' un médecin
pour uno jcnnti femme nerveuse, dont l'indisposition ne lui cause aucune inquiétude. Elle ne lui proposa point de suite de reprendre son derboucka abandonné et de reparaître dans les fêtes et les taksira. Elle se contenta de l'entourer de sbaia cjui racontaient le soir leurs succès de la journée, et qui venaient apporter à la maîtresse la riche part que cette dernière prélevait sur les honoraires de la msama; elle étalait à ses yeux des ceintures d'or, des bracelets en perles et de riches anneaux qui s'attachaient au-dessus de la cheville ; elle lui monhait ses ongles et la paume (le ses mains , sur lesquelles commençaient à s'effacer les traces du hennah.
Nsina secouait tristement la tète et ne songeait [)oint à se parer de bijoux. Elle n'avait
de consolation que près do la lidèle Anibor; celle-ci redoublait encore de sollicitude et de tendresse pour la jeune fdle; elle chantait à demi-voix , en s'accompagnant du bendaïr , sorte de tambour de basque, des chansons dans lesquelles il s'agissait toujours d'un amant fidèle qui revenait, plus épris que jamais , retrouver sa maîtresse , après une longue absence. Ou bien elle détachait de son cou les amulettes sans nombre dont les né gresses couvrent leur poitrine, et les nouait au poignet de la sbaia, afin de conjurer le mauvais sort qui la frappait.
Comme ces moyens magiques restaient inefficaces, elle résolut de recourir à un sacrifice à la fontaine Ayoun-Beni-Menad, non
loin du marabout de Sidi-Yacoub : elle détermina sans peine la pauvre fille à tenter cette nouvelle épreuve.
Un mercredi, au point du jour, Nsina et Ambor se rendirent seules à quelques distance d'Alger et non loin des jardins du dey Hussein Pacha (1), transformé aujourd'hui en liô[)ital militaire.
Là, au milieu d'une sorte de vallée, formée sur le bord de la mer par des rochers que les vagues recouvrent souvent, coule une fontaine d'eau douce, qui jouit, parmi les né-
(I) I)j(Mi!nne Hiissciii-Ptuha,
— ti3(i —
gresses, les inaures(|ues et luêine les juives (l'une renommée miraculeuse.
C'est l'Ayoun-Beni-Menad.
La sbaia et son esclave, arrivées sur le sommet de ces rochers, se déchaussèrent et dessendirent près de la fontaine. Une vieille négresse les reçut et leur ordonna de faire les purifications prescrites par la loi de Mahomet. Elles puisèrent de l'eau dans la fontaine qui suinte du rocher et que reçoit un bassin grossièrement construit en briques séchées au soleil, se versèrent de cette eau sur la tète, sur le visage et sur la poitrine , et complétèrent leurs ablutions en baignant leurs bras jus- (pi'aux coudes, et leurs jambes jusqu'aux
gonoux. Kilos s'inclinèrent ensuite devant la vieille négresse, qui promena sur leur tête et plaça à leurs pieds un vase dans lequel brûlaient de l'encens et des parfums. Ces préparatifs terminés, Nsina et Ambor s'approchèrent d'un nègre à barbe blanche, les bras nus et un haick noir rayé de blanc drapé sur l'épaule. Deux prêtresses caffres, d'une laideur et d'une vieillesse cjue Shakspeare eût désiré à ses sorcières, présentè^^ent au sacrificateur l'une un couteau pointu qu'elle venait de tremper dans la mer, l'antre un coq baigné dans la fontaine , et présenté aux nuages de l'encens. Le nègre promena deux fois autour de la tête de Nsina le volatile qui se débattait, prononça des paroles fatidiques et le frappa d'un coup de (•,oiit''au.
Le coq jeta un cri étouffé, tomba des mains (lu sacrificateur et se débattit quelques instants sur les aspérités du rocher. Tout à coup il se releva sur ses pattes, étendit les ailes, et portant en avant sa tête sanglante, au lieu de se jeter clans la mer, comme l'avaient fait les autres victimes, il s'élança vers la fontaine sacrée, y tomba , et la souilla de sang et de débris de plumes.
Trois fois l'épreuve fut recommencée, et trois fois elle amena d'aussi funestes présages .
Les négresses et le sacrificateur restèrent impassibles comme la destinée; Ambor était glacée de terreur.
On renouvela encore plusieurs fois le sacrifice et l'on immola même un mouton pour dernière victime. Le mouton remonta vers la fontaine et vint expirer au pied de son bassin de pierre.
Nsina et son esclave épouvantées reprirent le chemin d'Alger et vinrent raconter ces sinistres présages à la mallima; celle-ci leur promit de consulter une vieille tireuse de cartes juive qui passait dans la ville pour avoir commerce avec les esprits infernaux , ce qui la rendait un objet d'horreur pour les Musulmans, et lui valaient néanmoins, de la part de ces superstitieux ignorants, un revenu fort honnête de douros, voire de sequins.
Un malin, la maltima et Nsina se rendirent
chez la sorcière, qui consulta sou grimoire et déclara que la sbaia, se montrant sans résignation aux volontés d'Allah, elle s'attirerait le courroux céleste et ne ferait qu'amasser sur sa tête et sur celle de son amant des périls etdes douleurs. D'où la maîtresse, quisans doute n'était point étrangère à cet oracle, conclut que la sbaia devait, pour apaiser la colère d'en haut , redevenir, comme par le passé, l'ornement des taksira, et surtout des hadra, puisque ces dernières fêtes étaient religieuses. Nsina obéi t et ne tarda pas à recueillir les fruits de sa docilité; elle oublia un peu de son chagrin, en redisant ses chansons d'autrefois et en voyant les pièces d'or remplir son derboucka ou tomber à ses pieds, tandis qu'elle dansait au bruit enivrant des znoudjes
reien lissantes, des crotales de bronze, des teuhilet et du bendaïr.
Pendant que la malHma cherchait à consoler Nsina ou plutôt à la rendre à l'art de la danse et du chant , le colonel s'était éloigné d'Alger et gagnait à marches forcées le corps militaire qu'on l'avait appelé à commander.
D'abord, en s' éloignant d'Alger, il sentit sa poitrine oppressée de regrets. Sans les officiers qui l'entouraient , et parmi lesquels se trouvait le neveu du général Bonnivet, sans l'escorte qui le suivait, plus d'une fois sans doute il n'eût pu maîtriser sa douleur : l'orgueil, la honte le soutinrent; à force de résolution, il
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parvint à dominer son émotion et à reconquérir un peu de liberté d'esprit. La gaîté des soldats qui le suivaient^ leurs armes qui resplendissaient au soleil, le pas de leurs chevaux, le cliquetis de leurs armes achevèrent de calmer le malaise qui pesait sur lui. Il releva la tête, dirigea d'une main plus ferme son cheval et porta les yeux autour de lui. Cet uppareil militaire réchauffa son cœur et ranima son regard. Le surlendemain, quand il arriva au camp formé par les troupes sous ses ordres, les bataillons se rangèrent en ligne pour le recevoir, les fanfares retentirent dans les ails, le drapeau salua le nouveau chef appelé à le conduire au combat, et les officiers, l'épce à la main, se pressèrent autour de lui : alors une joie immense s'empara de l'âme entière du colonel. En face des devoirs impor-
tants qui lui élaioiit confiés , en présence do tous ces soldats qui n'attendaient qu'ua mot de, lui pour marcher à l'ennemi, il ne resta plus ni passions mesquines ni indécisions dans cet es|)rit naguère encore efféminé par une vie nonchalante et molle. Calme, digne, cempléleraenl maître de lui, il adressa à ses nouveaux compagnons une allocution simple, pleine d'énergie, et aussi éloignée de l'emphase des discours de la tribune que de la forme liableuse des speach en plein air.
— Mes amis, dit il, je ferai mon devoir en brave commanilant, et vous ferez le vôtre en braves soldats. Je compte sur vous, comptez sur moi.
De^ acclamations s'élevèrent de toutes parts
dans les rangs. Quelques coups de fusil tirés dans les montagnes répondirent à ces clameurs.
— Soit! reprit gaîment M. d'Outrepont, puisque j'ai fait connaissance avec mes soldats, il faut maintenant que l'ennemi voie mon visage de près.
Un murmure d'approbation et de joie parcourut les rangs. Le colonel donna des ordres aux officiers, disposa sa petite armée de manière à entourer bientôt l'ennemi, et se plaça à la tête d'une des colonnes. Alors il se fit un profond silence, chacun se tut, et les chevaux eux-mêmes se tinrent un instant immobiles.
Le colonel leva son épée et coiniiiaïuia (rime voix retentissante que tous les soldats entendirent vibrer niartialemenl à leur oreille :
— En avant!
Alors chaque corps s'ébranla et se mit en mouvement pour obéir à l'oriirc qu'il avait reçu de son colonel; les trompettes sonnèrent, les tambours batlirent, les chevaux broyèrent le sol sous leurs pieds , et les compagnies de fantassins, unies, serrées, foimant un seul bloc, marchèrent en avant, tandis que des nuées de tirailleurs s'éparpillaient autour d'elles et escaladaient les hauteurs.
Tout à-coup une explosion terrible éclata
comme le tonnerre; une épaisse tu niée enveloppa les eimes de la chaîne de montagnes , se répandit en nuées épaisses et forma une couronne blanche qui s'élargit et s'éleva lentement vers ciel. En siiême temps, des tirailleurs tombaient des flancs escarpés des mamelons; les uns frappaient la [oire et se i)risaienl sur les rochers; les autres sanglants se cramponnaient aux pierres et aux broussailles; fpielfpjes uns continuaient résolument à escalader les fl;uics de la montagne, s'ariêlaient pour iaire feu sur l'ennemi et s'élançaient la baïonnette en avant là où tout à l'heure un homme de sang-foid n'eût pu avancer qu'avec précaution eî en s'arrètant à chaque pas ,
!.(.' colonel dit un mol <•! lit un si<:n(Mle son
épée; à l'iiîslanl une nouvelle nuée de tirailleurs s'égrena sur les mamelons, etrinf;«nle rie, s'ébranlanî en masse, avança vers l'ennemi. Gaston, en tête de la cavalerie, îourr.a au galo}) une partie de la mon'wgne et se jeta à travers un défdc, formé par un ravin et du haut duquel pleuvaient les balles. La pente , moins rapide de ce côté, permit aux chevaux de la gravir; bientôt les Arabes se trouvèrent attaqués, en face, par l'infanterie, derrière et sur les flancs, par les cavaliers. Les indigènes dépassaient de trois à quatre fois en nombre le petit corps commandé par M. d'Outrepont. Les Français n'en avancèrent pas moiijs, resserrèrent leurs cercles et supportèrent sans reculer un instant, sans s'arrêter, le feu de celle foule irrégulière, forcée elle niêuie de résister et de tenir pied en présence tîe l'en-
nemi. La fuite était devenue impossible au\ Arabes. Alors commença une horrible mêlée. A mesure que les balles trouaient les rangs de nos soldats, ceux-ci se pressaient et reformaient une murailled'hommes, de fusils et de baïonnettes. Une demi-heure après, il ne restait plus qu'un petit nombre d'eiinemis blessés, en désordre, reculant pas à pas, et réduits, malgré leur audace héroïque et leur courage forcené à succomber devant la discipline et la tactique européennes. Le reste, pour s'enfuir, se jetait à travers les intervalles laissés quelquefois entre chaque corps de la petite armée, essuyait un feu meurtrier et se précipitait au galop sur la pente presque à pic de la montagne. Grâce à l'adresse et à la souplesse de leurs chevaux, quelques-uns parvenaient à gagner la i>laine où les poursui-
vaicnt encoie des cavaliers qui , débusquant toul-à-cou[j d'un pli de la montagne derrière lequel ils se tenaient cachés, atteignaient sans peine, à l'aide de leurs chevaux frais, les chevaux fatigués des fuyards débandés.
M. d'Outrepont éleva son épée; les icnibours battirent un roulement ; la fusillade s'éteignit peu à peu 5 la fumée qui couvrait le plateau se dissipa; on put voir le champ de bataille.
Des chirurgiens pansaient les blessés , le sang coulait à ruisseaux, et des cadavres, enveloppés de burnous en lambeaux , couvraient de leurs tas mutilés la petite plaine dans huiuelle s'était livré le combat. Il ne rcs-
luil j)liis un ennemi deboiil ; des gcniissemenls étouffés, les cris des chevaux mourants troublaient seuls le silence qui succéda aux c!ameursdestamboursetsemblaient un murmure en comparaison de l horrible bruit produit tout à l'heure par la fusillade, le choc du combat et les mugissements des échos.
Le colonel, debout prés de son cheval criblé de balles, l'épée à la main, la tête nue, regardait ce terrible spectacle avec une impression à la fois calme, lîère et douloureuse. H se tourna vers les soldais qui s'étaient reformés en ligne, comme s'il se fût agi maintenant de passer une revue; il étendit vers eux sa main qu'avait déchirée un coup de feu, et, par un geste plein de noblesse, il leur dit d'une voix sonore :
— iVliiiiik'iiaiU , MOUS nous coniuiissons nV'st-co pas, camarncies?
Les soldats répondirent pur un liourali plein d'enthousiasme 5 les lambours battirent aux oliamps, et les troupes descendirent dans la plaine, au pas^ ie fusi! sur l'épaule, en suivant la pento la moins lapide de la montagne.
Une heure après, les soldats, assis sous leurs lentes, s'entretenaient du combat, riaient^ chantaient et cuisaient leur soupe.
M. d'Outrepont , en airivajit , avait (ail panser la blessure (pj'il avait reçue à la main ,
et qui se trouva moins grave gu'ou ne l'avait craint d'abord. Le bras en écliarpe, il se rendit ensuite à l'ambulance. Là, on le vit s'arrêter avec bonté devant chaque soldat : aux uns il adressait de ces mots qui font oublier bien des souffrances; il encourageait les autres par une de ces expressions militaires qui ne manquent jamais d'arriver au cœur des troupiers, enfin, il ranimait les plus abattus en leur parlant de patrie el d'honneur. . . mots qui font rire dans un vaudeville; aux dépens desquels s'évertuent les petits journaux, mais qu'on n'entend point sans émotion en face de l'ennemi, et surtout quand, soldat obscur, on vient de verser son sang pour la gloire nationale.
Le colonel se disposait enfin à rentrer dans
sa lenle, heureux des brillants résultats (ju'il avait obtenus et qui n'avaient point, par bonheur, été payés trop chèrement. On comptait peu de morts , et les blessés se trouvaient en moins grand nombre qu'eussent pu le faire craindre les pertes éprouvées par les Arabes.
Au moment où M. d'Outrepont quittait l'ambulance, il remarqua dans un lit un jeune homme pâle, épuisé par la maladie et dont les traits le frappèrent vivement, 11 hésita quelques instants à le reconnaître, mais bientôt il ne lui fut plus possible d'en douter; c'était Charles Lefébure! C'était le frère de Joséphine !
— Voici la première fois qu'il va mieux
tlepuis huit jours , dit un des iniirmiers <|ui s'avança le bonnet à la main. Le chirurgienmajor désespérait encore hier de sa guérison : ce matin il l'a trouvé mieux. Si celui là guérit, il pourra dire l'avoir échappé belle. Pris par les Arabes, livré aux Bédouins qui se disposaient à l'égorger... Et puis après cela la lièvre, le délire et tout le tremblement!
— Ce jeune iiomme , n'est-ce pas, se nomme bien Cl)arles* Lefébure ? demanda M. d'Oulreponl, qui aurait voulu en douter encore.
— Je n'en sais rien, mon colonel. Attendez pourtant... Voici son nom, écrit sur un papier qu'un juif est venu m'apporter pourlui,
et qu'il m'a chargé de lui remettre dès qu'il aurait recouvré la raison.
Le colonel jeta les yeux sur la lettre et pâlit.
Il avait reconnu l'écriture de Joséphine.
Vî