‹ El-IhoudiChapitre 4 sur 8 · UNE VISITE AU CINQUIÈME ÉTAGE · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU CINQUIÈME ÉTAGE

Quelques instants s'écoulèrent avant que la porte ne s'ouvrît. Gaston s'amusa, pendant cet intervalle de temps, à étudier les effets fantastiques d'ombres et de lumières qui se jouaient autour de lui sur le perron de l'esca-

iier. A la surface plane du plafond venait se briser une sorte de vapeur noirâtre qui tournoyait légèrement sur elle-même : çà et là, sur le mur poli, arrivaient des gerbes d'une lueur semblable à une phosphorescence à demi éteinte. Les angles étaient recouverts d'un noir tellement dense (jue l'œil ne pouvait y pénétrer. Le colonel se pencha sur la rampe de l'escalier et se livra, en souriant, aux émotions du léger vertige qui éblouissait ses yeux et qui enveloppait vson cerveau. Tandis qu'il contemplait cet abîme, profond de cent pieds, rempli d'hallucinations et de fantomes, par la clarté douteuse de la lampe, sans cesse tenue en mouvement, grâce aux oscillations de sa flamme et au caprice d'un courant d'air, il éprouvait de la joie à sentir son cœur battre d'une crainte d'enfant. Il se

laissait encore allciv, avecabandoii, à ces sen-

salions bizarres, loiS(ju'il entendit un grincement de serrure. La porte à laquelle il avait sonné tournait sur ses gonds. Pour ne point se laisser surprendre dans sa naïve occupation, il releva vivement sa tête pleine de bourdonnements et dirigea ses regards éblouis vers la porte entr'ouverte. Il ne put réprimer une exclamation de surprise. Sur le seuii, se tenait Antoinette, mais Antoinette jeune et belle comme aux temps de leurs amours. C'était bien sa taille souple, son regard candide, ses longues et chastes paupières, son sourire ineffablement pur et sa belle chevelure noire, brillante, qui enveloppait, comme d'une auréole, l'ovale un ^u allongé de son charmant visage. L'illusion devint encore plus complète lorsque la vision adressa

la parole à M. d'Oulrepont. C'était la mélodieuse voix d'Antoinette avec son accentuation méridionale à la fois nonchalante et vive; avec ses inflexions caressantes qui allaienl au cœur. Le colonel se croyait le jouet d'un rêve ou d'un accès de folie; à peine, dans son trouble, put-il balbutier le nom de mademoiselle Lefébure.

— Veuillez entrer, monsieur , répondit la jeune fdle, qui se mit à marcher devant lui, en l'éclairant du flambeau qu'elle tenait à la main. Elle ouvrit bientôt une seconde porte 0,1 introduisit Gaston dans une petite chambre où les prestiges qui troublaient sa raison se dissipèrent tout-à-coup. Mademoiselle Lefébure, assise devant une grande tab e et des besicles sur le nez, travaillait à une broderie.

Elle leva la tête, reconnu l le colonel et se sentit, à son tour, presque aussi troublée que M. d'Oulrepont l'avait été lui-même tout à l'heure. Des larmes emplirent ses yeux et elle s'élançaau-devant de Gaston sans pouvoir proférer un seul mot, tant son cœur était serré de surprise et de joie.

— Merci i merci, mon ami, put-elle dire enfin en lui serrant la main.

Quand ses larmes se furent fait un passage :

— Merci, Gaston, répéta-t-elle. Mou Dieu, que vous me rendez heuiouse!

Elle demanda ensuite avec tendresse et après une légère interruption :

— Vous ne m'avez donc point toul-à-fait oubliée ?

Puis se tournant vers la jeutie fille :

— Joséphine, lui dit-elle, c'est Gaston... c'est M. d'Outrepont!

Joséphine jeta rapidement sur le député un regard à la fois curieux et affectueux.

— Vous êtes un de nos plus chers amis, monsieur, fit-elle on lui donnant la main. Ma tante m'a souvent parlé de vous avec tendresse; vous ne sauriez être un étranger pour sa filleule et pour son ettfanl d'adoption.

— Hél'.is! interrompit mademoiselle Lelebnre, Dieu sait que je n'osais plus espérer de le revoir!... Je no pourrais dire tout ce que j'ai ('prouvé en le rencontrant, il y a queljours, sur le houlevart. .

Gaston s'assit gaînient entre les deux lemiiies, et prenant leui s mains dans les siennes:

— Maintenant que nous voici enfin réunis, répondit-il , nous nous verrons souvent , n est ce pas? Les jours où nous pourrons nous trouver ensemble deviendront des jours de bonheur.

cA\ parlant ainsi il exprimait sinfcfér'émènt sa pensée. Ln joie de modciuoiscUc Lefébnre,

en le revoyant, avait éveillé en lui une émotion sympathique. Ce qu'il éprouvait pour elle, maintenant, ne ressemblait plus en rien à ce qu'il ressentait encore tout à l'heure. D'abord, par une gradation de circonstances enchaînées les unes aux autres, il en était venu à une bienveillance à laquelle se mélangeait même de l'amitié. Après un quart d'heure passé entre les deux femmes, il se sentait au cœur une véritable tendresse pour elles. Joséphine était si jolie, si naïve, si pleine d'expansion et degaîlé, mademoiselle Lefébure joignait à une bonhomie qui no manquait pas d'élévation, tant de force, de persévérance et de courage! Elle passa fa soirée à raconter comment ni l'absence prolongée de Gaston , ni les bruits répandus d'un naufrag*^ donl il aurait été vicliîiic, ni la va-

lonlé d'une famille irritée , ni même l'amour d'uil jeune homme riche et ardemment épris, n'avaient pu la rendre infidèle au serment qu'elle avait fait. Elle attendait toujours Gaston avec une foi et une constance inébranlables. Cependant les années s'écoulaient, la jeunesse s'effaçait et l'âge mur avançait vers elle sans toutefois amener le regret. Alors de grands malheurs vinrent la frapper. Son frère unique, le colonel Lefébure, mourut, tué en Espagne à la tète de son régiment. Sa femme, frappée mortellement par cette fatale nouvelle , expira quelques mois après , en mettant au monde la pauvre Joséphine, et en priant pour son fils Charles, âgé de deux ans. Ce fut ainsi que mademoiselle Lefébure devint la mère de doux orphelins.

Diou lui réservait encore d'autres épreuves; sa fortune et celle de ses deux enfants se trouvaient confiées à un maître de forges qui jouissait de l'estime de toute la ville, et qui, par qne catastrophe trop fréquente dans le département des Bouches-du-Rhône, fit faillite et disparut tout à coup, laissant derrière lui, dans la ruineet dans la désolation, de nombreuses faraiilles, sans ressources et sans pain. A. peine quelques mille francs restèrent-ils à mademoiselle Lefébure et à ses enfanls; encore ne put-elle les réaliser qu'en vendant son mobilier et la maison qu'elle occupait. Ensuite elle partit pour Paris avec Joséphine et Charles Gaston, pour chercher à y lutter par le travail contre l'adversité qui les menaçait.

— Charles-G;iston, continua-l elle on lou-

gissant, lorsque ses lèvres prononcèrent ce dernier nom donné par elle à son neveu, en souvenir de M. d'Outrepont, Charles-Gaston vient de terminer ses études. Il est entré courageusement comme caissier chez un négociant, ancien ami de notre famille. C'est un noble garçon, plein de courage et d'intelligence. Quant à Joséphine et à moi, vous le voyez, nous tâchons, à force de travail, de rendre plus supportable noire pauvreté : par malheur, les femmes ne peuvent guère opposera l'adversité qu'une patience résignée et des efforts sans résultats bien efficaces. Voilà pourquoi, Gaston, je me suis enhardie l'autre jour H vous aller demaniler votre protection, quoique vous m'eussiez fait bien de la peine en passant près de moi sans me reconnaître. Et puis, votre accueil , chez vous, avait été un

peu froid, je le croyais du moins. . . mais vous voici, vous êtes venu nous voir, vous vous trouvez là, entre nous deux, à m'écouterî Je ne ne saurais vous dire combien je suis heureuse! '''^

M. d'Outrepont partageait le bonheur de mademoiselle Lefébure; il se sentait le cœur léger et l'âme satisfaite; une nuance de sensibilité lui faisait bien et rafraîchissait son cœur desséché "jpar une longue habitude de dissipation, de frivolité et d'égoïsme.

Minuit arriva rapidement. Au moment de se séparer, tous les trois se sentirent pris de regrets j le temps s'était écoulé trop vile, au milieu de si bonnes causeries. Joséphine se

- \Ki -

sentait, à i'aise prés de M. ti'Outrepont, comme près d'un ancien ami; elle jetait dans l'entretien de sa tante et du colonel de charmantes interruptions et riait, du meilleur de son cœur, aux plaisanteries que Gaston se complaisait à multiplier, pour provoquer ce bon rire. Le colonel se sentait en verve ; les mots spirituels et plaisants lui venaient sans efforts; jamais il n'avait déployé, même aux temps de sa jeunesse, plus de grâce et d'esprit. Ils se quittèrent donc tous les trois, charmés l'un de l'autre, heureux et en s'exprimanl le désir sincère de bien lot se revoir.

— Le monde et ses plaisirs n'ont rien qui vaille une pareille soirée, dit le colonel, aussi leur Icrai-je plus d'une infidélilé pour venir lu'exposer aux taquineries d(! madenioiselle

Joséphine, et me consoler des mutines hostilités de votre nièce, prés de vous ma bonne Antoinette. •

— Allons , répliqua la jeune fille, en lui tendant sa main charmante, je vous pardonne et je vous promets une guerre encore plus acharnée, à votre première visite.

Il porta cette main à ses lèvres, et descendit, léger et dispos, les innombrables marches de l'escalier, non sans lever la têle et sans s'arrê;er pour répondre un adieu au bonsoir que lui envoyaient Antoinette et Joséphine appuyées sur la rampe. .,,jw

En sortant de la maison, il chercha vaine-

ment une voilnre. Il s'enveloppa de sa reflingotte et se dirigea vers son hôtel des Champs- Elysées, à pied, et dans un élat délicieux de bien-être qui ne larda point à lui valoir un sommeil paisible et les plus doux rêves. • it,

M. d'Outrefjonl ne différa point longtemps à venir de nouveau visiter mademoiselle Léfébure; peu à peu, il pril l'habitude de passer chez elle la plus grande partie de ses soirées. Quand, par hasard, ses a flaires ou les devoirs du monde le retenaient loin de la rue Neuve-Hauleville, il ne pouvait se défendre d'un vague sentiment de contrariété. Antoinette et Joséphine éprouvaient, de leur côté, une véritable tristesse, lorsque Gaston n'arrivait point à l'heure accoutumée; la veillée se traînait avee lenteur et dans les irritantes an-

xiétés (ïxme attente déçue. Le colonel était la seule personne qu'elles reçussent ainsi dans leur intimité; il donnait, par ses piquantes causeries, de l'animation et de l'intérêt à leur existence solitaire et laborieuse, et savait par mille moyens ingénieux consoler leur pauvreté. Il n'arrivait guère sans apporter des livres pour mademoiselle Lefébure et des fleurs pour Joséphine; peu à peu les prix qu'elles recevaient de leurs ouvrages de broderies et de couture s'étaient accrus de beaucoup, grâce aux femmes des amis de M. d'Outrepont, qui, disait-il, le chargeaient dé confier des travaux à ses protégées.

]y,' jai;

Le petit appartement se ressentit de ces

améliorations de fortune, prit insensiblement

un aspect plus rianl et se peupla de meubles simples, mais confortables.

Mademoiselle Lefébure recevait avec attendrissement les témoignages de l'affection de Gaston. Sans s'arrêter à des illusions mensongères, elle comprenait que l'âge et les disproportions de la fortune rendaient impossible aujourd'hui la réalisation des rêves auxquels elle avait jadis fait tant de sacrifices. Mais quelle que fût la rectitude de son jugement et la force de sa raison, elle ne pouvait se défendre d'un battement de cœur lorsqu'elle entendait résonner, dans l'escalier, les pas du seul homme qu'elle eût jamais aimé. Ce bru t amenait également, sur les joues de Joséphine, une rougeur que celle-ci cherchait à cacher en s'élançant vers la porte pour ouvrir

àGaslon. Un mois s'écoula de la sorte, resserrant de plus en plus l'intimité de ces trois personnes, qui s'abandonnaient au charme de leur liaison, sans arrière-pensée, et sans chercher à s'en rendre compte, pas même Gaston .

Un soir, qu'il avait été empêché, par un voyage de quelques jours , de se rendre chez Antoinette, il sut disposer si bien ses affiiires et payer si généreusement les postillons, qu'il abrégea de douze heures son absence. f"]n descendant de voilure , il se dirigea i-aîmcnt vers la rue Neuve-Hauteville , tout joyeux delà surprise qu'il allait causer à Joséphine et à sa tante. Lorsqu'il arriva sur Ta place Lafayelte, il leva la tête et vit la petite i'enêtrc éclairée comme d'habitude.

■•Lo colonel s'amusait a chercher à travers

les vitres si son regard saurait distniguer

quelque chose d6s traits de mademoiselle Lefébure et de la jeune lille, loisque lout-ii coup il vit nettement, parmi les ombres qui passaient et s'effaçaient derrière le rideau trans-^ parent, se détacher le profil d'un homme, il s'arrêta, la poitrine oppressée; une commotion intérieure frappa son cerveau ;• ses jambes se dérobèrent sous lui, tandis qu'une sueur glacée mouillait son front , et «ju'un frisson parcourait tout son corps.

L'ombre masculine qui avait disparu se remontra de nouveau, distincte, irrécusable. Elle s'agitait sans cesse, grandissait tantôt d une façon démesurée, et tantôt venait se coller sur* le rideau, comme pour mieux y

— luo —

dessiner le contour de ses cheveux et de ses moustaches. D'abord , devant cette vision, M. d'Outrepont resta immobile et anéanti. Tout-à-coup, il se mita courir plutôt qu'à marcher vers la porte de la maison. Cette porte s'ouvrit brusquement, et le colonel se trouva, comme autrefois, rue du Helder, chez Célestine, face à face avec le même jeune homme. Seulement, les rôles étaient changés celte fois. C'était M. d'Outrepont qui arrivait et le jeune liomme qui sortait. Il le ht même si précipitamment qu'il faillit, dans sa brusque préoccupation, renverser le visiteur nocturne.

— Pardieu, murmura Gaston en cherchant à rire de sa déconvenue , voici un gaillard destiné à se trouver souvent sur mon passage. Allons' j'ai eu tort de pres.^erles postillons et

de lant me lïcUer de revenir. Je n'ai que l'aii e ici ; allons à l'Opéra !

En eflet, ilsedirigea vers l'Opéra. En proie à une irritation fiévreuse, il ne pouvait prendre son parti de cette mystification nouvelle, comme il l'avait fait naguère pour la trahison de Célestine. Ce()endant, quelle déception éprouvait-il? Quel motifs de colère avait-il le droit de ressentir contre mademoiselle Lefébure et contre sa nièce! IN'étaient-ellcs point

libres de recevoir qui bon leur semblait?

Mais ce jeune homme! Tamant de Célestine? un débauché!... Pourquoi n'ont elles jamais parlé de lui? Ce mystère? cette visite faite précisément pendant son absence!... Allons, il n'aura pas du moins été pris pour dupe cette fois!... Les femmes! ah! les femmes^

En lourinentantdans son cerveau ces pensées^ il s'agitait sur sa stalle; la musique l'obsédait; la danse luisemblail d'autant plus insupportable qu'il y voyait figurer Célestine, dont le regard semblait railler la nouvelle déconvenue de son ancien amant. Il se leva, sortit pour aller respirer plus librement dans la rue, marcha au hasard et se retrouva place Lafayette, sous les fenêtres de madame Lefé-^ bure.

— Je suis curieux de savoir l'accueil qui m'attend là haut, se dit-il. Pour expier ma ridiculecrédulilé et maconfianceobstinée dans lesfemmes,il faut (jue j'aille n»elivrer, encore une fois, aux mystifications de ces dignes, personnes : la chose en vaut la peine et sçra amustuHc.

En pensaul ainsi, ses dénis grinçaient el i' escaladait avec une rage secrète les marches de l'escalier, sans s'arrêter pour reprendre hideine, et sans songer, cette fois, à s'occuper des jeux d'ombres et de lumières produits par la lampe

*' XiOrsque, suivant son habitude, Joséphine vint ouvrir au colonel, elle ne témoigna à la vue de Gaston, qu'elle devait supposer absent, ni surprise ni joie. Seulement elle s'efforça de sourire, mais son sourire n'avait rien de plus sincère que l'accueil témoigné par madentioiselle Lefébure à M. d'Outrepont Cet accueil se ressentait égalemenj, de la tristesse et de la contrainte que le colonel avait remarquées chez; Joséphine. Les deux femmes avaient pleuré 5 les tiac<;s de leurs larmes se

lisaient encore facilement sur leurs yeux gonflés et rougis.

— Qu'avez-vousdonc ce soir? leur demanda Gaston. Vous semblez affligées ? Vous avez pleuré? vous pleurez encore en ce moment! je vois Joséphine qui détourne la tête pour cacher ses larmes.

— Ce n'est rien, bégaya Antoinette, rien, je vous l'assure. Votre voyage s'esl-il heureusement passé? Vous voici de retour plus tôt (jue nous ne l'espérious ; merci de votre bonne visite !

Kn parlant ainsi, elle ne pouvait retenir les laijmes <pii luisselaientsur ses joues.

— Ma présence vous gêne, je le coniprends, répliqua le colonel. Puisque vous ne jugez point convenable de m'apprendre le sujet de vos chagrins, je me retire; peut-être le jeune h.omme que j'ai vu sortir tout-à-l'heure de chez vous a-t-il été plus heureux que moi?

Joséphine, à ces mots, releva la tête et attacha sur M. (l'Oulrepont un regard où se lisait la surprise.

— C'est une de mes vieilles connaissances, continua M. d'Outrepont en voyant qu'il avait frappé juste. Il a dû vous compter ses nombreuses aventures galantes et surtout ses succès de la rue du Helder.

— Mon frère 1 domandi» Joséphine , qui

ooin|)ril enlin la pensée de Gaston. Mon frère, repéla-t elle avec une expression de reproche.

Puis d'autres pensées s'emparèrent d'elle; ses larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance, et elle murmura: U>

— Mon frère! mon pauvre frère!

M. d'Outrepont, bourrelé depuis une heure par tant de vives et de pénibles émotions, faillit succomber à la joie qui lui causèrent ces paroles. 11 gagna la fenêtre en chancelant, l'ouvrit pour respirer avec plus de liberté et revint ensuile, !a poitrine libre et le front dégagé, s'asseoir à sa place habituelle, entre JoséphitijO et Antoinette.

— Voyons, (iit-i! avec effusion, ne suis-je point un assez vieil ami de la famille pour que vous me confiiez vos chagrins? Peutêtre saurai- je trouver quelque moyen d'y remédier.

— Hélas! répliqua mademoiselle l^efébure, nous ignorons nous-mêmes la cause du désespoir de ce pauvre enfant. Depuis un rnois^ il n'était point venu nous voir; il nous avait écrit que son patron l'avait chargé d'aller faire plusieurs recouvrements à soixante lieues (le Paris. Nous le croyions absent et voici que ce soir il arrive toul-à-coup pâle et désolé. Il nous embrasse avec désespoir, nous parle d'absence nouv<'lle cl nous apprend, daus le désordre de ses idées et do ses paro-

les, qu'il n'avait pas quitlé Paris, coinmc il nous l'avait dit. Il demande pardon, à sa sœur et à moi ; enfin il nou« quitte brusquement, malgré nos prières et nos larmes, sans rien nous apprendre des causes de son chagrin. De sinistres inquiétudes m'obsèdent, il faut que j'aille chez lui; je ne veux point l'abandonner à lui-même dans l'état d'exaltalion où il se trouve.

Gaston ne comprit que trop la cause du désespoir de Charles. Célestine avait passé par là.

— Vous avez raison, je pense, continua-t-

il : venez avec moi, nous nous renrirons chez

■ votre neveu : peul-êlre connais-je les moyens

<)(• l'obliger à parler. Je crois savoir une partie de son secret, et il faudra bien qu'il nous livre l'autre. Venez, Antoinette.

Joséphine prit la main de M. d'Outrepont, tandis que mademoiselle Lefébure faisait à la hâte ses dispositions pour sortir.

— Merci, dit-elle avec effusion, merci!

Vous êtes un ami sincère et dévoué.

En parlant ainsi, ses traits charmants resplendissaient d'une expression angélique. Le colonel, ému, posa ses lèvres sur le front de la jeune fdle, et offrant son bras à mademoisclio Lefébure :

- un —

— Allons, (lit il, |>artons, ne perdons poinl de lemps.

Ils descendirent les six étnges, gagnèrent une place de (îacres, montèrent en voiture, et se dirigèrent vers le quartier solitaire et voisin 'de la place Royale qu'habiialt Charles. Chemin faisant, M. d' Outrepont songeait plus à la sœur qu'au frère, tandis qu'Antoinette priait avec ferveur et demandait m Dieu de détourner les périls qui menaçaient l'orphelin. Joséphine, restée seule au logis, priait également et unissait dans ses prières, le nom de Gaston aux noms de son frère ei de sa tante.

Ils arrivèrent enlin rue du Pas-de la-Mule,

— Mï -

devant une peiile maison d'apparence assez ehétive, près du seuil de laquelle s'élevait un de ces hauts bancs de pierre auxquels cette rue doit son nom , et dont jadis se servaient les bourgeois pour se bisser sur leur monture. Mademoiselle Lefébure s'élança du fiacre avec une précipitation fiévreuse et heurta si vivement le marteau de la porte qu'elle excita la mauvaise humeur du portier; tandis que cet homme ouvrait en maugréant, la vieille fdle répétait sans cessi; une question à laquelle ne répondait point le bourru :

— Monsieur (Charles I.efébure est-il chez lui? .* :.-Uil.

— Ah! sait (»n jamais s'il se trouve chez

lui ou s'il ne s'y trouve pas? s'écria enfin l'homme au cordon. Des semaines entières se passent quelquefois sans qu'il paraisse dans la maison.

Antoinette joignit les mains avec une surprise mêlée de désespoir, et Gaston ne put réprimer un sourire. Il ne savait que trop, hélas! les motifs de ces irrégularités qui scandalisaient tant mademoiselle Lefébure.

— Que faire ? dit-elle en se tournant vers Gaston; que faire, mon Dieu?

Le portier dirigea la lumière de la lanterne qu'il tenait à la* main vers le compagnon de la vieilU^ fdle. Kn voyant la rosette d'officier de

la Légion-d'Honneur qui brillait à la boutonnière du colonel, il senlit sa mauvaise humeur s'apaiser, ôta sa casquette et reprit :

— Si monsieur et madame veulent monter au sixième , je crois qu'ils y trouveront M. Charles : je pense l'avoir vu rentrer tout à l'heure.

A ces mots, mademoiselle Lefel)ure s'élança dans l'escalier, sans réfléchir qu'il n'était pas éclairé, et qu'elle ne saurait manquer t\e trébucher dés les premiers pas. Gaston prit des mains du portier une lanterne que celui-ci lui présenta, et suivit Antoinette qui gravissait les marches avec vivacité. Ils arrivèrent enfin, Gaston haletant, et madenioi-

Mi

sollc Lefébure [jrosque (léAîilhmto. Vne seule porle s'ouvrait sur l'étroit carré du dernier étage ; mademoiselle Lefébure retrouva quelque force pour frapper à cette porte.

,,0n n<; répondit point.

Elle répéta quelques secondes après ce preinier appel en raocentuani plus fort.

On ne répondit pas davantage.

— Charles! s'écria-t-elle ensuite; Charles! ouvre-moi, mon enfant l C'est la tante, i:ion ami ! Ouvie!

Rien ne tiouhia le siienee (|ui se lit ('usuite,

si ce n'est le cœur de la pauvre femme dont on entendait les battements impétueux.

Elle chercha à voir si son œil n'apercevraii point à travers les fissures de la porte ou par le trou de la serrure quelque lumière qui lu» révélai la présence de Charles.

— Rien, murmura-t-clle^ rien.

Gaston pensa qu'il pourrait bien indiquer, lui, çn quels lieux se trouvait sans don le le jeune homme.

— Ne vous désespérez point, dit-il, j'ai quelque espoir de vous ramener tout à l'heure votre neveu.

— IIG -

— Vous ne voudriez pas me tromper , n'est-ce pas, Gaston? Ce serait horrible, voyez-vous 1

Il ré|X>ndit gravement r

— Je connais une personne. . . de ses amies l Assurément elle me donnera les moyens de \e trouver et de vous l'amener.

— Chut! interrompit mademoiselle Lefébure, chut ! N'avez-vous point entendu? Une plainte vient d'arriver jusqu'à nous.

M. d'Outrepont prêta l'oreitle; un faible gémissement, un soupir étouffé parut sortir de la chambre de Charles. Mademoiselle Le-

fébure frappa de nouveau, el cette fois avec plus de vivacité.

— Le drôle n'est peut-être point seul, pensa le colonel. Mais non, cela n'est point possible. Dix heures sonnent à peine^ et le corps de ballet danse un pas d'ensemble à la fin de la Révolte au Sérail.

En 'terminant ce monologue mental, il s'approcha de la porte, comme l'avait fait tout-à-l'heure mademoiselle Lefébure : une odeur nauséabonde le prit à la gorge.

— Tout ceci devient sérieux, s'écria-t-il. Et appuyant énergiquemenl son épaule contre la porte, il parvint après quelques ef-

— il8 —

forts h faire sauier la serrure. La porte s'ouvrit tout-àcoup : Gaston s'élança dans la chambre, brisa la fenêtre d'un coup de poing et reparut tenant dans ses bras Charles sans mouvement et pâle comme un cadavre.

— Il est mort! bégaya mademoiselle Lef(;bure avec une expression déchirante de désespoir.

— iNon, interrompit Gaston, nous le sauverons! Maintenant que les gaz délétères du charbon se sont évaporés par la fenêtre, aidez-moi à le replacer un instant sur son lit; suivez à la lettre mes instructions, et je vous réponds de sa vie. Point de bruit! point d'agitation inutile! N'appelons pas sur ce (pji

vient de se passer la euiiusilé dangereuse des voisins.

Mademoiselle Letébure avait retrouvé le calme et le sang froid qui ne font jamais défaut aux femmes dans les moments de danger. Elle écouta et comprit les prescriptions que lui donnait M. d'Outrepont, les suivit à la lettre et l'aida, avec une rare intelligence et sans excès de zèle. Elle comprenait avant qu'il n'eut parlé, et n'allait jamais au-delà de ses ordres.

Une heure après, Charles, dont heureusement l'asphyxie n'avait point fait encore de progrès irrémédiables, reprit connaissance, s'efforça de sourire à sa lanle et |>arut vive-

inenl étonné en reconnaissant M. (V Outrepont. Ce dernier lui serra silencieusement la jnain cl continua son ofiice de docteur.

— Maintenant, dit-il, quand une demiheure se fût encore écoulée, voici notre malade hors de danger. Je désire, et j'ordonne au besoin de mon autorité de médecin, que M. Charles descende avec nous pour venir rassurer sa sœur. En arrivant chez sa tante, il se mettra immédiatement au lit et s'abandonnera aux soins que je vais prescrire. Pas une question sur les motifs de cette folle équipée ne lui sera faite par mademoiselle Antoinette, sous peine de détruire les effets heureux de ma cure. A demain les affaires sérieuses! Je permets seulement à ma digne amie d'apprendre à son neveu qu'il doit

compter sur mon affection, comme toute sa famille, et que je n'ai point tellement oublié les extrava|]ances de ma jeunesse que je n'en aie gardé une ample provision d'indulgence pour les folies d'un jeune écervelé.

En achevant ces mots, il aida Charles à descendre, l'installa le plus commodément possible dans un fiacre et le ramena rue Neuve-Hauleville. Là, il prit congé de mademoiselle Lefébureet donna au cocher l'ordre de le conduire :'i l'Opéra.

— Vraiment, se dit-il, voici une soirée bien fantasti(jue et bien imprévue. Je nage en plein roman. J'ai servi de compagnon et

de chevalier aune vieillclillejj'ai sauvélavie à

luoii rival; j'ai enfoncé une porte rue du Pas-de-la-Mule el j'en ai raccommodé la serrure !

M. d'Outreponl, en effet, avant de quitter la chambre de Charles, avait ravitaillé du moins mal possible la serrure à demi-brisée, afin que personne ne pût s'apercevoir des moyens violens qu'on avait mis en œuvre pour entrer.

En achevant ces réflexions qu'il s'adressait à lui-même, le colonel rentra à l'Opéra, reprit possession de sa stalle habituelle, et ne tarda point à vivement applaudir la Taglioni, qui dansa ce soir avec plus de charme et de poésie que jamais.

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