‹ El Moghreb al AksaChapitre 11 sur 20 · XVII. Place publique a Méquinez · texte numérisé non relu

XVII. Place publique a Méquinez

lesquels elles m’apparaissent, elles apparaissent à ces femmes qui les regardent au Septentrion.

Soir arabe ! Quelle paix sur cette ville, sans la rumeur des roues, indéfiniment roulantes et se relayant dans leur roulement, qui monte et plane sur nos cités ! Avec l’affaissement des toits plats. Avec la gravité des lignes droites. Sans autre relèvement que le jet passionné des minarets religieux. O le pacifique et noblement mélancolique déclin où le jour s’éloigne à reculons, pareil à un chevalier triste dans une cuirasse d’or! La fin d’un beau jour, la fin d’une vie blessée du coup de flèche des illusions perdues.

Le visage à l’une des meurtrières, je rêve, je rêve ainsi. Sur une terrasse, tout près, une mauresse a vu mon visage qu’encadre l’échancrure. Ah! quel geste! Quel geste escarbotant mes rêveries ! Le coude droit sur la main gauche, elle baisse et relève l’avant-bras, le poing fermé, noueux et glandé, en un simulacre obscène, et achève sa mimique en redressant l’index quelle remue en titillant. Le tout à mon adresse avec une figure de colère injurieuse. Et un petit garçon, à côté d'elle, relevant sa djillàb’ et tendant le ventre, dans ma direction, en un jet raide et insolent, pisse.

Jeudi 26 janvier.

Chômage aujourd’hui au chemin de fer. L’Akdal, le chantier, est fermé. Le Sultan y passe la journée avec sa Famille.

Kassem, l’ingénieur gandin, nous en a informés hier. En effet, hier on a dressé quelques grandes tentes sur le vaste terrain vague, en plein sur la végétation de mauvaises herbes qui y verdoie maigrement. Ce matin, dès quatre heures, Mouley-Hassan’ a occupé l’endroit avec sa Famille. L’entrée, percée en court tunnel dans la tour, est fermée, et des factionnaires nègres vont et viennent au pied des hauts murs jaunes pour tenir à distance les indiscrets.

« Sa Famille >, a dit Kassem. Id est son harem. Et en vérité il faut, à l’encontre de nos préjugés bêtes et érotiques, comprendre que le harem ce n’est pas un lupanar, mais la famille, dans le sens intime et tendre d’intérieur, de foyer, avec la réserve, le respect spécial qui protègent la femme et l’enfant. L’auteur du Rouk-el-Kartas , racontant les guerres avec les Espagnols, après chaque victoire dit que les Maures « enlevèrent les harems des chrétiens » . Pas le personnel des maisons publiques assurément. Non. Dans chaque maison l’épouse, les filles, les soeurs, les servantes, les enfants. La famille donc, très simple, très réglée, avec des habitudes casanières et des plaisirs naïvement tranquilles. Jugeurs de cette civilisation, enfonçons-nous ce clou de justice dans la duremère.

Et cette famille ici, pour le rêveur et murmurateur Mouley-Hassan’ a-t-elle les proportions lues dans des récits anglais et autres qui parlent de mille, deux mille, six mille femmes, enrégimentées par compagnies, sous des trenteniers et des centurions femelles quadragénaires? Non, non, non ! Racontages et fables. « Faux orientalisme et turquerie de conven-

tion >. Des femmes légitimes en petit nombre. Quelques concubines de choix, goût de sportsman aimant de belles bêtes en ses écuries. En outre la cohue des servantes, chacune selon son emploi dans ce compliqué ménage. Voilà le Harem. Et c’est ce harem qui est en récréation aujourd’hui, jeudi, dans l’Akdal avec la troupe écolière des enfants, le Sultan présidant, nullement lubrique mais patriarcal, abrité dans son kiosque à ornementation de vitrier.

Que font-ils sous ces tentes, sur ce terrain vague? Les femmes leurs chamaillis, les petits leurs jeux. Les hommes accroupis regardent et gravement échangent leurs courtes pensées de Sémites n’ayant lu qu’un livre : le Coran. Il y a là des chapiteaux arabes en marbre blanc, vieux débris, dressés et rangés en sièges, comme chez nous en un pré la paysandaille ferait de grosses pierres pour des assemblées de kermesses. Puis tous mangent le Kouskous’ et les bonbons à la graisse, et boivent le thé vert à la menthe. Voilà pour le Marocain faire la noce. Des interruptions courtes pour la prière quand le Mouezzin’ chante l’Angelus.

Et derrière la longue muraille qui clôture l’Akdal à l’Ouest, derrière une porte à petit auvent arcaturé, le Dar-bedia, la maison blanche, que je me figurais palais, jardins, eaux vives, continue la mystification. Nous l’avons vue à revers au cours d’une promenade. Une baraque compliquée de corps de logis, d’ailes, une bastille gercée de lézardes, s’en allant en écailles. Un enclos enfermant une garigue dévorée par les broussailles, minable morceau découpé dans le parc fortifié, colossal de Mouley-Ismaël dont les interminables remparts

d’érable gouaché de traînées blanches, aux portes démantelées, n’enferment, inutiles dans leur gigantesque circuit crénelé, que des champs mal cultivés par des pauvres aux entours de chaumières sordides, aux bords de sablons brûlés serpentant en chemins, avec le simulacre d’ombre d’oliviers mal soignés, les rameaux en guenilles, les troncs ficelés par l’enroulement de sarments longs comme des tuyaux d’arrosage.

Même date.

Nous sommes aux rôderies. Le baron Whettnall est aux affaires. Journellement des conférences dans la Maison du Fils du Musican. Il vient là un Vizir remplaçant le Grand- Vizir bloqué dans une hémiplégie. Ce vizir, c’est Garnit ’ ; petite taille, barbe blanche fine comme son haïck blanc enmousselinant une longue face pâle de confesseur, lent à la parole, chuchoteur. Si-Bou-Bèkre assiste aux réunions et persuade de son importance.

En aurore des perspectives séduisantes se lèvent pour la Belgique. Le Grand-Vizir bloqué est un fanatique du Maroc fermé. Garnit’ non. Le Sultan non plus. Ceux-ci voudraient le progrès commercial et industriel par les Maures. Le Maroc aux Marocains. Le Maroc fermé a du bon, mais on l’a déjà trop ouvert. Si on persistait, les Puissances le forceraient à coups de canon. Il faut se soumettre à l’inévitable. Mais les

grandes Puissances, avec leur goût de conquêtes, sont peu sûres. Il faut une nation honnête, sans visées ambitieuses. La Belgique neutre s’indique. Elle aussi est entourée de gros voisins dont les rivalités la garantissent. L’analogie est frappante. Elle s’est développée merveilleusement en cherchant en tout le progrès. Ne pourrait-elle envoyer ici une mission civile d’ingénieurs à l’instar de la mission militaire française ? Ils seraient les éducateurs des marocains et les contrôleurs des envois belges pour déjouer les livraisons discréditantes des spéculateurs trompeurs. La Belgique est pacifique. Elle est arrivée avec des présents pacifiques, et non, comme d’autres, avec des fusils, des canons, des mitrailleuses ; elle est venue sans cuirassés et sans cuirassiers, sans ces gros cuirassiers français et allemands, triés parmi les athlétiques, qu’exhibaient avec un faste menaçant les missions antérieures. Elle n’a pas eu l’arrogance habituelle. Mouley-Hassan’ pourrait être l’initiateur de cette évolution. Pourquoi ne serait-il pas dans la paix grand comme Mouley-Ismaël dans la guerre?

Ainsi ratiocine habilement notre Ministre. Et Garnit’ chuchote des approbations. Il parle d’un chemin de fer de Méknès à Fâz, voire de Rabbat’ à Méknès, de l’amélioration des ports, d’un télégraphe.... Sicsù traduit avec componction ces vagues promesses, dessinant, lointaines, vaporeuses, des entreprises industrielles en lesquelles sera remué de l’argent, beaucoup d’argent.

Le soir, quand Si-Bou-Bèkre revient seul boire en catimini sa bouteille de Champagne, il persuade qu’on lui doit beaucoup.

Vendredi 27 janvier.

Notre noir Kaïd Rha a pris hier une troisième épouse légitime, blanche. Des fantasias monstres ont tintamarré sur la grande place longitudinale à aire de grange, devant la Bab, porte trapue du Palais, « la porte de l’étranger >, bâtie par un espagnol, un portugais, esclave, pris par les pirates. — Elle est belle ta porte, dit Mouley-Ismaël. — J’en pourrais faire une plus belle, dit l’artiste orgueilleux. — Qu’on lui crève les yeux, dit le tyran.

Un étranger, un aryen. A-t-on recherché pour quelle part ces grecs, ces romains, ces espagnols que les Sémites trouvèrent sur les terres conquises ou qu’ils firent captifs, furent dans l’art arabe? Pourquoi cet art fut à son apogée dans cette terre de mélange, l’Espagne?

Des fantasias monstres pour notre général. Tous les cavaliers de la garnison, et les amis, et les amateurs, des centaines, chargeant par pelotons de vingt, rompant le rang pour s’engouffrer en paquet sous la voûte de la Bab, et y lâchant leurs coups de fusil avec une joie de gamins pour la résonnance tonitruante. Un galopait debout, voltigeant, en clown. Et aux deux bords, en haies, des endjillàbés, d’un côté, debout sous le soleil, à l’ombre des capuchons, les bras retirés des manches, invisibles; de l’autre, accroupis en bornes au pied d’un mur babylonien, symétriquement ponctué des trous

de boulin en lesquels, moins réfractaires au temps que le béton, ont pourri les perches d’échafaudage laissées lors de la construction, colombier gigantesque où nichent et les palombes, et les merles, et les faucons, nombreux ici comme les mouches. De dessous ces capuchons innombrables, moutonnant, pas un cri.

Il est revenu ce matin prendre son poste à la Maison du Fils du Musican notre bel Othello, les yeux demi-clos, tendres encore et caressants, assurément satisfait de sa Desdémone. L’un de nous se risque à demander : « Combien de fois > ? Il rit et levant la main montre quatre doigts. Ces jours derniers il tourmentait notre pharmacien pour un aphrodisiaque.

A l’aurore il a tiré trois coups de fusil pour signifier qu’il a trouvé l’épouse vierge. A moins qu’elle n’ait usé de la petite vessie, populaire ici, pleine du sang d’un innocent pigeon égorgé ad hoc. Car elle est très relative la chasteté féminine au Maroc, et la fidélité. Les occasions sont rares mais empoignées d’enthousiasme. Dangereuses, car la jalousie de l’homme est implacable. La femme, dressée à la polygamie, ne s’en soucie.

Même date.

Ici jamais on ne sait l’heure avec sa mathématique exactitude de chez nous. Pas d’horloges montrant leur gros rond visage de faïence au coin des rues, griffées de la balafre des

aiguilles. Pas de cadrans fdigranant la série circulaire des chiffres dorés aux parois des tours. « Voilà le maure qui chante! » seul propos pour dire l’heure, l’heure lente de ce pays inhabile à mesurer le temps, et qui n’en a cure. Peu à peu on se résorbe en cette insouciance placide, on se résigne à cette approximation, on vogue, non sans une vague jouissance, en cette incertitude qui abolit la tranchante précision horaire de notre vie d’affaires et de soucis, et berce, berce nonchalamment.

Visite au chemin de fer. La petite locomotive se déchrysalide lentement, se parant d’acier poli, de cuivre, de tuyauterie brillante, sous les doigts de Pierre aux mains adroites comme des mains de chirurgien. Elle porte sur ses deux flancs en virgulants caractères arabes : la M arocaine . Les femmes et les enfants du Harem sont entrés dans le wagonnet : on le voit au tapis.

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