UN DÉPART PROJETÉ
On jouait ce soir-là, pour la seconde fois, la Révolte au Sérail : rexéculion d'un ballet nouveau offrait à l'intérêt un peu blasé de M. d'Outrepont beaucoup de ces détails si piquants pour les habitués de l'Opéra, et qui
cihapnoiil ;»ux spectalciirs vulgaires, cxclusiinent occupés de l'ensemble. Le coionel, pendant l'entr'acte, rencontra au foyer plusieurs de ses collègues, des artistes, tout ce monde enfin qui, pendant l'hiver, fait du foyer le centre de causeries le plus spirituel et le plus amusant. Au milieu de vingt entretiens rompus, eè repris, de cent personnes qui, fatiguées du labeur et des soins de la journée, rejettent gaîment au lendemain les affaires sérieuses et dépensent avec une folle insouciance le peu d'heures de relâche que leur laisse une existence sévère, le colonel ne tarda point à oublier Antoinette, Joséphine et le triste spectacle de ce jeune homme qui avait voulu mourir. La vie est ainsi faite pour les hommes jetés dans les vicissitudes et les périls de ia j)uiili(iuo ou des affaires. Soldats
exposés sans cesse aux blessures ou à la mort, ils donnent à peine un regartl de pitié à ceux qui tombent près d'eux; ils serrent les rangs et marchent en avant, ne songeant qu a euxmêmes et oublieux des cadavres ou des mourants qu'ils laissent par derrière ou qu'ils foU' lent aux pieds.
Gaston rentra donc chez lui, l'esprit libre et le cœur léger : il ne pensait qu'au bien-être de la bonne nuit qui l'attendait. Si le souvenir de sa soirée et des douleurs de la famille arlésienne apparaissait parfois dans sa vague pensée, c'était pour murmurer doucement à son oreille : ainsi les plaintes de la pluie bercent délicieusement ceux qui dorment sous un toit protecteur et qui se disent : les voyageurs qui sont en ce moment exposés à l'orage
doivent bien souffrir; oh! qu'un litet un abri sont bons !
Tandis que M. d'Outre(5ont dormait d'un sommeil profond et doux, mademoiselle Lefébure et Joséphine veillaient près de Charles. L'énergie factice qui avait permis au neveu d'Antoinette de quitter sa chambre et de se rendre chez sa tante n'avait pas été de longue durée. A la fièvre et à la force décevante qu'elle produit avait succédé l'abattement. Etendu sur le lit de sa sœur, il recevait avec une somnolente apathie les soins affectueux des deux femmes, répondait à leurs questions par des monos^fUabes murmurés d'une voix affaiblie et finit par détourner la tète, en fermant les yeux, pour se soustraire à leur inquiète tendresse. Parfois il faisait un effort,
se soukvait sur son lit et cliercliail à les rassurer par (!e bonnes paroles 5 mais un évanouissement suivait presque toujours ces tentatives au-dessus de ses forces ; quand le jeune homme reprenaitconnaissance, il voyait sa tanteet sa sœur désolées qui s'empressaient aussitôt d'essuyer leurs larmes.
La nuit se passa ainsi. Lorsque le jour parut, Charles voulut, malgré les supplications de ses deux gardes-malade, quitter son lit et prendre ses vêtements. Il ne put néanmoins, sans le secours de Joséphine, s'habiller et gagner un fauteuil, où il tomba plutôt qu'il ne s'assit.
— Fais avancer une voilure «le plac**^ rhére
Finette, dit-il, en se servant pour nommer sa sœur d'un de ces charmants diminutifs qui n'appartiennent qu'v^ la langue provençale.
— Vous êtes encore trop faible pour nous (juitter, allégua mademoiselle Lefébure. Ne hasardez point une tentative qui peut rendre à votre indisposition toute sa gravité.
— Je me sens mieux, répliqua le jeune homme en passant ses mains tremblantes sur son front pâle et fatigué. Le grand air achèvera de dissiper la faiblesse que j'éprouve encore.
En disant ces mois, il se souleva et essaya (le se soutenir sur ses jambes chancelantes.
— Ne sors pas, hère, reprit Joséphine, ne sors pas ! je le le demande en grâee, ajoulat-elle en appuyant sa jolie lête blonde sur l'épaule de son frère, qu'elle entoura affectueusement de ses bras.
Il se dégagea des étreintes de sa sœur, et celte fois ce (ut avec brusquerie.
— H faut que je sorte 1 s'écria-t il, il le faut !
Mademoiselle Lefébure, pendant cette lutte entre Joséphine qui retenait son frère en pieu rant, et Charles qui voulait s'arracher de ses bras, regardait avec anxiété le jeune homme, qui parvint à repousser sa sœur et à s'appro- •r. I. y
cher de la porte. La vieille fille se plaça devant son neveu et, rarrêtanl p;ir un geste
plein d';)utorité :
— Vous ne sortirez pas, tlil-elle, je ne le veux pas.
— Je sortirai, dussé-je, ma tante, vous ar- • racher de cette porte! répliqua-t-il avec exaspération : je sortirai î
— Alors vous foulerez aux pieds la sœur de vo^re mère, répondit-elle avec calme.
Elle ferma la porte au double tour, mil la * clé dans son sein et alla s'asseoir dans le fauteuil que Charles venait de quitter; il attacha
sur elle des regards égarés, cacha son visage dans ses mains et retomba sur le lit.
Elle reprit d'une voix altérée ;
— Vous voulez mourir! crayez-vous que je ne lise pas dans votre pensée? je dois vous sauver de votre folie, puisque vous n'avez plus assez de tendresse pour songer à la protection que vous devez à votre sœur; puisque vous n'avez plus assez déraison pour ne pas oublier vos devoirs envers Dieu.
— Eh bien! soit! bégaya d'une voix émue le malheureux jeune homme; eh bieni soit I Vous le voulez, j'attendrai ici les gendarmes qui sans doute ont déjà reçu l'ordre de m'ar- '' rêter : j'attendrai ici le déshonneur!
— Que dit-il? mon Dieu! que dit-il? demanda Joséphine en joignant les mains avec désespoir. Oh ! c'est le délire qui le fait parler ainsi, n'est-ce pas ma tanto.?-
— ■ Laisse-moi seule près de ton frère. Il faut que je cause avec lui sans témoin. Quittenous un moment, va, mon enfant.
Joséphine prit ia main de ?son frère et se rapprocha de lui.
— J'aurai duxourage, ma tante Vous,
vous serez bonne pour lui, n'est-ce pas? répondit-elle.
En parlant ainsi, elle pouvait à peine réprimer ses sanglots.
Mademoiselle Lefébure pn^sa son i)ras autour de la taille <!e Joséphine, l'embrassa et l'emmena dans In pièce voisine. Là, elle l'embrassa (le nouveau, ei toutes les deux confondirent leurs larmes pendant quelques instants.
Mademoiselle Lefébure rentra ensuite dans la chambre à coucher. Charles venait d'ouvrir la fenêtre, et monté sur une chaise, s'apprêtait à s'élancer dans la rue. Elle l'arrêta avec un sang froid plein de désespoir.
—Attendez, dit-elle 5 peut-être est-il encore (juelque moyen de vous sauver: vous avez parlé de déshonneur et des poursuites de la justice; qu'a vez-vous fait, infortuné, cl n'cst-il
tloncpoirjl à votre faute d'autre remède qu'un nouveau crime?
11 la regarda en face, l'œil lixe et les lèvres agitées par un mouvement convulsif. Tout-àcoup lise prit à rire d'uiT rire affreux, et ces mots s'échappèrent de sa bouche, par saccades :
— J'ai volé six mille francs dans la caisse qui m'était confiée!
La force qui jusqu'alors avait soutenu la pauvre femme l'abandonna tout-à-fait. Elle pâlit et se traîna vers la fenêtre, pour 'que l'air ranimât ses forces prêtes à lui manquer.
-— Oui ,^ continua t-il avec un saiig froid effrayant. Une personne que j'aime allait être emprisonnée par ses créanciers; les recors étaient là. Elle pleurait, elle demandait en grâce quelques jours, certaine qu'elle était, disait-elle, de pouvoir payer avant la fin de la semaine; je Tai crue; j'ai emprunté la somme à la caisse de mon patron. Rien ne m'a été rendu. C'est aujourd'hui le 30, jour d'échéance. Vous voyez bien qu'il ne me reste plus qu'à mourir.
Elle avança la main vers lui.
— Attendez, dit-elle, attendez! Laissezmoi rassembler mes idées; ce coup afi'reux les a cruellement troublées! Une pareille somme! jamais nous ne pourrons la payer.
Il himssa les épaules avec impalicncc el fil un pas vers la porte.
— Dans une heure, continua-t-il, peut-être avant, le négociant, nion patron, s'apercevra du vol.
— Une heure ! s'écria-t-elle, une heure ! mon Dieu je puis encore le sauver. Une heure ! Charles , jurez-ptioi par le souvenir de votre mère, par votre sœur, par la tendresse que je vous ai vouée depuis votre enfance, jurez-moi de ne point attenter h vos jours avant une heure.
Il le promit avec un sourire plein de doute et d'amertume.
— Je vous sauverai, continua-l-clle, atlon- * (loz-n)oi ici : je serai bi(?ntôt de retour; je vous rapporterai l'honueur et la vie^ mon enfant, Dieu m'inspirOj je réponds de ion salut!
Rlle l'embrassa avec émotion, et sans prendre le temps de couvrir sa tête d'un chapeau et de s'envelopper d'un châle, elle sortit précipitamment , descendit l'escalier avec une légèreté dont on n'eût point cru capable une personne de son embonpoint, et s'élança hors de chez elle, marchant ou plutôt courant à travers les rues.
Elle ne tarda point à rencontrer un cabriolet de remise et lui (it signe de s'arrêter.
— Dix francs pour vous^ cria t-elle, si nous
arrivons avaiil un (juarl d'heure, rue d'Angouléine-Saint-Honoré.
Et comme le cocher la regardait avec surprise, croyant avoir affaire à une folle, elle escalada le marchepied, souleva le tablier, s'assit et fil reluire deux pièces de cinq francs aux yeux de l'automédon en carrick.
— Rued'Angoulême Saini-Honoré! répétât-elle.
Il la regarda de nouveau, fouetta son cheval et le fit partir avec une vitesse que mademoiselle Lefébure accusait néanmoins de lenteur.
Ils arrivèrent bicnlôl rue d'Angoulème-
Saint'Honoré, ot le coclier lira triomphalement sa moûtre. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis leur départ, mademoiselle Lefébure jeta les deux pièces d'argent à cet homme, sauta à terre, tira vivement la sonnette de l'hôtel, sans tenir compte des questions du concierge, et courut à l'escalier qui menait à l'appartement de M. d'Outrepont. Déjà elle avait ouvert la porte de l'antichambre et du salon, lorsqu'elle se trouva face à face avec Jean, surpris du tapage qu'il entendait chez son maître.
Quelque bienveillance que le valet de chambre éprouvât pour sa compatriote, il ne put s'empêcher de lui barrer le passage, en fronçant le sourcil.
— Vous allez réveiller le colonel! dit-il ,
comme s'il se fut agi de prévenir nne catastrophe.
Et il obligea mademoiselle Lefébiireà rentrer dans le salon.
Il faut que je lui parle, il le faut à l'insrantîj s'écriat-elle; chaque minute, chaque seconde de retard peut causer les malheurs les plus funestes.
— Celle affaire intéresse don<: bien M. d'Oulreponl? demanda Jean stupéfait.
— H ne vous pardonnerait jamais le retard que vous me causez.
3ean la regarda avec hésitation : il y avait dans l'expression qui animail le visage de mademoiselle Lefébure une conviction si profonde que le valet de chambre quitta le boulon de la porte qu'il tenait à la main, se rangea de côté et livra passage à la vieille fille : celle-ci se rua dans la chambre de son ancien liancé.
Une obscurité profonde régnait dans celt«' pièce dont les fenêtres étaient fermées hermétiquement par des volets en chêne et de triples l'ideaux. Aveuglée par la brusque transition d'un jour vif à une nuit véritable, Antoinette, malgré la clarté que jetait l'ouverture de la porte , chercha à tâtons , pendant quelques instants, le ht du colonel : bientôt ses mains rencontrèrent les couvertures.
— Gaston! s'écria-l-elle, Gaston, au nom (lu ciel, éveillez-vous!
M. d'Outrepont, qui s'était couché à deux heures du matin, et qui n'avait point l'habitude de s'entendre brusquemen] réveiller à six heures, souleva la tête et entr'ouvrit les yeux. Mais ce fut pour reprendre aussitôt sur Toreiller sa première altitude, et pour refermer ses paupières encore chargées de sommeil.
— Gaston! Gaston! répéta mademoiselle
Lefébure : Gaston, au nom du ciel, réveillezvous et écoulez-moi.
Cette fois M. d'Oulreponl se réveilla tout-
à-fail. Le vent de In porte tombait perfidement sur son épaule découverte, et commençait à ranimer les douleurs d'un rhumatisme contracté jadis dans les bivouacs des camps; glorieux mais fâcheux memen/o des campagnes (lu colonel.
— Qui donc a laissé cette porte ouverte? demandât il avec mauvaise humeur; ma chambre est-elle devenue une place publique?
— Gaston! répéta mademoiselle Lefébure, Gaston, c'est moi! moi Antoinette! moi l'amie de votre jeunesse !
(le rapprochement fit sourire lé colonel.