LES EUNUQUES SOUS LES GRECS ET LES ROMAINS
Le Khôdja, en s'exprimant comme on vient dé le voir sur les eunuques, nous a montré combien l'existence «^'i ces malheureux est contraire à la religion de Mahomet, ou plutôt de Mohammed.
C'est, en effet, aux Romains et aux Grecs que les musulmans, les Turcs en particulier, ont emprunté l'usage des eunuques, soit comme gardiens de leur harem, gardiens assez dangereux, ainsi que le démontre notre auteur, soit pour satisfaire leur inclination à la pédérastie. Si l'on doutait des faits racontés par Omer Haleby, Abou Othmân, sur l'amour de certaines femmes pour leurs eunuques, il nous suffirait d'en appeler aux auteurs romains, aux lois tour à tour édictées sur les eunuques, et enfin à ce passage de la satire VI de Juvénal :
« Il est des femmes qui aiment les timides eunuques, leurs baisers féminins et sans fougue, leurs figures imberbes. Avec eux, elles jouiront à souhait et n'auront pas besoin de recourir à l'avortement. Elles jouiront à souhait, car elles prendront soin que leur futur gardien ne soit fait eunuque qu'après le développement complet de son organe ombragé d'un poil déjà noir. Pour les dimensions, son pieu ferait envie à Priape. Il est remarqué et universellement connu dans les
bains publics. Qu'il dorme donc auprès de la femme de son maître; mais, ô Posthume, garde-toi de lui donner ton mignon à raser ou à épiler ».
Les eunuques étaient fort recherchés par les Romains, mais surtout par les Romaines, ce qui explique le : ad secuî'as Iibidi7iati07ies de saint Jérôme, que Martial indique très clairement dans son livre VI, epist. 67, Ad Pannicum^ de Gellia iixore :
« Tu demandes, Pannicus, pourquoi Gellia, ta femme, aime tant les eunuques?
— C'est qu'elle veut se livrer aux plaisirs de l'amour sans avoir d'enfants » .
Martial, dans une autre épigramme, fait encore allusion à ce coït improductif des eunuques :
« Almo n'a que des eunuques chez lui, dit-il ; il est luimôme impuissant, et il s'étonne que sa femme ne devienne pas grosse » !
Après nous avoir indiqué pourquoi la castration n'était pratiquée, dans certains cas, que quand les sujets avaient atteint un complet développement, Juvénal indique ainsi le choix qui était fait pour obtenir des eunuques solidement constitués et de belle venue :
« Ce ne fut jamais l'enfant difTorme que le fer cruel d'un tyran priva des sources de la vie; jamais Néron n'enleva, j)armi les jeunes patriciens, ni le boiteux, ni le scrofuleux, ni le bossu ».
Pour indiquer que les eunuques servaient à double fin, on disait d'eux, avec raison : Inte)' fœminas viri et inter viros fœminse.
Excepté pour les prêtres de Cybèle, — les gala, qui se châtraient eux-mêmes, — les eunuques étaient écartés de la prêtrise et des sacrifices, comme étant de mauvais augure.
EL KTAB. 8
114 l'histoire
Suivant Juvénal, Martial et Glaudien, quelques femmes ne craignaient pas d'épouser des eunuques.
Il en est encore de même aujourd'hui en Orient, car certaines musulmanes sont mariées avec de riches eunuques de la deuxième ou troisième catégorie.
L'usage des eunuques s'était tellement propagé à Rome que Domitien, suivant Suétone, défendit « la castration et réduisit le prix des eunuques qui étaient encore chez les marchands ».
L'empereur Nerva, successeur de Domitien, confirma l'édit de ce dernier. Mais ces édits cessèrent rapidement d'être observés, et l'on vit de nouveau les eunuques se multiplier à Rome. Héliogabale leur accorda même des récompenses et leur donna des charges importantes. Plus tard encore, pour mettre un terme à l'accroissement du nombre des eunuques, Aurélien dut fixer, d'après les revenus déclarés au Sénat, le nombre des eunuques que pouvait posséder un citoyen romain. Au dire de FI. Vopiscus, auteur de la Vie d' Aurélien, les eunuques atteignaient alors un prix très élevé.
Il ne faut pas douter que la castration fut, dans ces temps reculés, pratiquée comme une punition de l'adultère. Valère Maxime cite, en effet, l'opération que subit Carbo Attienus, surpris en flagrant délit par Bibienus, et celle de Marcus Pontius, surpris également par P. Cervius.
De son côté, Martial s'exprime ainsi dans son livre II, epist. 60 :
« Tu te débauches avec la femme d'un tribun militaire, jeune Hylus, parce que tu ne crains du mari que la punition qu'on inflige aux petits jeunes gens de ton âge ; mais, prends garde à toi, tu seras châtré. — Cela n'est plus permis, dis-tu? — Mais ce que tu fais est-il donc permis » ?
Et plus loin, dans son livre III, page 85, le même auteur
continue son allusion à la castration des adultères par ces mots :
« Qui donc t'a conseillé de couper le nez à l'amant de ta femme? Ce n'est pas cet organe qui t'a causé du tort. Pauvre «ot ! »
Horace parle également d'un adultère qui fut puni par une complète castration.
Enfin, d'après l'historien grec Xanthus, l'opération de la ■castration aurait été pratiquée chez des femmes en Lydie. Elle aurait été faite sur les ordres du roi Gygès, dans le double but de se servir d'elles sans inconvénient et de leur conserver plus longtemps leur jeunesse et leur beauté *.
Il est difficile de savoir à quelle époque remonte la pratique de la castration. D'après Ammien Marcellin, Sémiramis aurait été la première à soumettre les jeunes enfants à cette opération.
Quant à Cicéron, il déclare que : « La Grèce a été longtemps imbue de cette vieille croyance que Geius — le ciel — a été châtré par son fils Saturne ».
Les Romains avaient, comme les Grecs et les Turcs, trois catégories d'eunuques : les caslrati, les spadona et les thlibiœ.
Les castrati étaient les eunuques auxquels on avait enlevé tous les organes extérieurs de la génération. Ils étaient les plus recherchés et coûtaient fort cher; les spadones étaient ceux privés seulement des testicules ; quant aux thlibiœ^ ils représentaient la troisième catégorie, c'est-à-dire les eunuques ayant tous leurs organes virils, mais avec les testicules écrasés.
^ On voil que Vocariotomie ne serait pas une opération très modorne, comme on se plaît à le dire et à l'écrire. Elle était en tout cas connue des anciens et des Romains. Mais n'en est-il pas de même de la trépanisation, que les barbiers et les chirurgiens arabes pratiquent avec un succès constant, sans avoir besoin de "çcourir.au^ aneslliésiques?
Pendant longtemps les îles de Ghio et de Delos eurent la spécialité de fournir des eunuques à l'Empire.
On voit, par ce qui précède, que ce n'est pas sans raison que le Khôdja fait remonter l'usage et l'habitude des eunuques à une époque bien antérieure à la prédication de l'Islam.
En confirmation des assertions du Khôdja sur les passions <|es eunuques noirs et blancs et pour mieux faire comprendre jusqu'où peut aller leur jalousie, voici ce qui i^Bst passé en 1888, à Yildiz, le palais où demeure le sultan actuel, Abdul Hamid Khan II, si improprement appelé le Victorieux par ses flatteurs salariés.
Parmi les mouçahhah^ attachés au service de S. M. I. le sultan, se trouvaient deux eunuques du nom de Firouz agha et Nédim agha. Ces deux mouçahbah, longtemps amis, avaient, par suite de certaines préférences féminines, vu leur vieille amitié se refroidir progressivement et, au moment où commence ce récit, Nédim agha, concentré, têtu comme le sont tous les eunuques, surtout les noirs, nourrissait une haine violente contre son compagnon, Firouz agha, le préféré de la sultane G... Les choses en étaient là, quand, le 15 septembre 1888, à sept heures du soir à la franque, c'està-dire à une heure à la turque, Nédim agha entra dans la chambre de Firouz agha, son camarade de service.
Ce dernier était avec ses collègues Rustem, Djefler, Ziver et Abdul-Ghain aghas.
* Les mouçahbah sont des eunuques de la première ou de la seconde catégorie, chargés du service intérieur du sélamlik et du tiaremlik (ce récit est emprunté en partie à mon volume La Turquie officielle).
Nédim agha avait une cravache à la main. Ses collègues ne s'étant pas levés pour le saluer, il leur reprocha vivement cette insulte à la politesse turque ; puis, frappant énergiquement de sa cravache la couverture du lit qui se trouvait dans cette chambre, il prit une chaise et s'assit.
Un court silence suivit cet incident.
Tout à coup, après un moment de réflexion, Nédim agha sortit de sa poche un revolver à culasse, système Springfield, et le dirigea sur Firouz agha en lui disant ;
— Tu vois que c'est là un petit joujou, mais il t'enverra dans l'autre monde*.
Il se leva alors, retira quatre des cinq cartouches que renfermait son revolver, le referma et le braqua de nouveau sur son collègue.
Celui-ci, très ému, lui dit, en se soulevant du divan sur lequel il était assis, de ne pas jouer ainsi avec des armes à feu ; mais Nédim, ne l'écoutant pas, lâcha la détente et retendit roide mort.
Ceci fait, profitant de la stupeur des amis qui entouraient sa victime, l'assassin se retira très tranquillement dans sa chambre, située à l'étage supérieur.
Ce fut là qu'il fut arrêté, quelque temps après, sans qu'il opposât aucune résistance aux agents de la police qui accompagnaient M. Bonin, un intelligent compatriote, alors depuis près de quatre ans inspecteur général et conseiller de la police de Galata-Sérail.
Une enquête préliminaire fut aussitôt ouverte. Le rapport médico-légal avait été fait par deux médecins légistes.
Le lendemain, Michalaki eff'endi, procureur impérial du tribunal de Péra, Réouf bey, adjoint du procureur à la Cour
^ Absolument textuel.
d'appel, trois juges d'instruction de ce même tribunal et plusieurs greffiers se transportèrent sur les lieux pour procéder à une enquête régulière.
Les choses ne se passent pas sans fôôrrmes en Turquie.
L'enquête, très longuement et très doctement menée,, prouva, mouçahbah entendus, que Nédim agha avait tué son camarade avec préméditation. Le résultat de cette enquête fut remis à la Cour martiale permanente, présidée par le maréchal Mahmoud-Messoud pacha, et composée des généraux dfr division Mehemet-Huoni, Ibrahim-Kiazim et Hussein-Refki pachas et des généraux de brigade Suleiman et Djavid pachas K
Après un minutieux examen de l'affaire, exameiiCpratiqué selon toutes les règles, le conseil de guerre permanent d'Yildiz rendit le même jugement, c'est-à-dire qu'il établit une seconde fois que le meurtre avait été commis par préméditation.
Vous croyez qu'après cela on va s'empresser de livrer cet honnête et original Nédim agha aux mains de l'exécuteur? Pas du tout. Il faut, maintenant, que cette affaire soit jugée, en dernier ressort, par le chéri ou loi religieuse.
Le dossier est donc envoyé à un tribunal du chériat, institué ad hoc et présidé par S. A. le Gheik-ul-lslam, entouré de quelques ulémas ou docteurs en théologie.
Ce dernier tribunal confirma la sentence prononcée par la Cour martiale.
C'était bien, cette fois, la mort pour le brave eunuque !
Sept jours s'étaient écoulés depuis la consommation du
* Les maréchaux ou muchirs sont des pachas de première classe ou, suivant une vieille formule turque, à trois queues ; les divisionnaires sont des pachas à deux queues et les brigadiers à une queue; ou première, deuxième et troisième classe.
crime. Le palais ^tait dans un complet désarroi. Tout, parle fait de ce Nédim agha, était suspendu. On ne parlait que de ce crime. Le sultan en était malade de peur.
Le coupable allait-îl payer de sa vie celle de Firouz agha ?
That is the question ! !
Turkum aggli san radan guélior. Le Turc ne s'avise qu'après coup, dit un proverbe célèbre dans tout l'Orient.
Le fetfa rendu par S. A. le Cheik-ul-Islam, concluant à la peine de mort du coupable, conformément à la loi du chéri, ayant été sanctionné par iradé * impérial, on s'occupa vivement de son exécution.
Ce ne fut ni long, ni compliqué.
Le samedi 22 septembre, le condamné fut conduit de la prison d'Yildiz au corps de garde — Caracole — de Béchiktache, celui qui est situé un peu avant d'arriver à la montée qui conduit au Palais. Là, il fut déshabillé, revêtu d'un linceul en toile grossière enveloppant tout le corps, et solidement ficelé ; on attacha sur sa poitrine un écriteau sur lequel était inscrite, en gros caractères, la sentence de mort ; puis, après qu'il eut exprimé combien il se repentait d'avoir tué son ancien ami, on le dirigea sur la petite place qui se trouve derrière ledit corps de garde, sur le bord du Bosphore.
Il était alors près de huit heures du soir à la franque.
On avait élevé l'échafaud un peu avant le coucher du soleil cet échafaud, des plus primitifs, se composait de deux pou-
^ L'iradé n'est pas, comme le pensent beaucoup de personnes, un décret ou un ordre écrit; c'est la parole même du souverain, et cette parole, considérée comme sacrée, a force de loi absolue. Sous le gouvernement du sultan Abdul-Hamid, il a été créé, pour les besoins de la politique byzantine de ce souverain lypémane et soupçonneux, trois modes d'iradés : celui qui ne s'exécute jamais, celui qui s'exécute en partie et celui qui s'exécute entièrement.
trelles hautes de trois mètres, solidement plantées en terre, et reliées, dans la partie supérieure, par une troisième poutrelle un peu plus mince que les deux premières ; au milieu de cette poutrelle ou barre se trouvait une corde ordinaire, grosse comme le petit doigt, graissée avec du beurre de Sibérie, et ayant un nœud coulant à son extrémité.
Adossée à la barre, une échelle commune, empruntée, pour les besoins de la cause, au marchand de bois d'en face.
Sur la terre, humide et froide, on plaça, juste sous le nœud coulant, en guise de plate-forme, une cage à poules, comme on en voit tant sur les paquebots qui font la traversée de la mer Noire à Marseille ; sur cette cage on posa une vieille planche de sapin.
Quand le condamné arriva sur le lieu du supplice, il était pâle, pâle de cette pâleur étrange que l'on rencontre chez les iiègres, mais il faisait bonne contenance, regardant fixement, sans forfanterie, les apprêts de sa mort.
La foule était relativement peu nombreuse sur la petite place : quelques Levantins et une douzaine de Turcs, assis sur les bas tabourets du café qui en fait l'angle, buvaient tranquillement leur tasse de café ou de thé et fumaient leur cigarette, absolument comme si rien d'insolite ne se passait près d'eux. Une douzaine de zaptiés, soldats du poste voisin, commandés par un sous-lieutenant, gardaient les alentours de Téchafaud.
Ce dernier, éclairé par une vingtaine de lanternes vénitiennes, se détachait, fantasjtiquement, dans l'obscur de la nuit.
La scène était étrange... sans grandeur.
Nédim agha, placé près de la cage à poules, s'écria par trois fois :
— Que Dieu me pardonne !
Après lui avoir recouvert la tète d'un grand morceau de
toile, attaché sous le menton, on le hissa sur ladite cage ; le cou fut placé dans le nœud coulant, et, l'étrange plate-forme ayant été vivement enlevée par l'exécuteur, le corps du supplicié se trouva livré aux longues et épouvantables convulsions qui résultent de la strangulation opérée dans de telles conditions.
C'était tout simplement horrible ! ! !
Le corps resta suspendu jusqu'à minuit...; pendant ces quatre heures, le café ne désemplit pas.