‹ El Moghreb al AksaChapitre 10 sur 20 · XIV. Le Sultan Mouley Hassan · texte numérisé non relu

XIV. Le Sultan Mouley Hassan

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des grandes frisures de papillotes. Il examine,

obs ve de sa voix murmurante, avec son air triste,

d's nnui doucement supporté. Maigre. Sur les

SAëïAH Y3JU0M HATJUë 3j .VIX

traits la nonchalance de sa maladie récente. La fatigue des convalescences apâlit son teint basané de sémite africain. Caressant et très digne. Familier, mais à distance. Quel symbole inconsciemment résigné de son empire qui croule, de son pays des mystères!

Il flâne, s’attarde, « tue le temps ». Et s’en va, comme il est venu, sans faste, sans suite, sans bruit, rentrant chez lui en bourgeois qui a pris l’air sur le pas de sa porte et va retrouver son ménage.

Dimanche 22 janvier.

Libres désormais d’aller où tend la fantaisie. Divagateurs, nous allons par la ville, musant.

Notre maison, notre Dar, au centre, dans le quartier marchand aux ruelles poussant leurs tentacules serpentantes au hasard, en diverticules, jusqu’aux remparts, jusqu’aux portes, avec des baies terminales béantes sur la campagne imprévue d’étendue. Dans le conglomérat énorme des constructions bétonnées, elles sont comme les crevasses profondes dans une surface limoneuse, séchée, ridée par le soleil ardent, rétrécie et craquelée en irradiations immotivées. Coudes, ressauts, impasses, prolongements, détours, soudures, courbes, lignes droites, revirades. Obombrées par leur étroitesse de défilés, la lumière descendant par les fentes quelles sont et parfois filtrée à travers le tamis d’un treillage de roseaux, très près

des têtes des cavaliers, toiturant la voie en long berceau sur lequel paressent nonchalants les rameaux ophidiens des vignes, en cette saison déplumés de leurs feuilles déchiquetées, pareils à des reptiles engourdis par l’hiver. Au-dessous, la douceur d’un demi-jour de chambre maculé de larges taches solaires frappant le sol par les interstices et le décorant de carreaux lumineux.

Au rez-de-chaussée l’indéfinie série des échoppes s’accotant, bahuts ouverts, enfoncés, tapissés de menues marchandises, à deux vantaux, l’un relevé faisant auvent, l’autre s’abattant contre le comptoir sur lequel accroupis, demi-couchés, jambes croisées, en des attitudes d’idoles, silencieux et scrutateurs, une corde à portée, pendant du plafond, pour se lever, siègent les mercantis. Parfois une entrée sur un marché, barrée d’une barre pour arrêter les montures : marché, bazar, grand magasin garni d’un rang, de deux rangs de ces échoppes, toujours identiques à elles-mêmes, telles que des boîtes, des armoires rangées, des rayons, des caveaux symétriquement établis. A certaines heures, en ces retraites, des ventes à l’encan : un crieur va, vient dans la foule, portant le selam, la djillàb’, les anneaux d’argent, le Kandjcir, les babouches présentées aux amateurs, faisant tâter, examiner, recueillant et proclamant les enchères montantes, lâchant enfin au plus haut. Si l’objet est précieux ce manège peut durer plusieurs jours : le crieur parcourt toute la ville, entre dans les maisons, retient les offres, en marque l’étiage et adjuge quand la hausse ne rend plus.

Même date.

Et notre chemin de fer? On le monte. Dès le matin nos deux ingénieurs et Pierre Helderwerdt, un monteur amené de Belgique, sont allés à la besogne, quelque part, là-bas, dans un parc, XAkdal, un des parcs enfermés dans lenceinte du Palais. Théo et moi, cette après-midi, nous nous y faisons conduire.

A cheval, avec une escorte d’askars. Les Bashadours, hôtes du Sultan, ont droit au respect. Mais qui sait? En ce cœur du Maroc, si près et si loin de Tanger, si près et si loin de notre époque, isolé dans un pays sans routes, sans auberges, sans poste, sans roues, (ce nombril du Maroc reposant dans une immobilité moyen-âgeuse), un outrage, un traître coup peuvent partir. Il y a ici des sauvages et des fanatiques dont les instincts et les haines ont la détente facile. Leurs yeux le disent quand ils s’arrêtent au passage, soudain menaçants, retenant sur leurs lèvres qui tremblottent le flot des imprécations qui leur monte aux dents. Puis les fous! Ces inconscients que mène l’esprit d’Allah et qu’il faut laisser faire. N’en avons-nous pas vu un ce matin, tout nu, agenouillé contre une porte, la tête cachée entre les bras, gémissant en fauve blessé, sale et basané, regardé respectueusement? Et un autre, habillé en roi de carreau, diadème de papier doré, longs cheveux, physionomie cruelle de tyran, une lance empapillotée à la main, orné d’un chapelet de verroteries, de débris de

faïences formant le cliquetant collier d’une toison d’or imaginaire?

Ruelles, carrefours, la grande porte trapue, les cours du Palais, d’autres cours. Le parc est loin. Des murs. Toujours des ruines, des remparts, des brèches, des effondrements, des crénelures allongeant en tous sens leurs peignes jaunes. Les parois de ces falaises architecturales réverbèrent, intense, la chaleur solaire.

Une tour basse, carrée, abandonnée, percée de part en part d’un court tunnel. Au-delà, un champ énorme, plat, emmuraillé, sans un arbre; une centaine d’hectares de jachères d’un seul tenant. Pâture maigre de mauvaises herbes. Dessus, par groupes, lointains, comme mouches sur une galette, des chevaux, des moutons, des chèvres. Et des autruches! Au-dessus des clôtures, à droite quelques toits en tuiles vertes vernies, un minaret délabré; à gauche des feuillages lustrés d’orangers ponctués d’oranges, mélangés d’oliviers, aiguillés de quelques cyprès en fuseaux. A l’entrée un kiosque qu’on achève, construction de guinguette à couleur d’enseigne.

Ça le parc? Où sont les bosquets, les bocages, les jets d’eau, les splendeurs et tout le romantisme des descripteurs patentés? Ah! les menteurs, les effrontés menteurs !

Ici sont les pièces du chemin de fer, déchargées. Autour, une équipe d’Askars. Sur un petit tapis, par terre, un gros homme inoccupé : le Grand Maître de l’Artillerie ! Pierre, le monteur, en casquette et sans veste, travaille, se démène, jure tous les jurons du Hainaut, essayant d’utiliser quelques marocains, qui furent à Seraing chez Cockerill, in illo tempore ,

mais qui n’ont plus ni outils, ni adresse, ni souvenirs. Pour un qui besogne gauchement, vingt qui regardent. Un ingénieur du crû, aussi, qui fut à Paris et fait l’important, baragouinant le français : un gandin marocain. Il proclame que le Sultan veut que tout soit près pour mercredi soir parce que le lendemain est jour de récréation hebdomadaire pour le Harem. — C’est impossible, lui dit-on. — Il offre cinq cents askars,... mille askars,... toute l’armée! On tente de lui faire comprendre que le nombre n’est rien, mais l’aptitude. Nos ingénieurs demandent des piquets pour jalonner la voie. Il fait apporter un fagot. Il faut de vrais piquets, lui dit-on, des piquets droits. — Alors il réquisitionne les hampes des drapeaux militaires !

Ah ! ce sera difhcultueux ce montage et nous sommes à Méquinez pour longtemps.

Lundi 23 janvier.

Nous avons fait le tour des murs, pour voir les murs.

C’est énorme! Et merveilleux! A n’en pas finir! Il faut des heures ! car cette enceinte non seulement ceinture la ville, de son rosaire de bastions, jalonné des blocs carrés des tours s’ouvrant dessous en portes égueulées, mais développe au Sud en appendice une boucle gigantesque qui clôture, sur le plateau, des terrains immenses, jadis, il y a deux siècles, jardins de Mouley-Ismaël, maintenant lieux vagues sur

lesquels dans la stérilité et l’abandon gagnant, gagnant, restent en îlot le Palais et ses entours de ruines.

Mouley-Ismaël ! Ce nom revient sans cesse dans les explications qu’au long du parcours un Askar parle et mime, et qui pour nous demeurent indécises comme l’histoire du Sultan, saint et terrible, ogre et demi-dieu, bâtisseur acharné de ces remparts interminables, jaunes comme le gravier des ravins proches dont ils furent bétonnés; par les temps gris couleur d’érable, roses à l’aurore, citron-clair au soleil de midi bloqués de grands pans d’ombre indigo, verts par les couchants rouges. Mouley-Ismaël! et chaque fois l’Askar se rengorge, et son orifice buccal devient rond, et sa bouche s’emplit de la grosseur du nom, craintivement admiré. A des hauteurs dans les parapets, aux lèvres de plaies cancéreuses, il signale des protubérances blanchâtres prises dans la gangue; des os, des os humains, squelettes de captifs chrétiens, chiourme asservie à ces constructions assyriennes, morts à la peine et ainsi ensevelis; ou, parfois, maçonnés vivants sur l’ordre féroce du Maître. Inquiet, devant ces vestiges de cruautés atroces, l’Askar réprime son geste et baisse la voix : Mouley-Ismaël !

La ligne héroïque des fronts à pic développe le bandeau denticulé de ses créneaux, tantôt en digue, retenant à mi-versant le troupeau des maisons descendant la colline en un pêle-mêle visible, tantôt en hautes parois massives sur le sol plat, cachant, en murs de prison obstinés, le mystère de l’autre côté invisible, sans rien qui dépasse la crête, avec des cactus, dans les entailles, gesticulant des menaces au passant. Par intervalles, proéminentes, imposantes en leur lourdeur,

les bâtisses quadrangulaires des tours, ouvrant sur la banlieue l’œil cyclopéen des embrasures bridées d’un circuit de rides en patte d’oie que font les longues briques plates dont on a froncé leurs paupières. Et par intervalles aussi les portes majestueuses, lesBab, se carrant sur leurs pieds-droits obliques en contre-forts, soutenant les extrémités de l’arc rentrant arabe qu’allègent de leur décor les entrelacs d’un verset du Coran. Leurs baies larges, entourées en coiffure, de ce feston coloré, de cette cornette tuyautée sur les bords, suscitent en rapprochement vague les têtes mouflardes des divinités égyptiennes encastrées dans les murs des temples au bord du Nil.

Et vraiment cette accumulation despotique de constructions géantes évoque Thèbes et Memphis, évoque aussi cette Carthage, toujours ici réapparaissante, intellectuellement réédifiée par Flaubert, plus puissante sans doute, plus fascinatrice que la vraie. C’est en elle, autour d’elle qu’ici, dans Méknâs, autour de Méknâs, on vague, rêvassant. Et des armées se lèvent, investissant ces murs, et sur ces murs des armées s’agitent pour la défense. Des machines de guerre battent en brèche, des échelles sont dressées. Les flèches marquent l’air de leurs stries sifflantes, les volées de pierres des catapultes passent ronflantes. Et au-dessus de la ville assiégée plane en vapeur sans cesse montante la clameur des batailles.

Notre Askar indéfiniment nous mène. Mouley-Ismaël ! Mouley-Ismaël ! Il en parle comme de César ou de Napoléon. Sur les chemins de ronde des créneaux, dans les ruines, des voyageurs ont installé leurs campements au milieu de la végétation des ruines. Car d’un bout à l’autre de cette enceinte

autour de laquelle on se fatigue à joindre le point de départ au point d’arrivée, le temps et la négligence maures, complices, rongent, ramenant en bas en débris tout ce que le travail humain avait porté en haut en matériaux. Point de sentinelles sur ces remparts, point de garnison dans ces tours, point de canons pointant leur prunelle du fond de l’œil des embrasures. Le vide, l’abandon : un délaissement immense et qu’on sent irrémédiable. Un « plus rien » sublime de grandeur orgueilleuse déchue et de glissement lent vers l’anéantissement. La démonstration épique de ce décret du poëte : « La vieillesse couronne et la ruine achève ». Au pied des pans de murailles, des arabes en djillàb’s accroupis en séries longues, longues, dans l’inactivité des végétaux. L’oreille contre la paroi, écoutent-ils le travail mystique de décomposition qui, avec la patience du temps infatigable, débite en atomes le mur qui les surplombe?

Encore un rempart. Tronçonné. D’une porte vient, ainsi qu’une poutre qu’on sortirait de la ville, sa colossale projection rectangulaire. Sur son sommet plat, large comme une chaussée, des tentes, des chevaux au piquet, des soldats ; des décombres aussi et des plantes rudérales. Épave, bélier, quille énorme d’un navire chaviré, épine dorsale d’un mastodonte englouti. Qu’est-ce? Parle, Askar. — Mouley-Ismaël ! Mouley-Ismaël ! — C’est la muraille fameuse, avortée, que le tyran voulait construire de Méquinez à Maroc, de Méknâs à Marakèsh, voie titanique de trois cents kilomètres, si sûre, si nette, si droite « qu’un aveugle de naissance la pourra suivre », avait-il dit.

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Mohammed Amar est un chef du Riff, montagneuse contrée bordant la Syrte méditerranéenne à l’Est de Tanger, mare sœvum ac importuosam, en laquelle de courtes rivières, à peine descendues des hauteurs proches, nombreuses et faufilantes s’embouchent; sauvage contrée, retraite inviolée de Berbères pilleurs d’épaves, hostiles aux étrangers, prompts au meurtre. Mohammed Amar a joint notre caravane, en route; un matin je l’ai vu au Djouma d’Haouafa, près notre tente; un long pistolet bardé d’argent à ramages ciselés qu’il avait à la ceinture m’attira. Et depuis je troque avec lui des renseignements. Mohammed Amar a la voix barytonnante-ténorisante et de l’intelligence; il habite Tanger, mais aime le Riff et ses indomptés congénères, dont les ancêtres les premiers, en 71 1, douze mille, sous Tarik, lieutenant de Mouza, allié à l’évêque de Séville, franchirent le détroit au mont Calpé, depuis Djebel Tarik corrompu en Gibraltar.

Je converse avec lui aujourd’hui, dans le patio frais, et Francesco Gumper traduit.

Il a été en Europe avec le drogman de la Légation de France, Benchimol, un juif. Je lui demande : — Que pensezvous de tout ce que vous avez vu là ? — C’est curieux.

— N’en voudriez- vous pas au Maroc ? — Non, c’est inutile.

— Mais au contraire, cela nous sert. — Pour votre vie

compliquée, pas pour notre vie simple. — Notre manière de vivre ne vous paraît-elle pas meilleure? — Non, on n’y a pas de repos. — Pourtant quand on est pressé un chemin de fer est bon. — On est rarement pressé quand on vit comme nous.

— Ainsi vous ne voudriez pas aller de Méquinez à Tanger par chemin de fer? — Non, ce ne serait plus le cheval et la tente, nos jouissances. • — Ne voudriez-vous pas au moins notre bien-être, nos maisons, nos vêtements, notre nourriture? — Penser à cela causerait trop de soucis ; nous en avons peu, ce qui donne le bonheur sur la terre, et diminue les occasions de pêcher, ce qui promet le paradis. — • Mais nos connaissances, la médecine par exemple? — Elle ne sert qu’à guérir les maux que vous prenez par vos façons de vivre et que nous ignorons. — N’y a-t-il rien à changer ici ?

— Si, moins d’exactions des gouverneurs et moins d’impôts; mais on en paie plus chez vous pour vos armées, vos flottes, vos fonctionnaires. Moins de prison aussi, parce qu’on n’y est pas nourri; mais chez vous des ouvriers par milliers souffrent la faim et travaillent comme ne le font pas nos esclaves. — Votre civilisation vous semble donc supérieure à la nôtre ! — Oui, pour notre race; vos habitudes et vos besoins sont misérables parce qu’ils nous paraissent indignes d’un homme ; il vous faut mille choses dont nous nous passons; vous ne savez pas dormir en plein air, pas supporter la faim, pas endurer les fatigues, ce que tous nous faisons aisément et gaiment; nous vous croyons amollis; quand vous pensez nous étonner par vos inventions, sous notre politesse qui vous complimente il y a beaucoup de dédain.

— Mais quelles grandes idées avez-vous? — Notre religion, qui intervient dans toutes les actions de notre existence.

— En définitive comment expliquez-vous que des millions d’Européens font pourtant ce que vous méprisez? — Mash Allah ! Pourquoi le Datura porte-t-il des fruits vénéneux, tandis que l’herbe n’a que son herbe ?

Socratique personnage. Énigmatique aussi dans l’instinct net de sa race, voyant court, mais fort, pensant juste en somme pour ce qu’est le Sémite et ce qu’il lui faut. Exemple sans tare de ces cerveaux étroits, arrêtés depuis des siècles dans leur civilisation limitée, s’y complaisant avec la sérénité et l’obstination des choses atteintes et la conscience ferme de ne pouvoir aller au-delà ; transformant ce « ne pouvoir » fatal en un < ne pas vouloir >. Fier, comme tous les siens, de ce contentement de peu, viril et sobre, regardant avec nargue nos raffinements, dégradés pour eux en Sybaritisme. Réfractaires à toutes les transformations rêvées par les humanitaires, devant rester Arabes sans passage possible, si ce n’est apparent, dans les mœurs d’une autre race.

Quelques-uns, séduits par des récits d’Algérie, y vont goûter l’adultère mélange. Ils reviennent bientôt, dit Mohammed Amar, et quand ils ont passé l 'Oued Moulouya , frontière naturelle des deux régions, ils se retournent vers l’Orient, et, remerciant Allah, font la prière du retour d’exil : « O Infidèles, je n’adore point ce que vous adorez, vous n’adorez point ce que j’adore; vous avez votre religion, et moi j’ai la mienne. Allah commande de vous combattre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre culte que le sien. Allah voit tout! >

Même date.

C’est jour d’interview. Voici le Kaïd Maclean maintenant qui fait visite au Ministre. Il est au service du Sultan depuis bientôt douze ans. Il était officier anglais à Gibraltar. Il a épousé une Irlandaise, aimable et belle, grande taille d’amazone. Il lui reste trois enfants: les autres ont été frappés par les flèches du soleil africain. Depuis trois ans un de ses frères l’a rejoint, soldat aussi. Ce petit groupe, isolé dans l’existence marocaine comme des pionniers de Fenimore Cooper dans les prairies du Far West, vit chez soi, autant qu’il peut à l’Européenne, ayant ses réserves de conserves, des bibelots souvenirs du home lointain, quelques livres, une cornemuse qui évoque la patrie par les airs de la patrie. La Kaïdesse, sa fille adolescente, une dame de compagnie, sortent voilées pour ne pas exposer les dignes musulmans au scandale de visages de femmes affichés en public. A cheval, elles n’ont pu se résoudre au califourchon garçonnier. Avec quelques dames maures elles ont un commerce de visites : bavardages vains de recluses et grignotages de bonbons à la graisse.

Le Kaïd porte un costume mi-partie : le turban blanc, le selam blanc flottant en manteau, mais des bottes, de vraies bottes de chez nous, à talons, en vachette noire. Pas de cheveux, mais non parce qu’il les rase à la Maure : parce qu’il est chauve. Un air de spahis, de zouave, délibéré : non la gravité lente du Musulman.

C’est lui qui a tenté de réglementer les fantassins marocains à la mode européenne. Le résultat révèle jusqu’où peut atteindre pareille adaptation. L’uniforme porté en traîne-misère. Les fusils à piston de nos réformes détraqués par toutes les négligences, rouillés, bossués, rajustés avec des bouts de ficelle, les fourreaux des baïonnettes fourrés dans le dos entre tunique et chair, dépassant à la nuque. Des alignements disloqués. Dans les rangs, les tailles, par leurs disproportions, faisant peignes à dents cassées. Et dominant tout, l’aspect mal bâti, les jarrets démuselés, les longs bras maigres, le cou portant en avant de cette race inférieure, aux imperfections d’ordinaire cachées par les vêtements à plis amples faisant illusion. Deux ou trois compagnies au plus d’élite, se tenant mieux, à grande peine.

Ces guerriers n’ont pas de caserne. Ils campent sur les murs, sur les places, sur les terrains vagues, dans l’enceinte compliquée du Palais ou aux environs, sous des cabanes de roseaux, de feuilles d’aloès improvisées, ou sous des tentes. Ils cuisinent eux-mêmes. Ils ont une solde de quelques flous’ pour se pourvoir. Parmi leurs huttes de bohémiens, quelques huttes de prostituées. En somme de très pauvres diables, marchant en tourbe avec le Sultan, partout où il va. Dociles et tranquilles en général, dit le Kaïd, se battant bien, en sauvages, cruels à la guerre pour les vaincus.

Tous les ans, avec la fatalité du retour des saisons, le Sultan fait campagne. Est-ce plaisir analogue à la chasse, est-ce nécessité? On choisit parmi les Bérabres des montagnes, toujours en rébellion comme si eux aussi ne demandaient pas

mieux que de faire une partie, la tribu à traquer, et on se met en route par un déplacement lent de petites étapes, réalisant cet éternel rêve sémitique : l’existence nomade. C’est une joie et une renaissance. Toute la cohue des bagages, des troupes, des femmes, des fonctionnaires s’engage dans la montagne, campant à midi, campant le soir, vivant de Mouna. Par-ci, par-là des escarmouches, des coups de fusil, des embuscades sans conséquence, des simulacres de batailles, des fantasias forcenées, des troupeaux capturés, quelques villages de roseaux bousculés. Finalement la soumission des Bérabres, en grande pompe, et les têtes des rares tués, camphrées et salées par des juifs, envoyées aux villes de l’intérieur, en lots gradués selon l’importance, pour y être pendues, en leurs laides grimaces, aux portes, en témoignage de la puissance et du triomphe du Sultan. Cela dure quelques mois et est toujours à recommencer. Il semble qu’on entretient ces tirés pour Mouley-Hassan’ comme on entretenait les tirés de Compiègne pour Napoléon III.

Ces grands enfants barbares prennent néanmoins leurs forces militaires au sérieux. Ils se croient en état de résister en bataille rangée. Ils sont persuadés que depuis Tétouan, où ils furent vaincus par O’Donnel en 1860, les progrès de leur organisation ont été immenses parce qu’ils ont quelques Comblain et quelques Winchester. En vérité ils ne sauraient faire que la guerrilla d’Abd-el-Kader et elle ne servirait qu’à retarder, peu, l’inévitable défaite. Leur sécurité n’est pas dans leur fragile armée mais dans les compétitions des Puissances se faisant équilibre.

Même date, le soir.

La face douce, muette, brillante d’une grande lune planait haut, haut, si loin, si loin vue d’en bas, au-dessus de la lucarne du patio braquée sur elle comme l’oculaire d’un gigantesque télescope. En tapinois, seul,... par besoin d’être seul,... je suis monté sur la terrasse.

J’ai vu la ville sous la neige... La blancheur des terrasses en donnait l’illusion... Des fées descendues de l’île ronde pansélénique ont essoré leurs tuniques et leurs voiles de lin lavés dans une lessive céleste. Ils sèchent éblouissants à la chaleur mystique du soleil des loups, dans la protection d’un silence polaire. Leurs diaphanes gardiennes sont-elles cachées dans les blocs massifs d’ombre qui dressent sur cette blanchisserie séraphique des carrés de basalte noir?

Une ville d’Afrique sous la neige, ô fantaisie d’une glace fritte! Si intense l’impression, que je sens le froid d’une nuit de gel et que mon âme, à tire d’ailes, est partie pour le Nord. Battant aux vitres, elle se fait ouvrir la maison, et la voici, parmi les miens, dans l’intimité d’une soirée d’hiver, telle « qu’un enfant craintif qui s’approche du feu ».

Rêve court. Bientôt surgit oppresseur le sentiment des misères et des ennuis quotidiens de la vie compliquée de làbas, avec le remplissage vulgaire des êtres et des choses. Elle repart, mon âme, à tire d’ailes et revient se poser ici sur cette

terrasse argentée « à la chaleur mystique du soleil des loups, dans la protection d’un silence polaire ». Et je jouis pleinement du détachement de la vie bête. Je frissonne de la vraie liberté, non pas seulement celle du corps, mais cette autre, vraiment divine en son raffinement, la liberté de lame délivrée des préoccupations de l’existence contemporaine, si grande dans l’ensemble de son prodigieux en-avant d’irrésistible armée, si mesquine dans la fonction infinitésimale quelle impose à chacun de ses soldats.

Mardi 24 janvier.

Le montage du chemin de fer est devenu notre préoccupation principale. Le Sultan s’impatiente à le désirer. Du moins ils le disent, les fonctionnaires divers qui arrivent, à la Maison du Fils du Musican, entretenir le Ministre de choses vagues, perfluant de paroles tâtonnantes, dans la nuit de leur ignorance, s’efforçant à découvrir, retenus par la peur de dire trop, et disant pourtant par l’envie d’apprendre quelque chose sur ces ennemies abhorées, les nations européennes, tourmentants cauchemars de leurs étroites cervelles.

Est entré en scène un équivoque et bizarre personnage, à visage glabre et ridé, parcheminé, fripé, de vieille femme, hérissé de quelques poils durs de brosse, s’enveloppant tête et corps de longs voiles blancs qui enforcissent l’illusion. Chaque jour il survient sans bruit à la nuit prenante,

glisse, traînant des babouches silencieuses, et disparaît au rezde-chaussée dans la chambre de Siscù où il cause avec le Ministre aussi longtemps que dure une bouteille de vin de Champagne qu’il boit à grands gobelets. C’est Si-Bou-Bèkre, un demi-renégat comme le chérif d’Ouazan’, protégé anglais richissime, nommé par les siens ici, avec haine et dédain « l’Agent anglais >, tenu pour espion, tripoteur d’affaires redouté à la Cour chérifiale, sans poste officiel du Sultan, mais posant pour le familier de l’Angleterre, plaçant son argent à Londres, intermédiaire obséquieux, jouant l’important, donneur de conseils, faiseur de promesses, à l’égoïsme horriblement visible, à la politesse cadavérique. A-t-il de l’influence, n’en a-t-il pas? nul ne le saurait discerner. Il dit qu’il en a et Sicsù le croit, voilà qui est certain.

Même date.

Nous allons à l’Akdal où nos ingénieurs travaillent à force. On pose les rails, à partir du kiosque de guinguette, en diagonal vers le mur de droite derrière lequel le minaret délabré et les toits en tuiles vertes vernies, qui sont le Dar- Beïda, la Maison-blanche, résidence impériale qui tombe en cannelle. Les askars s’éreintent à quelques petits nivellements. Pierre Helderwerdt, le monteur, cintre des rails pour dessiner une boucle de retour à chaque extrémité. Sous une tente large, étalée en ses cuivres or et rouge, en ses aciers

argent, la chaudronnerie de la locomotive mignonne, baptisée Mciiigvabie. Sur son petit tapis, par terre, le Grand Maître de l’Artillerie siège en son inoccupation sereine.

Je baguenaude sur le champ à verdure maigre parasitaire. Il y a là-bas des chevaux entravés en carré, une centaine. Je m’en approche. Les askars me disent que ce sont les juments du Sultan. Tristes bêtes! A quelques exceptions près vraiment pas belles. Et négligées! Crottées, prises aux paturons dans les noeuds coulants usuels, elles mangent l’orge jetée sur le sol devant elles. Une a avorté et le fœtus, lamentablement inachevé, difforme et infecte, pourrit aux talons de sa mère, qui, inconsciente, lui a fracassé le chanfrein à coups de sabot.

Même date.

Nous sommes revenus à la nuit. Foule grouillante dans les ruelles à boutiques proches de chez nous, étouffant les rumeurs de son agitation, nouant, dénouant ses groupes de fantômes aux devantures dans le nimbe pâle des bougies plantées, piquées en l’amas des marchandises, leur petite flamme poussant sa langue malade avec la clarté craintive et limitée des vers-luisants sous les feuillures. Par terre, en des coins, de plus minces, de très minces, filiformes bougies, mettant sur un étalage de pauvre la lueur d’une allumette, dessinant à peine letre accroupi qui garde, le capuchon pointant, comme un éteignoir qui hors du noir va s’abattre et éteindre ce

mince, très mince, filiforme luminaire immobile là et doux, minuscule papillon de nuit se fatiguant à éventer d’un vol mou l’obscurité. Balek ! balek ! des bêtes passent clapotant des pieds, conduites, avec cet unique cri de gare à vous ! proféré sans tapage : Balek ! balek ! scindant la presse de leur sillon discret et, résorbées par les ombres, allant on ne sait où, confusément, en un évanouissement de lignes et un épuisement de bruits : Balek! balek!... Une vie qui rampe et glisse, muette, somnambulique, somniale, demi-morte.

Nous rentrons mélancoliques. Le froid d’un isolement à profondeur de vide nous a saisis. Où le fil reliant nos âmes à ces âmes, rompant l’enchantement du réciproque et hostile incompréhensible ?

La table est mise dans le Comédor « aux murs éraillés, qui chez nous serait un lavoir de cuisine ». Dans des chandeliers d’autel les bougies de la Mouna débitent leur clarté glaciale. Nos trois Abselams servent, la bouche cousue, en ennemis, croirait-on. Nul bon vouloir pour nous ni des hommes, ni des choses. Au dehors les quatre lustres bizarres pendent « en grosses araignées au bout de leurs ficelles », émanant leur lueur de veilleuses. Des askars rouges debout contre les piliers du patio dardent des regards énigmatiques. Sous la galerie d’en face, le Kaïd Rha accroupi, majestueux dans l’écroulement de ses selams et de ses burnous, flanqué du Thaleb et de Ben-Kador notre janissaire, noyé d’ombre, fixe vers nous ses yeux doux à arrière-goût cruel de félin au repos. Non, nul bon vouloir ni des hommes, ni des choses. Un invisible effort, senti quoique invisible, de répulsion. L’ardent

désir secret de tenir close la Maugrabie sainte, d’en maintenir le mystère, de la refuser à l’étranger, de la voiler, de la cloîtrer ainsi qu’une musulmane. L’instinct du péril à admettre l’Européen. La justification dans le for de ces consciences obscures de la politique qui ferme l’Empire, comme autrefois la Chine, et fait le blocus autour de Méknès, de Fâz, de Marakèsh, comme jadis autour de Pékin et de Nankin. L’universel complot d’inertie opposé aux tentatives des Puissances pour gagner sur cette barbarie consentie, et chérie avec l’intense opiniâtreté de la bête pour ses habitudes de race. Le Sémitisme séculaire se buttant pour n’être pas destitué de ses mœurs, ayant le frisson, l’effarement des assujettissements par lesquels on le dénature en Algérie, en Tunisie, en Égypte. Ne voulant pas, ne voulant pas! Ah ! ces invectives de Bou-Maza, émule d’Abd-el-Kader, à ses juges français : « Les Arabes vous haïssent pour votre religion, pour votre race, pour vos conquêtes. Il en est qui vous disent : je t’aime et suis ton fidèle. Ils mentent par peur ou intérêt. Tous, avec joie, se nourriraient de brochettes faites de hachis grillé de votre chair. Toutes les fois que viendra un Chérif capable de vous vaincre, ils le suivront. La victoire vient d’Allah! Tôt ou tard il vous fera tomber».

Mercredi 25 janvier.

Haine de l’Européen, dans les contacts immédiats souriante, mais lourde, chargée des inoubliables souvenirs de

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tant de luttes impitoyables, des appréhensions de la conquête possible, et, surtout, de l’incurable hostilité des races, grevant le passé, grevant l’avenir, que rien n’abolira si ce n’est l’extermination. J’ai vagué longuement en ces pensées, cette nuit, louvoyant, par des heures lucides d’insomnie, par des heures divinatoires de rêve, obstination de cervelle à ne jamais chômer. Oh! la folie de croire au passage d’une race dans une autre par la civilisation ! Oh ! la folie de croire que la civilisation de l’une pourra jamais être la civilisation de l’autre ! Oh ! surtout, la folie de croire à l’équivalence du développement possible, à la fusion dans les conquêts d’un développement commun !

Il y a ici une mission militaire française, vésicatoire cuisant attaché au Sultan. Quelques officiers inférieurs, jadis introduits et niaisement admis comme instructeurs pour l’artillerie, congédiés plus tard, mais insolemment maintenus par leur Gouvernement, avec cet agrément ironique: c’est le Sultan qui paie. Le Maghzen’ a protesté, mais on l’a convaincu de ses torts par l’envoi d’un cuirassé. Officiers et ordonnances suivent le Sultan partout, même en ses guerres de montagne. Espionnage diplomatique, officiel, avoué. La population leur montre complaisant visage, et donne ces illusions de sympathie qui font écrire au voyageur naïf « le Maure est bon ».

Pour les siens, oui; la bonté ordinaire. Mais pour les Roumi, les Nazrani, foin! Il les croyait certes et bons et sympathiques le commandant Smith qui, attaché à cette mission française, vécut longtemps parmi eux. Rappelé l’an

dernier et prêt au départ, il alla une dernière fois pêcher aux environs de Méquinez, confiant. Son ordonnance alla faire pâturer les chevaux dans l’alentour. Des Berbères étranglèrent le maître et le laissèrent nu sur place. Les bons Maures ! Son cadavre, depuis ramené à Tanger, fut enterré ici près. Nous avons été ce matin voir la place. Un enclos emmuraillé de murs croulant en brèches, lugubrement vide. Le coin où fut la sépulture désigné à notre curiosité insistante par un askar hésitant: ignoblement souillé d’excréments innombrables, déposés, accumulés avec une méthode opiniâtre dans la profanation, dans la volonté sacrilège d’insulter vilement le mort «ce fils, ce petit-fils de chienne, qu’Allah maudisse, tourmente et brûle! » Tout passant est entré, homme, enfant, accomplissant selon ses moyens la contamination immonde, rectifiant en paix, derrière ce mur, par une exhibition cynique, le mensonge de ces bons visages qui attendrissent le voyageur naïf. Débauche d’ordures révélatrice de la psychologie secrète de ces sauvages, offrandes barbares sur l’autel de la haine, poussées dans la jouissance farouche d’abominer par un rite abject l’ennemi exécrable. Révélatrice aussi du vice héréditaire, en rien déshonorant pour ces Sémites dont quelques-uns, ingénument, se rattachent aux échappés de Gomorrhe. Observateur imprévu, notre pharmacien désignant, dans cette corderie qui eut émerveillé Aristophane, des échantillons détonnant calibre, exclame avec son accent complexe de Gibraltaro-Tangérite, ce significatif et énorme néologisme: Défondés ! Tous défondés ! !

Même date, — Le Mellah de Méknâs.

Il y a à Méquinez un quartier Juif, un Mellah , comme dans toutes les villes de l’intérieur. Sur les côtes la philanthropie aryenne a libéré les Beni-Israël de ce parcage.

Sicsù est chez lui dans le Mellah et nous y conduit. C’est à l’Ouest, une sorte de dépendance de la cité, de construction subalterne, les communs d’une grande maison, écuries, remises, étables, chenil. Tous les soirs il faut que le troupeau, la meute rentre et on met les verrous. Une unique grande porte avec gardiens maures rompt l’enceinte emprisonnante des hautes murailles. Là dedans ils foulent par fiction la terre de Judée, jouissent d’une vague exterritorialité. Au dehors ils touchent le sol sacré du Moghreb al Aksa : qu’ils se déchaussent et marchent pieds nus, hommes, femmes, grands, petits, qu’ils coiffent la calotte noire, couleur de malédiction et de honte. Seuls les Iondi protégés des Puissances échappent à ces humiliations. Qui les transgresse est poursuivi en bête enragée et périra sous les coups si le trajet de sa fuite effarée jusqu’au Mellah, espoir de refuge, est assez long pour l’assommer.

Et pourtant ils sont de la race : Sémites comme les autres, eux des plus purs, gardés des mélanges par l’horreur héréditaire qui les isole et avilit en souillure le contact sexuel avec eux. De même race, oui, on le voit par la trahison des

traits, des allures, des mœurs, malgré le déguisement des longs cheveux en crinière pendante, donnant la fausse respectabilité rabinique, les grimant si différents des maures à crâne rasé; malgré le costume : ni le turban, ni la flave djillàb* ; la calotte noire, la simare indigo, la souquenille, la djillàb’ foncées, rayées. Leurs femmes, couronnées d’un diadème en bandeau, vert, rouge, jaune, d’une crudité prismatique, petites têtes pâles de lymphe, plaquées de cheveux d’encre, à physionomie placide de génisses douces, le corps enflé, flasque, aux mamelles en callebasses ballotantes sous un corsage vert de salade, énormes au circuit de la taille par le ventre proéminent et les fesses plates élargies en table d’arbre scié à la souche, les cuisses enveloppées d’un jupon rouge à ramages, si copieusement boudinées quelles marchent les jambes écartées, en bêtes grasses. « Chair morte », dit le Maure méprisant. Oui, chair devenue morte par la vie sédentaire, la cervelle sans pensée, la soumission vide au mâle.

De la même race. Pourquoi alors ces avanies? Mystère historique mal éclairci. Ils vinrent ici, par flots, quand l’Espagne, tourmentée du besoin de se débarrasser des Sémites qui, par les croisements, avilissaient son sang, après avoir expulsé les Maures, expulsa les Juifs, arrière-faix des envahisseurs africains et asiatiques. Grande mesure politique, tardive comme le prouve l’impuissance espagnole actuelle à sortir des trébuchements de sa bâtardise, mesure de salut, alors acte fanatique parce que l’homme, obéissant au clairvoyant instinct, rarement en discerne la cause première et le

badigeonne de prétextes secondaires. Ils vinrent ici, chez leurs congénères, mais grevés du renom infâme que parmi les nations aryennes leur avaient infligé la légende du Christ supplicié, l’antipathie incompressible du sang, et la transmutation en usure odieuse de leur inaptitude aux industries créatrices. Le Mahométan répugna à accueillir sans hostilité ces êtres chargés des exécrations chrétiennes. Il ne les repoussa point, peut-être par secrète affinité consanguine, peut-être par désir d’un bétail à exploiter. Il les mit hors la loi commune et les enclava dans les Mellah.

Ils vivent là entassés, à Méquinez cinq mille, dix mille (en ce pays on ne sait jamais), libres des prescriptions du Coran sur la propreté, débridés en une saleté épique. L’égout c’est la ruelle, s’exhaussant lentement des stratifications immondes que secrète la vie ménagère. Partout les couleurs suspectes, les odeurs violentes, les jus écœurants des putréfactions. Nous cheminons, les pieds précautionneux, sur ces plates-bandes de fumier, fleuries de poules mortes, d’oranges pourries, de vaisselle cassée, de charognes purulentes, d’exitures, devidanges, soigneusement cultivées, croirait-on, par des jardiniers coprophiles. Pour voir ces Roumi venus de si loin, si rares en ce Maroc fermé, aux baies des portes demi-ouvertes, dans les couloirs assombris, aux lucarnes qui trouent les maisons basses, sur les terrasses, une floraison humaine, une floraison de juives, serrant en bouquets leurs visages diadèmés anémones versicolores à calices blafards, leurs corps enveloppés de rouge et de vert en longs cornets de lobélies.

Les maisons? La maison mauresque modifiée par ce facteur:

la femme visible. Donc l’architecture s’est risquée en fenêtres, petites, timides, à fermettes de bois. Donc les terrasses moins fréquentées, voirie aérienne destituée par la rue. Les patios sans galerie extérieure à l’étage, le besoin d’être dehors se satisfaisant par la sortie. Au surplus, des masures tassées, condensées sur l’étroite surface du Mellah, n’ayant jamais pu faire éclater les murs qui le closent, des murs de Mouley- Ismaël ! ni sauter par dessus comme firent les faubourgs de nos villes européennes. Dans la même enceinte de bagne, le cimetière, à profondeur de puits, contre la margelle écrasante que lui font les remparts, les tombes blanches rangées en ordre de magasin, noircies d’hiéroglyphes hébreux. Pas une herbe.

On entre chez le Juif. On n’entre pas chez le Maure. On entre chez le Juif et nous avons visité quelques demeures renommées montrées de haut en bas complaisamment, orgueilleusement. Car la richesse ici comme ailleurs a établi sa hiérarchie. Il y a des Shylock, il y a des Lazare. S’il y a des chiffonniers, il y a des Rotschild en germe. Les maisons des riches haut au-dessus des autres érigent un belvédère à arcades et dans l’intérieur une débauche de décoration : parquets et lambris de mosaïques en faïences, portes, volets, boiseries, poutres gravés, sculptés, peints, chapiteaux, tympans dentelés et repercés dans le stuc, grilles et balustrades en fer forgé. Le goût, le dessin, le coloris arabes alourdis en une matérialité criarde. Des sentences bibliques remplaçant les versets du Coran. L’éternel arc en fer à cheval, conçu à l’origine par un accident heureux de l’imagination Sémite,... ou peut-être par l’aryen conquis ou capturé enfantant déjà

l’art gothique,... et depuis, pendant douze siècles, imperturbablement maintenu, symbole architectural de cette civilisation stagnante, ignorante de l’effort vers autre chose qui caractérise l’Aryanisme.

Les maîtres de ces orgies de bariolage sont des Juifs crasseux, barbus, chevelus et crépus, élargissant aux tempes les ailerons de la noire ébouriffure berbère, mais fléchissante et pleurarde, non menaçante; humbles devant les Bashadours, et complimenteurs avec l’air de méditer toujours la facture de leurs compliments; entourés d’une tribu d’enfants, de gendres, de petits-enfants, de serviteurs et de servantes, d’un démêlement impossible, rendus fongibles par l’identité du costume, des allures et de la malpropreté. Est-ce la fille du Gobsek ou sa laveuse de vaisselle, qui là, curieuse, au premier rang, machinalement travaille d’une fouille suspecte sa tignasse sombre ? Est-ce son gendre ou son valet ce maigre gaillard à peau graisseuse, à lèvres charnues, à massif buse nasal qui, avec une inconscience cynique, nous regardant manipule le corsage d’une fillette à peine pubère ? Et cette matrone aux rotondités de barrique, est-ce sa femme, est-ce sa cuisinière ? Promiscuité de nomades mal déshabitués de la vie de campement. Tous logent dans cette étroite demeure ornée en châsse, encombrant les petites chambres oblongues, sur des matelas, par terre ainsi qu’aux corps de garde. Tous mangent accroupis autour de tables basses jusqu’à ras du sol. Tous mal lavés, à odeur de fauves : il n’y a pas ici, au centre du patio, la fontaine musulmane, grelottante, sollicitant aux ablutions.

Et quelle fonction a ce monde? Difficultueux à savoir. Sicsù lui-même tergiverse. Certes les infimes servent les autres. Certes il y a à l’entrée du Mellah un tronçon marchand, des échoppes alimentaires en lesquelles le juif est, pour les siens, épicier, verdurier, boulanger, boucher. Et dehors, dans Méknès, il est une rue d’orfèvres où on les voit, accroupis sur les comptoirs des boutiques en armoire, fondre et forger des broches en argent, des bracelets de poignet et de cheville, audacieux en leurs alliages ; où aussi ils brocantent des tabatières piriformes émaillées, des armes ciselées, de vieilles monnaies à tenir en méfiance. Mais les grosses fortunes ? D’où ?

Si le Juif se tait là-dessus, le Maure parle. L’usure! L’usure

phénoménale! A vingt, à trente, à soixante pourcent . par

mois, avec accumulation des intérêts mois par mois. Pour la cervelle étroite du paysan maugrabin, qui ne sait guère compter au delà des cinq doigts, dont l’aptitude à se souvenir et à prévoir dépasse péniblement la semaine, ces chiffres monstrueux taisent leur formidable iniquité. Le Juif prête pour lui, prête pour le riche arabe à qui l’intérêt est défendu par le Coran, prête pour l’étranger honteux d’usurer luimême. Dans ce métier d’intermédiaire, il trouve sa sécurité: comment se passer de lui, toujours prêt à cette besogne, habile toujours; obséquieux pour obtenir, adroit pour stipuler, rigoureux pour exiger, impitoyable pour contraindre? Où le cœur aryen, incorrigible en sa chevalerie, répugnerait, hésiterait, céderait, allant au fil de ses pitiés et de ses générosités bêtes, son cœur de Juif reste impassible. Libéral, il l’est

à propos pourvu que cela serve. Il graisse les paumes avides des fonctionnaires, il est commode à subir les impôts, il sait, à propos, fondre et émailler un bijou pour le harem des Pachas. Il faut maintenir et soutenir ce bon contribuable qui, sans rechigner, fait large la part du feu... et du Maghzen’.

Et ainsi, sans semouvoir des plaintes, rassuré par la complicité vénale des fonctionnaires, sangsue il suce et se gorge. Avec un idéal pourtant : aller à la côte, passer en Europe. Il a entendu le récit des merveilleuses fortunes de ses coreligionnaires, là-bas à Francfort, à Paris, à Londres. Il se souvient de l’Espagne habitée par les ancêtres : quelques-uns ont encore les clefs emportées des maisons qu’il fallut abandonner alors, et tous les ans, à l’anniversaire du désastre, ils le pleurent à l’égal de la destruction du temple de Salomon. Il sait vaguement que là-bas l’usure se nomme banque, et honore. Il rêve de quitter le Mellah natal. Mais comment, avec ce Maghzen’ sauvage qui rattrape en route, comme une bête échappée, le loutre qui déménage, qui le ramène à l’étable en le rouant de coups. Il s’agit d’obtenir la protection diplomatique. Il y réussira puisque cela peut s’acheter, on l’assure discrètement. Protégé, il pourra s’établir à Tanger. A Tanger il grossira sa fortune et se préparera au départ. Un jour on le retrouvera dans une grande ville d’Europe, naturalisé ou près de l’être, gros personnage apprivoisé à nos moeurs et à nos sentiments, autant qu’un Sémite peut l’être, c’est-à-dire à la surface, jamais au fond.

Même date.

Sur la terrasse, au soleil couchant. Face éblouissante de géant qui s’étale sur les coussins rouges des nuages amoncelés en divan. Sultan couchant. Et de cette face formidable et patriarcale émane sur la ville en projection rayonnante l’universelle dorure des surfaces avec les rehauts merveilleux de l’outre-mer des ombres. Les faïences émeraude des minarets ruissellent, leurs pyramides de boules dorées dardent des feux de fanal. A l’occident le revers empénombré des monts est sablé de poudre d’or. A l’orient les pentes s’enveloppent de gaz rosissante. Les arêtes des tours servent de perchoirs aux palombes mauves, aux faucons fauves baignant dans la tiédeur des derniers rayons. Sur les terrasses des arabes gesticulent lentement la prière du soir. Des femmes regardent au Septentrion vers le Djebel Zerhoum , cette montagne large, lourdement assise, où sont les cinq petites villes mystérieuses qui attirent et qui absorbent. L’astre impérial les plaque de clarté; sur le versant quelles tachent, on dirait des morceaux de planète tombés là une nuit de cataclysme, des pierres de lune, hier étoiles filantes brûlées au frottement du passage dans l’atmosphère, maintenant aplaties par la chute claquante et refroidies. Djebel Zerhoum! montagne de Pharaon ! Mystère du nom étrange s’ajoutant au mystère du lointain, de l’inapprochable, du silence, de l’immobilité morte en

lesquels elles m’appanu- • qui les regardent au Septc ^

Soir arabe ! Quelle paix s roues, indéfiniment roulante ment, qui monte et plane sur des toits plats. Avec la gravité relèvement que le jet passion m .

pacifique et noblement inélanco!

à reculons, pareil à un chevalier tri . é . La fin d’un beau jour, la fin d'une vie < flèche des illusions perdues.

Lg visage à l’une des i Surfine qu’egcadre

tant> mes rêveries I Le coude baisé et relève 1 avant-bru-', glangé, en un simulacre obs< •. et redressant l’index < u’c . : ; .*• >. ; -

adre^e avec une figure de ; re ijur çon.^à côté d’elle, relevant daiuKn direction , en un : et - •

Chômage aujourd'hui tier, est fermé. Le Sultan y pa -e

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